‹ Pascal mondain et amoureuxChapitre 13 sur 15 · PLAISANTERIE · texte numérisé non relu

PLAISANTERIE

Il est donc reconnu par un Jésuite même, notable en la Société, que cette invention — toute gratuite — n'est qu'un jeu, un badinage, une plaisanterie !

Est-il permis, en conscience, de plaisanter de cette manière, au point de flétrir, de diffamer — et de diffamer qui ? Pascal lui-même, précisément le vengeur de la morale publique. Il faut le dire franchement : une plaisanterie de cette sorte est aussi basse qu'odieuse.

Oh ! que des Jésuites du XVIIe siècle, tels qu'un Pirot et consorts, aient imaginé cette fable, peut-être trouvera-t-on pour eux quelques circonstances atténuantes : la douleur, le désespoir d'être cloués au pilori des Siècles a pu les égarer. .. Mais que dire de deuxou trois de nos contemporains qui approuvent, par voie insidieuse (sinon ouvertement) des allégations de cette espèce? Se rallier en cela au triste Pirot, n'est-ce pas un comble ? Et remarquez que Y Apologie des Casuites a été réprouvée en France par la Faculté de

(1) Le P. Fabri publia en 1659, à Cologne, une réponse aux Provinciales traduites en latin par Nicole (Wendroek) ou plutôt aux notes qui accompagnent cette traduction : notœ in notas Wittelmi Wendrockii. Le passage cité se trouve à la page 247,

théologie et nombre d'évèques à Rome même par le Tribunal de l'Inquisition. En son temps, le P. Rapin en personne la désapprouva, et un bon juge de nos jours (!) a conclu qu'elle avait déshonoré son auteur.

Un universitaire des plus érudits, M. Jovy, s'est amusé (s'est exténué — serait mieux) dans une série d'ëlucubrations sur Pascal inédit, à relever contre Pascal lui-même toutes sortes de faits : parvenu à cette histoire, il s'exclame d'abord, il s'extasierait même devant les remarques de Y Apologie des Casuistcst « cette œuvre si intéressante, qui mériterait d'être re-éditée » et où, ajoute-t-il, « le Jésuite avait très bien observé ce qu'il y avait de fortement comique dans les Lettres de Pascal ».

Là surtout où M. Jovy semble triompher, c'est lorsqu'il transcrit la « pointe assez-vive contre Pascal — suivant ses propres termes — contre sa situation gênée et ses embarras d'argent, qui dut froisser profondément les susceptibilités du polémiste » ; et il dit avec satisfaction : « Pascal n'oubliera pas les réponses des Jésuites un peu plus fortes qu'il n'attendait, »

En donnant son acquiescement si bénévole aux « plaisanteries » jésuitiques, M. Jovy aggrave son propre cas — puisqu'il a constaté (2) lui-même que l'insinuation de Pirot n'était qu'un badinage (jocuv)

(1 M. A. Gazier, dans son excellente édition des Mémoires d'/Jcrmant : t. III. p. 577.

(2) Voir, dans Pascal inédit (Mémoire de la Société des Sciences et des Arts de Yitry-le-François, t. XXV-1906), les notes des p. 472 et 473.

M. Jovy croit que le P. Fabri serait, en la circonstance, le prête-nom du P. Vavassor lui-même.

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selon l'affirmation sincère, quoiqu'à contre-cœur, du P. Fabri.

Il n'est pas jusqu'à un évêque.-prélat S. V. P. delà maison du Pape, Monseigneur Ricard, qui n'ose prêter la main à ces billevesées !

Un critique autorisé, catholique militant lui aussi, mais droit et digne, Ferdinand Brunetière, lui a répondu mieux que nous ne pourrions le faire et d'une façon tout-à fait péremptoire(l). :

« La tradition de ces plaisanteries ecclésiastiques sur une matière toujours délicate ne s'est point perdue parmi nous... Dans le livre de M. Ricard (2), en en trouvera plus d'un exemple. A l'égard de Pascal, et sous la plume ou dans la bouche d'un prêtre, nulle raison n'en excuse la forme. .. Par où nous voyons qu'il n'est rien qu'un prélat de la maison du Pape ne se puisse aujourd'hui permettre contre un Janséniste. »

Brunetière clôt cette mercuriale d'un trait ad episcopum : « Et je pense qu'en se le permettant, M. Ricard croit servir la cause delà religion » !

il) Eludes critiques sur V histoire de la littérature française : 3; série, 5e édition (Paris-Hachette, 1904) : p. 32-

(2i Les premiers jansénistes et Port-Royal, Paris, Pion,

On n'aura pas oublié, sans cloute, les preuves que nous avons fournies en abondance — dans la lro partie ce cet ouvrage — du caractère passionné, « bouillant », de Pascal : la série de faits cités alors a mis suffisamment en relief, pensons-nous, l'impétuosité de sa nature, sa sensibilité extrême, les mouvements si vifs de son âme. Il apparaissaitque cela devait éclater à la première occasion propice, non plus dans les choses ordinaires de la vie, mais dans les rapports d'homme à femme, c'est-à-dire dans le milieu féminin.

L'amour, en un mot, promettait d'être chez Pascal tout à la fois imminent et éclatant.

Heureusement peut-être, pour lui, cette conjoncture fatale qui aurait pu survenir bien plus tôt dut être retardée de quelques années. Toute son adolescence, toute sa jeunesse sont absorbées d'abord par les Mathématiques, par la Géométrie surtout ; puis c'est à la fameuse invention de la Machine Arithmétique, à son tour, de le préoccuper, de le posséder entièrement durant une longue période. Il y avait tant de combinaisons, tant d'opérations à suivre dans la fabrication de ce travail qu'il y consuma une infinité de jours — - sans compter les veilles ! Mais rien ne le détourna jusqu'à l'achèvement de l'œuvre, jus-

qu'à sa réalisation pratique qui fut des plus laborieuses.

Sur ces entrefaites, à force de labeur, sa constitution s'était épuisée : il tomba malade. . . Ce n'était pas assez : coup sur coup arrivent sa l,a conversion et celle de sa sœur Jacqueline ; de là, encore, des inquiétudes d'esprit, de cœur, et des tourments de famille à cause du père que l'attitude des enfants rendait anxieux.

Pendant un certain temps, malgré tout, il y eut alternance active entre les pratiques religieuses poussées à l'extrême et les études scientifiques — surtout les expériences si curieuses sur la pesanteur de l'air. Pascal avait atteint, alors, sa 25e année.

Sa maladie s'était aggravée : il touchait à la crise. C'est à ce moment que les Médecins lui recommandèrent, lui prescrivirent ie repos, les distractions, les divertissements même. Est-ce le nouveau régime qui réconforta le malade ? Est-ce l'âge qui lui apportait plus de vigueur et d'énergie ? Une accalmie heureuse se produisit dans son état général ; il est certain, en tout cas, que pendant cinq ou six ans Pascal se porta mieux, reprit des forces, se raviva sensiblement.

Voilà, semble- t-il, voilà pour lui l'heure décisive de l'amour.

Précisément, à cette époque, le « Président » Pascal décida d'emmener avec lui sa famille (c'est-à-dire Jacqueline et Biaise) dans un voyage en Auvergne. Leur séjour au pays natal du -n exactement une année et demie — de mai 1649 à novembre 1650.

Quel pouvait être, à ce moment, l'état physiologique extérieur de Pascal? Quelle était sa taille, sa corpulence, etc.. ? On ne connaît rien de ces détails, car

on n'a pas de lui — que je sache — un portrait en pied. Mais, par contre, nous possédons sa figure tracée de diverses façons et provenant de plusieurs peintres ou dessinateurs.

Par sa nièce, Marguerite Périer, on sait qu'à 15 ans (quand il fut présenté à Richelieu) il était parfaitement beau; comme il n'eut jamais rien qui eût pu — comme à Jacqueline, atteinte de variole — lui flétrir le visage, sa physionomie demeura belle, séduisante. Domat a fait de lui un splendide portrait à la sanguine, qui a été maintes fois reproduit : son ami se trouvait alors en pleinejeunesse. Plustard, vers la trentaine, ilaurnit été représenté par Philippe de Champaigne, dans le fameux tableau de la Cène, à droite du Sauveur et tout à l'extrémité de la table. Enfin, an magnifique portrait d'Edelinck, d'après Quesnel. nous le montre en pleine naturité : il respire là l'activité, l'esprit, la force intellectuelle et morale.

L'ensemble de ces portraits est significatif : Pascal était réellement beau — avec visage ovale, front superbe, nez supérieurement aquilin, yeux grands et vifs, lèvres d'un dessin parfait. L expression de la figure, quand elle était animée, devait être admirable. Combien l'intelligence y brillait-eilel Et comme elle reflétait à merveille les sentiments qui venaient agiter l'esprit et l'âme ! La volonté elle-même éclatait dans les traits d'une façon saisissante.

Tel était le physique chez Pascal. N'y avait il pas de quoi surprendre, impressionner, captiver? Lorsqu'avec cette physionomie déjà éloquente on l'entendait causer, parler — vous savez comment — qui donc n'aurait été frappé, ébloui ?

Sa réputation de savant mathématicien et géomètre

avait précédé sûrement son arrivée à Clermont, où il était déjà connu tant par lui-même que par sa famille. L'intérêt dut être considérable autour de lui, et de la part des savants distingués du pays, et de la part de la Société « précieuse » de la Ville. Ce qui augmenta, excita encore l'intérêt, c'est qu'il poursuivit ses expériences scientifiques avec son beau-frére Périer, c'est qu'il fît aussi à ce sujet des conférences chez M. de Ribeyre, premier Président à la Cour des Aides

Lui-même, de plus en plus remis de son mal, flatté et encouragé de tous côtés, commença bientôt à s'émouvoir, porta son attention vers le beau sexe qui l'entourait, se prit même à courtiser cà-ct-là.

