Ernest Havet, Pensées de Pascal, t. II, p. 339 note
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sait non seulement Mlle de Roannez et son frère — au point de vue spécial de ses résolutions — mais peutêtre sa famille, et qui sait ? Pont-Royal même... et il s'ajoute, lui aussi, à tous ceux-là ! Entendez-le : « je prévois aussi bien des peines et pour cette personne, et pour d'autres, et pour moi. » Sa sollicitude va, malgré lui, au delà du présent; et il la plaint, elle surtout pour des peines à venir. Mais en même temps qu'elle et à cause d'elle sans cloute, souffriront d'autres, souffrira lui-même.
Son émotion lui fait ainsi oublier ce qu'il lui disait tout-à-1'heure : ne pas « prévenir l'avenir ». Mais il s'en repent presque aussitôt, il se le reprocha et prie Dieu de le renfermer dans ses limites toutes personnelles. « Ce n'est », d'ailleurs, « que faute de savoir bien connaître et étudier le présent qu'on fait l'entendu pour étudier l'avenir. » Le blâme qu'il s'inflige ne va-t-il pas, par contre-coup, atteindre son « amie » ? Il se dépêche donc d'ajouter : « ce que je dis là, je le dis pour moi, et non pas pour cette personne qui a assurément plus de vertu et de méditation que moi ».
Après avoir plaint si tendrement Mlle de Roannez, après l'avoir fortifiée contre elle-même, il use maintenant à son égard de prévenances et d'éloges : la comparant à lui en quelque sorte, il n'hésite pas à lui donner la préférence tant pour la vertu que pour la pensée. Cette dépréciation de soi à son profit, toute spontanée, n'est-elle pas l'indice d'un attachement tel qu'il la voit, qu'il l'estime comme un être supérieur ? Toute personne aimée, présentement ou dans le passé, apparaît toujours au-dessus des autres, surtoutaudessus de soi-même.
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A la fin de cette lettre, se trouvent ces mots : « on dit aujourd'hui aux Vêpres»... Suit la citation. Or, les paroles citées ressortissaient alors aux vêpres de la veille de Noël. Par conséquent, la date de la lettre est exactement le 24 décembre 1656.
« Je plains là personne que vous savez, dans l'inquiétude où je sais quelle est, et où je ne m'étonne pas de la voir. C'est un petit jour du jugement, qui ne peut arriver sans une émotion universelle de la personne, comme le jugement général en causera une générale dans le monde — excepté ceux qui se seront déjà jugés eux-mêmes, comme elle prétend faire. »
« Cette peine temporelle garantirait de Y éternelle, par les mérites infinis du Sauveur, qui la souffre et qui se la rend propre; c est ce qui doit la consoler. »
... « Je lui voudrais dire quelle se souvienne que ces inquiétudes ne viennent pas du bien qui commence d'être en elle, mais du mal qui y est encore et qu'il faut diminuer continuellement ; et qu'il faut quelle fasse comme un enfant qui est tiré par des voleurs d'entre les bras de sa mère, qui ne le veut point abandonner — car il ne doit pas accuser de la violence qu'il souffre la mère qui le retient amoureusement, mais ses injustes ravisseurs. »
« Tout l'office de l'Avent est bien propre pour donner courage aux faibles, et on y dit souvent ce mot de l'Ecriture : « prenez courage, lâches et pusillaenimes, voici votre Rédempteur qui vient 1 » et on dit
aujourd'hui à Vêpres : « prenez de nouvelles forces, et bannissez désormais toute crainte ; voici notre Dieu qui arrive , et vient pour nous secourir et nous sauver ! »
A mesure que le terme (assez lointain peut-être) qu'elle s'était fixé à elle-même s'avançait, Mlle de Roannez avait des inquiétudes de plus en plus vives : elle s'épancha à ce sujet dans la correspondance qu'elle et son frère adressaient à leur ami ; elle lui demanda instamment les secours de sa raison et de sa piété.
Que fit Pascal? Dans cette lettre, peut-être la dernière qu'il écrivit alors au duc et à sa sœur, plus particulièrement à celle-ci, il déploya toute l'énergie de son âme et de ses convictions religieuses.
