‹ PascalChapitre 6 sur 17 · JACQUES MARITAIN · texte numérisé non relu

JACQUES MARITAIN

« Il est impossible que ceux qui aiment Dieu de tout leur cœur méconnaissent l'Église tant elle est évidente. »

Je revois son masque mortuaire : le sourire étrange et magnifique flottant aux coins de la bouche, le frémissement avide aux ailes du nez aquilin, les yeux fermés sur la lumière d'un amour inextinguible. Ainsi donc les pouvoirs publics ont résolu de fêter cet homme. Que vont-ils louer en lui? Le savant? Mais ce jeune prodige qui dès douze ans refait en cachette les propositions d'Euclide, qui, à seize, écrit un traité des coniques, à dixhuit invente une machine arithmétique, qui avant vingtcinq ans confirme par ses expériences la découverte de Toricelli sur la pesanteur de l'air, ce jeune prodige enfin qui est si bien parti pour devenir, selon l'expression rituelle des religions laïques « un bienfaiteur de l'humanité », le voici qui soudain tombe dans la dévotion, raille la vanité des sciences et fait plus de cas des figuratifs de la Sainte Écriture et du miracle de la Sainte Épine que de la méthode cartésienne. Par quel bout vont-ils le prendre, ce railleur impitoyable du sens propre, ce farouche adorateur du Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, non des philosophes et des savants? L'esprit moderne vante la recherche incessante du bien-être et Pascal accepte en les adorant la pauvreté et les souffrances ; l'esprit moderne ne voit d'affranchissement que par l'autonomie de la raison et Pascal vient nous dire que cette raison

ployable en tout sens n'est vraiment raisonnable qu'en se désavouant et en remettant sa liberté aux mains de la grâce; l'esprit moderne fait naître Dieu de nos émotions, Pascal pourchasse le moi en ses délectations et concupiscences et n'a de cesse qu'il ne l'ait livré au Père céleste dans une renonciation totale et douce.

Sans doute la phraséologie romantique est là pour voiler ces contradictions gênantes et ils célébreront sans risques le grand poète qui a jeté la sonde plus profond que nul autre dans les abîmes de l'âme. Peut-être aussi fera-t-on de l'auteur des Provinciales un précurseur de la libération intellectuelle, un défenseur de la raison et de la morale humaine, etc. Tout est possible. Mais sans doute aussi, en dehors des sphères officielles, y aura-t-il des louanges de meilleure qualité. Déjà en 1914, dans la préface qu'il écrivait au beau livre un peu trop bergsonien de son disciple Edouard Berth : les Méfaits des intellectuels, Georges Sorel annonçait que l'heure de Pascal approchait et que dans quinze ou vingt ans les étudiants, enfin las de l'optimisme rationaliste et de toutes ses fantasmagories sociales et politiques aussi niaises que meurtrières, crieraient : « Parlez-nous de Pascal » comme au treizième siècle les élèves des Universités italiennes criaient à leurs professeurs : « Parlez-nous de l'âme ! » Parce qu'on trouve dans les Pensées, expliquait Sorel, les plus fortes pages qu'un auteur français ait écrites sur le mal. Le délai proposé par Sorel n'est pas encore écoulé et il est vrai qu'il est bien évanoui, le mythe romanesque d'un Pascal épouvanté qu'hallucinent jeûnes et macérations et qui s'abêtit par désespoir dans une foi hors de toute raison. Cette légende a fait place dans les jeunes générations au culte ému du plus attachant des maîtres, du plus fervent des lyriques et qui nous parle comme s'il était présent ; sa voix pathétique, tour à tour railleuse ou exaltée, a soufflé à plus d'un ce courage désabusé un peu amer mais si fort, si chaste et baigné d'un amour divin

OÙ tout l'être s'éternise. Celui qui s'arrête au bord de cet amour et ne croit pas ce que Pascal a cru, n'aime pas ce qu'il a aimé, celui-là ne comprendra jamais Pascal ; pour vivre entièrement de sa flamme, il faut le suivre jusqu'où veut nous mener cet esprit dont la logique et la passion mêlent des feux d'une intensité unique. Ne goûter en lui que le pyrrhonien et le lâcher ainsi au moment où tremblant d'impatience il va nous jeter en Dieu, c'est trahir toute son œuvre. C'est quand il n'a plus que faire de Montaigne qu'il est le plus grand. Le Pascal des Pensées est déjà tout entier dans le Discours sur les passions de l'amour; il y a dans le mondain de la première période la même fougue grave, la même soif d'absolu, et il est impossible de ne pas reconnaître déjà sa marque dans l'impérieuse maxime : « L'égarement à aimer en divers endroits est aussi monstrueux que l'injustice dans l'esprit. » Pascal dès l'éveil de ses puissances cherche la plénitude de l'être, et comme il voit que l'homme plein de besoins ne vit que d'emprunts à l'extérieur de lui-même, il cherche d'abord avidement dans les sciences physiques, puis dans le commerce de ses semblables de quoi étendre sa connaissance et sa faim de l'être. Mais avec cet appétit d'absolu qui est le signe des mystiques, il s'est vite aperçu de la vanité de cette connaissance, et que l'être- n'est point possédé ni connu dans sa plénitude par le moyen des créatures, mais en Dieu seul. C'est donc Dieu qu'il faut posséder. Mais Pascal a trop aimé le pyrrhonisme pour ignorer combien Dieu échappe à notre nature et que ses pensées ne sont point les nôtres ; il abhorre en effet le déisme autant que l'athéisme, sachant combien nous sommes portés à prendre nos désirs pour la volonté même de Dieu et nos illusions pour la vérité. C'est pourquoi il pose avec une telle brusquerie la nécessité de l'Homme-Dieu médiateur, non seulement pour connaître Dieu mais pour nous connaître nous-mêmes. « Non seulement, dit-il, nous ne con-