Mais entre les bellesjeunes-fillesde Clermont, sans doute assez nombreuses, quelle fut celle qu'il préféra, celle sur qui (selon le terme consacré) il jeta son dévolu?

Fléchier va nous le dire :

... « M. Begon(l)fut ensuite amoureux d'une demoiselle qui est la Sapho de ce pays, et qui est assuré' ment l'esprit le plus fin et le plus vif qu'il y ait dans la ville (île Clermont). Elle était aimée par tout ce

(1) Ce M Begon était le frère aîné de M. Anuet Begon, Trésorier de France à Riom, qui avait épousé en 1658 >Jlle Françoise de La Tour ; lui-même avait dédaigné, rébuté sa future belle-sœur. Il paraît que c'était un homme d'esprit, poète même, fort divertissant et — qui pis est — un peu fantasque.

Mlle de La Tour était parente deTurenne.

Tous ces Begon avaient eux-mêmes un lien de parenté avec Pascal, du côté maternel.

qu'il y avait de beaux esprits. Les esprits ont leurs liaisons qui font bien souvent celles du corps. M. Pascal, qui s'est depuis acquis tant de réputation,et un autre savant, étaient continuellemement auprès de cette belle savante.

« Celui-ci (M. Begon) crut qu'il devait être de la partie et qu'on ne pouvait passer pour bel-esprit qu'en aimant une Dame qui en avait et qui était aimée par des gens qui passaient pour en avoir. Il prenait donc le temps que ces deux rivaux n'étaient plus auprès d'elle et venait faire sa cour après qu'ils avaient fait la leur, croyant qu'il ne fallait jamais laisser une belle sans galants, la tenir toujours en haleine et ne pas lui donner le temps de respirer en repos.

« Il arriva que ces trois amants étant un jour en compagnie, on vint à parler de cette Dame, et que chacun ayant dit très-précieusement qu'elle méritait d'être d'un plus beau siècle que le nôtre, et que ce n'était pas une fille du temps, ce substitut de ces deux autres amants fit un sonnet dont le sens était que cette beauté n'était plus de ce temps et que... etc. : — dont elle fut si offensée qu'elle ne le voulut voir de longtemps. Il se raccommoda par un autre sonnet, car il commençait et finissait toujours ses amours par un sonnet ; mais il se brouilla encore une fois par quelque médisance dont il était auteur ou complice.

« Ainsi, il y a huit ans qu'ils ne se sont vus ; nous les avons remis bien ensemble, la Demoiselle protestant toujours que c'était un esprit agréable, mais dangereux ». (1)

(1) Mémoires de Fléchier sur les Grands-jours d'Auvergne, en 1665 (édition Chcruel, 1 vol, in 8, Paris, Hachette, 1856),p.79-80,

Ce piquant récit, quoiqu'aient prétendu certains censeurs, nous paraît être parfaitement véridique ; on peut dire qu'il porte avec lui toutes les marques de l'authenticité. Il ne sera pas difficile de le montrer.

D'abord, Fléchier est — à tous poinis de vue — d'une exactitude frappante dans les relations de ces Grands-jours d'Auvergne. « Rien n'échappait, dit un critique pénétrant, à la mémoire et à la malice de l'observateur : caquetage de boudoir, chronique de la salle des pas perdus, rivalités médisantes, bruits envieux des cellules, traits échappés à la verve des causeries, etc. : Chaque soir, il rédigeait ce qui se passait en Ville ou au Tribunal criminel, ce qui se disait dans les ruelles des belles Conseillères venues de Paris et ailleurs... Si réels que soient ces récits, ils sont arrangés toujours avec grûce » (1). Ainsi, toutes les histoires, toutes les anecdotes de ces Mémoires de Fléchier ont été recueillies de visu ou de auditii.

Ensuite, pour ce qui concerne le fait en question, il est à remarquer que Fléchier connaissait assez-intimément et M. Begon aîné et la Sapho elle-même, car il eut le « bonheur » de les réconcilier. Bien plus, il demeurait alors chez Annet Begon, frère du-dit galant, et il constata — avec un certain plaisir — que Mrae Begon était douce, aimable, gentiment naïve, jolie même et d'un air de qualité qui dénotait sa naissance (elle était cousine de Turenne, mais d'un degré lointain) : qui sait s'il ne tenait pas cette histoire a'amour de Pascal, soit de Mme Begon elle-même ou de

(1) Etudes critiques, par Charles Labitle (Paris, Joubert, s. d.) : t. II. p. 358, sqq. — ou « Revue des Deux-Mondes, û° du 15 mars 1S45.

son mari, soit du frère de celui-ci, c'est-à-dire du 3e concurrent évincé pour maladresse, soit de Sapho en personne ?

A cette date, Fléchier était un Abbé des plus galants et il avait — surtout pour l'amour — un esprit éminemment curieux. Cette aventure de Pascal l'intéressa au vif et à double titre : il s'agissait, pensez donc I d'un bloc de trois amoureux, il s'agissait surtout d'un homme illustre et austère tel que Pascal ! Ne s'assura-t-il pas, comme il le devait et pouvait, des principaux détails de cette affaire aussi fidèlement que possible ?

Il ne se gêna guère, d'ailleurs, envers les Clcrmontoises en général qu'il qualifie de« laides, curieuses et bavardes » : il put facilement les taire causer, quitte à les contrôler les unes par les autres, et savoir au besoin le fin mot de l'histoire.

Il convient d'observer qu'au reste il n'a fait qu'une allusion à l'amour de Pascal pour Sapho, car ce trait n'est pas directement rattaché, lié à son sujet principal — c'est un incident ! Mais l'allusion est avancée de telle sorte que ce qu'elle rappelle (l'amour même de Pascal) paraît évident, semble un fait acquis, notoire, enfin admis de tous à Clermont. Il ne se glisse donc aucun doute dans la pensée de l'auteur, pas même l'ombre d'une hésitation.

Au surplus, faudrait-il supposer qu'il eût voulu médire de Pascal ? Non certes ! quoique curieux et plaisant, à cette époque, il était sérieux au fond, honnête, loyal ; il se devait comme écrivain, comme littérateur (en attendant d'être orateur et évêque) de respecter la mémoire d'un grand écrivain, d'un grand homme de lettres. Il n'a point failli à ce devoir. De la

famille Pascal, il a dit le plus grand bien ; de Mrae Périer en particulier, qui survivait encore, il a fait un éloge magnifique. Cet hommage à une famille si distinguée n'offre-t-il pas à son endroit une sûre garantie de véracité ?

Mais, objectait Victor Cousin (1), comment peuton être certain d'un fait déjà vieux d'un « demi-siècle » ? Vieux d'un demi-siècle ! Où avait-il constate cela ? L'histoire qu'on raconte a eu lieu eu 1650, et on la découvre, ou plutôt on l'apprend, en 1665 — quinze ans après seulement... Et les intéressés, les témoins vivaient encore ; à leur défaut, la tradition eût été là, toute fraîche, toute vivace, car — dans les petites villes de province — elle subsiste quelque temps, au lieu de se dissiper en un clin d'ceil comme à Paris, Londres ou New-York, surtout lorsqu'il s'agit d'un grand homme, je ne dirai pas « local », mais « universel ».

D'autre coté, M. V. Giraud se demande (2) s'il n'y a pas eu confusion, dans l'esprit ou sous la plume de Fléchier, entre « notre » Biaise Pascal et un autre Biaise Pascal, « un de ses cousins ». Fléchier est allé lui-même au devant de cette question, en prévenant ses lecteurs que le Biaise Pascal dont il parlait est celui qui s'est depuis acquis tant de réputation. Il n'y a pas à s'jT tromper, à moins de le vouloir.

A qui l'auteur des Mémoires sur les grands jours d'Auvergne a-t-il dédié ces Mémoires d'un genre tout particulier ? A Mme de Caumarlin, la même qui devait

(1) Victor Cousin, Biaise Pascal : p. 492.

(2) M. V. Giraud, dans son « assez curieux » ouvrage sur Biaise Pascal : p. 186.

recevoir l'hommage des Mémoires du Cardinal de Retz ; comme le dit Sainte-Beuve, cette grande Dame « avait en elle le don d'inspirer et ce charme (souverain) auquel on obéit » . Or, en dédiant ainsi des a Mémoires » qui devraient être fidèles et qui seraient remplis de faussetés ou de racontars sans fondement, l'Abbé — précepteur du fils de Mme de Caumartin — ne se serait-il pas exposé à froisser an moins une haute Protectrice dont il pouvait avoir besoin tôt ou tard ? Il était trop prudent et trop avisé pour encourir pareil ressentiment.

Enfin, sous le rapport chronologique, le récit de Fléchier ne saurait être plus exact. En effet, Begon aîné, le 3e amoureux de la Sapho a la date de 1650, venait <de rompre avec MIIe de La Tour qu'il avait courtisée auparavant ; mais son cadet se substitua à lui auprès delà délaissée et lui voua un culte absolu : après six ou sept années de « soupirs », il l'épousa en 1658. Cet intervalle, justement, confirme ce que dit Fléchier des débuts du 2" amour de Begon aîné.

Suprême et dernier argument en faveur de la relation spéciale des Mémoires qui nous intéresse : l'amour de Pascal pour la Sapho de Clermont — à la date précise de 1650 — concorde au mieux avec ses idées et son état d'esprit à cette date même. Pascal avait bien vu Méré, Mitton, etc. : et, grâce au duc de Roannez, lié déjà connaissance avec eux ; mais il n'avait pas encore fréquenté assidûment ces mondains accomplis, il n'avait pu s'inspirer de leurs théories sur le bon air, la délicatesse, les agréments, enfin sur le commerce du monde. Il lui restait, par conséquent, quelque chose d'arriéré ou de provincial (comme on voudra) ou plutôt quelque chose de naïf — au point

de vue des sentiments et de leur expression. Il a bien pu, alors, s'éprendre plus ou moins d'une Sapho clermontoise, en concurrence avec deux autres amoureux du même pays : c'était, semble-t-il, tout naturel. Sans doute, s'il avait déjà pratiqué Mitton et Méré, il eût été plus difficile, plus délicat, tant pour la personne peut-être que pour la nature des affections... Il est vrai que cette Sapho avait, après tout, l'esprit vif et fin — ce qui correspondait le mieux du monde avec son propre esprit.

