PAUL VALÉRY
ET LÉGLISE CATHOLIQUE'"
Nonne cor nostrum ardens erat in nobis dum loqueretur in via.
Pendant qu'il cheminait avec nous, n'est -il pas vrai qu'une chaleur céleste émanait de ses paroles et nous embrasait.
(S. Luc, XXIV, 32.)
Quand Sa Grandeur Mgr l'évêque de Clermont me fit l'honneur insigne de m'inviter à prendre la parole dans cette cérémonie toute spirituelle, toute religieuse et purement pascalienne dont l'Académie de Clermont venait de prendre l'initiative, ma première pensée avait été de me borner à réciter, à méditer devant ces autels quelques-unes des prières de Pascal, et, par là même, de ressusciter en quelque sorte ce grand chrétien au milieu de vous, de le ressusciter, dis-je, dans sa posture la plus vraie, la plus caractéristique, et tel qu'on put le voir ici même, à genoux, soumettant son être à l'Être infini. Par là nous ne lui aurions pas seulement rendu le seul hommage qui fût aujourd'hui de quelque prix à ses yeux, mais encore, et en même temps, nous aurions touché le fond même de son génie et découvert le secret de son prestige. Si Pascal n'eût été, en effet, qu'un géomètre et qu'un écrivain, la
(i) Premier point d'un sermon prêché dans la cathédrale de Clermont, le dimanche 8 juillet, pour le troisième centenaire de Pascal.
France et le monde le fêteraient encore, sans doute, mais non pas avec cette nuance particulière de vénération à laquelle n'ont pas droit les héros de l'analyse ou de la plume, et que seuls peuvent attendre de nous ceux qui ont fixé leur demeure habituelle dans l'ordre de la charité. Qu'on le veuille, qu'on le sache ou non, dès que l'on s'approche de Pascal, on change d'attitude, de style, et même de curiosité. On baisse le ton, comme si l'on entrait dans une chapelle. En cette présence auguste, l'incroyant lui-même, s'il a l'esprit et le cœur bien faits, sent invinciblement que la moindre familiarité serait une faute de goût et une sottise. Bref, notre ferveur le canonise en quelque manière, tant elle ressemble à cette émotion spéciale, solennelle et douce, heureuse et craintive qui se forme en nous à la rencontre d'un saint : « Nonne cor nostrum ardens erat in nohis dum loqueretur in via. Pendant qu'il cheminait avec nous, n'est-il pas vrai qu'une céleste chaleur émanait de ses paroles et nous embrasait... »
S'il en est ainsi, qui ne voit que notre meilleure occupation en ce jour devrait être de nous offrir à ce foyer et au moment où il est le plus intense, de nous agenouiller près de Pascal à genoux. Et c'est bien là ce que nous ferons, mais auparavant il ne m'a pas semblé inutile d'examiner loyalement, |courageusement, si cette prière nous était vraiment permise, à nous catholiques, veux-je dire, qui entendons régler toutes les démarches de notre vie intérieure sur les directions de l'Église, à nous qui résisterions à cette prière où Pascal nous invite, si nous pensions entrer, si par cette prière même, nous pénétrions, si peu que ce fût, dans une autre communion que celle des saints. Après tout, ce n'est pas ici une tribune académique, c'est la chaire de vérité : celui qui vient d'y monter n'est pas un simple lettré, un des multiples historiens du jansénisme et de Pascal, mais un prêtre deux fois tenu de peser tous ses mots dans les balances du sanctuaire et par les engagements de son sacerdoce, et
par le crédit qu'a bien voulu lui accorder le digne successeur de ce Massillon, si doux et si ferme, à qui, selon ses propres paroles, « Dieu avait fait la grâce d'être ennemi de toutes les extrémités ».
Au seuil du problème qui se pose à nous se dresse un vieux préjugé qu'ont entretenu, avec une égale obstination, et les panégyristes du jansénisme et un certain nombre de ses adversaires. On nous représente le jansénisme comme un bloc solide, constamment identique à lui-même, tout mauvais ou tout admirable, depuis ses débuts dans l'histoire jusqu'aux convulsions ridicules ou sinistres de son agonie. (C'est le thème que développait hier encore le chroniqueur sincère, mais débile et passionné du Mouvement janséniste.) Or rien n'est moins conforme à la vérité qu'une pareille construction. Croyezen plutôt le génial Sainte-Beuve. Pour lui, c'est à peine si le vrai pensionnaire de Port-Royal aurait survécu à l'abbé de Saint-Cyran. Dès le temps des Provinciales, la transformation, la décadence auraient commencé. De leur point de vue doctrinal, qui présentement est seul à nous retenir, les théologiens de métier, qui savent la valeur exacte, le juste poids des qualifications canoniques, ne jugent pas autrement que Sainte-Beuve. Ils se refusent à réunir sous la même condamnation un Saint-Cyran et un Père Quesnel, par exemple, celui-ci ayant catégoriquement refusé de se soumettre à une bulle pontificale, acceptée par l'Église universelle, l'autre ne s'étant jamais porté à des extrémités aussi décisives. Avant et après la bulle Unigenitus, avant et après la révolte formelle contre l'autorité suprême, elle serait, pour nous théologiens, la" grande ligne de partage dans le développement du jansénisme. Non que l'on approuve pour cela la conduite du grand Amauld et de ses disciples. Sainte-Beuve lui-même y trouvait beaucoup à répondre. On dit simplement qu'à les juger, comme il le faut bien, sur leurs actes et sur leurs paroles, les premières générations jansénistes n'ont
pas commis le délit formel d'hérésie ou de schisme. Ni les témoins français de leur politique ondoyante, ni les papes de ce temps-là n'ont vu en eux des frères séparés, des rebelles au sens canonique du mot. Ce n'est pas non plus, d'ailleurs, Dieu nous en garde ! que nous regardions comme autant de réprouvés tous les malheureux qui ont suivi le Père Quesnel dans sa résistance aux décisions solennelles de l'Église. On se débattait alors dans une confusion inextricable, et la plupart ne savaient ce qu'ils faisaient. Mais enfin les conditions n'étaient plus du tout les mêmes : le conflit avait changé non pas seulement d'acuité mais de nature. La fronde mal dessinée d'hier, avec ses habiletés, ses retraites, ses contradictions, était devenue une secte véritable : hérésie, pas encore, peut-être ; mais certainement schisme, attentat encore incertain et partagé, mais déjà très grave contre l'unité de l'Église. D'où, pour les gardiens de la discipline, de nouveaux cas de conscience, plus cruels à résoudre et plus pressants. Fallait-il refuser les derniers sacrements à la bonne Marguerite Périer qui ne voulait pas rétracter son appel? On hésita beaucoup, nous le savons, et il semble bien que, sans l'intervention de votre admirable Massillon, la miraculée de la Sainte Épine, la fille, la petite-fille et la nièce de tant de prédestinés serait morte sans avoir reçu l'hostie sainte. Aucune difficulté de ce genre auprès de Pascal mourant. Aux yeux de l'excellent prêtre qui le visita souvent pendant ses dernières semaines, il n'était qu'un catholique comme les autres.