naissons Dieu que par Jésus-Christ, mais nous ne nous connaissons nous-mêmes que par Jésus-Christ. » Nous voyons tout de suite que ce Christ présenté ainsi dans la pleine lumière de sa personnalité et de sa mission divine n'a rien à voir avec le fantôme vaporeux de Renan, le Christ dissous par la grossière alchimie des exégètes allemands et que la Vie de Jésus a vulgarisé ; il ne s'agit plus ici du parfum du vase vide ni de l'ombre d'une ombre. Le Christ de Pascal est celui du catéchisme, celui qui parut à Thomas avec la plaie au côté, les trous des clous aux mains et aux pieds et qui s'est élevé ainsi à la droite de son Père, le Christ que garde l'Église et qu'elle donne à ses enfants sous les espèces du pain, le Christ vivant aujourd'hui comme hier, un Christ tout objectif en dépit des immanentistes qui ont cru pouvoir tirer Pascal à eux et que celui-ci cherche non seulement par la méditation, mais aussi par les prophéties, les miracles et toute la suite de l'histoire : « Jésus-Christ que les deux testaments regardent, l'Ancien comme son attente, le Nouveau comme son modèle, tous deux comme leur centre. » Quand on parle des influences qui ont agi sur Pascal, c'est toujours Montaigne, le chevalier de Méré, Jacqueline, Nicole ou M. Singlin que l'on cite ; c'est bien. Mais on n'insiste pas assez sur sa fréquentation assidue de l'Écriture Sainte, de saint Augustin et surtout de saint Paul. Le Discours sur le bon usage des maladies, c'est déjà toute la mystique de saint Paul, cette vie dans le Christ que ni les tribulations, ni les démons, ni la mort ne peuvent nous ravir.

Cet amour du Christ sens et clef de toute la création, de l'univers comme de l'homme, image fidèle du Père en qui celui-ci , a mis toutes ses complaisances, voilà le secret de Pascal que l'on voit rayonner sur son masque sublime. Quand il nous a ravis dans sa paix qui surpasse toute paix, toutes les Pensées s'éclairent ; leurs violences de mépris elles-mêmes, en ce

qui regarde la nature humaine, apparaissent bien plutôt comme des excès de langage mystique que comme un fanatisme janséniste; c'est, bien plutôt que rigorisme, amour impatient de son objet et qui veut tout lui donner. Dans saint Jean de la Croix et sainte Thérèse, on trouve les mêmes sévérités pour les joies sensibles et leurs souillures qui offusquent l'âme. Pascal reste homme dans tous ses désirs ; s'il rabaisse l'homme, c'est qu'il est trop lucide pour ne pas voir que sa grandeur ne peut se reconquérir qu'en rejetant toutes ses misères. Dépouillons Adam pour revêtir Jésus-Christ afin que sans quitter l'homme nous devenions des dieux en participant à la chair et au sang d'un Dieu. DU estis. Alors on comprend ce que Pascal entend par l'ordre de la charité qui n'est point un sentiment d'amour vague, mais l'ordre du monde rétabli en Jésus-Christ.

Non, ce n'est pas l'épouvante de la mort qui flotte sur le masque à la bouche fermée, aux yeux clos. C'est — et ceci n'avait pas échappé à Sainte-Beuve — la certitude et les pleurs de joie que Pascal avait notés durant la nuit du 23 novembre 1654, c'est la profonde, ineffable adhésion à la pensée du Père, Fiat voluntas tua, consignée dans le Mystère de Jésus. C'est la joie, les pleurs de joie d'avoir compris que ce n'est que par la douleur qu'on sauve le monde et qu'un chrétien couché sur un grabat et offrant ses souffrances en union avec la passion du Verbe fait reculer les phantasmes de l'erreur qui séduisent les pauvres hommes. C'est la joie, les pleurs de joie d'avoir trouvé l'Époux qui seul rassasie, en qui se quitter pour toujours, créature de domination, de bruit, de curiosité,

de faste, de néant

Je revois son masque mortuaire : le sourire étrange et magnifique flottant aux coins de la bouche, le frémissement avide aux ailes du nez aquilin, les yeux fermés sur la lumière d'un amour inextinguible...

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