Sans conteste, pour nous (après cette démonstration de la fidélité du récit des Mémoires sur les grands jours d'Auvergne) Pascal a connu, aimé et fréquenté assidûment, pendant son séjour à Clermont, en 1650, celle à qui l'on a maintenu, après et suivant Fléchier, le titre de la Sapho de Clermont.

Mais d'ores et déjà, il sied d'établir une distinction importante, à tel sujet : cet amour n'avait rien de l'amour-passion, il s'en fallait ! C'était une amourette, rien de plus, ou (si l'on veut) de l'amour en l'air, pour rire et comme un passe-temps, — mettons un essai, de la part de Pascal. Que serait-ce autre chose, franchement, que cette course au cœur, à l'esprit plutôt, de la belle Clermontoise ? N'était-ce pas, pour les trois rivaux en présence, peut-être pour Sapho elle-même, une sorte de défi commun, une gageure ?

Lequel de ces concurrents fut le plus favorisé, le plus heureux? Jeune et beau comme l'était Pascal — causeur éloquent, entraînant, irrésistible — il devait avoir les meilleurs atouts en main. Mais il partit, qui sait ? au moment où il allait remporter la victoire, si la Sapho n'était pas (s'entend) tout-à-fait « provin-

ciale ». Et comme les absents ont toujours tort, même en amour, le plus constant celle fois, le plus persévérant semble avoir été le fantasque Begon aîné. Pourtant, Fléchier — un peu par malice — passe sous silence l'issue de l'affaire.

A la suite de cette tentative d'amour, brusquement interrompue, Pascal se trouva bientôt en pleine «performance » : il était, comme on dit, lancé De retour à Paris, vivant alors dans un lieu animé et brillant, entraîné décidément par ses amis Méré, Mitton et autres, il devint en peu de temps — de par la passion qu'il mettait en toutes choses — un mondain complet. L'amour n'eut plus de secret pour lui : il ne pouvait d'ailleurs s'y dérober, parce que son cœur ardent et son tempéramment de feu lui en faisaient une loi. Nous nous plaisons à croire — avec Victor Cousin, cette fois — qu'il osa lever les yeux sur quelque grande Dame et qu'il aima peut-être seul à seule, exclusivement, à l'encontre de ce qui s'était passé à Clermont. Nous ajouterons, en dehors de Cousin, qu'heureuse fut Celle qui posséda la primeur d'un homme tel que lui !

Mais peut-être une certaine réserve (ce serait à croire) coupa court à ces galanteries : à Paris, tout est vite connu, tout s'ébruite, à l'égard de ceux qui sont déjà célèbres ; et Pascal, assurément, devait avoir la pudeur des preraièresamours. Par délicatesse, par déférence aussi envers sa famille, n'a-t-il pu préférer— à ce point de vue — la province à la capitale ? Dans les régions éloignées, surtout à cette époque, la discrétion était pleinement sauvegardée, ainsi que les apparences : un voile épais, le plus souvent, recouvrait tout.

Il serait donc à présumer qu'il se plut particulièrement dans le Poitou, avec son iniime ami le duc de Roannez, avec son initiateur à la vie mondaine (et peut-être aussi aux amours) le Chevalier de Méré : du reste, le Poitou était le gouvernement de l'un, le pays de l'autre. Là, il n'y avait aucune crainte, aucune ombre de crainte d'un éclat quelconque ; on pouvait se livrer aux plaisirs et à l'amour, en toute sécurité, à l'abri des « argus »,

Le Poitou était réputé, précisément, par le nombre de ses jolies femmes. Loret en témoigne, un des premiers, dans sa Mme historique:

Plusieurs Dames et Demoiselles...

En Poitou l'on en .voit de belles. (1)

On pouvait citer, entre autres, la fameuse Cbemerault (devenue Mlllc de la Bazinière), M!:e de la Vacherie, Mlle Honorée de Bussy qui fit tourner la tête à nombre de gentilshommes, Mme du Temple, la « perle » de Poitiers en 1652, etc, etc. : N'ayons garde d'oublier— au moins pour mémoire — Mlle d'Aubigné, successivement Mm« Scarron, Mm« de Maintenon et autre chose encore !

Il y aurait lieu de citer, ici, une lettre de La Fontaine à son compère Racine : « Poitiers ville mal

pavée, pleine d'écoliers, abondante en prêtres et en moines (2). Il y a, en récompense, quantité de belles — et on y fait l'amour aussi volontiers qu'en aucun lieu

0) Muzt historique : t. II, p. 116.

(2) La physionomie de Poitiers n'a guère changé depuis ce temps : c'est la même ville (ou peu s'en faut) sous tous ces aspects.

de la terre : c'est de la comtesse que je le sais (on verra ci-après la comtesse en question), J'eus quelque regret de n'y point passer, vous en pouvez aisément deviner la cause :

Ce n'est ni la Pierre Levée, Xi le rocher Passe-Lourdin :

Pour vous en dire ma pensée, Je les ai laissés sans chagrin ; Et quant à cet autre cousin, Mon âme en est fort consolée....

Mais je voudrais bien avoir vu La Landru ». (1)

Autre correspondance de La Fontaine, celte fois à Mme de La Fontaine elle-même (ils vivaient eue e ensemble): . . « je demandais à notre Comtesse incon nue — une poitevine, justement — s'il y avait de belles personnes à Poitiers ; elle nous en nomma quelques-unes, parmi elles une jeune fille appelée Barigny. » 11 paraît que cette ti!le-là était alors le nec plus ultra de la beauté dans toute la région.

La Fontaine, quoique indifférent d'extérieur, était un grand amateur de la beauté ; mais il ne fit que traverser le Poitou, sans s'y arrêter et sans se rendre compte par lui-même. Sous ce rappoit, nous avons un témoin meilleur que lui : c'est un poitevin, c'est-à-dire un « déposant » d'autant plus autorisé qu'il était connaisseur émérite en beau sexe, c'est le Chevalier de Méré, en personne ; il écrivait, par exemple, à M. de Marillac « intendant de Poi-

(1) Œuvres de La Fontaine, édition L. Moland : t. VII, p. 278.

tou » : vous êtes dans impays de galanterie et de belles femmes. * (1).

Sur cet article tout spécial, nous allions presque omettre Fléchier lui-même dont le témoignage ne doit pas être négligé, et pour cause ; si peu courtois qu'il fût envers les Dames de Clermont (il y avait des motifs appréciables), il n'a pu s'interdire de constater, de reconnaître que les jolies femmes étaient en nombre respectable à Poitiers et dans le Poitou (2).

Bien plus encore : si Poitiers, si le Poitou comptaient beaucoup de belles femmes, combien — parmi elles — savaient danser à ravir ! C'est un Intendant du Poitou, Foucault, qui a mentionné le fait dans ses Mémoires : « ce fut dans cette salle (de 50 pieds de long sur 40 de large) que plus de 80 Dames qui avaient soupe chez l'Intendant, et toutes celles qui vinrent après souper, soutinrent parfaitement la réputation où tes poitevines sont de bien danser (3).

Mais pourquoi chercher ailleurs des témoignages que nous avons directement ? Celui même de Pascal ne vaut-il pas tous les autres, lorsqu'il s'agit surtout de ses goûts, de ses préférences ?Or, il a connu dans le Poitou une femme toute délicate, toute gracieuse,

(1) Lettres du Chevalier de Méré — LeltreCLXK

(2) Mémoires sur les grand-jours de VA uvergne, p XXXVIII . — Si,auXVIIe siècle, il y avait en Poitou (à Poitiers, particulièrement) nombre de filles ou femmes de grande beauté, on peut dire qu'il}' en a encore de remarquables — ei non seulement dans l'aristocratie, mais dans la bourgeoisie même et dans le peuple.

(3) Mémoires de Foucault (édition Baudry) p. 195.

toute belle, et il lui a adressé cet hommage sous forme de madrigal.

De ces beaux lieux, jeune et charmante hôtesse,

Votre crayon m'a tracé le dessin ;

J'aurai voulu suivre de votre main

La grâce et la délicatesse...

Mais pourquoi n'ai-je pu. peignant ces dieux dans l'air.

Pour rendre plus brillante une aimable déesse,

Lui donner vos traits et votre air?

C'est bien là, n'est-ce pas ? un exemple typique, à cetteépoque, des belles Dames du Poitou. «L'hôtesse» de Pascal allait même jusqu'à lui faire oublier « et la terre et les cieux » ! (1).

Ainsi, dans un pays délicieux, peuplé de femmes aussi séduisantes de manières que de visage, au milieu des plaisirs de toutes sortes, soirées, bals, jeux, promenades, etc. : Pascal n'a pu se refusera entr'ouvrir son cœur. L'amour, à son âge, avec une sensibilité extrême, avec un tempérament de toute ardeur, lui devint une nécessité — une nécessité impérieuse, inexorable. L'exemple, au surplus, n'était-il pas contagieux autour de lui ? Le duc de Roannez jeune et brillant, le Chevalier de Méré dans toute sa fleur « d'honnête homme » l'entourage même du Gouverneur, tout le conviait, le poussait aux voluptés.

Dans de pareilles conditions, Pascal n'a-t-il pas aimé (fut-ce d'un amour léger comme la flamme du plus doux foyer) l'une de ces Poitevines captivantes, si radieuses de grâce etde beauté — à la danse comme au repos, dans un salon comme en tête-à-tête, à l'in-

(1) Cf. notre opuscule, la poésie et les poètes devant Pascal, p. 97,

térieur comme en plein air ? Il n'avait guère, ce semble, que l'embarras du choix.