Il n'ignorait pas que les inquiétudes qu'on lui confiait étaient réelles : la suite des événements en montra le bien fondé. // plaignit encore, et profondément, la néophyte en proie à tant d'anxiétés ; elle dut vraiment être touchée de cette compassion, car qu'y a-t-il de plus doux, de plus pénétrant au cœur — pour une affligée — que la tendre pitié d'un « ami » ?
Mais cet ami n'avait plus qu'un objectif: le Ciel — le Ciel pour elle, pour son frère, pour lui 1 II fallait donc, coûte que coûte, la décider aux actes héroïques.
Touchant sa situation même, il se sert d'une comparaison qui dut la frapper : il faut qu elle fasse comme un enfant que des ravisseurs tirent des bras de sa mère ; l'enfant ne saurait accuser sa mère de « violence, » parce qu'elle le retient avec une force presque égale à son amour. Cette mère ne serfait-elle pas plutôt à plaindre ? ïl est vrai que c'est Dieu, Dieu lui-même, qui veut ravir Mlle de Roaanezà sa mère.,..
Or, Dieu se fait entendre : « plus de pusillanimité ! plus de crainte ! Voici le Rédempteur qui vient — et il vient pour nous secourir et nous sauver. ))
Alors, Pascal en arrive à son dernier et suprême argument. Si Mlle de Roannez est inquiète, anxieuse, émue, c'est qu'elle se trouve au petit jour du jugement (prélude du jugement général), c'est-à-dire au jour où elle va quitter le monde pour la religion, au jour où
elle se jugera elle-même pour se reconnaître digne
de se donner à Dieu. Mais s'il y a de la peine, en cet état, cette peine temporelle garantit de la peine éternelle. Quitter le monde, c'est vouloir aller au ciel !
Pouvait-il, animé des convictions qui le possédaient alors, pouvait-il engager, encourager, exciter Mlle de Roannez à faire mieux ? Par dessus tout, il voyait son salut qui est — au point de vue chrétien — le « tout » suprême. Pouvait-il aussi l'y pousser avec plus d'énergie? Cette énergie même, c'est la mesure des sentiments qu'il avait eus, qu'ilavaitencore(quoique atténués) pour elle.
Ainsi se clôt l'examen impartial et fidèle, croyonsnous, des lettres de Pascal à Mlle de Roannez. Mais il est à remarquer, et on doit insister là-dessus, l°qu'il manque une certaine quantité de lettres, 2° que les Lettres existantes ne sont pas entières, qu'elles ont été révisées et réduites à leur plus simple expression, que nous n'en connaissons que des fragments ou extraits presque exclusivement religieux. Ce qu'il importerait de savoir — du moins à notre point devue — c'est ce qui a été émondé, enlevé : là certes, il y avait, il devait y avoir des sentiments plus vifs et plus vi-
vement exprimés, des détails intimes, des confidences d'un caractère bien spécial.
Tout en regrettant les lettres qui manquent, ainsi que les pages et les lignes détachées des Lettres (seulement conservées en partie) nous pensons qu'il est possible de se rendre compte — avec ces Extraits tels quels, tronqués et mutilés — de l'état d'âme de Pascal, de ses rapports avec Mlle de Roannez, du lien moral qui existait entre eux.
Sans doute, les savants plus on moins prévenus, les écrivains plongés dans la sccheérudition, les hommes enfin (quels qu'ils soient) pour qui le soleil luit à peine, ne sauraient découvrir dans ces Lettres rien qui ne soit strictement religieux, habituel même aux Directeurs de conscience. Mais que ces insensibles restent avec leurs préventionsouavec leur demi-cécité : passons outre ! Appel est fait aux seuls esprits libres, aux seuls cœurs ouverts aux intimes émotions — à tous ceux qui ont aimé, qui aimentou qui sont capables d'aimer.
Qu'il nous soit permis de leur dire, de leur demander :
En toute franchise, en toute sincérité, n'avez-vous pas senti — dans les Extraits cixés plus hauts — n'avez-vous pas senti cà-et-là comme un souffle d'amour, le frémissement de la passion, la trace encore brûlante du plus profond intérêt ? Ne croyez-vous pas que celui qui, une fois converti et converti à fond, s'est exprimé en ces termes si ardents, n'ait pas ressenti en luimême — peu avant ou immédiatement avant sa conversion — tout un ébranlement, une « inondation» de tendresse pour celle qu'il veut convertir à son tour?
