SA SENSIBILITE, SON CARACTERE, SON TEMPERAMENT
Avant de rechercher — lorsqu'il y a doulc en l'espèce — la réelle existence chez quelqu'un de telle ou telle passion, le développement qu'elle a pu avoir, le rôle qui lui est advenu, il paraît indispensable de savoir le fond de cet être, ses qualités constitutives, ses facultés, puis leur action, leur jeu et leur degré de force. Ce sera seulement alors que, sûr de la prédisposition naturelle du sujet pour certaine passion, il sera permis d'affirmer qu'il a dû, à l'occasion, l'avoir infailliblement ; on pourra, en outre, déterminer l'influence et la direction qui seront exercées sur elle par la mentalité même de l'agent en cause. Que si, au contraire, ses facultés et la passion dont il s'agit se repoussent, paraissent incompatibles, comment cette passion pourrait-elle se produire en lui ? Il y a toujours homogénéité et concordance entre les attributs humains, et cela jusque dans leurs effets.
N'est-ce pas, à franchement parler, le seul ordre logique, le seul fondement rationnel qui permette ici d'aboutirà une conclusion irréprochable?
Sans plus argumenter, que fut donc Pascal considéré essentiellement dans son être, au point de vue
ps3'chîque, c'est-à-dire sous le triple rapport des facultés sensibles, du caractère et du tempérament ?
Avant tout, Pascal eut une extrême sensibilité. Cette sensibilité même a été la qualité mâîttesse;- dominante de toute sa vie : c'est elle qui a fait en lui cette originalité si extraordinaire, mais éminemment humaine, par laquelle il nous frappe et en même temps nous émeut toujours. On peut dire que la sensibilité avait en lui un caractère absolument singulier, au point qu'on la qualifierait de sui generis — car un tel fait ne s'est peut-être jamais produit ailleurs. Et voici comment : cette sensibilité, déjà excessive ellemême, était servie par l'imagination la plus forte, la plus active, la plus étendue qu'on se puisse figurer, ce qui ravivait à l'infini, multipliait et répétait en Pascal toutes sensations, tous sentiments ; en outre, elle était incessamment agitée, surexcitée, par une maladie implacable, par la névrose. Mais le comble, ici, c'est qu'elle agissait simultanément, en quelque sorte, avec l'intelligence, qu'elle l'accompagnait toujours et encore jusque là où il semble impossible qu'elle pût aller.
Ainsi, lorsque tous voient dans les Sciences, surtout dans les Sciences mathématiques, le domaine absolu de l'entendement — retenez bien du purentendement — lui, Pascal, n'en sépare point la sensibilité, dont la présence se révèle d'une façon aussi brusque qu'éclatante. Une question exclusivement mathématique, abstraite au plus haut point, est-eile examinée ou démontrée pir ses soins, ce n'est pas avec calme, avec froideur ou sécheresse, c'est au contraire avec une émotion nui communique à sa parole mouvement et vie et qui éclate tout-à-coup en traits impression-
liants : là, vraiment.Jil nous empoigne et nous rend presque haletants.
N'allez pas croire qu'il ait suffi à Pascal, afin de produire de tels effets, d'un excès ou d'une exubérance de sensibilité ! Ces coups de logique doublée de sentiment ne sauraient s'expliquer uniment ainsi, non plus que par l'estime et le goût que Pascal avait pour les Sciences. Il faut bien quelque chose de plus : c'est qu'il aimait ces Sciences de tout cœur — en un mot, avec enthousiasme. Dès que l'une s'offrait à lui, il s'y précipitait, il s'y vouait tout entier, et aussitôt il y rattachait tout ce qu'il avait en lui-même de forces vives. Géomètre, il le fut — on sait avec quelle passion ! Phycisien, il le devint d'emblée, unissant la théorie à la pratique, et défendit au besoin, aussi énergiquement que possible, les résultats de ses expériences. Quand, plus tard, la plume du polémiste en main, il dut venger la morale outragée par les casuistes, de quelle éloquence passionnée, de quelle ardente ironie, s'arma instantanément — comme par jets spontanés — son indignation ! Qn peut le demander à Ceux qui sontrestés ainsi, qui resteront ses victimes éternelles...
Mais cette éloquence qui sort toute vibrante du cœur, qui jaillit du fond même de l'être, et non du cerveau plus ou moins échauffé d'un auteur, ne saisit et n'étreint jamais tant que dans ces Pensées où Pascal appelle l'âme au secours de la raison. Elle est surprise là — grâcejau manuscrit original — toute vivante, toute palpitante. Voilà ow Pascal se montre tout entier et lui-même : on voit ce génie à sa source, pour ainsi dire, d'autant plus grand qu'il est plus li^ bre, dans sa pureté et sa splendeur premières.