X'a-t-il pas aimé, peut-être, la charmante châtelaine de Fontenay, (1) à laquelle il dédia le madrigal cité tout-à-Fheure et qui devait l'accueillir si cordialement plus tard, après sa lutte contre les Jésuites ?

On peut croire à cette liaison, sans lui faire injure — et nous y croyons. Ce n'était, après tout, qu'une belle galanterie ou du moins un prélude.

L'amour, lé grand amour allait naître, grandir, luire à pleins raj^ons — quoique discrètement pour la personne aimée ; mais s'il devait avoir l'éclat du météore, il en devait avoir aussi la brièveté.

(1) Quelle était, quelle pouvait être cette châtelaine ? M. de Roux, mieux qualifié que quiconque pour se renseigner (Pascal en Poitou, 1 vol-in-8. Champion, 1919) a prononcé un nom : « Marie-Urbaine Bouhier, héritière du chef de sa mère des terres de Bouilié et du Fouilioux » ; cette châtelaine, qui habitait avec son père la seigneurie et le « palais de Bouillé-Coudrault », ne se maria qu'en 1661.

Les esprits légers et les cœurs faibles, sans consistance, sont prédisposés à l'amour d'entre-deux, autrement dit à l'amourette ; mais les caractères élevés, les âmes nobles et généreuses se sauraient s'attarder longtemps dans ce milieu trop imprécis.

Pascal — aux idées fixes et grandes — ne pouvait se satisfaire à si peu de frais : il lui fallait, autant que possible, tout de tout. L'ordinaire, le médiocre ne lui convenaient pas : libre aux Méré, aux Mitton, aux « honnêtes hommes » du siècle, de suivre les sentiers battus, même en les enguirlandant de leurs théories gentillàtres : à lui, grand « honnête homme », ce qui lui sied, c'est l'amour pur, vrai, idéal.

Les autres aimaient pour passer le temps, pour s'égayer, pour se distraire — lui voulait, voulut aimer parce qu'il sentait un désir infini d'amour, rien de plus ! Satisfaction platonique, dira quelqu'un, mais n'est-ce point là (après tout) la plus douce, la meilleure des satisfactions ?

Au cours de l'année 1653, selon toutes les probabilités, il s'opéra en Lui une révolution complète, entière au point de vue des sentiments. Tout son être se transforma sous une influence décisive : dès lors, un amour profond, exclusif, emporta toutes les idées sentimentales, ou soi-disant sentimentales, qu'il

avait reçues de ses amis Milton et Méré. A partir de ce moment, il devint vraiment, réellement amoureux — dans toute l'étendue de ce mot.

Comment eut lieu ce changement ?

Il n'y a pas eu, pensons-nous, d'éclair fulgurant ou de coup de foudre. L'amour vint à Pascal sans qu'il s'en aperçut peut-être, insensiblement, par accoutunance en quelque sorte : ce fut à force de voir, de fréquenter celle qui lui plut, de la connaître et de l'apprécier, que le sentiment pénétra en lui et finit par l'envahir tout entier. Ce sont ces affections-là, lentes, progressives, qui deviennent presque toujours les plus profondes, les plus fortes, les plus terribles.

On sait que Pascal avait une chambre, ou plutôt un appartement, à l'hôtel Roannez. Le duc, qui ne pouvait se passer de lui, avait voulu l'avoir à ses côtés constamment, perpétuellement pour ainsi dire. Vu l'amitié grande ainsi témoignée, vu un tet attachement, Pascal n'avait pu longtemps opposer de refus. D'habitude, donc, il occupa ce logement à l'hôtel Roannez, à Paris — et cela, sans doute, pen dant deux ou trois ans, sinon davantage ; il en fut de même à Poitiers, au palais du Gouverneur, voire au château d'Oiron, bien patrimonial des Roannez.

Si le duc se plaisait à héberger de la sorte un amiintime, son premier devoir ne fut-il pas de le présenter à sa famille, particulièrement à sa mère et à sa sœur ? Il ne put se dispenser ensuite (cordialité oblige) de l'inviter, au moins quelquefois, à des réunions, à des soirées ; et qui sait ? à des déjeuners ou dîners, soit de cérémonie, soit même de famille.

De la Salle à manger au Salon, la transition est toute naturelle : là, certainement — dans les premiers jours, surtout — la conversation se restreignit entre le duc et Pascal ; puis, à là longue, les entretiens s'étendirent, fut-ce par exception, jusqu'à la marquise de Boissy et jusqu'à sa fille elle-même. La politesse, d'ailleurs, les convenances l'exigeaient alors autant que de nos jours.

A Paris comme à Poitiers, siège de son gouvernement, le duc était obligé — de par sa situation même — de donner des fêtes, des bals, etc. : Pascal put-il les éviter ?Oui, parfois, en prétextant du travail, des expériences, sinon même des malaises, des indispositions, des souffrances ; mais force lui fut d'y assister de temps en temps. En Poitou, spécialement, en compagnie des Méré, des Mitton et autres, il ne pouvait guère se dérober aux parties de plaisir, aux carrousels, à la comédie, même à la chasse et au jeu. Son abstention, d'ailleurs, n'aurait-elle pas froissé, blessé le duc, cet ami si tendre et si dévoué ?

En dépit de tout, objecte le savant M. A. Gazier, (1) aucun rapport n'a existé — même du fait du duc — entre Pascal et la marquise de Boissy, surtout entre Pascal et Mademoiselle de Roannez. D'après ce savant, chacun (chez les riches) vivait indépendamment des autres, chacun recevait ses amis librement et à part : on ne se croyait même pas obligé de présenter à la Maison les personnes qu'on fréquen-

(1) Revue politique et littéraire (2e série, 7e année) : n1' 21, du 24 novembre 1877. Cette Etude sur le roman de Pascal a été reproduite clans les Mélanges de littérature et d'hisjoire, du même auteur, édités par Collin, 1904,

tait avec le plus d'assiduité. Mais nous ferons observer qu'il y a une différence essentielle entre les conditions de vie ainsi rappelées et celles où se trouvaient Pascal et le duc lui-même : celui-ci (il importe d'insister là-dessus) ne pouvait vivre sans son ami ; aussi Pascal ne fréquentait pas seulement l'hôtel Roannez, il y avait un logement en permanence. De là, évidemment, des obligations plus strictes, plus étroites, envers la famille Roannez et de la part du duc lui-même et de la part de Pascal.

Par bonheur, M. Gazier nous ouvre lui-même une issue : « on se réunissait, avoue-t-il à certaines heures. » Quelles heures ? Ne sont-cepas les heures, ou plutôt les occasions, que nous avons indiquées ? Il a donc été nécessaire, à ces moments-là, que le duc présentât à sa famille — au moins une fois — son inséparable ami.

M. Gazier ne se borne pas à son argument capital, qui tombe ainsi de lui-même ; il s'écrie avec une superbe ironie :

« Pourquoi donc Mlle de Roannez, qui apparemment n'étudiait pas la physique et ne montait pas sur la tour Saint-Jacques, aurait-elle été mise en rapport avec le savant qui travaillait chez son frère à construire des baromètres? »

L'exclamation est exquise de jovialité — mais elle porte à côté. Peu importent, ici, la physique et la Tour Saint-Jacques ! Il suffit de savoir que Pascal était du monde, à cette époque, et qu'il vivait non seulement avec le duc de Roannez, mais encore avec le Chevalier deMéré, Mitton et autres mondains ; il suffit de savoir aussi qu'à cette même époque Mlle de Roaunez (comme le rapporte Hermant dans ses Mé-

moires) (1) « était fort du monde» Raison de plus pour se voir, s'entendre et s'estimer.

Il allait de soi, malgré toutes objections, que la famille du duc de Roannez vît et connût le mathématicien célèbre, mondain nonobstant, dont le duc avait fait son « familier » et qui logeait habituellement, près de lui, dans l'intérieur même de l'hôtel Roannez, à Paris, ou au Palais du gouvernement, à Poitiers, ou dans les châteaux d'Oiron, de Clairzais, etc :

Certes, à Paris comme à Poitiers et ailleurs, au milieu des assemblées mondaines, surtout dans les réunions intimes qui rapprochaient les amis (Méré, Mitton, spécialement), Pascal — invité tout le premier — dut vite connaître Mlle de Roannez, la distinguer, lui parler, tenir même conversation avecelle. Et qui sait ? à l'occasion, lorsqu'il 3' avait bal ou ballet, n'a-t-il pu y participer lui-même et danser peutêtre en sa compagnie, isolément ou en chœur ? Quoi de plus naturel, malgré les haussements d'épaule, malgré les clameurs des farouches ? Ce n'était là, en somme, que de la politesse, de la bienséance, de la courtoisie, envers la sœur d'un ami.

Sans plus tarder, donnons — s'il est possible — quelques détails sur Mlle Charlotte Gouffier de Roannez.