Les fautes dont il avait à se repentir ne relevaient que du for intérieur. Simple laïque, du reste, il n'avait eu à signer aucun formulaire. Cette ligne qu'on a trouvée dans ses papiers, et qui ne porte ni date ni signature, est un appel du tribunal faillible de l'index au tribunal infaillible de Jésus, ne ressemble d'aucune manière, je ne dis pas seulement à une déclaration solennelle de mystère
mais encore à l'appel chétif et caduc d'une Marguerite Wiener, octogénaire. Tout au plus velléité passagère de révolte, insensiblement oubliée peut-être, et peut-être aussi, expressément rachetée par une déclaration contraire et les larmes de la pénitence. Cri silencieux de détresse et de confiance, lancé, nous ne savons à quel moment, ni dans quel esprit ; intimes colloques avec Celui à qui nous pouvons tout dire ; écho résigné à la plainte du Calvaire : Mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné? En dehors du souverain Juge qui nous comprend mieux que nous ne nous comprenons nous-mêmes, nul ici-bas n'a le droit d'écouter aux dernières portes de l'âme. En la personne du Père Beurrier, c'est toute l'Église qui absout Pascal mourant et qui le reconnaît pour sien. « Proficiscere : Ame chrétienne, âme catholique, partez pour le ciel ! » Appliquer sciemment, délibérément à Pascal un nom de secte serait une faute mortelle contre la justice.
Mais si, maintenant, laissant les précisions bienfaisantes des théologiens et des casuistes, nous prenons ce mot janséniste au sens large, au sens historique et légendaire, la plus élémentaire loyauté nous oblige d'avouer que Pascal, quoi qu'il en ait dit, est bien de ce groupe spirituel, de cette école dogmatique, enfin de cette fronde que, d'un nom glorieux et douloureux tout ensemble, nous appelons Port-Royal. Il leur- appartient, par ses vertus, par ses tendances théologiques et par l'impétuosité étourdie de ses polémiques. Puisque, pour l'instant, nous le confessons ici, devant Dieu, je ne dis rien encore de ses vertus, de sa foi profonde, du sentiment auguste qu'il avait des choses célestes, en un mot, de tout ce qu'il a de commun avec Jacqueline, la Mère Angélique, la Mère Agnès, M. Singlin, M. de Saci, M. Hamon, et tant et tant d'autres. Pour nous comme pour Sainte-Beuve, c'est là le vrai Port-Royal, mais il en est un autre, et où Pascal s'est attardé trop longtemps.
Le Port-Royal où dominent — c'est toujours Sainte- Beuve qui parle — « ces divisions mortes et corruptibles que l'homme, en tout temps, a introduites dans le fruit abondant du christianisme » ; celui qui semble attacher moins de prix à « la pulpe mûrie » et nourrissante qu'à « la cloison amère o, à la vive réalité de la grâce qu'aux spéculations sur la grâce ; celui qui risque de perdre la simplicité, la joie, la charité et la fidélité des enfants parmi des « complications de diplomatie canonique et de vocifération scolastique ».
Nous jugeons ici Pascal avec une liberté entière, mais à la façon de ces confesseurs qu'il n'aimait pas, de ceux qui, fidèles aux leçons de saint Paul, inclinent toujours à croire le bien plutôt que le mal. Ils estiment en effet que chaque cas de conscience particulier a quelque chose de singulier, d'unique, qui ne s'est pas encore présenté et ne se présentera jamais plus, et que, mauvaise en soi, pour qui la compare aux défenses du Décalogue, toute action peut voir sa malice se nuancer, s'atténuer, s'effacer même peut-être selon les dispositions de l'agent. C'est là, sans doute, la raison profonde qui guide les casuistes dans leurs spéculations, parfois trop hardies ou trop subtiles, sur le permis et le défendu. Ainsi, pour qui les juge dans l'abstrait, deux secondes suffisent à condamner les Provinciales. Non possumus. Publier un libelle est, nécessairement, foncièrement immoral. Mais si l'auteur n'a pas su où portaient ses coups, s'il n'a ni prévu ni voulu les conséquences désastreuses de son initiative, les pierres tombent de nos mains, et nous nous retirons en silence, assez lentement néanmoins pour entendre descendre sur les pécheurs plus malheureux que coupables les paroles du pardon : « Ils ne t'ont pas condamné, je ne te condamnerai pas davantage ». Louis de Montalte est coupable, Pascal innocent. C'est un impulsif, brusquement appelé à venger certains principes de la morale qu'on lui dit menacés par d'imprudents sophistes, appelé aussi à défendre, du même
coup, ses bienfaiteurs, ses amis, tout un couvent dont il connaît la sainteté. Quelques hommes du métier le catéchisent en hâte, lui passionnément docile aux maîtres successifs qu'il se donne, et qu'il jugera quelque jour, sans doute, nous savons avec quelle violence maladive, mais après leur avoir d'abord obéi. C'est un géomètre rigide, qui n'a pas encore appris à tempérer par l'esprit de finesse, à soumettre aux souples intuitions du cœur, les certitudes courtes, cassantes, trompeuses de la raison raisonnante. Avec cela, sûr de ses intentions droites, sûr de l'unique amour qui remplit sa vie et que lui rappelle sans cesse la feuille de parchemin cousue dans la doublure de son pourpoint. Ajoutez les infaillibles pressentiments du génie, la confuse mais pressante révélation du chef-d'œuvre qui veut naître. Nescio quid majus. Que de menaces, mais aussi que d'excuses ! Et bientôt l'Église navrée verra se réaliser une fois de plus la prophétie de son fondateur ; un jour viendra où ceux qui vous persécuteront penseront venger ainsi la cause de Dieu. Que nous importe, du reste, le plus ou moins d'exactitude dans les citations des Provinciales. Comme tous les autres savants, les casuistes se trompent, mais, pour discuter leurs erreurs particulières, c'est l'ensemble de la théologie morale, c'est toute une science délicate et profonde qu'il faudrait déjà posséder — science dont Louis de Montalte ignore jusqu'aux éléments. Mais cela, je veux dire ce péché d'incompétence, ne serait rien, si la charité était restée sauve, si, content de censurer quelques jésuites, Pascal s'était scrupuleusement défendu de vouer au mépris de lecteurs sans nombre toute une immense famille d'honnêtes savants, d'apôtres, de directeurs, de mystiques et de martyrs, cette compagnie enfin, plus sainte encore que célèbre, qui ne porte pas en vain le nom de Jésus. Noltte tangere Christos meos, a dit le Seigneur, ne touchez pas à mes Christs. Hélas ! nous ne sommes tous que mensonges, inconscience et misère :
Si iniquitates ohservaveris. Domine, Domine, quis sustinebit. « Que Dieu ne nous impute pas nos péchés, s'écriait Pascal, c'est-à-dire toutes les conséquences et suites de nos péchés, qui sont effroyables ». Heureux Pascal ! Dieu certainement ne lui a pas imputé, Dieu, je l'espère, lui aura caché l'histoire posthume des Provinciales.