Par instants, çà et là, certaines confidences lui échappent ; on sait, alors, quelques unes de ses pensées intimes, de ses joies, jusqu'à des sentiments ou attachements invincibles. Il nous est donné, par exemple, de constater combien il a aimé, combien il aime encore (quoi qu'il ait dit ailleurs) cette Géométrie vers laquelle il se sentait attiré d'instinct — dès son enfance : il ose comparer, et quelle comparaison magnifique, émouvante ! un géomètre de génie, qui personnifie à ses jTeux la géométrie elle-même, le grand Archimède... à qui ? à un « Dieu », 'à Jésus- Christ en personne. Telle est la puissance, exprimée d'une façon si sensible, de son amour pour les Sciences, pour la géométrie surtout.
S'il en fut ainsi, quoi de plus naturel pour lui de mêler le sentiment au raisonnement ? De là, cette vivacité de cœur qui perce à travers ses arguments de géomètre, ou plutôt qui les enveloppe, les anime, et soudain étincelle ; de là, ces éclairs de sensibilité qui brillent parfois au cours d'une démonstration que l'on croj-ait aride et sèche ; de là, enfin, ces traits de flamme qui frappent et arrêtent autant par saisissement intérieur que par surprise et admiration.
Et maintenant si de l'ordre purement intellectuel on passe aux choses humaines et pratiques, à la vie, quelle scène nouvelle où va s'agiter en mille péripéties diverses la sensibilité de Pascal ! Au lieu de s'attacher — par je ne sais quoi d'inouï — à des objets insensibles ou abstraits, d'agir dans le silence et la stérilité des spéculations et d'être réprimée au besoin presque aussitôt qu'elle tressaillait, elle s'appliquera dès lors à lui-même, à sa famille, à son entourage ; elle sera mise sans cesse en jeu par les mouvements
et les actes de sa vie, ainsi que de celle des autres^ elle aura en6n son énergie et sa liberté en toute plénitude- Mettre ainsi en opposition ses conditions d'exercice dans l'un et l'autre cas, n'est-ce point marquer ce qu'elle pourra prendre de nouveaux développements ?
Il est un fait d'ordre général qui touche à l'axiome : c'est que l'homme (sain de corps et d'esprit, bien entendu !) s'aime naturellement lui-même, s'intéresse à lui-même, se complaît en lui-même. Si détaché qu'il soit ou puisse être de sa personnalité, que de fois se surprend-il — malgré tout — à redevenir son propre objet de prédilection ! Il ne s'agit pas seulement, ici, des demi-égoïstes, comme le sont la plupart, qui ne s'oublient et ne se désintéressent jamais absolument ; mais il est question surtout de ceux qui, s'élevant audessus d'un tel amour-propre, ne sauraient vivre dans la perpétuelle pensée de leur « moi » et pour lesquels les sentiments de générosité, la grandeur d'âme, la noblesse du caractère priment en principe et effacent tout. Eh bien ! oserons-nous dire : parmi ceux-là, en est-il encore qui, placés dans certaines circonstances où le désintéressement est un devoir, ne sacrifient néanmoins à l'intérêt personnel et ne se laissent entraîner alors jusqu'à la passion ? Il doit donc être difficile — quand ce n'est pas impossible — même aux êtres surhumains qui renoncent à tout icibas, non seulement de ne pas être sensibles à ce qui les touche de près ou de loin, mais de n'y prendre aucune part et de ne point le faire incliner vers eux. L'amour de soi est si doux à sentir ! Il s? glisse si délicatement au cœur ! Il a tant de modes d'être, de travestissements ! Entre ses formes les plus décentes, les plus pures, n'en est-ce pas une que cette haute et
ferme conscience d'eux-mêmes, de leur génie et de leur supériorité qu'ont tous, sans exception et au suprême degré, les grands hommes du monde ? Cela est dans l'ordre, car — lorsqu'on doute de soi et de son œuvre — comment faire quelque chose de grand, comment réussir dans la mission qu'on se croit destiné à accomplir ? Ajoutons cependant, au moins comme correctif nécessaire, qu il y a une limite (que chacun comprend) où cet orgueil perd sa légitimité et devient une espèce de despotisme.
Mais de toutes les causes qui déterminent l'homme à être sensible pour lui même, il n'en est pas sans doute de plus forte, de plus impérieuse, que la maladie. La maladie, en effet, rend toujours tendre et in- \quiet pour soi ; elle donne à la sensibilité une délicatesse, une finesse, une acuité infinie. Souvent, le plus souvent, le malade s'écoute souffrir. Un bruit, un soufle, un rien le trouble et l'agite; un mot, un seul regard lui va droit au cœur, le bouleverse jusqu'à la crise. Tout ce qu'il voit, tout ce qu'il sent, tout ce qu'il entend, se revêt aussitôt de l'amertume de son mal. C'est bien, alors, qu'il est le centre de ses propres affections et qu'il est impatient d'être aussi le le centre des affrétions — ce n'est pas assez dire ! — de l'existence même des autres ; c'est bien alors, par surcroît, qu'il juge toutes choses selon les idées qui l'assiègent et que les vicissitudes de son mal le font ^^diversement capricieux et passionné.