Elle avait atteint alors, peut-être dépassé, sa vingtième année, année « psychologique » (pourraiton dire) pour les jeunes filles. Elle pensait déjà, suppose-t-on, à se marier — mais d'une manière très vague, confuse ; peu de gentilshommes, du reste, au-

(1) Mémoires de Godefroi Hermant, édition Gazier(5vol. in-8, Paris, Plon-Nourrit, 1905-1908, : t. III, p. 504,

raient brigué sa main, car rien ne faisait prévoir la retraite de son frère et l'abandon de sa duché-pairie en faveur des candidats au mariage : telle quelle, comme le dit Marguerite Perier, « ce n'était pas un grand parti. » (1) Son instruction et son éducation paraissent avoir été négligées, sinon oubliées. Le grandpère, chef de famille (à défaut du père, tué en 1639 au combat de Saint- Huquerque) voulait tout simplement enseigner à son petit-fils Artus Gouffier, duc de Roannez, la méthode de « bien jurer. » Et qu'aurait-il imaginé à l'usage de sa petite-fille ? Quant à la mère, la marquise de Boissy, elle n'était — déclarent les contemporains — qu'une bonne femme, de grande simplicité. Il n'y avait, par conséquent, rien à attendre d'elle ! Cependant, le duc qui avait un naturel excellent, s'était débrouillé au mieux, jusqu'à ce qu'il liât connaissance et amitié avec Pascal dont les lumières lui furent d'un grand secours. Nous pensons que sa sœur était douée, comme lui, d'un bon naturel ; elle observa d'abord, elle réfléchit ensuite, elle se développa enfin par des lectures attentives et de sérieux entretiens ; il serait présumable que — à l'instar, à l'instigation même de son frère — Pascal ne demeurât point étranger à l'achèvement de son instruction. Lui qui désirait peut-être devenir un jour précepteur d'un Dauphin quelconque, aurait trouvé là de quoi exercer ses facultés de préceptorat, d'autant plus volontiers qu'il existait déjà entre « ses élèves » et lui une profonde sympathie.

En tout cas, on possède de Mlle de Roannez trois lettres personnelles écrites au sujet des incidents de

(1) P. Faugère, Mémoires, opuscule etc.

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sa vêture : la première a pour destinataire sa grandtante, Henriette de Lorraine, abbesse deNotre-Damede-Soissons ; les deux autres, dont une peu importante, sont adressées à sa mère, la marquise de Boissy. (1) La lrc lettre nous paraît magnifique : elle allie au meilleur raisonnement une dignité, une fermeté des plus grandes ; parfois, elle est assaisonnée d'un sel aussi doux d'apparence que piquant ; elle est écrite, enfin, avec une correction rare pour l'époque — surtout de la part d'une femme qui semblait être sans instruction. La 2e lettre est d'un vif respect envers une mère, mais d'une puissante énergie ; elle est imprégnée de cordialité filiale non moins que de forte et haute piété ! La 3e lettre est pleine de volonté, quoique conçue le plus respectueusement du monde. Les deux premières lettres (la 3e est plutôt un billet) forment, l'une rapprochée de l'autre, presque un égal pendant. Tranchons le mot : elles ne seraient pas indignes de Pascal. (2)

Quel était le caractère de Mlle de Roannez? Les lettres, que nous venons d'apprécier d'une façon sommaire, la montreraient forte, énergique, volontaire; mais il faut noter que ces lettres ont été écrites grâce à l'exaltation, alors extrême, du sentiment religieux. Cette exaltation passée, il n'y avait plus rien, presque plus rien de la fermeté du premier moment. Au fond, Mlle de Roannez était faible, irrésolue, oscillant tantôt à

(1) Voir ces lettres dans les Mémoires de Godefroi Hermant (édition Gazier) : t, III, p. 510, 514 et 517.

(2) Aussi peut-on se demander si elles n'ont pas été inspirées, sinon faites par lui. Personnellement, je pencherais pour l'affirmative.

droite, tantôt à gauche — suivant les influences. Il appert de là que sa sensibilité était vraiment trop excitable, trop vive, à fleur de peau ou peu s'en fallait. La suite de sa vie a montré combien elle a subi defluctuations diverses, combien elle a varié — combien aussi elle a souffert de tant de variations. M. A, Gazier, qui a étudié profondément ce type de jeune fille, affirme qu'il y avait « naturellement » en elle du mysticisme ; nous souscrivons volontiers à cette vue, décelant tout un état d'âme. Mlle de Roannez, par sa nature, parla mobilité de ses idées, était prédisposée à suivre toute autorité capable — à tel ou tel moment — de la circonvenir, delà dominer.

Le grand Arnauld a fait d'elle, après son « apostasie », ce curieux portrait : « la fainéantise, l'amour des ajustements, le désir d'être flattée, l'attache à des compagnies qu'elle avait reconnues elle-même lui être très dangereuses et l'éloignement de celles qui lui pouvaient servir, l'avaient précipitée dans cetétat»... (1) Ainsi, d'après Arnauld, elle était fainéante», c'està-dire ne savait pas toujours s'occuper ; elle « aimait les ajustements », c'est-à-dire était coquette ; elle « désirait être flattée », c'est-à-dire se laissait aller à la gloriole, etc. : Arnauld, estimons-nous, montra envers elle beaucoup trop de rigueur: les trois défauts signalés par lui si sévèrement ne sont-ils pas habituels à la plupart des jeunes-filles de tous ordres?La coquetterie, surtout, est leur péché mignon — et qui donc aurait le courage (en dehors d'Arnauld) de leur en faire un reproche aussi véhément, aussi amer ?

11 n'est pas douteux que Mlle de Roannez ne se

(1) Œuvre complète d'Arnauld : Lettres, t. IX, lettre 9e.

soit montrée coquette par instants, tout comme ses sœurs de l'humanité, à sa façon encoieet suivant les occasions. Il n'y a guère d'exception à cette règle, s'il est possible qu'il y en ait : Pour elle, nous en découvrons un indice dans ce Fait, simplement bizarre à première vue : la veille de sa sortis (par ordre de la Cour) de l'abbaye de Port-Royal, « elle ne put résister, avouo-telle à la mère Agnès (1), au furieux instinct qui la poussa — avec l'aide de son bon ange gardien— à se couper les cheveux.» Elle devait avoir une belle, une très belle chevelure : ce sacrifice-là n'était-il pas, de sa part, une sorte de farouche égoïsme ou d'amour-propre singulier?N'était-il pasune espèce de coquetterie, du moins envers Dieu ?

Il est vrai qu'elle fit le même sacrifice, plus tard — près de sa fin — mais cette fois sans l'assistance de son bon ange gardien : ce n était plus, même vis-à-vis de Dieu, qu'une demi coquetterie, relevée seulement d'un noble repentir.

Du « désir d'être flattée » ou de la gloriole, que dirons-nous, sinon que toute jeune fille, toute femme même, quelque peu coquettes et galantes, souhaitent plus ou moins de la flatterie, à la condition qu'elle soit délicate, appropriée à leurs £oûts et présentée avec un certain art. Cela, en vérité, n'est guère repréhensible — au regard même de nos moralistes les plus sévères.

Somme toute, voilà ce qu'était avec ses qualités et ses défauts Mlle de Roannez.

Il faudrait cependant ajouter — pour compléter sa physionomie — qu'il y avait en elle de la grâce et du

(1) P. Faugères Lettres, opuscules, Mémoires, etc.

charme, qu'elle était très délicate de sa personne, douée aussi de quelque fierté qui se dissipait vite, distinguée enfin de ton, de manières et d'air. Le tout devait être rendu attra}rant au possible par une candeur singulière. (1)

Lorsque Pascal en vint à la connaitre, après quelques mois de séjour à l'hôtel Roannez, il remarqua qu'elle était si réservée et si douce, si discrète et si timide, si aimable pourtant et si prévenante (pouvaitelle être autrement, avec ses accès de sensibilité ?) qu'il tourna son attention vers elle, qu'il s'intéressa à sa personne chaque jour davantage, qu'il s'habitua enfin au plaisir de la voir et de lui parler.

L'attraction qu'il ressentit pour elle se prononça, s'accentua par degrés presque insensibles, peu à peu, jour par jour — durant le temps, au moins, qu'il demeura sans discontinuera l'hôtel Roannez. L'amitié, ia tendresse l'envahirent bientôt, peut-être à son insu ; l'amour succéda peu après à ces sentiments, latent d'abord, de plus en plus fort ensuite, et lui pénétra jusqu'au fond du cœur. Cette éclosion, ce développement de passion se produisirent en lui tout naturellement. N'y avait-il pas, pour les seconder, des affinités très-vives de part et d'autre? Ainsi, Mlle de Roannez était des plus sensibles — au point de s'évanouir à l'annonce seule d'une fâcheuse nouvelle, telle que la production de la lettre dé cachet touchant sa « sortie»

(1) Y a-t-il d'elle un portrait, un croquis quelconque ? Nos recherches à cet effet n'ont pu aboutir — de même, paraît-il, celles de M. Beaunier dont voici la conclusion : «je ne crois pas qu'il existe un portrait de Mlle Roannez» (Visages de femmes, p. 52).

de Port-Royal ; elle avait la plus grande piété, mais cette piété ne lui suffi: pas : elle toucha bientôt au mysticisme. Eh bien ! cette extrême sensibilité, ce zèle religieux, ce mysticisme même, n'est-ce point là, en grande partie, Pascal lui-même ?

Si Pascal aima profondément Mlle de Roannez — comme il résulte, croyons-nous, de l'ensemble des faits — il est très probable, on pourrait dire certain, qu'il ne lui déclara jamais cet amour, au moins de vive voix : sa parfaite délicatesse, sa fierté même, s'opposèrentàun tel aveu. Mais il faut dire que cet amour devint d'autant plus vif qu'il était ainsi retenu, comprimé.

En retour, Pascal, comme tous les êtres particulièrement sensibles, avait besoin d'expansion. La plume était sous sa main, et il savait déjà s'en servir à merveille. Il écrivit donc, après une épreuve assez longue (l'expérience s'acquiert vite à ce sujet), dans les premiers mois de 1654 : il s'épancha, il se soulagea, il laissa déborder son cœur... Delà, ce chef-d'œuvre d'analyse psychologique qu'on appelle le Discours sur les passions de i amour.

Il y a, dans ce Discours, des élans de passion attendrissants, des plaintes parfois et quelquefois aussi des cris d'allégresse. Nous al] >ns surprendre ces confidences d'amour, les noter ai; passage, les souligner au besoin :

« .. Chacun a l'original de sa beauté, dont il cherche la copie dans le grand monde... On va quelquefois bien au-dessus (de l'égalité de condition), et l'on sent le feu s'agrandir, quoiqu'on n'ose pas le dire ù celle qui l'a causé.

