‹ Pascal mondain et amoureuxChapitre 1 sur 15 · BOULEVARD SAINT-MICHEL · texte numérisé non relu

BOULEVARD SAINT-MICHEL

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Cet ouvrage touchait à sa fin, lorsque la guerre « mondiale » a éclaté : force nous a été — à tous points de vue — d'en retarder la publication.

Les questions de fortune ou d'argent qu'on y trouvera traitées se réfèrent, doivent se référer à cette époque, c est-à-dire fin 1914.

AYANT-PROPOS

Il n'y a, dans cette Etude psycho-biographique, aucune idée, aucune intention quelconque de dénigrement.

Nous devons avouer, en toute franchise, combien il nous répugnerait personnellement de taire œuvre acrimonieuse — si peu que ce fût — à l'endroit d'un génie sympathique par excellence. Depuis notre jeunesse, sur les bancs mêmes du Lycée, jusqu'à ce moment, nous avons toujours admiré et toujours aimé Pascal : il nous plaît de nous rappeler que c'est lui qui, par ses profondes Pensées, a éveillé notre raison, fait luire en nous des rayons de vérité, accompli enfin (il y a plus d'un demi-siècle) une révolution absolue dans notre être moral ; en un mot, il nous a converti— par le plus fort et le meilleur des « chocs en retour » — à la religion du bon sens, au Rationalisme (1). Ce souvenir seul, quasi-sacré à nos yeux, saurait préserver notre plume de toute atteinte fâcheuse à sa mémoire.

(1) Cette influence de Pascal s'est exercée pareillement mais plus ou moins vivement, sur nombre de personnes. Nous citerons, entres autres (parmi les disparus célèbres) Emile Saisset, Ernest Havet, Vacherot, etc : et dans le sens contraire, même des Juifs — dont le normalien Hatzfeld. Combien avons-nous connu d'autres Professeurs qui attribuaient à Pascal leur fonds d'idéalisme religieux !

6 AVANT-PROPOS

Et c'est, précisément, parce que nous aimons et admirons Pascal qu'il nous agrée de le connaître dans sa vie entière, dans ses sentiments les plus intimes, dans les profondeurs — même mystérieuses — de sa personnalité.

Allant lui-même au-devant de certaines objections, n'a-t-il pas dit des grands hommes : « s'ils sont plus grands que nous, c'est qu'ils ont la tête plus élevée ; mais ils ont les pieds aussi bas que les nôtres » ? Si extraordinaires qu'ils soient, en effet, si supérieurs qu'ils puissent être par l'intelligence, par la volonté même, ils n'en demeurent pas moins soumis — comme le vulgaire — aux faiblesses, aux misères, (ajoutons avec Pascal) aux « vices » de l'humanité. Au contraire, le plus souvent, leurs écarts de conduite semblent être en proportion de la force de leur talent. Bien des cas seraient à rappeler ici, particulièrement au xviie siècle : il ne faudrait oublier d'abord ni le « grand » Corneille, ni même Descartes, le père de la philosophie moderne, parmi les contemporains de Pascal et presque ses familiers.

Qui donc croirait, à première vue, que des philosophes austères, des auteurs dramatiques d'une haute moralité, se fussent égarés ainsi — égarés si loin, voire si longtemps ? Il y aurait là, vraiment, quelque chose d'inexplicable, en dehors de l'observation typique de l'auteur des Pensées ; mais par elle tout s'explique naturellement, tout s'éclaire.

A vrai dire, au fond, il n'est rien de plus curieux, de plus piquant, que de surprendre les hommes de génie là où ils deviennent hommes du commun. Quelle surprise, d'abord, de les voir tomber, déchoir — eux qu'on sïmaginait au-dessus de tout et de tous !

AVANT- PROPOS

Puis, de ce Fait, leur suprématie est percée a jour : c'est déjà une satisfaction pour les petits, pour les humbles. Constater, en effet, certains défauts, des détaillances, des « vices » — qui plus est -- en de tels personnages, n'est-ce pas avoir sur eux une espèce de revanche? Il est si doux de trouver chez les autres de quoi se rehausser soi-même... .