Ses erreurs, ses oscillations dogmatiques — Ecrits sur la grâce; Pensées — nous font moins de peine, soit parce que la doctrine janséniste a perdu son ancienne puissance de séduction, l'Église universelle — et les docteurs et la foule — ne pouvant supporter, ne pouvant même comprendre aujourd'hui d'autre théologie que celle de saint François de Sales ; soit parce que la mort n'a pas permis à Pascal de se dégager des contradictions où il n'a cessé de se débattre ; soit enfin et surtout parce que, dans les derniers mois de sa vie, il renonça formellement à ces controverses, abjurant en quelque sorte la mission de théologien qu'il s'était imprudemment donnée, et s'en rapportant, sur ces délicates matières de la grâce, à l'enseignement de l'Église.
Oh I je ne l'ignore pas, quelques-uns qui se croient sur Pascal un je ne sais quel droit de propriété soutiennent que cet apaisement final, que cet humble retour à la docilité des simples fidèles sont invraisemblables pour qui se rappelle la triste scène où Pascal, reprochant au grand Arnauld de biaiser dans la défense de la vérité janséniste, s'évanouit d'indignation et de douleur. Eh ! quoi, ignorent-ils leur Pascal au point de le voir immobile, fermé, incapable de revenir sur les premiers emportements de son extraordinaire et passagère violence? Au point de ne pas le voir tel que son histoire vraie nous le montre, d'abord dominateur, méprisant, intraitable, colère, puis, dès qu'il a eu le temps de se calmer, humble et doux comme un enfant. Jacqueline le connaissait mieux. En vérité, ce dernier paroxysme, où l'on prétend le figer, annonçait plutôt et promettait même
une prochaine détente, des remords, de longues heures de réflexion calme, de plus longues prières poiu: demander la grâce des pacifiques, les inspirations, les tendres murmures de Celui qui ne nous parle ni dans le tremblement de terre, ni dans l'ouragan.
Le Seigneur ne vient pas à nous dans nos convulsions. Or ce jour même de l'évanouissement, ou peu après, Pascal aura senti monter en lui l'horreur de l'abîme, passer sur lui l'ombre toute proche du Tentateur. Il se trouvait au bord de la révolte finale. N'allait-il pas jusqu'à laisser entendre, avec Luther et Calvin, que Rome avait trahi la cause de la vérité ; n'allait-il pas jusqu'à paraître oublier ce qu'il avait promis jadis, et de quel cœur ! « Je ne m'en séparerai jamais. » Il se calma, il ouvrit les yeux, il comprit, il se convertit une fois de plus.
Un document capital, et qui me paraît irréfutable, nous atteste cette évolution décisive. C'est le témoignage formel, explicite, et formellement renouvelé du curé de Saint-Étienne-du-Mont, Beurrier, que Pascal, dans sa dernière maladie, avait envoyé chercher. « Dès notre première entrevue, raconte Beurrier, il me mit sur les matières du temps qui faisaient tant de bruit entre les doctes catholiques sur la doctrine de la grâce, de la puissance et autorité du Pape, et me dit qu'il gémissait fort de voir cette division entre les fidèles..., m'ajoutant qu'on l'avait voulu engager dans ces disputes, mais que..., depuis deux ans, il s'était retiré brusquement (reconnaissez là une fois de plus, les revirements soudains, les bonds de Pascal), vu la grande difficulté de ces questions, si difficiles, de la grâce et de la prédestination. Et pour la question de l'autorité du Pape, il l'estimait aussi de conséquence et très difficile à vouloir connaître ses bornes, et qu'ainsi, n'ayant point étudié la scolastique, il avait jugé qu'il se devait retirer de ces disputes... et, ainsi, qu'il se tenait aux sentiments de l'Église touchant ces grandes questions, et qu'il voulait avoir une parfaite
soumission au vicaire de Jésus-Christ, qui est le Souverain Pontife. »
Le voici donc tout à fait des nôtres. Il a rompu, non pas certes avec le Port-Royal des saints, non pas avec les polémistes de Port-Royal, mais avec la théologie querelleuse, dangeureuse de Port-Royal. Les claires paroles de Beurrier ne permettent pas le moindre doute à ce sujet, quoi que les derniers jansénistes aient essayé d'en penser. Au reste, nous n'avons pas besoin de ce document. La séparation qu'il atteste, séparation paisible et sans éclats de rupture, se préparait, se dessinait depuis longtemps dans l'âme de Pascal, je dirais volontiers depuis toujours. Non, Pascal n'a jamais été qu'en apparence le lieutenant du grand Amauld. Ces deux hommes ne se meuvent pas dans le même ordre et quand ils se passionnent pour ou contre les mêmes idéologies ou les mêmes formules, la passion qui les aveugle n'est pas la même. Purement intellectuelle et ratiocinante chez Amauld, ou, si l'on peut dire, à fleur d'âme ; intellectuelle aussi et géométrique, mais avant tout morale et religieuse chez Pascal. S'il a cru démontrer ses thèses et écraser ses adversaires, Amauld est content : Recepit mercedem, vanus vanam. Mais Pascal, aucun triomphe de ce genre ne le comblerait. C'est Dieu qu'il cherche, la réalité et la possession de Dieu, à travers les disputes mêmes, où son génie de géomètre n'est pas sans prendre quelque plaisir, mais à chaque dispute nouvelle, il sent bien que nuUe dissertation, même victorieuse, sur la casuistique, sur Jansénius, sur les formulaires ne le rapproche du Libérateur, ne lui rend Dieu plus sensible.
Ce n'est pas à coups de syllogisme que l'on force les portes du Saint des Saints : Non in dialectica compiactiit Deo salvum facere populum suum. Angoisse dont Arnauld n'a point souffert : honnête chrétien, certes, et sans reproche, du moins à ses propres yeux, mais plus occupé à construire ou à renverser des systèmes christologiques
qu'à s'unir par le fond de l'âme à la personne du Christ. Angoisse, d'ailleurs, qui bien loin d'endormir l'intelligence, la stimule au contraire, la nourrit, l'éclairé, ne serait-ce qu'en lui rappelant ses limites. Pour peu que l'on ait essayé de voir dans l'intimité de Pascal, on sent d'avance que, tôt ou tard, la fougue de ses convictions improvisées et d'autant plus intrépides, s'apaisera, faisant place à un sens de plus en plus aigu, accablant et exaltant du mystère.
Vous venez de l'entendre : questions difficiles, très difficiles. L'étrange mot sous la plume d'un géomètre. Lorsque jadis, dans le programme de ses concours, le jeune Pascal faisait sonner, d'un air triomphal, la difficulté d'un problème, il entendait : difficile à tout autre qu'à lui-même. Quant au grand Arnauld, rien ne lui fut ni ne lui sera jamais diJB&cile : hésiter n'est pas dans ses habitudes ; quoi qu'il en dise, il est sûr d'avoir raison, d'avoir seul raison. Pascal hésite maintenant ; il se retire de ces disputes deux fois décevantes, puisqu'elles n'ont comblé ni le vide de son cœur, ni les exigences de son esprit. Il quitte la partie, non sans nous avoir livré, et de sa main, les raisons de son embarras : « S'U y a jamais un temps auquel on doive faire profession des contraires, c'est quand on reproche qu'on en omet un. Donc les jésuites et les jansénistes ont tort en les celant, mais les jansénistes plus, car les jésuites ont mieux fait profession des deux, » Humble aveu, et combien troublant pour ceux qui, malgré le témoignage éclatant de Beurrier, s'obstinent à proclamer ex cathedra que Pascal ne varia jamais.