... ((Quand on aime une Dame sans égalité de condi-

tion, l'ambition peut accompagner le commencement de l'amour ; mais en peu de temps il devient le maître. C'est un tyran qui ne souffre point de compagnon ; il veut être seul : il faut que toutes les passions ploient et lui obéissent.

... « Une haute amitié remplit bien mieux qu'une commune et égale le cœur de l'homme.

... « Tant plus le chemin est long dans l'amour, tant plus un esprit sent de plaisir.

... « Quand nous aimons, nous paraissons à nousmème tout autre que nous n'étions auparavant. Ainsi nous nous imaginons que tout le monde s'en aperçoit.

... « Le premier effet de l'amour, c'est d'inspirer un grand respect : on a de la vénération pour ce que l'on aime. 11 est bien juste : on ne reconnaît rien au monde de grand comme cela !

... « Il semble que l'on aie toute une autre âme quand on aime que quand on n'aime pas : on s'élève par cette passion, et on devient toute grandeur.

... « Le plaisir d'aimersans l'oser dire a ses peines, mais aussi il a ses douceurs. Dans quel transport n'eston point de former toutes ses actions dans la vue de plaire à une personne que l'on estime infiniment ! L'on s'étudie tous les jours pour trouver les moyens de se découvrir, et l'ony emploie autant de temps que si l'on devait entretenir celle que l'on aime. Les yeux s'allument et s'éteignent dans un même moment ; et quoique l'on ne voie pas manifestement que celle qui cause tout ce désordrey prenne garde, l'on a néanmoins la satisfaction de sentir tous ces remuements pour une personnequi le mérite si bien.

... « En amour, un silence vaut mieux qu'un lan-

gage. Il est bon d'être interdit : il g a une éloquence de silence qui pénètre plus que la langue ne saurait faire. Qu'un amant persuade bien sa maîtresse quand il est interdit, et que d'ailleurs il a de l'esprit !

... « Un rayon d'espérance, si bas que l'on soit, relève aussi haut quel'on était auparavant, C'est quelquefois un jeu auquel les Dames se plaisent ; mais quelquefois en faisant semblant d'avoir compassion, elles l'ont tout de bon. Que Von est heureux quand cela arrive !

... « Quoique les maux succèdent ainsi les uns aux autres, on ne laisse pas de souhaiter la présence de sa maîtresse par l'espérance de moins souffrir ; cependant quand on la voit, on croit souffrir plus qu'auparavant. Les maux passés ne frappent plus, les présents touchent, et c'est tout ce qui touche que l'on juge. Un amant dans cet état n est-il pas digne de compassion ?

... « Dans l'amour, on n'ose hasarder, parce que Von craint de tout perdre ; il faut pourtant avancer — mais jusqu'où?

... « Quand on est loin de ce que l'on aime, on prend la résolution de faire et de dire beaucoup de choses ; mais quand on est près, on est irrésolu.

... « Quand on a l'un et l'autre esprit (de géométrie et de finesse) tout ensemble, que l'amour donne de plaisir !

... « On adore souvent ce qui ne croit pas être adoré, et on ne laisse pasde lui garder unefidélité inviolable, quoiqu'il n'en sache rien. Mais il faut que l'amour soit bien fin et bien pur.

...« Le grandes âmes ne sont pas celles qui aiment le plus souvent — c'est d'un amour violent que je

parle: il faut u ne inondation de passion pour les ébranler et pour les remplir. Mais quand elles commencent à aimer, elles aiment beaucoup mieux.

... « Nous sommes bien aises d'être aimés. Comme on le souhaite avec ardeur, on le remarque bien vite, et on le reconnaît dans les yeux de la personne qui aime... Mais il n'y a que celui qui y a intérêt qui entend leur langage.

... « Quand on aime fortement, c'est toujours une nouveauté de voir la personne aimée ; après un moment d'absence, on la trouve de manque dans son cœur. Quelle joie de la retrouver » I etc. :

Voilà les traits de passion les plus remarquables de ce « Discours » : combien y en a-t-il d'absolument personnels à Pascal ! On y sent tout à la fois l'ardeur de son âme, la délicatesse de ses sentiments, l'élé-' vation de son esprit.

Cet épanchement de son cœur, il le fit pour lui seul — selon toutes prévisions ; mais peut-être le confia-t-il à son autre lui-même, le duc de Roannez. Qu'en pensa celui-ci ? A qui crut-il que Pascal avait voué son amour ? Il ne le sut probablement jamais — car, si intimesque l'on puisse être, les secrets d'amour subsistentsouvententre amis, surtoutlorsqu'une sœur de l'un deux s'y trouve intéressée. Quant à Mlle de Roannez, elle ignora sans doute quel était l'homme qui l'aima ainsi, à moins qu'avec sa sensibilité, son « instinct » (dirigé encore par son bon Ange gardien) elle n'eut senti, deviné, reconnu les sentiments si délicats, si purs du jeune savant qui allait devenir l'auteur des Provinciales et des Pensées.

Ce « Discours », que nous croyons ainsi absolu-

ment être son œuvre, lui est contesté pourtant, dénié par quelques historiens et critiques. Le principal d'entre eux est encore le savant M. A. Gazier — et, à sa suite, le regretté Bruneticre et deux ou trois autres littérateurs.

A vrai dire, M. Gazier n'ose avancer expressément que le « Discours » ne soit l'œuvre de Pascal : « s'il l'a composé », suggère -t- il... Il va doute, au moins ; mais, pour lui, ce n'est là qu'un Jeu d'esprit ou même uue gageure de salon (1). Son auteur aurait suppléée l'expérience par le génie — bref, il aurait presque inventé l'amour comme il a inventé le haquet, la presse hydraulique, etc. .

Ces suggestions étaient poussées trop loin : il y avait même certaine témérité, de la part d'un « Port- Royaliste (2) », à charger outre mesure. Un philosophe éminent, doublé d'un artiste, M. Paul Janet, ne put se défendre de répliquer sur ce point — et il exécuta de main de maître r«inventeur» de la gageure de salon :

« Une gageure de salon ! » s'écria-t-il, tout indigné... « autant dire que la Nuit d'octobre est une gageure de cette sorte ! Il faut que le savant Editeur soit bien peu familier avec le langage de la passion pour se méprendre sur des paroles de feu telles que celles-ci :

(Quelques uns des passages du «Discours » cités tout-à-1'heure par nous, sont reproduits alors par M. Janet).

(1) Revue politique et littéraire (2e Série, 7e année,). n° 21, du 24 novembre 1877,

(2) M. Gazier aurait été, dit-on, le représentant autorisé du Port Royal de nos jours.

«Comparer ces pensées, continue-t-il, comparer ces pensées si pleines et si profondes, exprimées en traits enflammés, avec les Poésies galantes de Jacqueline, c'est une méprise dont on nepeut assez s'étonnerchezun critique aussi distingué que M. Gazier: l'exhumation des inédits glacerait elle le sentiment du beau ?...

« Serait-ce donc diminuer Pascal que de le supposer sensible au grand amour ? Bien au contraire, nous apprenons par là qu'il n'a pas été seulementun savant subtil, un philosophe hardi, un dévot exalté : il a été un homme. Il a senti, il a vécu comme les autres hommes, quoique plus profondément qu'eux. Ce n'est pas un mystique timoré qui méprise ce qu'il ignore ; c'est un cœur ému et vivant, capable des mâles passions que -peignait le grand Corneille. Il a connu le monde avant de se tourner vers le Ciel... Pascal mystique grandit d'autant par la découverte de Pascal mondain. Tel est le vif intérêt du Discours de l'Amour : — n'y voir qu'un jeu d'esprit, comme la «Carte du Tendre», c'est abaisser Pascal, c'est faire injure à la sincérité de son génie » (1),

A cette réponse décisive, quelle riposte a été faite parle savant M. Gazier ? La Revue politique et littéraire où il avait inséré son « roman », resta muette... pour lui. Mais le proverbe de circonstance : qui ne répond pas, consent, lui fut-il applicable? Demeura-t-il enfin convaincu ou confondu ? M}rstère.

Enfin, en 190-i (27 ans après tout cela), on sut avec quelque surprise — par la publication de Mélanges de littérature et d'histoire, où se retrouvait son

(1) Revue politique et littéraire 7 année, 2° série), N° 23, du S décembre 1S77.

fameux article sur le «roman de Pascal» — qu'il n'avait pas changé le moins du monde, qu'il ne s'était amendé ou rectifié en rien, que décidément il ne supposait point Pascal capable d'amour, même du grand amour.

Cependant, ils sont en nombre respectable, les écrivains d'une certaine autorité qui ont pensé ou pensent, 1* que Pascal a composé le «Discours» dont nous parlons, 2° qu'il a dû aimer, qu'il a aimé. Voici quelque noms d'auteurs compétents :

Cousin, Ravaisson,

Faugère, Boutroux,

Havet, Taine,

Molinicr, Sully-Prudhomme,

P. Janet, Faguet,

Vinet, Brunschevicgf,

Strooski, Oscar de Vallée,

de Lescure, Souriau,

Paul Albert, Derôme,

Prévost Paradol, A. Beaunier

etc. etc...., Du côlé de la négative, qui voj'ons-nous ! Sainte- Beuve, l'abbé Flottes, A. Gazier et Brunetière.

Deux ou trois autres, ou guère plus, hésitent, tergiversent, envisagent tantôt le pour, tantôt le contre — en somme, ils tendraient à incliner vers l'affirmative. Hàtons-nous de faire une distinction au sujet de ceux que nous avons classés pour la négative : ils ne nient pas tous absolument l'attribution à Pascal du Discours sur les passions de l'amour, mais ils en nient la valeur, la portée réelle, le fond ; ce n'est, de leur part, qu'une négation relative ou, si l'on préfère une demi-négation.