Mais pour découvrir chez les grands hommes et connaître au degré requis les sentiments tout intimes, les passions d'ordinaire si secrètes, enfin les actes plus ou moins défectueux, il est nécessaire de pénétrer dans leur vie privée et d'en fouiller les arcanes ; en admettant la possibilité du fait, n'est-ce pas de 1 . indiscrétion, n'est-ce pas de l'indélicatesse ? Il semble bien qu'il y a dans l'existence de chacun des pensées, des gestes, des incidents, etc : qui doivent rester inconnus. Au regard des scrupuleux, il ne saurait en être autrement ; toutefois, il nous paraît qu'un scrupule de ce genre, en ce qui concerna la vie des Illustres, ne peut avoir déraison d'être et de légitimité, il va de soi que, de leur vivant, cette réserve est admissible ! Mais quel mal y aurait-il à savoir — eux disparus de la scène du monde — leurs fautes, leurs « péchés mignons » (pour ne pas dire davantage), puisque cette connaissance ne leur peut nuire directement en quoi que ce soit ?

La célébrité n'est pas un don gratuit : il faut bien, si l'on bénéficie de la popularité, en subir par contre les inconvénients. Tout dans l'existence d'un grand homme, comme dans celle d'un « roi », appartient a l'histoire -.aussi, la condition essentielle pour le juger (à l'instar d'un prince), pour l'apprécier à sa réelle valeur, c'est de le suivre jusque dans ses actions le

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plus strictement personnelles, car il peut être tout autre en public qu'il n'est en particulier. Le masque pris sur la scène tombe dans les coulisses.

Un parfait honnête homme, d'ailleurs, ne se trompe ni ne trompe personne sur lui-même ; sauf quelques nuances qui vont de soi, il sait vivre devant tous comme il vit seul et vivre seul comme il vit devant tous. C'est le cas, ici, de redire avec Sénèque : « tune te virum bonum judica, càm domi tanquam in publico vives » mais il convient d'ajouter, pensons-nous, en retournant les derniers mots : « in publico tanquam domi. »I1 est clair en conséquence que plus les hommes, plus les grands hommes surtout, ont de savoir etde lumière, plus ils sont obligés à vivre partout avec correction, avec sagesse, avec vertu.

Leur mérite, d'ailleurs, ne peut ainsi qu'être exceptionnel, car les passions se développent chez eux, nous le répétons, croissent et subsistent à proportion même de la puissance de pensée, de caractère, de tempérament. En dépit des agitations, des orages intérieurs, il appartientàchacun — la volonté aidant — de se régler et de se conduire au mieux. Une limite, en tous cas, ne saurait être franchie : c'est celle de la bienséance.

Si parfois, cependant, on découvre au passif de quelques uns, non pas seulement des défauts presque inévitables, voire des excès qu'il est possible d'excuser, mais certains faits vraiment dignes de réprobation, en un mot des Vilenies, ne doit-on pas penser et dire : tant pis pour ceux-là 1 Encore heureux seront-ils, au cas où des circonstances plus ou moins atténuantes pourront être invoquées en leur faveur.

AVANT-PROPOS

Entre ses contemporains, au milieu même du xvne siècle, Pascal a brillé d'une façon presque incomparable ; mais lui aussi — comme tant d'autres de cette période — lui aussi a eu ses ombres, quelques obscurités, deséclipses. Par bonheur, à mesure qu'il s'est avancé dans la vie (tropcourte, hélas ! pour lui et pour nous), il a repris son éclat et il a su redevenir l'homme de génie de toute splendeur.

Mondain et Amoureux : voilà Its deux traits les plus étranges à première vue, les plus curieux de son existence. Par là, il nous touche jusqu'au vif, nous profanes ! nous qui le pensions voué à la science d'abord, puis à l'ascétisme, nous qui le présumions étranger — ou peu s'en faut — aux choses de l'humanité. 11 y aura, alors, une source inattendue d'émotions : l'étonnement sera grand de le voir s'initier presque d'emblée à cette vie nouvelle et de s'y précipiter avec ardeur ; l'attendrissement ne sera pas moins vif, lorsqu'on sentira la délicatesse de ses sentiments, lorsqu'on le verra s'arrêter tout-à-coup dans la voie mondaine et amoureuse. Il ne faut pas l'oublier, en effet : Pascal n'a vécu ainsi que trois ans, trois ans à peine

Il conviendra, à notre point de vue, de ne point négliger — quand l'occasion s'en présentera — les autres épisodes curieux de l'existence de notre « Héros », tels par exemple que ses rapports avec les illustres du temps, Corneille, Descartes, Molière

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même, les incidents personnels de diverses sortes qui lui sont survenus, enfin tout ce qui pourra intéresser à certains titres et se rattacher de près ou de loin à l'objet de notre Etude.

Aignes-Iteuil, 5 mars 1915.

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