« On est tout naturellement amené à se demander, conclut l'un d'eux, si Pascal, par un de ces lapsus auquel tout écrivain est exposé, — smrtout im malade traçant fiévreusement sur un papier de rencontre des notes destinées à lui seul — n'a pas tout simplement écrit jansénistes pour calvinistes. » Le maladroit ! Il veut que
Pascal, en cela d'ailleurs tout semblable à nous, brouille automatiquement les deux mots : jansénisme, calvinisme. Mais non, dites plutôt que Pascal s'aperçoit enfin que la théologie est une science difficile et qu'il n'a pas le droit d'y parler en maître, puisque, de sa vie, « il n'a point étudié la scolastique x. Ajoutez à cela une voix que Pascal avait essayé jadis, mais en vain, de ne pas entendre, la voix de la charité. Lui qui s'est prononcé si nettement contre les guerres civiles, comment n'auraitil pas souffert de voir une nouvelle Fronde — et celleci théologique — diviser, déchirer l'Église? Et ne convenait-il pas que la déjansénisation progressive de Pascal — s'il est permis de parler ainsi, — comme elle avait commencé par la charité, s'achevât par elle.
C'est ainsi que s'évanouirent insensiblement toutes les barrières où une conscience délicate aurait pu craindre de se heurter, dans son élan vers Pascal. C'est qu'aussi bien, inflexible sur les vérités dont elle a la garde, l'Église ne traite pas avec la même rigueur immuable tous ceux de ses enfants qui l'ont fait souffrir.
Au front de quelques-uns d'entre eux, elle lit im signe sinistre, et, sans prononcer sur ces malheureux la suprême sentence que Dieu se réserve, elle voudrait les effacer de l'histoire, elle ne les connaît que pour maudire le jour où ils sont venus au monde. Devant plusieurs autres, elle hésite d'abord, entre la sévérité et la bienveillance, mais déjà elle incline à leur pardonner beaucoup, distinguant entre leur orientation profonde et tels autres chemins de traverse qui les ont tentés. Elle nous permet de redire avec amour le nom du grand Origène, elle se souvient qu'Erasme a aimé Thomas More le martyr, et qu'il a combattu Luther ; elle n'a pas fermé la douce chapelle florentine où de futurs canonisés priaient de tout leur cœur celui qu'ils appelaient le bienheureux Jérôme Savonarole. Si elle fait ainsi pencher en leur faveur ses justes balances, ce n'est pas faiblesse doctrinale, c'est peur de manquer à
la vérité, à la justice elle-même, d'imiter l'erreur cruelle du Pharisien qui ne sut pas deviner que Madeleine était sauvée déjà et déjà toute sainte, quand eUe entra dans la maison de Simon ou encore peur de manquer de reconnaissance envers de grands services rendus et de contrarier par là le mystère des desseins de Dieu.
Ces nobles âmes, jadis plus ou moins voilées, ou divisées, ou inachevées n'ont pas cessé d'agir sur le monde, leur vie posthume corrigeant, effaçant peu à peu les erreurs, les mauvais exemples de leur existence première. Que si l'inquiète vigilance du fils aimé lui reproche un excès de mansuétude, l'invite à se ressouvenir de sa première froideur et de ses premiers anathèmes, l'Église répond avec le prophète : Quomodo maledicam eut maledixit Dominus. Comment oserais-je maudire celui que le Seigneur a béni, le docteur imprévu que la Providence nous avait gardé pour éclairer les ténèbres de l'heure présente, pour nous ramener des âmes sans nombre?
Quam pulchra iabernacula tua Jacob! Qu'elle est belle et rayonnante la cellule de Pascal ! Mais c'est assez l'expliquer, l'excuser et le définir. Prions avec lui !...
HENRI BREMOND de l'Académie française.
Pascal ne nous livre pas une doctrine, une chose faite, c'est de sa vie même, c'est de ce qu'il y a de plus secret, de plus complexe et de plus mobile au monde, d'un cœur gravitant dans l'univers spirituel, que sa grande raison pathétique promène devant nous les reflets. Il est donc particulièrement malaisé de trouver le juste lieu d'où le considérer (et « il n'y a qu'un point indivisible qui soit le véritable lieu »). Cela est cependant tout à fait nécessaire.
Ni théologien, ni philosophe ; nullement métaphysicien. C'est proprement d'un spirituel, c'est d'une âme touchée de grâces mystiques, et aiguillonnée du Saint- Esprit, que sortent les Pensées. Voilà ce qui fait leur force.
Où trouver vraiment Pascal? Dans le Mystère de Jésus. « Jésus sera en agonie jusqu'à la fin du monde : il ne faut pas dormir pendant ce temps-là... Jésus étant dans l'agonie et dans les plus grandes peines, prions plus longtemps...
— « Console-toi, tu ne me chercherais pas, si tu ne m'avais trouvé. Je pensais à toi dans mon agonie, j'ai versé telles gouttes de sang pour toi... Veux-tu qu'il me coûte toujours du sang de mon humanité, sans que tu donnes des larmes?
« Si tu connaissais tes péchés, tu perdrais cœur.
— « Je le perdrai donc. Seigneur, car je crois leur malice sur votre assurance.
— « Non, car moi, par qui tu l'apprends, t'en peux
guérir... Je t'aime plus ardemment que tu n'as aimé tes souillures... »
Ces paroles qu'il faut citer toujours, si connues soientelles, ne sentez-vous passer en elles la même secrète vertu qui atteste en le moindre mot des mystiques l'action de leur maître? Le vrai, le plus vrai Pascal est celui du Mystère de Jésus, et surtout peut-être celui dont nous ne savons que le silence et la longue agonie, celui que Dieu ceint lui-même et conduit où il ne veut pas aller, et qu'il purifie pendant quatre années de pitoyable langueur. « Il n'avait rien dans l'esprit et dans le cœur que les pauvres... Comme il ne pouvait travailler, son principal divertissement était d'aller visiter les églises où il y avait des reliques exposées, ou quelque solennité... Il faisait tout cela si dévotement et si simplement, que tous ceux qui le voyaient en étaient surpris (i). » Il était loin alors des Provinciales et de la machine arithmétique. Celui qu'il aimait lui parlait au cœur.
Comprenons après cela que les Pensées ne sont pas des notes quelconques, fixées par un esprit curieux selon les hasards de la réflexion, et moins encore des fragments philosophiques comparables à ceux qu'un Leibniz, par exemple, nous a laissés. Ce sont les matériaux d'un organisme parfaitement déterminé dans son espèce et dans sa fin. L'auteur des Pensées ne fait pas. selon un lieu commun trop facile, « éclater tous les cadres » des classifications humaines (il n'y a que Dieu qui soit au-dessus de tous les genres). Il est, très déterminément et très volontairement, un apologiste. Pour le considérer, il faut se placer dans la perspective de cette discipline spéciale qu'est l'apologétique, je ne dis pas seulement la science théorique ainsi nommée, et qui est une partie de la théologie, je dis l'apologétique vivante et pratique, l'art d'orienter les âmes vers leur Principe.
(i) Mme Périer.