On nous permettra aTnsister sur ce point et de conclure : s'il en est ainsi du malade ordinaire, que sera-ce donc du malade « constitutionnel », de celui qui souffre d'une maladie delangueurineossante, irrémédiable, et qui se sent envahi, miné, dévoré enfin
tout vivant ! Ici, il faut le reconnaître, lexcès du mal atténuera au moins, quand il y aura lieu, la portée des excès de sensibilité du moribond ou du quasi-moribond.
Après cet ensemble de considérations, qu'on s'imagine, qu'on se ligure — s'il est possible — un être ainsi constitué tant au moral qu'au physique :
D'abord, sensibilité extrême, imagination des plus vives, intelligence absolument supérieure :
Ajoutons ici (ce sera un corollaire) : haute conscience de soi-même et de son génie ;
Ensuite, constitution essentiellement nerveuse, maladie prématurée et toujours active — mais avec quelque répit à la fleur de l'âge.
Il y a lieu, dès lors, de poser cette question : celui au sein duquel se produit une telle réunion d'éléments, aussi singuliers que puissants, ne sera-t-il pas prédisposé aux grandes passions ? Admettez qu'il aime : ne lui faudra-t il pas une « inondation » d'amour ?
Cet être presque surnaturel a existé : c'est Pascal.
La vie de Pascal — à proprement parler — a été un emportement en tous sens ; elle nous présente une série presque ininterrompue de violentes passions : elle a commencé, on s'en souvient, par un superbe éclat de passion pour la Géométrie ; elle a fini (ou bien près) par une polémique des plus passionnées contre les Jésuites et le Jésuitisme. Et dans cet intervalle que de mouvements, que de gestes, que d'actes où Pascal mit son ardente vivacité !
Parmi ces actes, précisément, il nous appartient de choisir ceux qui, par les contradictions qu'ils impliquent, montrent le mieux quel fut son caractère passionné. De tels faits, pris en quelque sorte sur le vif, le peindront bien autrement que toutes les observations ou théories possibles.
Lors de sa seconde et définitive conversion, Pascal ne voulait pas qu'on l'aimât et que lui-même aimât les autres — quels qu'ils fussent! Il disait : « Il est injuste qu'on s'attache à moi... Je suis coupable de me faire aimer et si j'attire les gens à s'attacher à moi... Il est faux que nous soyons dignes que les autres nous aiment, il est injuste que nous le voulions. . . Une âme véritablement touchée de Dieu considère omme un néant son corps, ses paren^&^e^amis»... etc., (1) Tout d'abord, n'est il pas permis de croire que Pascal, au moment où il traçait ces implacables sentences, outrait ainsi ; — sans doute de lameilleure foi du monde — ses propres sentiments ?
(1) Cf. Pensées de Pascal, édition Havet (Paris, Dézobry. 1852) ; p. 324 et pas si m.
PSYCHOLOGIE DE TASCAL
Pouvait-il effectivement, alors qu'il écrivait ces lignes, pouvait-il considérer comme un • néant », je ne dirai pas seulement son corps qui lui prouvait (par des souffrances terribles, hélas !) qu'il n'était pas « néant », mais ses parents, ses amis? Non, il ne le pouvait, il ne l'a jamais pu, car comment eût-il étouffé, éteint, cette sensibilité si vive dont il était doué, comment aurait-il transformé l'essence même de son être et surtout — puisqu'il s'agit de « Dieu » — offensé ce Dieu qui commande à tous l'amour du prochain ! Il n'ignorait certes pas que si ce commandement de Dieu (inscrit au fond du cœur humain avant d'avoir paru dans un écrit quelconque) exigeait de lui qu'il aimât autrui, il exigeait d'autrui — par contre — qu'il l'aimât lui-même. Pourquoi se défendre, après tout, de l'affection des autres et refusera ceux-ci l'affection qu'on leur doit? C'est la loi de najuxe que subit toute créature hi«B«i««.
Aussi, malgré la défense de Pascal à ses parents, à ses amis, de l'aimer et de s'attacher à lui, il est certain que, loin d'en tenir compte, amis et parents l'ont chéri davantage et l'ont entouré de plus de soins, de plus de sollicitude ; il n'est pas moins certain, en dépit de ses paroles et de ses écrits, en dépit même de ses efforts, que lui les a beaucoup aimés, qu'il s'est vivement et toujours intéressé à eux et que pour eux aussi — à l'occasion — il averse bien des larmes....
Se figure-t-on, peut-on se figurer un Pascal indifférent à tous et insensible ! Ah ! s'il lui est arrivé, dans certaines heures de pessimisme, de traiterl'homme avec dédain, n'a-t-il pas reconnu cent fois sa noblesse et sa grandeur, ne l'a-t-il point envisagé presque toujours avec attendrissement ? Sans con-
teste, son âme était trop grande, trop généreuse pour ne pas compatir au sorl de l'humanité — et l'émotion aidant — pour ne pas l'aimer ; il est impossible d'en douter : cet amour respire à travers toutes ses Pensées.