Lamartine l'a dit avant nous : «toute âme est sœur
d'une âme », surtout au regard de la religion. Mais l'âme de Mlle de Roannez était bien plus qu'une autre âmepourPascal : c'était l'âme privilégiée entre toutes! Selon lui, en effet, elleméritaitque Dieunel'abandonnât point, elle méritait que l'iïglise gémît pour elle pendant seize cents ans, elle méritait qu'on la vénérât et qu'on fût envers elle saisi, transi de respect ; elle était digne, pour tout dire d'un mot, qu'un Pascal lui-même louât Dieu de tout son être de ce qu'elle était remplie des grâces célestes.
Si un génie de cette hauteur prétait tant de qualités, tant de valeur à une jeune fille que le grand Arnauld (de son côté) appréciait tout autrement, n'étaitce pas — dites-le ! — par l'effet d'un singulier mirage ? n'était-ce pas par l'illusion d'une cordialité trop intense ? n'était-ce donc pas, comme on peut vraiment le répéter, par un sentiment d'amour rétrospectif ?
Sans plus parler de ses accents affectueux, de ses cris de compassion ou de ses fiévreux encouragements, que signifient — pour les bons entendeurs — des demandes de prières pour lui, fût-ce afin qu'il ne tombât pasd'un «si grand bonheur » et d'un « si grand honneur », résultat direct de ses Provinciales ? Que signifient surtout les confidences si extraordinaires qu'il fait touchant « son union avec le Pape », touchant l'affaire du Formulaire, les destinéesde l'Eglise, etc. : ? Et que signifie enfin l'échange de présents (si pieux soient-ils) entre l'unetl'autre ?
Si tout cela n'est pas un signe certain de tendre attachement ou d'amour, qu'est-ce donc ? Oh ! M. Gazier et les érudits plus ou moins teintés de jansénisme qui élaborent à son exemple, auront beau s'ef-
forcer, s'exclamer, ils ne pourront jamais — en dépit de leur argumentation — imposer, faire croire qu'il s'agissait là tout simplement d'un intérêt religieux... envers une jeune fille de 23 ans. Les motifs sur lesquels ils 6e basent n'ont rien, quoiqu'ils prétendent, rien de naturel — au lieu que les Lettres, dans leur vrai sens, avec les faits qu'elles rapportent et les sentiments qu'elles contiennent, expliquent tout, élucident tout en faveur de notre thèse, le plus naturellement du monde. Voilà ce qui est essentiel, ici, et absolument décisif.
Il ne nous reste plus qu'à vider le différend soulevé par le savant éditeur des Œuvres complètes de Pascal, M.Léon Brunschevicg, enlevé malheureusement à sa tâche. On se souvient qu'il posait cette question :
« Pascal a-t-il eu une crise de passion qui ait coïncidé avec sa vie mondaine et qui se soitdénouée brusquement par sa conversion? »
Le Discours sur V amour est une preuve de cette crise — et M. Brunschevicg a reconnu lui-même, après l'avoir nié d'abord (mieux inspiré en cela que M. Gazier, qui a persisté dans son erreur) le témoignage évident qui ressort de ce Discours au sujet d'une « expérience intime de l'amour ». Il a donc répondu personnellement à sa propre interrogation, et il ne pouvait mieux répondre.
Mais il a cru devoir ajouter :
ft Dans le cas de l'affirmative, il y aurait toute la précision désirable si l'on avait le droit de prononcer le nom de Mlle de Roannez ».
Il nous semble avoir démontré d'une façon aussi nette que possible — surtout par l'examen et ''analys des Lettres de Pascal à Mlle de Roannez — que ce nom
peul être prononcé, nous dirons même doit être prononcé. Autrement, ces Lettres demeureraient une énigme aussi étrange qu'incompréhensible. Et nous savons que Pascal a parlé, le premier, le langage éminemment français, c'est-à-dire le langage le plus clair et le plus lumineux. Là, comme partout dans ses Œuvres, la passion, l'intime passion éclate et — avec elle — la sincérité: il suffit d'ouvrir les yeux pour en être frappé.
Quelques uns, dont la curiosité a certaines exi gences, demanderont peut-être — à titre de conclusion — d'être renseignés sur ces trois points :
Quels sentiments Mlle de Roannez aurait-elle eus personnellement envers l'ami de son frère ?
Pascal aurait-il conçu le projet (comme on l'a dit) de se marier avec Mlle de Roannez ?