Parmi eux, quel étonnement de voir Sainte-Beuve, lui qui a si bien compris les personnages de Port- Royal, qui a interprété au mieux leurs paroles etleurs actes, qui a composé à leur honneur un chef-d'œuvre d'Histoire littéraire ! Il semblait avoir toutes les qualités pour saisir Pascal à ce point de vue particulier ; malgré tout, il a erré... Tout d'abord, comparant Pascal et La Bruyère, au regard de l'amour, il ose dire que La Bruyère a aimé de cœur, tandis que Pascal aurait aimé de tête ! Il va ensuite jusqu'à déclarer que l'auteur du Discours était « ambitieux d'amour » plutôt qu'amoureux, « lorsqu'il s'en occupa. » (1) S'occuper d'amour ! Pour un poëte, tel que celui des « Consolations, » peut-il y avoir une expression plus basse pour l'appliquer à ce qu'il y a au monde de plus relevé, de plus noble — l'amour, le grand amour ? C'est le cas de répéter:

« Ah ! qu'en termes galants ces choses-là sont dites ! » — Il est vrai que Sainte-Beuve était un sensualiste d'amour : n'insistons pas.

Et là-dessus, il invoque le témoignage d'x\nacréon qui a dit : « les vrais amants se révèlent par une petite marque qu'ils ont à l'àme ». Cette petite marque, il la cherchait partout en Pascal, mais il ne l'a jamais trouvée. Nous le croyons de reste : ce n'étail pas une petite marque que Pascal avait à lame — c'était la plus grande, la plus sublime de toutes ! Si grande qu'elle fût, elle devait échapper aux yeux d'un matérialiste.

A force de réticences, comme toujours, Sainte- Beuve finit par avouer, ou peu s'en faut, que Pascal a

(1) Sainte-Beuve : Port-Royal, t. II, p. 501 (à la note)-

véritablement aimé : il pense, en effet, que l'auteur du « Discours » a parlé de l'amour « avec quelque expérience » et qu'il «s'y était essayé ». Si Pascal a aimé de tête, suivant Sainte-Beuve, s'il a parlé de l'amour avec quelque expérience, c'est — après tout — qu'il avait aimé. Cet aveu implicite nous suffit. Concluons : comme l'on sait que Pascal fut extrême en tout, du moment qu'il a aimé, il Ta fait de toutes les ardeurs de son âme, avec une infinie passion.

Puisque Sainte-Beuve a parlé d'Anacréon, pourquoi n'irait-on pas jusqu'à Ovide ? Un abbé (l'abbé Maynard) ne s'est point gêné en l'occurence et, descendant sans sourciller dans cette voie plus ou moins licencieuse, il a osé définir le Discours sur les passions de l'amour en ces termes : « l'art d'aimer à l'usage des mœurs nouvelles », ou encore : « un code de galanterie (1) ».

Quelle aberration ! Jusqu'où, quand l'esprit du mal ou simplement le parti pris intervient, jusqu'où est-il possible de s'égarer ?

Non, mille fois non, le Discours que l'on travestit de la sorte n'est pas un « code de galanterie » : c'est exclusivement, comme l'indique son titre d'une parfaite netteté, un exposé psychologique de l'amour et de ses effets dans le cœur humain — ou plutôt dans le cœur de Pascal (2).

(1) L'Abbé Maynard: Pascal, sa vie et son caractère,etc :

(2) Le Discours réunit si bien les éléments d'une autobiographie que Pascal n'y vise guère que son propre cas. En voici, entre autres, une preuve convaincante : 3 paragraphes se suivent, s'éclairent l'un l'autre, mais ne concernent qu'un amour supérieur à la condition personnelle de l'amant — ce qui est l'amour même de Pascal — à savoir :

Et quand l'abbé Maynard ose le rapprocher — sur un mot au moins téméraire de Victor Cousin — de l'Art d'aimer d'Ovide, il ne pense pas, il ne réfléchit pas que l'amour dont parle le poëte latin est l'amour des sens, du corps, c'est-à-dire absolument ma-

t° « Ou va quelquefois bien au-dessus (de l'égalité de condition), et l'on sent le feu s'agrandir, quoiqu'on n'ose pas le dire à celle qui l'a causé ».

2° « Quand on aime une Dame sans égalité de condition, l'ambition peut accompagner le commencement de l'amour ; mais en peu de temps, il (l'amour) devient le maître. C'est un tyran qui ne souffre point de compagnon ; il veut être seul; il tautque toutes les passions ploient et lui obéissent ».

3° Une haute amitié remplit bien mieux qu'une commune et égale le cœur de l'homme »...

Pascal avait dit : «dans une grande âme tout est grand ». Lorsqu'il aima, il fallut à sa « grande âme » une activité extraordinaire ; l'amour sut l'élever encore, lui inspirer i'ambitioa, lui entr'ouvir d'immenses horizons, l'égaler enfin aux plus grands et aux plus grandes. C'est là, alors, Pascal tout entier : son cœur est rempli d'une haute amitié et, dès lors, sa noble fierté est satisfaite.

Veut-on encore une preuve que ce Discours est l'analyse même des sentiments de Pascal ? En voici un autre passage essentiel : « les âmes propres à l'amour demandent une vie d'action qui éclate en événements nouveaux. Comme le dedans est mouvement, il faut aussi que le dehors le soit, et cette manière de vivre est un merveilleux acheminement à la passion ». Or, Pascal avait déjà dit : « la vie tumultueuse est agréable aux grands esprits ». Ceci confirme cela.

Qui, se demande t-on, qui a eu une existence intellectuelle plus active, plus mouvementée, plus passionnée que Pascal ?

C'est là un nouveau trait de personnalité indéniable.

tériel, alors que l'amour qui fait l'objet du Discours est d'origine céleste, en ce qu'il participe de la nature même de l'amour de Dieu, et qu'il est vraiment ce qu'il y a de plus respectable, déplus sublime, de plus saint sur la terre — car c'est l'amour pur, spirituel, idéal, c'est l'amour des âmes.

Réfuter Sainte-Beuve et M. A. Gazier, c'est réfuter du même coup Brunetière, puisqu'il partage d'emblée, sur le même thème, l'opinion de l'un et de l'autre. Il ne voit pas, lui aussi, « la marque de Pascal empreinte si manifestement et si profondément dans le Discours (1) ». Pourtant, la griffe du lion s'y fait sentir — et n'est-ce point là la meilleure des signatures? Tout, dans ce Discours, est pris sur le vif; jamais on n'avait encore pénétré, scruté l'àme à ce point, et jamais on n'avait analysé, mis en relief, décrit, touchant l'amour même, ses troubles, ses tressaillements, ses émotions. D'ailleurs, Pascal n'a rien àcrit, que je sache, qu'il n'ait éprouvé d'abord par lui-même : ses pensées ont été des actes, avant de levenir des pensées. Comment aurait-il pu produire, exprimer — s'il n'avait pas aimé — les subtilités de pensée, les raffinements de sentiment, les mouvements inouïs de passion, qui abondent dans le Discours ? Ces effets si complexes de l'amour, du grand imour, ne sauraient se deviner, quoique disent M. Grazier et après lui Brunetière : c'est là lettre morte Dour qui n'aime pas ou n'a pas aimé.

N'oublions pas d'observer que l'amour dépeint lans le Discours est identique à l'amouresquissé dans

(1) F. Brunetière : Etudes critiques sur l'histoire de la lilérature française (3e série — 5e édit) : p. 44.

les Pensées. Celui-ci, comme celui-là, est « chaste et tendre » — ainsi que le qualifie Cousin — de toute honnêteté, plus qu'honnèîe! innocent, prêt à recevoir les douceurs et, s'il le faut, les sacrifices.

S'il y a identité pour le fond, n'existe-t-elle pas aussi pour la forme, pour le style? Combien d'expressions, dans le Discours, combien de tours de phrase, de réflexions même, qui rappellent les Pensées ! Il serait facile de les noter — ce qui n'a point échappé à certains Editeurs. Pour quiconque enfin connaît profondément Pascal, ce Discours ne peut être que de lui : par exemple, qu'on lise au hasard quelques pages des Pensées et qu'on parcoure ensuite des passages du Discours, aussitôt on sera frappé delà similitude de certains termes et de la parenté de la facture. Serait-il possible, après cela, de douter de l'attribulion du Discours qui lui est dévolue — de par l'autorité des manuscrits ? N'est-ce point là, en l'espèce, le complément décisif, la conclusion inévitable ? Des deux côtés, en effet ce n'est pas par bribes, par fragments, que la forme se ressemble, mais d'un bout jusqu'à l'autre, d'une façon générale. Or, il est reconnu que crie stjde, c'est l'homme» : l'homme, ici, c'est Pascal, Pascal seul.

Il vient d'être question de l'attribution « officieuse» à Pascal, de par les manuscrits, du Dicours sur les passions de l'amour : ce point historique servira, semble t-il bien, à trancher le différend — si différend il peut y avoir encore. Il importe donc d'insister à ce su«

Jet-

Le manuscrit du fonds français de la Bibliothèque nationale, n,e 19303 legs Gesvres), renferme plusieurs écrits religieux ou semi-religieux, avec tendance jan-

iéniste, dont suit la nomenclature — d'après la Ta- )le même qui se trouve à la lere page :

r Système de M. Nicole sur la Grâce ;

( Si la dispute sur la Grâce universelle n'est qu'une dispute

[de nom; ( Discours sur les passions de l'amour, de M. Pascal; ( Lettre de M. de St Evremond sur la dévotion feinte; ( Introduction à la Chaire ».

Ainsi, suivant la Table, le Discours sur les passions le l'amour est de M. Pascal Mais ce titre présente me variante assez notable dans le corps du Manuscrit, là où commence le texte ; il est ainsi libellé : Discours sur les passions de l'amour. — On l'attribue à M. Pascal.