Cet art est quelque chose de proprement sacré, Pascal le sait bien, et la première leçon qu'il nous donne ici est une leçon d'humilité. Agir sur le cœur de l'homme pour le disposer à la grâce, c'est œuvre d'une délicatesse étrange, et, de soi, déjà surnaturelle. Si l'Esprit de Dieu ne conduit vos doigts, gare à l'irréparable. A vrai dire, ceux-là seuls s'y entendent auxquels cet Esprit donne dans le concret et le particulier, sous une lumière d'ordre divin, le sens de la réalité humaine, et des jointures qui s'y font de la nature et de la grâce. Aussi bien les maîtres de l'apologétique vivante ne se rencontrent-ils que parmi les mystiques.
De là vient que l'art apologétique de Pascal, s'il reste inférieur à celui des apôtres et des saints, a néanmoins une valeur authentique et de premier rang. Ce qui fait, au seuil des temps modernes, de l'âge réflexe, le caractère unique et l'importance des Pensées, la grandeur de l'œuvre (et sa misère), c'est que les lumières aiguës qu'éveillent les touches mystiques s'y trouvent appliquées, non pas, comme dans les autres écrits des spirituels, à la contemplation des choses divines, mais à la science de la créature, à la science pratique de l'homme à tourner vers Dieu. Et cela chez un esprit d'une force naturellement prodigieuse, qui ployant en vainqueur toutes choses à ses fins, Epictète et Montaigne, Méré et Miton comme l'infini géométrique et la règle des partis, assume au service des vertus théologales la plus rare expérience du monde et des hauteurs du savoir humain.
Pascal a raison de dire qu'il est presque sans compagnons dans l'étude de l'homme, — entendons de la nature humaine considérée non pas abstraitement et en ellemême, comme font les philosophes, mais dans les conditions concrètes de son existence ici-bas. Les saints pourtant, ayant part à la science de celui qui savait lui-même ce qui est dans l'homme, l'ont connue mieux que lui. Saint Dominique, approchant des villes, s'asseyait au bord de
la route, et pleurait. N'avait-il pas le don de Science, qui fait voir ce que nous sommes par rapport à Dieu? A ce don, d'après saint Augustin et saint Thomas, répond la troisième Béatitude, parce qu'il n'est pas possible de connaître la créature dans la lumière divine sans la connaître aussi dans les larm.es ; et pour qui l'entend, cet enseignement sacré va plus loin que toute la psychologie de Pascal. Il reste qu'on n'ôtera jamais à Pascal cette maîtrise en la science de l'homme, qui est son privilège dans la famille des grands esprits, ce sens admirable, non pas janséniste, mais profondément et authentiquement cathoUque, des conditions concrètes de notre nature et des options qu'elles exigent, qui lui fait percevoir avec une véhémence infaillible que l'état concret qui répondrait à la pure nature est un état fictif, et qu'en fait il n'est pas ici-bas d'autre état pour nous que l'état de nature déchue, ou l'état de grâce : vérité cardinale dans l'ordre pratique, qui ne dispense pas (là est l'erreur des pascalisants) de la connaissance philosophique de la nature humaine abstraitement considérée comme telle, mais qui doit normalement faire équilibre à cette connaissance, si l'on ne veut pas rendre vaine la croix du Christ. C'est ici que Pascal s'oppose le plus foncièrement à Descartes, et que vraiment seul à la fin, de la dure solitude des douleurs de l'intelligence, il dresse, comme un haut signal, la revendication de la conscience chrétienne en face de l'apostasie rationahste qu'il sent venir, et dont le vent mortel glace d'horreur sa chair malade.
Plaçons-nous donc au point de vue qui convient, comprenons que les Pensées nous livrent, — dans son élan natif, préservée par un bienheureux état d'inachèvement de la trop belle rhétorique où elle se fût composée, et dont nous pouvons juger par trois ou quatre morceaux
6o PASCAL APOLOGISTE
célèbres, — une apologie de la religion chrétienne écrite en esprit de foi et en ardeur de charité. Il devient alors possible, réserve faite de quelques idées incurablement jansénistes, de donner à toutes les grandes thèses de Pascal un sens conforme à l'orthodoxie catholique, que dis-je, à la stricte théologie thomiste. Il suffit pour cela de tout ramener à l'intention maîtresse.
En matière pratique, c'est à la fin que tout est suspendu. Quelle fin ici? Un terme divin : la vertu de foi, qui nous fait connaître Dieu, non pas seulement comme auteur des choses, mais dans le mystère incompréhensible de sa déité : Filins, qui est in sinu Patris, ipse enarravit.
De la foi et de l'acte de foi, Pascal a une idée dont la sève est thomiste. Il sait que la foi « est au-dessus » des sens et de la raison, « et non pas contre ». Il sait qu'elle dépend de la volonté, mais qu'elle reste, étant connaissance, formellement un acte de l'intelligence (« la volonté est un des principaux organes de la créance, non qu'elle forme la créance... »), il sait que son acte est simple, et non pas discursif (« Dieu sensible au cœur »),il sait qu'obscure à cause de l'inévidence de son objet, elle comporte néanmoins une lumière propre, qui fait voir toutes choses « d'une façon toute nouvelle », — quasi oculo Dei, dit saint Thomas. Il sait surtout qu'elle est essentiellement surnaturelle, en sorte que sa certitude est en elle-même plus forte que toute certitude scientifique, et que son motif formel, — Dieu même se révélant, — est incomparablement supérieur à toute raison et démonstration humaine. <( La foi est différente de la preuve : l'une est humaine, l'autre est un don de Dieu. » — « La foi est un don de Dieu ; ne croyez pas que nous disions que c'est un don de raisonnement. »
« Il y a trois choses, dit saint Thomas, qui nous conduisent à la foi du Christ : la raison naturelle, les témoignages de la Loi et des prophètes, la prédication des apôtres et de leurs successeurs. Mais quand un homme
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a été ainsi conduit comme par la main jusqu'à la foi, alors il peut dire qu'il ne croit pour aucun des motifs précédents : ni à cause de la raison naturelle, ni à cause des témoignages de la Loi, ni à cause de la prédication des hommes, mais seulement à cause de la Vérité première elle-même... C'est de la lumière que Dieu infuse que la foi tient sa certitude (i). »
Et Pascal : « Cette religion si grande en miracles, saints, pieux, irréprochables,... si grande en science, après avoir étalé tous ses miracles et toute sa sagesse, elle réprouve tout cela, et dit qu'elle n'a ni sagesse ni signes, mais la croix et la folie.
« Car ceux qui par ces signes et cette sagesse, ont mérité votre créance, et qui vous ont prouvé leur caractère, vous déclarent que rien de tout cela ne peut nous changer, et nous rendre capables de connaître et aimer Dieu, que la vertu de la folie de la croix, sans sagesse ni signes ; et non point les signes sans cette vertu...