Serait-ce par dépit d'amour, par désespoir — dans le cas où ce projet fût irréalisable — qu'il aurait renoncé au monde, qu il se serait converti et tourné définitivement vers Dieu?
Nous allons répondre, ci-après, à ces trois questions.
Il est reconnu que Mlle de Roannez était douée d'une nature tendre, impressionnable : d'après M. A. Gazier. qui a étudié son organisation morale à fond, elle avait même une tendance marquée au mysticisme.
Son caractère était d'une grande faiblesse : tantôt elle paraissait vouloir, tantôt elle fléchissait et restait longtemps dans l'incertitude. Elle avait parfois de bonnes et belles pensées, elle avait aussi d'excellentes résolutions ; mais tout cela ne pouvait aboutir, faute de volonté.
En face de Pascal — lui éminemment penseur, lui volontaire au premier chef — quelle fut son attitude ?
Son frère, le duc de Roannez, en raison même de son intimité avec Pascal, dut les présenter l'un à l'autre, adoucir les formalités d'usage et recommander à sa sœur d'avoir pour son ami beaucoup de prévenance et d'affabilité. Cette manière d'agir allait de soi, d'un côté comme de l'autre ; et puis n'était-elle pas conforme aux bienséances ^élémentaires, même en ce temps-là ?
Peut-être Mlle de Roannez, timide, réservée, montra-t-elle tout d'abord vis-à-vis de ce savant, de cet homme déjà célèbre — et par là un peu imposant — quelque effarouchement, peut-être encore la différence du rang social mit-elle entre eux certaine distance ; mais le savoir-vivre, les délicatesses de Pascal
TR0ÎS QUESTIONS COMPLÉMENTAIRES 46i
eurent vite raison de cette espèce d'éloignement. . . D'ailleurs, sa tenue était si modeste et si correcte, son langage si captivant, sa physionomie si belle, si séduisante, que la jeune fille ne put se maintenir longtemps rebelle.
Elle en vint donc peu à peu, à l'instigation de son frère, et comme lui, à ces privautés aussi douces que respectueuses qui existent d'habitude entre personnes co-habitant ensemble : n'oublions pas. en effet, que Pascal avait un appartement à l'hôtel Roannez, de même qu'il avait un logemeni au Palais du Gouverneur du Poitou. Et ne devait-il pas participer, quelquefois au moins, aux mêmes fêtes, aux mêmes parties de plaisirs quela sœur de son intime ami ?
Par son entrain, par son éloquence, par son autorité toute personnelle, il conquit bientôt auprès d'elle une influence qui ne fit que s'agrandir et à la longue s'approfondir. Mais cette sympathie presque irrésistible qu'il sut lui inspirer alla-t-elle jusqu'à l'amour ?
Pour décider en connaissance de cause, ou à peu près, il faudrait connaître la correspondance ou du moins une partie de la correspondance qu'elle adressa — pendant son séjour en Poitou, de septembre 1656 à mars 1657 — à l'ami de son frère, devenu son «ami» à elle-même, en échange des lettres que celui-ci lui envoyait de Paris. On pourrait entrevoir, lire entre les lignes, et conjecturer sans doute jusqu'à quel point allaient ses sentiments pour Pascal.
Mais si cette correspondance nous manque, nous savons pertinemment qu'elle exista — et cela pendant près d'une année. Or, que prouve-t-elle ? Une liaison, certes, d'une bien grande intimité, puisqu'elle
était faite secrètement, à l'insu même de la marquise de Boissy.
On sait aussi certains détails qui attestent combien cette liaison avait de force et d'étendue : ainsi, Mlle de Roannez était impatiente de recevoir les lettres de Pascal, impatiente de n'avoir point la part qu'elle en attendait, impatiente d'être calmée par lui de ses inquiétudes, de ses peines, etc. : Ce qui témoigne surtout du degré de cette liaison, c'est la série de confidences que l'on constate — entre autres, celle concernant des persécutions subies à Poitiers (on devine de quelle source) par des Cordeliers et autres religieux — , c'est particuJièremeni l'envoi de 1' « amie» à son « ami » de reliques dont elle connaissait toute la valeur pour lui, dès les premiers jours de son arrivée en Poitou.