Assurément, on ne saurait encore moins douter de son affection pour sa famille, pour ses parents. Il est vrai qu'obéissant à d'incroyables scrupules, il allait jusqu'à se montrer froid envers eux, bien plus I jusqu'à les rebuter, afin de les détacher de lui, comme il pensait se détacher d'eux-mêmes ; mais, suivant la juste observation deD. Nisard (1), « cet ascétisme passionné, cette dureté pour lui-même, ce détachement de toutes les affections témoignant d'une nature tendre et sympathique : de tels combats ne se rendent que là où la résistance est sérieuse. » Lorsqu'on tend, en effet, à une pareille extrémité, n'estpas parce qu'on était à l'extrémité contraire ? Mais il n'en est pas ainsi de l'amour moyen ou médiocre : il n'est ni agité, ni violent — pour se débarrasser de lui, comme de ses effets, il n'y a guère qu'à vouloir. Or, Pascal a bien voulu (au moins d'intention), mais n'a pu ne point aimer. C'est tout dire I
A-t-il aimé son père, avant tous ? La question nous paraît oiseuse — car, Etienne Pascal étant mort en 1651, son fils dut d'autant mieux l'aimer qu'il était loin, bien loin (de son vivant) de s'interdire toute affection humaine ; à ceux qui, par impossible, en douteraient, nous opposerions d'abord la lettre de Pascal sur la mort de son père, puis nous objecte-
(1) Histoire de la Littérature française : tome II, chap. IV, §2.
rions que Pascal perdit sa mère dès 3 ans et reporta sur le père — comme cela est tout naturel — l'affection, la tendresse qu'il aurait eue pour sa mère vivante II ne dut jamais oublier, surtout, les « pleurs de joie » de ce père au moment où il le surprit à la 32° proposition d'Euclide !
Mais, sa conversion accomplie, a-t-il pu cesser d'aimer ses sœurs ? Aurait-il oublié, lui, l'homme aux impressions profondes, cet amour ou plutôt ce redoublement d'amour qu'il leur avait juré en quelque sorte sur la tombe de leur père ? Leur aurait-il fait seulement des lèvres et pour la forme ces touchantes protestations d'amour : « Je prie Dieu de continuer les sentiments qu'il me semble qu'il me donne, d'avoir pour vous (son beau-frère) et pour ma sœur plus de tendresse que jamais ; car il me semble que l'amour que nous avions pour notre père ne doit pas être perdu et que nous en devons faire une rëfusion sur nous-mêmes, et que nous devons principalement hériter de l'affection qu'il nous portait pour nous aimer encore plus cordialement, s'il est possible! »... Quoi ! Pascal eût prié Dieu de lui « continuer les sentiments qu'il lui donnait, » d'avoir pour ses sœurs et son beau-frère « plus de tendresse que jamais, » et quelquetemps après — sous l'influence de Dieu — toute cette tendresse se serait évanouie ! Ce changement à vue, ou peu s'en faut, serait inexplicable et n'aurait pu réellement se produire : ce n'est là, semble-til bien, qu'un éclair de passion. Pascal s'est bercé d'illusions saintes (lisez « faussement saintes »), et c'est lui, lui en personne, qu'il faut croire lorsque, revenant à la réalité, il a déclaré qu'il avait une « tendresse de cœur pour ceux que Dieu lui avait
unis plus étroitement » (1), c'est-à-dire pour ses parents, avant tout pour ses sœurs.
Et ces sœurs, justement, que ses rebuffades auraient pu froisser, offenser, ont-elles eu le moindre soupçon touchant son « amour » fraternel ? Nous avons, à ce sujet, le témoignage très formel de Mme Périer, son aînée, qui s'est exprimée en ces termes dans son écrit — aussi simple que beau — sur la Vie de Pascal : « Il avait une extrême tendresse pour nous ». Mais elle ajoute, elle croit devoir ajouter que « cette affection n'allait pas jusqu'à l'attachement» (2), ce qu'elle confirme en répétant d'une manière explicite que son frère « n'avait nulle attache pour ceux qu'il aimait » (3). Mme Périer, en faisant cette espèce de réserve, respectait les intentions et les règles de vie de son frère ; mais ne savait-elle point par expérience, elle femme et mère ! qu'il n'y a pas d'extrême tendresse sans attachement (4). Tranchons la question : l'amitié, la tendresse sans attachement serait un leurre ou plutôt une dérision ! Il est donc invraisemblable que Pascal n'ait point aimé ses sœurs et qu'il ne leur soit pas resté toujours uni, attaché.
En touteréalité, il affectionnait vivement, il aimait de plein cœur sa sœur Jacqueline — Jacqueline plus
(1) Pensées de Pascal, édition P. Faugère, tome 1er, p. 243.