« Notre religion est sage et folle. Sage, parce qu'elle est la plus savante, et la plus fondée en miracles, prophéties, etc. Folle, parce que ce n'est point tout cela qui fait qu'on en est ; cela fait bien condamner ceux qui n'en sont pas, mais non pas croire ceux qui en sont. Ce qui les fait croire, c'est la croix, ne evacuata sit crux. Et ainsi saint Paul, qui est venu en sagesse et signes, dit qu'il n'est venu ni en sagesse ni en signes : car il venait pour convertir. Mais ceux qui ne viennent que pour convaincre peuvent dire qu'ils viennent en sagesse et signes. »
Ainsi donc les preuves humaines sont requises et nécessaires, il faut à l'acte de foi des préparations et des justifications rationnelles. Et à quelle autre fin Pascal écrit-il? « Il faut ouvrir son esprit aux preuves. » (C'est Descartes qui, en fait d'apologétique, se contente d'être « de la religion de son roi et de sa nourrice. » Le pur ratio-
(i) Saint Thomas, in Joannem, c. IV, lect. 5, n. 3.
nalisme rejoint ici le fidéisme, parce que preuves historiques et morales ne sont rien pour lui.) Mais les preuves humaines et les justifications rationnelles sont la condition, non le principe de la foi infuse. C'est la grâce seule qui a le rôle décisif ; et l'apologétique n'a pas à engendrer la foi, mais seulement à y préparer l'âme. Les âmes sont à Dieu, lui seul y entre : quel est ce roi de gloire? Le Seigneur est ce roi. « On agit comme si on avait mission pour faire triompher la vérité, au lieu que nous n'avons mission que pour combattre pour elle. » Je vois dans le soin du véritable apologète à respecter l'opération de Dieu dans les âmes la plus haute application de cette grande parole.
Nous rendons grâces à Pascal d'avoir rappelé à tant de baptisés en partance pour les paradis de la science humaine, et à certains théologiens qui plaquent les vertus chrétiennes sur l'homme de la nature, comme un peu d'or sur du cuivre, que ce n'est pas une chose plus ou moins difficile, comme d'être un Archimède ou un César, mais bien une chose entièrement impossible à la seule nature que d'être un chrétien : ex Deo natus. Nous lui rendons grâces d'avoir affirmé magnifiquement la surnaiutalité de la foi. C'est à la lumière de cette doctrine qu'il faut considérer les Pensées. J'aimerais montrer en détail comment elle les éclaire. Je dois me borner aux quelques indications qui suivent.
Tout l'effort de Pascal tend non pas à « convaincre les athées », mais à préparer dans les âmes l'intention de la foi. Dès lors, que pour rendre son argumentation efficace il requière l'intervention du cœur et de la volonté, comment s'en étonner? Il ne se tient pas dans l'ordre de la connaissance spéculative, il se tient dans l'ordre concret et individuel des préparations pratiques de la foi, il intègre ses preuves à ce grand mouvement d'intelligence et de volonté, où il s'agit pour chacun de nous de sauver son unique, (jui exige la rectification du désir par
rapport à la fin ultime, et qui suppose dès le principe les prévenances de la grâce. Si le cœur n'est incliné, ici nulle raison ne vaut. « Ce discours est fait par un homme qui s'est mis à genoux pour prier cet Être infini de se soumettre votre cœur. »
Les preuves qu'il fournit, il entend cependant qu'elles soient, en elles-mêmes, objectivement valables et contraignantes. « Fondements indubitables, et qui ne peuvent être mis en doute par quelque personne que ce soit. » Quelles preuves? Miracles, Prophéties, Figures... (et ramassées avec quelle force (i).) Loin qu'il fasse fi de ce qu'on appelle la « crédibilité objective », c'est elle qui devait former le corps de son apologie (2) . Mais ces preuves d'ordre historique et moral, dont il a esquissé contre les cartésiens la théorie logique, et qui sont nécessitantes pour la raison, fondées sur des faits donnés extérieurs à notre conscience, c'est l'enseignement révélé lui-même qui nous les propose (car Pascal sent bien, avec les thomistes, que la défense rationnelle de la foi doit rester encore sous la régulation de la foi ;) et parce qu'elles commanderont toute notre conduite, et qu'elles nous mettent en face d'une fin surnaturelle, elles sont telles, en fait, que selon la disposition des cœurs elles éclairent les uns et aveuglent les autres. Ce n'est pas au Dieu des philosophes, c'est au Dieu caché de la foi qu'elles nous conduisent.
Quant à la considération de notre nature, de ses contrariétés et de ses besoins, le rôle immense qu'elle joue dans l'apologétique de Pascal reste préalable aux preuves elles-mêmes. Il s'agit là, essentiellement, non de prouver, mais de disposer le sujet à entendre la preuve, et tout d'abord de le tirer de sa négligence en une affaire dont l'enjeu est lui-même, « et son éternité, et son tout », de
(i) Cf. R. p. Lagrange, Pascal et les prophéties messianiques. Revue biblique, octobre 1906.
(2) Cf. A.G.KKDF.ih, laCrédibilitéetl'Apologétique, p. i44ct^\iiv.
l'amener à chercher la vérité, et à délibérer de sa propre vie. Art d'ébranler l'âme, où Pascal est maître. Ainsi entendue, sa méthode apparaît dans sa force et sa légitimité, le pari lui-même devient acceptable comme argument ad hominem, si déficient et incomplet soit-il, remède désespéré pour éveiller d'entre les morts ceux qui sont ensevelis dans la chair.
Enfin si Pascal ne fait pas appel aux preuves rationnelles de l'existence de Dieu, n'est-ce pas, encore une fois, qu'il n'est pas question pour lui de philosopher, mais de convertir? Son attitude pratique se comprend si l'on se place au point de vue des aptitudes réelles présentées à l'égard des arguments métaphysiques, je ne dis pas par les simples, en qui le sens commun garde sa vigueur intègre, je dis par la catégorie très déterminée de gens cultivés auxquels il avait affaire. Presque tout ce qu'il dit, du reste, de la faiblesse de la raison, si on le rapporte, non à la raison elle-même, mais à ce qu'eUe est de fait dans la plupart des hommes, un thomiste l'accorderait volontiers. « Nature corrompue, dit -il : l'homme n'agit point par la raison, qui fait son être. » Saint Thomas va plus loin, et enseigne qu'il est naturel que l'animal raisonnable use le plus souvent mal de sa raison. (De là une saine politique à fond pessimiste dont Pascal a exprimé les principes avec une force incomparable, quoique d'une manière outrée.) Ajoutez à cela que les malades auxquels il s'adresse sont précisément des malades de la raison, atteints de cette hypertrophie intellectuelle qui commence alors à se manifester, et qui a pu surexciter magnifiquement, dans le domaine mathématique, l'activité de la faculté lésée, la rendant toutefois malhabile aux spéculations supérieures. Est-ce à de tels malades raidis contre le vrai qu'on va « prouver la divinité par les ouvrages de la nature,... le cours de la lune et des planètes »? Montrez-leur d'abord que « ce n'est pas par notre capacité à concevoir )> les choses « que nous devons juger de leur
vérité », apprenez-leur à se soumettre au réel, à comprendre que la raison n'évite l'absurde qu'en reconnaissant r Incompréhensible. Faites-leur demander la gratta sanans, et attendre « l'inspiration » dans les « humiliations. *
Surtout réveillez en eux le désir naturel de l'absolue vérité. Dites-leur : « Nous sommes incapables de ne pas souhaiter la vérité et le bonheur » ; dites-leur : « A moins d'aimer la vérité on ne saurait la connaître. » Voilà l'essentiel bienfait de l'apologétique pascalienne, pour lequel tant d'âmes envelopperont Pascal de leur gratitude dans l'éternité. Ce qui est vraiment humain dans cette apologétique, et ce qui fait son efficacité, c'est que prenant pour acquises, quelle que soit la question de droit, les impuissances rationnelles auxquelles de fait se butent les incroyants, elle les dresse néanmoins tout entiers vers la vérité qu'ils ignorent. En éveillant, lui non philosophe, un désir métaphysique, Pascal, aidé de la grâce, les oriente vers un terme qui dépasse à l'infini la métaphysique. Ce penseur dont le pragmatisme a essayé de se réclamer, le secret de son influence est son amour de la vérité pure, son incoercible sentiment des droits absolus de la vérité sur nous...