Enfin, pour tout dire, Mlle de Roannez fit effectivement de Pascal son Directeur spirituel. Vous entendez : son Directeur spirituel ! Ici, nous dirons avec M. de Lescure : « la plus grande marque de confiance qu'une femme puisse donner à un homme, n'est-ce pas le soin de sa conduite, l'abandon de son âme, le gouvernement de sa conscience » (1) ? Remettre ses destinées, vie présente et vie future en quelque sorte, à un « ami », c'est bien le comble des cordialités ; on fait de lui, par là, le second de la Divinité ! Estil possib'e d'aller plus loin ?
Assurément, pour qu'elle en arrivât à ce degré
(1) M. de Lescure : Étude sur Pascal et Mlle de Roannez, précédant une édition du « Discours des passions de l'amour » — 1 vol. in-12, Paris, librairie des bibliophiles, 1881 : p. XLVII.
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d'intimité, il a fallu que Mlle de Roannez eût toute confiance en Pascal — et elle n'a eu, sans doute, cette confiance que parce qu'elle avait deviné, senti ou compris qu'il l'aimait (1)...
Elle a été touchée, à coup sûr, fortement émue d'un tel amour : elle en fut flattée jusqu'au fond du cœur... Mais y répondit-elle ?
Malgré tout, nous ne pouvons le penser : elle avait des préjugés, elle avait des sentiments trop faibles et trop variables, elle avait des craintes — crainte de sa mère, crainte de son grand-oncle, le comte d'Harcourt, qui se considérait comme le chef de la famille et qui était d'une violence inouïe... Elle voulut probablement, mais ne put s'abandonner au penchant qui l'entraînait vers Lui.
S'il n'y eut pas amour réel, vrai, de son côté, il y eut incontestablement une vive tendresse, un grand attachement, la plus forte amitié — enfin ce qu'on appelle aujourd'hui une « amitié amoureuse ».
Cette amitié-là persista longtemps chez elle, très longtemps, malgré la faiblesse et l'inconstance de sa nature ; mais elle devait être emportée tôt ou lard par des influence contraires (celles dont Arnauld a parlé), par les événements, par le temps.
Mlle de Roannez resta fidèle au souvenir de Pascal disparu pendant cinq années, cinq « longues » années — jusqu'en 1667.
(1) Nous admettons qu'une jeune fille ou femme « pieuse» fasse d'un Prêtre, d'un Pasteur, son Directeur spirituel — mais prendre comme tel un laïque, un célibataire, un jeune homme, qu'est-ce que cela ne peut faire supposer ?
Depuis le jour de son expulsion (par la Police du Roi) de l'abbaye de Port-Royal jusqu'aujouroù devait s'éteindre Pascal, la sœur du duc de Roannez vécut comme une recluse dans l'hôtel de sa famille; elle sut observer alors et aussi strictement que possible les vœux qu'elle avait faits volontairement. Sa persistance dans cette vie austère dura plusieurs années encore — mais, peu à peu, avec certaines intermittences.
Cette fidélité à ses serments dénote bien quelle influence Pascal avait exercée sur son moral, sur ses idées, sur sa volonté. D'elle il fit, en moins toutefois, ce qu'il avait fait du frère : l'exemple achevé du prosélytisme.
Le duc, si bon, si dévoué, si intime, partagea sans doute toutes les peusées et toutes les vues de son ami; il s'intéressa de plein cœur à ses entreprises, à ses projets, aux actes mêmes de sa vie. Connut-il les sentiments que cet ami avait pour sa sœur Charlotte ? Il y a tout lieu de croire que Pascal poussa la délicatesse jusqu' à ne point lui avouer cet amour, qui était d'ailleurs— il faut le répéter — absolument idéal. Peutêtre le duc le sut-il, malgré tout...
Si Pascal s'était ouvert à cet ami de cœur, s'il lui avait révélé ses impressions de profonde tendresse, avant la date fatale de la conversion ! s'il l'avait prié de lui donner son appui, qu'eût' fait notre « bon * duc? Malgré les différences de rang et de fortune, il
est à croire que celui-ci ne se serait pas opposé aux desseins de son « inséparable » — au contraire ! il eût été satisfait, heureux de resserrer ainsi les liens qui les unissaient déjà l'un à l'autre. Et comme sa sœur avait pour lui, personnellment, la plus affectueuse déférence, il est bien probable qu'elle l'aurait écouté avec empressement.