(2) — id. - édition Havet, t. 1" p. LXXXIII
(Delagrave : 2e édition)
(3) — id. — Cf. Havet, endroit déjà cité.
(4) Sainte Beuve (Port Royal, 3e édition, t. III, p. 353), admet complaisament cette distinction contre-nature ; l'ingénieux historien pousse la subtilité trop loin — toutefois, il ne va pas jusqu'à l'affirmation : « i7 me semble », dit-il....
jeune, mais aussi précoce que lui ; Jacqueline dont le tempérament, l'esprit et le caractère concordaient si bien avec son propre caractère, son esprit et son tempérament : aussi, selon Mme Périer, Jacqueline était aimé par lui « avec une tendresse toute particulière » (1) ; mieux encore, c'était a la personne du monde qu'il aimait le plus » (2). Quant à son autre sœur, Gilberteou Mme Périer, il l'aimait bien aussi, mais comme on aime une sœur aînée qui (père et mère disparus)devient le chef de famille — je veux dire, en l'espèce, plus respectueusement sans doute, toutefois avec moins de tendresse et de douce familiaritéque Jacqueline.
Eh bien ! cette Jacqueline, qui était si sensible, qui lui portait la meilleure affection et que lui-même aimait tant, il la fit souffrir longtemps d'une manière terrible ; de plus, lorsqu'elle mourut, volontaire et noble victime du Formulaire, il interdità Mme Périer de s'affliger toujours de sa mort et même — rapportet-on — il se fâcha. Voilà jusqu'où le poussa l'esprit de passion ! D'abord, attachement si violent qu'il veut retenir Jacqueline, malgré elle, auprès de lui; ensuite, détachement si complet qu'il semble ne pas regretter sa mort et qu'il défend le regret à sa famille. . .
Un proverbe dit : « qui aime bien, châtie bien » ; on pourrait à l'accasion le modifier en ce sens qui aime bien, tourmente bien : ainsi transformé ou com-
(1) V. Lettres, opuscules et mémoires de Gilberte et Jacqueline, sœurs de Pascal, et de Marguerite Périer, sa nièce, par M. P. Faugèrep. 63.
(2) Pensées de Pascal, éd. Havet t. I8 de la 2e édition, p. LXXXIII.
piété (comme on voudra), il s'appliquerait exactement à certaines personnalités tout-à-fait exceptionnelles qui — pour des motifs tantôt trop humains, tantôt trop religieux — abusent de l'amour contre ceux et celles qu'ils aiment ou qui les aiment, les harcèlent presque continuellement, les tourmentent enfin de mille façons. Pascal n'est-il pas du nombre de ces esprits chagrins et ultra-passionnés ? L'exemple est frappant, en tous cas, de voir que « la personne du monde qu'il a le plus aimée » a été, précisément, la personne du monde qu'il a fait le plus souffrir. Il nous disconvient quelque peu de nous étendre sur un tel fait — mais il offre des détails si propres à mettre en relief toute la passion de Pascal, tout son emportement de caractère et toute sa ténacité que de les négliger, de les omettre ici, ce serait vouloir dépouiller de la moitié de ses traits cette grande et parfois (avouonsle) étrange physionomie. Notre impartialité, inspirée par le respect même de la vérité historique, nous servira d'excuse — s'il en est besoin — auprès des lecteurs.
En 1646, Pascal, âgé alors de 23 ans, était absorbé tout entier par les travaux mathématiques qui avaient occupé déjà, on sait comment, et son enfance et sa jeunesse. Tout-à-coup des livres jansénistes lui tombèrent entre les mains : il en fut frappé ! Son émotion redoubla lorsqu'il entendit les « pieux » entretiens de deux gentilshommes rebouteurs qui s'étaient rendus à Rouen pour tâcher de guérir l'Intendant Royal d'une fracture à la jambe. Précisément cet « Intendant Royal en Normandie » n'était autre que le père deBlaise lui-même — c'est dire Etienne Pascal.
Or, en ce temps-là, Jacqueline (qui atteignait sa 21e année) dans toute la fleur de son esprit et de sa
célébrité, était recherchée en mariage par un Conseiller au Parlement de Rouen. Cette union n'eùt-elle pas été à la fois honorable et avantageuse ? Le père, la fille, la famille entière ne pouvaient — semble-t-il que sourire à cet excellent projet. Mais un brandon de discorde éclata ! Illuminé, embrasé soudain par le jansénisme, Pascal s'interpose et rompt tout... Ardent comme un néophyte, il sermonne tant, prêche tant, endoctrine tant enfin la pauvre Jacqueline qu'il lui fait refuser ce mariage ; non content' de ce résultat, il va jusqu'à l'irréparable : il entraîne sa sœur à renoncer au monde et à prendre bientôt le voile à Port-Royal. Notez — motif aggravant — que la vie religieuse ou le couvent n'avait inspiré encore à Jacqueline que « grand éloignement, et même (qui plus est) » un peu de mépris » : c'est Mme Périer qui l'affirme (1).