Ainsi pourrait-on, me semble-t-il, dégager pour Pascal, comme il demandait qu'on le fît, pour « tout auteur », ce « sens auquel tous les principes contraires s'accordent», — sinon doctrinalement (car il y a chez lui, quoi qu'on fasse, des contradictions trop marquées), au moins dans l'intention vivante et centrale. Et ce sens est le sens catholique. Que les Provinciales aient mérité d'être condamnées par l'Église (qui a frappé aussi, ne l'oublions pas, les propositions laxistes et probabilistes qui scanda-
lisaient Pascal (i), que Pascal, à certains moments, ail connu des mouvements bien amers, et qui sentent la secte, il ne serait même pas besoin, cependant, du témoignage de Beurrier sur l'admirable soumission de ses derniers jours pour comprendre que son cœur n'a jamais cessé d'être fidèle. Initié à la théologie par les jansénistes, c'est la foi infuse toute nue qui l'élève peu à peu au-dessus du jansénisme, et le garde en contact avec la vérité. Bien plus que les conversations de Nicole, c'est elle qui dès la dix-septième et la dix-huitième Provinciales, comme le notent Janssens et M. Jacques Chevalier, l'oriente vers le thomisme. Une théologie purement orthodoxe apparaît ainsi comme la limite idéale de sa pensée.
En fait néanmoins, il serait puéril de ne pas l'avouer, il n'est pas parvenu au plein équilibre doctrinal, et n'a pas su se maintenir parfaitement dans cette pure ligne formelle à laquelle tendait l'instinct de sa foi. Défaillances accidentelles, déficiences et scories humaines qui sont précisément ce qu'aiment en lui des esprits qu'il aurait hais, car ils n'aiment pas la vérité, mais l'homme, et ne cherchent dans les grandes âmes qu'ils admirent qu'à s'aimer eux-mêmes avec plus de concupiscence et de délectation.
Que dirons-nous ici? Comme le montrait très justement le P. Petitot dans un récent article (2), Pascal, et c'est le principe de toutes ses faiblesses, a une incurable défiance à l'égard de la métaphysique. Je sais bien qu'incomparablement plus sensé que beaucoup de ceux qui invoquent aujourd'hui son patronage, s'il ne se servait point de preuves métaphysiques, « ce n'est pas qu'il
(i) Décret d'Innocent XI, 2 naars 1679. Denzinger-Bannwart, 1151- 1216. — « Si mis lettres sont condamnées à Rome, avait écrit Pascal dans une de ses pensées les plus amères, ce que j'y condamne est condamné dans le ciel. » El sera condamné un jour par Rome, eût-il dû ajouter s'il avait eu plus de confiance en l'Église.
(2) Revue des Jeunes, 10 mai 1923.
les crût méprisables (i) » ; il sentait la force du raisonnement qui nous contraint de monter le long des degrés de perfection, jusqu'au premier Être : « N'y a-t-il point une vérité substantielle, voyant tant de choses qui ne sont point la vérité même? » Il a pourtant écrit d'autre part : « Sans l'Écriture, sans le péché originel, sans Médiateur nécessaire promis et arrivé, on ne peut prouver absolument Dieu », et il est visible que s'il refusait de philosopher ce n'est pas seulement, comme je le supposais tout à l'heure, par égard aux indispositions des esprits auxquels il s'adressait; sur lui-même les vérités d'ordre métaphysique n'avaient que très peu de prise, son génie exclusif était trop prodigieusement mathématicien et physicien pour que l'absolue immatérialité de l'abstraction métaphysique lui pût sembler respirable. Bref on voit déjà poindre chez lui cette singuhère infirmité de la raison pure et ce culte étroit du fait (physique ou historique) dont l'intelligence souffrira tant après lui. Non que le fait ne doive commander, certes ! Mais à condition d'être assumé dans la lumière de l'inteUigence. De l'empirisme aussi il faut dire : « .Alarque de force d'esprit, mais jusqu'à un certain degré seulement. » C'est une iUusion capitale de croire que l'homme peut se passer durablement des suprêmes certitudes d'ordre naturel que lui procure la sagesse de l'inteUigence élevée aux premières causes. Le rationalisme de Descartes et l'expérimentalisme de Pascal se faisant vis-à-vis, rien ne montre mieux, — et chez quels protagonistes ! — le mal dont l'esprit moderne souffre dès le principe, et dont une saine métaphysique l'aurait seule pu guérir.
Mais c'est le jansénisme qui introduit dans la pensée de Pascal les plus graves discordances et les menaces de déséquihbre les plus aiguës. Il a rendu plus nocives chez lui l'insuffisance métaphysique et l'aversion pour la phi-
(i) Mme Périer.
losophie que je viens de signaler, et la disposition complémentaire à remplacer par le feu de la volonté la lumière des intelligibilités suprêmes. Son pessimisme en matière humaine, si rationnel et si juste en principe, mais que ces dispositions naturelles tendaient déjà à outrer et à épaissir, en est devenu définitivement faussé : le péché originel nous a dénaturés, corrompus dans notre essence. J'ai montré ailleurs les conséquences capitales, absolument contraires aux vérités les plus chères à Pascal, que cette déviation du dogme chrétien a entraînées (i). Notons ici la contradiction introduite par là au cœur de l'apologétique pascalienne : si « cette belle raison corrompue a tout corrompu », pourquoi entreprendre de prouver la vérité de la religion, et montrer que celle-ci n'est pas contraire aux principes de la raison? Si l'homme est devenu essentiellement l'ennemi de Dieu, il faut que la grâce et la charité détruisent nature et raison. Pascal ne s'est pas enfoncé dans cette direction, parce qu'il y avait en lui une répugnance essentielle à la haine hérétique de l'intelligence et de la nature. Il n'a pas résisté cependant à la tentation de froisser radicalement cette raison dont les insoumissions et les sophismes font obstacle à la foi, cette raison de son siècle, non pas ordonnée, hélas, en la sagesse métaphysique, mais exaspérée d'ambition mathématique, et dont, à l'égard du moins de tout ce qui n'est pas la révélation, il sent en luimême les impatiences. Il a pour tout ce qui est humain des ironies et des duretés elles-mêmes très humaines, une passion trop fiévreuse est mise au service de Dieu, la joie et la beauté, la douceur et la liberté de la création sensible, et de notre art, qui l'imite, sont méconnues avec zèle.