Mais combien eut-elle préféré entendre Pascal lui-même, dans le cas où — au cours d'une entrevue secrète, seule avec lui — il aurait pu se dévoiler entièrement à elle, lui montrer toute son àme, avec ce langage de feu, ces accents si pénétrants, avec cette éloquence incomparable qu'elle lui connaissait ! Cela, vraiment, eût été de toute beauté, merveilleux, sublime...
Ecartons cette hypothèse, puisque Pascal aima Mlle de Roannez, comme nous l'avons dit, d'un amour idéal, de la passion la plus désintéressée et la plus pure: il n'entra dans cet amour, à quel moment que ce fût, ni arrière-pensée, ni combinaison quelconque, ni but précis. Aimer pour aimer, ce fut tout I
Si Pascal n'a pas voulu déclarer, manifester cet amour (en dehors du Discours que l'on sait), pourquoi, comment aurait-il pensé ni mariage? S'il a conservé religieusement cet amour au fond de luimême, sans en rien dire à qui que ce' soit, surtout à la personne aimée, si cela a été enfin un secret invioable pour lui, jamais il n'a dû avoir besoin ou désir d'en arriver à la matérialité, d'aboutir au mariage ou même d'y songer.
Cette question de mariage nous paraît donc oiseuse et absolument vaine. Il n'y a pas lieu d'insister. Disons seulement qu'au point de vue pratique Pascal
n'a pas même engagé les choses dans la voie d'essais, tant pour /' ambition que pour l'amour. Il n'a eu, tout au plus, de ce côté comme de l'autre, que des velléités de projet.
Que lui importaient, après tout, et l'ambition et l'amour considéré dans le mariage ! Ne sentait-il point la maladie l'envahir chaque jour davantage, le dévorer tout vivant ? Il sut comprendre que les souffrances lui interdisaient tout bonheur, ici-bas, toute volupté. Oui, avec son intelligence aiguë, perçante, il a dû saisir les mystères de son avenir, il a dû avoir le pressentiment d'une fin prochaine. A quoi bon le mariage, en de pareilles conditions ? Ce serait se vouer soi-même et vouer une épouse aux pires calamités.
Admettons cependant, par impossible, qu'il ait pensé au mariage — en particulier au mariage avec Mlle de Roannez. Y aurait-il eu, en ce cas, une impossibilité presque absolue? Y aurait-il eu même une mésalliance quasi-insurmontable ?
Inutile de se récrier contre certains critiques qui repoussent d'emblée, sans examen, cette supposition de mariage. Il nous semble que la comparaison même de la situation de Pascal et de celle de Mlle de Roannez — vers la fin de 1654 — éclairera au mieux les aspects de la question.
Pascal appartenait à une famille de l'Auvergne des plus distinguées, anoblie depuis deux siècles environ, honorable entre toutes : c'était une famille de magistrats et de hauts fonctionnaires. Etienne Pascal, son père, vraiment « illustre » (comme on disait alors), avait le double mérite d'éminents services rendus à l'Etat et d'une grande valeur scientifique. Quant à
Biaise, chacun sait ce qu'il était et ce qu'il valait 1 N'aurait-il pu aspirer — sous tous les rapports — à des charges ou fonctions exceptionnelles, soit dans les finances, soit dans la diplomatie, soit dans les Conseils mêmes du Gouvernement ?
De son côté, qu'était et que valait Mlle de Roannez? C'était la fille d'un noble guerrier mort auchamp d'honneur, la sœur d'un duc et pair, la petite-nièce d'un prince lorrain (comte d'Harcourt) ; mais elle n'avait pas, en dépit d'une telle origine, la réputation d'un grand parti : elle n'était ni d'une beauté remarquable, quoique jolie et bien faite sans doute, ni d'un esprit étincelant, hors ligne, ni d'un caractère superbe ou original. Pour tout dire d'un mot, elle ne paraissait être qu'une personne ordinaire.
La célébrité de Pascal ne pouvait-elle faire, jusqu'à un certain point, une compensation en sa faveur? Ne pouvait-elle compter, par exemple, pour quelques degrés de plus, au regard de la noblesse ? Luimême le croyait, car il estimait les savants, les grands d'esprit autant (au moins) que les grands de chair.