La constatation est certaine : Pascal a inoculé, presque imposé à Jacquelitrer la passion du couvent. On sait où cette passion la conduisit, d'à bord "à une existence tourmentée et fébrile, puis à une mort des plus tristes malgré sa grandeur. Combien le mariage, aussi digne que brillant, qui se présentait à elle, lui eût-il mieux valu que le cloître et ses amertumes — si adoucies soient-elle par la piété ! Elle toute vive, tendre, expansive, quelles satisfactions de cœur eût-elle trouvées et goûtées dans la vie de famille ! Les honnêtes amusements de la société, les nobles distractions du monde, le théâtre, la poésie — qui lui plaisaienttant — n'auraient-ils pu, alors, se rencontrer et
(1) P. Faugère : Lettres opuscules et mémoires, etc, p. 61.
s'allier dans son esprit, dans son cœur même, avec la plus pure et la meilleure piété ? Sans nul doute, cette vie de famille sereine, régulièrement pieuse, parsemée aussi d'agréables diversions, c'était la vie telle qu'il l'eût fallu à Jacqueline pour être heureuse, telle peut-être qu'elle s'ouvrait devant elle quand, excitée, dominée par son frère, elle la repoussa...
Vers ce regrettable événement ou quelque temps après, aux approches de l'hiver 1646-1647, Pascal subit les terribles accès d'une maladie nerveuse qui l'envahissait et qui ne le quitta plus — sauf par intervalles. L'été \int couper court à la crise dont il était atteint ; puis, à l'automne, se trouvant mieux, il se rendit à Paris avec Jacqueline afin de consulter les médecins et de se distraire un peu, s'il était possible. C'est alors que Descartes, qui se croyait presque aussi expert en médecine qu'en philosophie, s'empressa de lui faire visite, par curiosité de savant, et « en partie » — comme l'écrivait Jacqueline elle-même à Mme Périer — « pour consulter son mal. » Nous reviendrons bientôt sur cette visite des plus intéressantes. Mais ni les visites deDescartes et d'autres, ni les consultations médicales, ni même les distractions (s'il yen eut réellement) ne purent refroidir, atténuer le zèle religieux de Pascal et de sa sœur : ce zèle touchait au paroxysme.
A cette époque, le Père Singlin prêchait avec quelque éclat à l'Eglise de Port-Royal de Paris ; le frère et la sœur ne manquèrent pas d'assister ensemble à ces sermons dont l'effet fut considérable sur eux, d'autant plus qu'ils y étaient préparés à merveille. L'un et l'autre ne tardèrent pas, d'un commun accord, à prendre le sermonnaire pour directeur, plutôt pour « nouveau » directeur. L'instant parut propice à Jac-
queline : déplus en plus touchée delà grâce, encouragée avec énergie par son frère, ayant enfin l'approbation du Père Singlin, elle résolut décidément d'enrer à Port-Royal.
Mais, à ce moment même, eut lieu la Révocation des Intendants. Etienne Pascal en prit occasion pour revenir, en mai 1618, de Rouen, à Paris. Quoiqu'il eût été déjà ramené à la dévotion — ainsi que M . et Mme Périer — par l'influence de son fils Biaise, il fut fort surpris et peiné des dispositions de Jacqueline Il s'enquit aussitôt des précédents : édifié clairement à ce sujet, il conçut de l'irritation contre Jacqueline et surtout contre Biaise ; sa confiance, si grande pourtant, leur fut retirée. On doit le dire : Etienne Pascal, qui était absolument droit, honnête et clairvoyant, agit en vrai père, fit acte du meilleur jugement. Le rôle funeste joué par son fils dans l'affaire du mariage de Jacqueline motivait doublement cette ferme conduite. Par malheur pour Jacqueline, par malheur aussi pour Pascal (1) — sachons le reconnaître — leur père mourut trois ans et demi après cet événement, le 24 septembre 1651.