A l'image du Christ étroit des Jansénistes, la pensée de Pascal a perdu, malgré Pascal, l'ampleur universelle
(i) Revue universelle, i^'' mai et i"^ juin 1923.
et universellement rédimante qui fait la gloire d'un Thomas d'Aquin. Et par une conséquence nécessaire bien qu'imprévue, exclusivement concentrée sur le péché d'origine et sur le problème du salut, elle est, à vrai dire, tournée vers l'homme plus que vers Dieu ; anéantissant plutôt que vivifiant la créature sous la grâce, elle reste en réalité accrochée au Moi humain ; car on a beau crier que le moi est haïssable, — si un afflux supérieur ne l'exténue, plus fort on le frappe, plus il se gonfle, — il ne meurt qu'en la vie divine, il n'y a qu'en Dieu qu'il se perd.
De là tout ce qui subsiste d'humain et de réflexe dans la spiritualité même de Pascal. M. Bremond a excellemment montré, dans une analyse trop dure au premier regard, mais en définitive d'une sûre perspicacité, que la prière de Pascal, qui, malgré la pure ardeur du plus véritable amour, garde des traces ineffaçables de ses attaches avec le jansénisme, reste « anthropocentrique », avide de signes distincts et sensibles ; et l'on peut se demander si son idée même de la foi, dont nous avons noté plus haut l'essentielle orthodoxie, ne fléchit pas un peu sous ce besoin de senti (« Dieu sensible au cœur » : s'agit-il du pur assentiment de la foi, ou d'un goût expérimental qui peut manquer, et qui n'est nullement essentiel à la foi)? Si grand qu'il soit, Pascal reste très loin des souveraines altitudes où vit la contemplation des saints. Cum dilatasii cor meuni. Il lui a manqué un cœur dilaté. « Même quand il répand son âme dans le Mystère de Jésus, il est tendu et poignant plus que tendre, » (i) j'entends d'une tendresse qui s'oublie soi-même. C'est qu'étant vraiment de l'Église et l'aimant fidèlement,
(i) H. Clérissac, Le mystère de VÉs,lise. M. Bremond, qui cite ce mot, nous dit (École de Par'.- Royal , p. 323) qu'il a peine à partager l'impression qu'il traduit. Il ajoute cependant (p. 382), à propos de la joie de Pascal : « Au reste, cette joie qu'il a choisie mériterait un autre nom, qui la distinguât de la joie toute catholique annoncée au monde par les anges de Noël. Elle garde quelque chose de tendu, de sévère et morne. • N'est-ce pas précisément ce que disait le P. Clérissac?
sachant que « l'histoire de l'ÉgUse doit être proprement appelée l'histoire de la vérité », cependant il n'a pas assez vécu du mystère de la Cité-Épouse, pas assez demandé aux divines influences de la maternité de l'Église de le conduire jusqu'à/cette perfection où il tendait.
Le cas de Pascal est donc tout le contraire d'un cas simple. Sa pensée est une réaction triomphante de la foi théologale et des dons infus contre des énergies étrangères qui sont vaincues et subjuguées, mais qui le brûlent. Ange excitateur des âmes, admirable et fervent témoin de la vérité, pour ceux qui l'écoutant sont dociles à la grâce, et qu'il mène à plus grand que lui. Maître dangereux et plein de mirages, pour ceux qui prétendent vivre de lui en refusant la vie essentielle qui l'anime. Alors c'est tout ce" qui en lui était risque de dissolution, qu'ils reçoivent de lui. C'est, trahissant les vérités qui lui sont le plus chères, une leçon d'irrationalisme et de mépris de l'intelligence qu'ils lui demandent, colorée encore d'héroïsme parce qu'ils vont la prendre chez un chrétien. Insensés, qui veulent une victoire de Pascal où ne vaincrait pas Jésus-Christ.
Il est arrivé de nos jours à Pascal cette chose étonnante, et qui montre d'une façon bien cruelle à quel point il s'est trompé en croyant pouvoir se passer de la sagesse métaphysique. Il est tombé entre les mains des philo sophes.
On arrache cet immense esprit de son lieu véritable, qui est l'art de convertir, et qui est placé tout entier sous le signe de la foi infuse, et on le transporte au pays de la spéculation philosophique, sous le signe de la connaissance purement naturelle. Alors tout se déforme. M. Bergson écrit qu'il a « introduit en philosophie une cer-
taine manière de penser qui n'est pas la pure raison (i) >\ et il nous laisse soupçonner que sa propre intiiiiion pourrait trouver place en cette manière de penser. M. Blondel voit en Pascal un des initiateurs de sa connaissance réelle. D'autres le regardent comme un précurseur de l'idéalisme kantien, ou du pragmatisme de William James. D'autres s'imaginent qu'en énonçant cette maxime si juste, fondement de tout l'effort logique de la pensée hum^aine, qu' « il y a un grand nombre de vérités qui semblent répugnantes, et qui subsistent toutes dans un ordre admirable » parce qu'une raison supérieure les concilie, il nous enseigne à nous affranchir de la logique de la contradiction. Bref, une foule d'auteurs que, trop subtile, la pointe d'une vraie métaphysique déconcerte, installent leurs théories dans tous les endroits où l'expression passionnée de Pascal « appuie tout autour, plus sur le faux que sur le vrai ».
Pourtant il n'appartient pas aux philosophes, il les méprise, et même avec excès. Quelques-uns lui font gloire, au nom de la « vie », de n'avoir pas eu de système. Alors par quel étrange abus l'annexent-ils à leurs systèmes, et lui empruntent-ils des armes contre la raison, qu'ils devraient servir? Lui-même cependant, à le prendre en son sens le plus authentique, raisonneur affamé de « preuves solides », convaincu que « toute la dignité de l'homme est en la pensée », c'est devant la foi seule et la grâce que ce mystique abaissait la raison. C'est par ordre à la grâce, et pour préparer à la foi, qu'il exigeait l'intervention du cœur. C'est pour opposer la connaissance de Dieu par la foi surnaturelle à toute connaissance philosophique de Dieu, qu'il disait que le cœur sent Dieu, et non la raison. « Voilà ce que c'est que la foi, Dieu sensible au cœur, non à la raison. »
Pour le reste on sait bien que s'il subordonnait dans
(i) Notice pour la Science française, 1915, p. 7.
la connaissance spéculative le raisonnement au « cœur », il entendait alors par ce mot la même chose précisément que les anciens appelaient intelligenlia (perception immédiate des premiers principes : « le cœur sent qu'il y a trois dimensions dans l'espace, et que les nombres sont infinis... ») On sait bien qu'il a écrit : « Personne n'ignore qu'il y a deux entrées par où les opinions sont reçues dans l'âme, qui sont ses deux principales puissances, l'entendement et la volonté. La plus naturelle est celle de l'entendement, car on ne devrait jamais consentir qu'aux vérités démontrées ; mais la plus ordinaire, quoique contre la nature, est celle de la volonté ; car tout ce qu'il y a d'hommes sont presque toujours emportés à croire non pas par la preuve mais par l'agrément. Cette voie est basse, indigne, et étrangère... » Voilà bien un Pascal anti-intellectualiste! « La raison nous commande bien plus impérieusement qu'un maître. Car en désobéissant à l'un on est malheureux, et en désobéissant à l'autre on est un sot. » Et encore : « Soumission et usage de la raison, en quoi consiste le vrai christianisme. »