Mais la fortune! Tant que le duc de Roannez ne se retira pas du monde, sa sœur ne pouvait prétendre à grand'chose; Pascal, non plus, n'était guère fortuné: toutefois, grâce à ses inventions, grâce aussi à une charge lucrative, n'eût-il pu — comme tant d'autres — acquérir des ressources largement suffisantes, peutêtre même atteindre à la richesse ?
La grosse question, en l'espèce, c'est la question de mésalliance. Abordons-la sans erainte, bien qu'elle ait fait frémir nombre d'écrivains, de critiques, voire de philosophes... depuis Cousin jusqu'à Brunschevicg.
Evidemment, il y aurait eu mésalliance : ce n'eût
pas été, pourtant, si extraordinaire, si renversant, si fabuleux (1) qu'on veut bien le proclamer, le crier à tous les échos du monde. D'abord, on ne doit pas l'oublier, Pascal était noble — simple « écuyer », il est vrai — de l'ordre secondaire dénommé noblesse de robe ; cette noblesse, cependant, en ce qui regardait sa famille, était absolument digne et légitime : il pouvait s'en prévaloir à bon droit. Oh ! Melle de Roannez était, elle, d'une vieille et haute noblesse et, qui plus est, de la pure noblesse d'épée. Malgré tout, il y avait un. . . mais, il y en avait même plusieurs ! Rien à dire du père qui est mort probablement en héros — ne parlons que de la mère : celle-là, « marquise de Boissy » (une façon de marquise de Carabas I), d'où sortait-elle ? qui était-elle ? Elle s'appelait tout prosaïquement Anne-Marie Hennequin et provenait de la famille parlementaire de ce nom — de laquelle on disait, suivant Tallemant des Réaux :
« Hennequin, plus de fous que de coquins. (2) » Puis, quelle réputation avait le chef de la famille, le comte d'Harcourt, le fameux « prince » lorrain, surnommé Cadet la perlel Ouvrez les Mémoires du temps et vous serez édifié sur ce personnage qui avait, semble-t-il, tous les vices et aussi toutes les lâchetés. Allons plus loin encore. Ce comte d'Harcourt,
(1) Il nous déplairait d'appuyer trop longuement sur les mésalliances au XVIIe siècle: la liste serait interminable des mésalliés de tous ordres — depuis Louis XIV en personne épousant la veuve Scarron, le Dauphin épousant la Choin, etc.* jusqu'aux hobereaux s'unissant à des vachères I
. (1) Historiette de Tallamant des Réaux édition Monmerqué-Paris T. VI, p. 179.
précisément, voulait imposer à son petit-neveu, le duc et pair Artus Gouffier de Roannez, le mariage avec une demoiselle « de Mesmes » : or, qu'était, elle aussi, cette jeune fille ? Certes, elle devait avoir tôt ou tard «ne puissante fortune, puisqu'elle était réputée comme « la plus riche héritière du royaume » — mais comment cette fortune avait-elle été acquise ? Sa source était plus ou moins pure, plus ou moins estimable, car elle provenait en grande partie de la faveur... En outre, cette richissime héritière avait le bonheur de jouir de la particule nobiliaire : sa « noblesse » était-elle de meilleur aloi pour cela ? A ce sujet, il faut consulter Saint-Simon, qui juge ainsi la souche de la famille :
« Mesmes, famille de paysans de Mont-de Marsan » et personne n'ignore combien Saint-Simon était minutieux, scrupuleux sur les choses de noblesse.
Il convient d'ajouter que Mlle de Mesmes appartenait, comme la « marquise de Boissy », à une famille simplement parlementaire.
Eh bien ! qui pensera que les Hennequin et les de Mesmes dussent être supérieurs aux Pascal, tant pour le rang et la noblesse que pour la distinction réelle et l'honorabilité ? Nous nous inscririons en faux — et bien d'autres avec nous —contre quiconque adopterait pareille opinion.
La conclusion vient de soi : si les Hennequin se sont alliés aux Roannez, si les de Mesmes voulaient s'y allier, à l'instigation même du comte d'Harcourt, y
(1) Mémoires de St Simon (édition Chéruel : T. IX, p. 166,
aurait-il eu dérogation plus grande de la part des Pascal — de la part de Biaise Pascal en particulier ?
Mais c'est le cas de le redire : Pascal a aimé Mlle de Roannez, sans aucune idée ou arrière-idée de mariage (1), idéalement, pour le bonheur de l'aimer, pour satisfaire à la passion de son âme.