Voilà donc Jacqueline libre (au prix de quel sacrifice, de quelle douleur !) entièrement libre de se consacrer à la vie religieuse ! De son côté, certainement, Pascal qui l'encourageait naguère dans cette voie, va lui faciliter à cœur-que-veux-tu L'accomplis-
(1) Lui-même le reconnaissait— et dans sa lettre à M. Périer du 17 octobre suivant : « c'est moi, disait-il, c'est moi qui y suis le plus intéressé .. Je sais qu'il m'aurait été encore nécessaire dix ans et utile toute ma vie » V. P. Faugère : Pensées, I, p. 33
sèment de son inébranlable et pie dessein : il est tout prêt, sans doute, aux formalités d'usage — et qui sait s'il ne se dispose pas lui-même à suivre sa sœur dans la retraite et à quitter le monde ? Non, maintenant, plus rien de tout cela ! Loin d'être dévoré par l'ardeur religieuse, Pascal s'émancipe et fait ses débuts dans l'existence mondaine. Mais qu'importe à Jacqueline ! si son frère a changé, elle reste toujours immuable dans ses grandes résolutions. D'ailleurs, malgré son changement de vie et d'idées, Pascal ne doit-il pas consentir strictement — eu tout bien, tout honneur — à l'exécution du projet absolu de sa sœur ? Nonobstant toutes raisons, il s'oppose dès lors à son entrée en religion. Mais Jacqueline s'empresse d'appuyer, d'insister auprès de lui : — «Que cela ne soit alors que dans deux ans » objecte Pascal ; — « C'est trop, vraiment trop ! » répond sa sœur « — Eh bien attends un an, seulement dix mois ».... Jacqueline ne se trompa point à ces délais habilement demandés, à ces atermoiements qui menaçaient de devenir interminables : elle comprit que son frère mettait, voulait mettre obstacle à sa vocation religieuse, et elle agit résolument en conséquence.
Pourquoi donc Pascal voulait-il maintemant — en dépit de la volonté de sa sœur — la retenir auprès de lui ? Mme Périer a dit que c'était pour mieux supporter la perte de leur père. Mais lequel avait le plus besoin de consolation, de Pascal ou de Jacqueline, d'un homme ou d'une femme ? Pascal savait à merveille ( nous le verrons bientôt ) puiser dans la religion même les meilleurs baumes pour sa douleur. Serait-ce par déférence envers son père, par respect pour sa volonté ? Que n'avait-il demandé dès le prin-
cipe, avant d'infuser à sa sœur des idées de renoncement au monde, voire de claustration, l'opinion et l'avis de ce père !
Il ne faut pas oublier que Jacqueline touchait alors à sa 26e année et qu'à cet âge, surtout chez la femme, la volonté personnelle pour la direction de la vie doit être respectée — lorsque cette direction sauvegarde toute dignité. Fière et intelligente, Jacqueline le sentit. Mais elle aimait trop son frère et sa famille pour ne pas tenter un suprême et dernier effort : elle prévint de suite son aînée, Mme Périer, de sa décision irrévocable, puis, fixant après la clôture de la succession de leur père, c'est-à-dire au 4 janvier suivant, son entrée définitive à Port-Royal, elle en avertit son frère — la veille de son départ — grâce à l'obligeante entremise de Mme Périer elle-même. Pascal refusa net de la voir ! Le lendemain, Jacqueline s'appelait « Sœur Sainte-Euphémie ».
Deux mois après, la Sœur Sainte-Euphémie, désireuse de faire oublier et excuser la sainte violence de Jacqueline, écrivit à son frère une admirable lettre où elle le priait delui donner enfin son consentement. Elfe s'efforça deleprendrepar l'affection, parla raison, par le souvenir des exhortations qu'il lui avait adressées autrefois, par le mérite qu'il acquerrait ainsi auprès de Dieu ; elle lui fit comprendre avec la plus ingénieuse, la plus exquise délicatesse qu'elle pouvait bien se passer de son approbation, mais qu'elle la sollicitait par tendresse et besoin de cœur :
... « J'ai besoin, lui dit-elle, de votre consente- « ment, de votre aveu , que je demande de toute l'af- « fection de mon cœur.... Sans cela, je ferai la plus « grande action de ma vie avec une joie extrême mê-
« lée d'une extrême douleur... Vous ne serez pas as- « sez insensible de me refuser.... Il est juste que les « autres se fassent un peu de violence, pour me pa- « yer de celle que je me suis faite depuis 4 ans ! « [l) »....
Est-il possible de se l'imaginer? Cette lettre si respectueuse et si digne n'apaisa point Pascal ; loin de l'apaiser, elle le blessa. Quelle inflexibilité et quelle passion î II n'accorda son consentement que beaucoup plus tard, lorsqu'il eut commencé à sentir le dégoût du monde — et encore à contre-cœur.
Mais il y a (puisqu'il faut tout dire), il y a dans la fin de ce sombre épisode de la vie de Pascal quelque chose de pire encore. Là, d'une question de conscience et de bonne fraternité, nous passons à une question d'argent ; la délicatesse elle-même va se trouver en jeu.
Lorsqu'il fallut, à la mort d'Etienne Pascal, procéderau partage de ses biens, il semblait qu'entre ses enfants de nature si délicate d'ordinaire, si droite, si fiere, il ne pût s'élever l'ombre même d'un dissentiment. D'abord, Jacqueline, avec une grandeur d'âme et une abnégation qui achèvent de nous la peindre, sachant que son frère était déjà quelque peu gêné et qu'au contraire M. et Mme Perier jouissaient de bonnes ressources, n'hésita point à donner à Pascal la majeure partie de son lot. Ce qui lui restait après cela, elle le destina naturellement (au moment de passer professe) à constituer sa dot. Mais ici encore — eûtelle pu le prévoir ! — elle se heurta contre la mau-
(1) P. Faugère : Lettres opuscule et Mémoire etc. p. 334 s. qq.
vaise volonté de son frère et de sa famille. On lui fit d'amers reproches : elle voulait deshériter les siens au profit d'étrangers ! elle préférait les autres à ses parents ! etc.. On alla jusqu'à la menacer, vu la • solidarité » des lots, de lui retirer la libre disposition de son bien.
Quelle fut la consternation de Jacqueline, en présence d'un tel parti pris ! Son àrae saignait — Elle toute bonne, toute généreuse — à l'idée d'être reçue \ Port-Royal par charité, simplement à titre gratuit : die s'étonna, selon ses propres termes, de n'y avoir sas succombé. . . La Mère Angélique en personne dut a consoler, la réconforter ; elle appuya, à cette oc-
asion, sur le train de vie de Pascal.
Dans cette affaire, comme dans celle qui la précède, Pascal, si l'on admet même les exigences du
rain de vie qu'il menait alors, a véritablement agi en rère trop personnel et égoïste, en frère tropautoriaire et impérieux. Il a de plus aggravé son cas, en Déchant contre la justice d'abord, puisqu'il refusait à Jacqueline la dot nécessaire pour son admission de professe, et contre la gratitude ensuite, puisque sa iœur lui avait donné (lors des partages) la plus grande partie de son lot. Ces faits sont constants, in-
ontestables.
Quelques écrivains ont essayé, cependant, d'apporter des excuses à la conduite cle Pascal. Le prenier, Victor Cousin (1) a insinué celte espèce de ré-
erve : « Pascal avait compté sur la part de sa sœur et îe s'exécuta qu'avec peine » Pascal ne s'est pas exécuté seulement avec peine, mais bien en désespoir de
(1) Voir son ouvrage sur Jacqueline Pascal, p. 175
cause. Puis, sur quelle part de sa sœur avail-il à compter ? Jacqueline l'avait gratifié, dès l'ouverture de la succession, de la majeure partie de son lot : il ne pouvait « compter », raisonnablement, sur le minime reste — reste sacré en quelque sorte par sa destination. Mais, suggère a son tour l'abbé Maynard (!) Pascal ne fut pas le plus opposant de sa famille à cette donation de Jacqueline en faveur de Port-Royal. La soi-disant « donation » était une dot religieuse aussi réduite que possible. Qui donc aurait été le plus opposant à cette opération, sinon Pascal lui-même? Est-ce que Jacqueline n'affirme pas, dans la Relation qu'elle écrivit à ce sujet, que les obstacles provenaient plutôt de son frère que de sa sœur ? C'est presque exclusivement de lui seul qu'elle parle. Et lorsqu'il s'adoucit et consentit enfin, comment s'expliquer — s'il n'était pas le plus opposant — que cet incident pût se clore aussitôt ? N'avait-il pas, d'ailleurs, plus que M. et Mme Périermotif d'agir en la circonstance, à cause des embarras d'argent où il se trouvait ?I1 paraît bien, en tout cas, qu'avant de s'opposer à cette « donation » de Jacqueline, Mme Périer aurait protesté — ce dont elle s'est gardée, et pour cause — contre la donation (autrement importante) faite à son frère. Enfin, Ferdinand Brunetière (2), entre autres critiques de nos jours, argue de certains « arrangements de famille antérieurement convenus » ; toutefois, il suppose, il ne sait au juste, il croit devoir demander sur ce point l'avis d'un jurisconsulte ou sa-
(1 ' Pascal, sa vie et son caractère, ses écrits et son génie
(2) Etudes critiques sur l'histoire et la littérature française 3e série (5* édition) p. 41,
vant dans l'ancien droit Français. Quels seraient ces « arrangements de famille » et de quelle époque dateraient-ils ? Il n'existe là-dessus ni fait quelconque, ni présomption de fait ; ce n'est qu'une fiction, serable-t-il, sur laquelle il n'y a pas à s'appesantir.
Nous ne saurions oublier qu'il ya eu à très-brefs délais, entre Jacqueline et son frère, toute une série de donations réciproques: c'est à s'y perdre, vraiment! Pourquoi ces donations successives, l'une détruisant l'autre, à si courts intervalles ? En tout cas, Jacqueline donnait bien davantage ; de plus, il y avait — de la part de son frère — certaines restrictions ou conditions qui enlevaient à ces actes leur valeur réelle.
En admettant, pour Pascal lui-môme, quelques raisons de droit, il est impossible de s'empêcher de redire en telle matière le vieil axiome latin summum jus, summa injuria.
Il est impossible, surtout, de ne pas rappeler cette déclaration de Jacqueline : «je sais bien cependant qu'à la rigueur elles étaient véritables (les « raisons de chicane» qui lui étaient opposées) ; mais nous n'avions pas accoutumé d'ex user ewsemlle de cette