Et quand, peut-être, il aurait pu sourire — plus tard — à cette idée de mariage, c'en était fait déjà de son amour même, qui fut aussi rapide qu'ardent : sa grande conversion emporta tout !
En tout cas, peut-on dire, Pascal eut incomparablement mieux valu pour elle qu'un marquis d'Alluye qui était un bien triste sire, et surtout qu'un La Feuillade, ce plat courtisan, ce vil proxénète de Louis XIV.
Une question : pourquoi ce La Feuillade a-t-il exigé de Charlotte de Roannez (devenue sa femme) qu'elle fît brûler les lettres « originales, » les autographes de Pascal ? Etait-ce de la jalousie — je veux dire de la pseudo-jalousie ?
On a prétendu, présumé que Pascal avait renoncé au monde et s'était converti par désespoir — par désespoir d'amour : ne pouvant posséder celle qu'il aimait, le mariage avec elle lui étant interdit de par les conventions sociales, etc. : il aurait été tellement contrarié de ce fait, tellement morfondu, exaspéré qu'il se serait « enfui » de la société, lui aurait arraché l'objet de ses amours et enfin aurait tout sacrifié à Dieu.
Justice a déjà été faite en partie, dans les pages qui précèdent, de ces assertions téméraires : c'est là ce qu'on peut appeler à juste titre le « roman de Pascal, » caria fantaisie y a vraiment trop de jeu.
Pascal a aimé Mlle de Roaanez — mais cet amour n'a eu rien de sensuel et n'a jamais visé à la possession : c'a été exclusivement un amour d'àme !
Et cet amour n'a guère duré qu'un an, un an et demi peut-être
Tout-à-coup, une nuit — la nuit du23 novembre 1654 — de dix heures et demie à minuit et demi, Pascal eut une vision, une illumination : « le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac, le Dieu de Jacob, le Dieu de Jésus- Christ » lui apparut.... Il « se repentit de s'en être séparé, de l'avoir fui, de l'avoir crucifié » Il lui fit
« sa soumission totale, » il « promit l'oubli du monde et de tout, hormis Dieu.... » La certitude lui vint jus-
qu'au fond du cœur, et il versa des « pleurs de joie! » Dès lors, il était converti à tout jamais.
Cette conversion eut lieu instantanément : un éclair suivi du coup de foudre, et le mondain etl'amoureux qu'était Pascal ne fut plus qu'à Dieu, à Dieu seul! Désormais, renonciation à l'amour, renonciation à l'amitié, renonciation à tout attachement ! Et non seulement, nous révèle sa sœur Gilberte, « il n'avait point d'attache pour les autres, mais il ne voulait point du tout que les autres en eussent pour lui. » (1) Mais il faut l'entendre lui-même s'écrier : « il est injuste qu'on s'attache à moi, quoiqu'on le fasse avec plaisir et volontairement — je ne suis la fin de personne. Ne suis-jepas prêt à mourir? Et ainsi l'objet
de leur attachement mourra donc »
Ce n'est donc point par un intérêt quelconque, par un motif de contrariété ou de regret, quel qu'il soit, que Pascal s'est converti : il a obéi à un mouvement irrésistible d'amour pour Dieu.
Il faut croire au Mémorial du 23 novembre 1654, souvenir immortel d'une scène incomparable d'amour divin . Rappelons-nous que Pascal étaittout spontané : sa passion religieuse lui vint soudainement et le saisit tout entier.
Depuis ce moment, si important dans sa vie, il vécut absorbé par le Dieu Sauveur : il se voua à lui, à sa cause et à sa religion, de toutes les forces de son esprit, de tous les efforts de sa volonté, de toutes les effusions de son âme; il ne pensa plus vraiment qu'à lui seul — et c'est dans un élan sublime d'amour divin qu'il mourut.
(1) E. Havet : Pensées de Pascal, t. I., p. LXXXIIÏ.
Ainsi, Pascal a connu tous les amours : d'abord, l'amour éphémère ; ensuite, le pur et grand amour ; enfin, l'amour sacré — l'amour de Dieu.
De cette sorte, la gradation fut toute naturelle et observée au mieux : du passager, il s'éleva jusqu'à l'immuable.
Sa vie, quoique courte, a été bien remplie.