Le Manuscrit n'est pas formé d'écrits originaux ; î'est un recueil de copies dont l'authenticité ne paraît Das douteuse. Au préalable, l'origine du Manuscrit ne lonne prise à aucune suspicion. Le recueil, composé comme ci-dessus, provenait en premier lieu du Sieur ie Fourcy, d'abord Chevalier de Malte, puis abbé de St Vaudrilles-en-Caux et'Docteur en théologie de la Faculté de Paris, en second lieu du cardinal de Gcsvres qui légua le Manuscrit — avec plusieurs autres — à St Germain dès-Près, d'où il passa à la Biblio- ;hèque Nationale.

Un 2e manuscrit du même Discourssurles passions de l'amour a été découvert par M. Gazier à la Biblio- :hèque Nationale, dans les « Nouvelles acquisitions "rançaises » où il porte le N° 4015. C'est encore une copie, peu différente en somme de la première ; mais ;lle n'a pas de titre. Il est vrai que le nom de l'auteur pouvait figurer à la couverture, qui a disparu malheu-

reusement. Toutefois, il est à noter que le Discours est accompagné — comme précédemment — d'autre écrit d'origine janséniste.

Cela établi, envisageons les divers points de vue de l'attribution faite sous le couvert de Pascal.

Et d'abord, il convient de prendre garde qu'à la Table du 1er manuscrit le nom de Pascal est prononcé directement, sans ambages quelconques, sans réserve ; ensuite, au titre du texte, il est encore mis en avant — mais d'une manière moins précise, moins formelle.., On attribue, est-il dit alors: que signifie au juste cette expression ? Il nous semble que personne ne doutait, parmi les Jansénistes, de la vraie paternité de l'œuvre ; cependant, comme une telle œuvre faisait disparate avec les autres écrits de Pascal et avec les publications de Port-Royal, il y avait lieu de laisser planer un doute (s'il était possible) sur la véritable origine du Discours — mais sans en dépouiller entièrement l'auteur.

Si, dès ce temps-là, le nom de Pascal était murmuré à ce sujet, c'est qu'il y avait les meilleures raisons en faveur de ce bruit ; au cas contraire, la famille Pascal, si jalouse de sa propre dignité, ne seraitelle pas intervenue ?

«Nous ne savons pas, objecte M. Brunschvig, qui est cet on, (« on attribue »..,) et quel degré de confiance il faut lui accorder » (1).

Il serait plus rationnel de dire : « quels sont les personnages impliqués dans cet on»... Ce pronom désigne, en effet, une généralité plutôt que l'unité. S'il y a pluralité en ce cas, comme il convient de le

(1) Brunschvieg : Œuuresde Paseal,t. III. p. 114.

croire, les probabilités augmentent d'autant pour l'attribution effective à Pascal du Discours sur l 'amour.

M. Brunschvicg, qui est très-impartial au reste dans cette question, fait de judicieuses observations qu'il nous plaît de reproduire: « remarquons que cette attribution n'est pas matière de discussion, car nous n'avons aucune indice certain qui vienne à l'appui d'un nom autre que celui de Pascal. Dans ces conditions, les présomptions quepeut fournir la critique interne prennent une importance décisive. Or, ces présomptions, d'un accord quasi-unanime, sont favorables à l'attribution indiquée par le copiste... M. Giraud, qui estime avoir des « présomptions très-fortes » contre l'hypothèse de l'attribution à Pascal, conclut pourtant sa discussion par ces mots : « ni littérairement, ni même moralement, le Discours n'est assurément pas indigne de l'auteur des Pensées — voilà tout ce que l'on peut dire ». Nous répondrons : il suffit qu'on puisse dire cela pour que (réserve faite d'une découverte future et positive) un écrit attribué par les Manuscrits au seul Pascal soit considéré comme une œuvre de Pascal ».

On ne sauraitmieux dire, et nous clorons le débat sur ces mots définitifs . — Mais puisque nous citons M. Brunschvicg, ajoutons à son sujet qu'il avait douté d'abord de la véracité des impressions dont le Discours rend témoignage, mais qu' « après réflexions nouvelles » et décisives il a reconnu qu'il y avait une expérience intime de Vamonr.

Jusqu'à présent, ce nous semble, il est démontré que Pascal a dû aimer, a aimé en réalité — au cours de sa vie mondaine — 1° d'une façon plus ou moins

légère, à l'exemple de quelques-uns de ses amis mondains, 2° très profondément et définitivement, suivant sa nature même, lorsqu'il a connu Mlle de Roannez. En outre, il est établi, autant qu'il est possible que — ne pouvant ou ne voulant déclarer son amour — il a fait par écrit des confidences, des aveux, et que de là est issu le magnifique Discours qu'il n'a pas signé (et pour cause) mais qui lui appartient sans conteste, indubitablement.

Il nous reste à montrer, à l'aide de faits et d'arguments que nous estimons irrécusables, que c'est bien Mlle de Roannez qui a été aimée par Pascal de l'amour tel qu'il est dépeint dans le Discours, c'est-à-dire d'un amour aussi pur qu'élevé, aussi vif que délicat, aussi grand que discret.

Précisément, l'Editeur des Œuvres de Pascal, M. Brunschvicg se demandait : « Pascal a-t-il eu une crise de passion qui ait coïncidé avec sa vie mondaine et qui se soit dénouée brusquement par sa couversion? » Et il répondait lui-même : « il y aurait en ce cas toute la précision désirable, si l'on avait le droit de prononcer le nom de la sœur du duc de Roannez.»

Savez-vous ce qui adviendrait, si l'on prononçait le nom de Mlle de Roannez, malgré tout, au dire de M. Brunschvicg, de M. A Gazier et antres autorités «Pascalines » ?

On commettrait à la fois une puérilité et une inconvenance morale.

Une puérilité i Pourquoi donc ? Parce qu' « on disposerait du nom de Melle de Roannez, à défautd'un autre qui manque dans les documents historiques.» (1)

(1) Brunschvicg : œuvres de Pascal, t. III. p. 117.

Mais ce nom est indiqué, presque imposé par l'ensemble même des faits, des événements « historiques». Il ne saurait y avoir là, quoi qu'on veuille dire, d'invention gratuite ; la désignation de ce nom est aussi rationnelle que naturelle : toutes les présomptions concourent à le mettre en évidence, à l'exclusion de quelque autre,

La puérilité ( puisque puérilité il y a ), où est-elle ici; sinon dans la superbe, mais naïve allégation de Victor Cousin ? Ce pontife du « vrai », du « beau », etc. : daigne nous autoriser à choisir — pour les soidisant élues de Pascal — dans l'entourage immédiat de Mme de Longueville et autres grandes Dames ; par contre, il est interdit de penser que Pascal ait pu « lever les yeux » sur Mlle de Roannez. Quelle est la raison de cet ostracisme ? C'est, sans doute, qu'Elle était la sœur de son ami ! Depuis quand la sœur d'un ami ne pourrait-elle être l'objet d'une affection idéale, d'un amour pur et respectueux ? Mais le frère était duc et pair ! Combien le duc de Roannez s'estima-til heureux d'avoir un ami tel que Pascal — quoique de condition sociale inférieure — plus qu'ami, intime, et f avec un degré supérieur encore ) intime inséparable ! Cet ami ne lui avait-il pas appris, d'ailleurs, que les grands d'esprit valent au moins les grands de chair, que les savants «peuvent passer pour des souverains? » Non, il n'a pu voir d'un œil indifférent, s'il l'a compris ou su, que son ami intime, son autre lui-même, s'intéressât à sa sœur et qu'il eût pour elle une tendresse, un attachement dignes des sentiments qui l'unissaient en personne à un pareil génie.

La puérilité ! où est-elle donc encoie, sinon dans l'hypothèse personnelle de M. Gazier ?

Ce savant professeur n'admet pas, ne veut pas admettre — avec le plus simple bon sens — que Pascal ait pu aimer Mlle de Roannez qu'il ne tarda pas à voir d'habitude, puis à connaître, soit à Paris, à l'hôtel Roannez, soit en province, à Poitiers, à Oiron ou ailleurs. Les qualités physiques et morales de la noble jeune-fille ont dû lui agréer. Après tout, lui-même n'était-il pas alors homme du monde et n'avait-il pas tout pour aimer — tout aussi pour être aimé ?

Mais M. Gazicr préfère nous présenter ce double tableau : 1° Mlle de Roannez se convertissant d'une façon toute spontanée ( bien qu'elle fut travaillée, avoue-t-il, depuis deux ans par l'exemple de son frère), ignorant que ce frère et son ami eussent depuis longtemps le P. Singlon pour directeur, ignorant même que Pascal écrivit les Provinciales, etc. : 2° « les deux âmes de Pascal et de Mlle de Roannez étrangères encore l'une à l'autre le 4 août 1656»... Mais tout-àcoup Pascal jette feu et flammes pour cette inconnue ! S'il la convertit, toutefois, c'est « par ricochet » et même « à son insu ». Du reste, comment aurait-il pu aller de la rue des Poirées au cloître Saint-Merry, pour voir ou assister Mlle de Roannez ? Les carrosses n'existaient pas, sans doute, ou étaient en si petit nombre ! Malgré tout, il «fortifia la pauvre alfligée par ses paroles, par son exemple »... « il pleura même le malheur de son amie », (1) et codera.

Ainsi, d'après M. Gazier, avant la conversion de

(1) Cf. pour toutes ces citations « le roman de Pascal » de M. Gazier. dans le n° déjà visé de la Revue politique et littéraire ou le volume de Mélanges de littérature et d'histoire du même auteur ( Étude sur Pascal et Mlle de Roannez ),

AMOUR 4lÔ

Mlle de Roannez, il n'y a rien — pas même l'ombre d'une amitié — » entre elle et Pascal ; mais après sa conversion « spontanée » et les tribulations qui suivirent, il y a tout d'elle à lui et de lui à elle : amitié, confiance, échange continuel de sentiments et d'idées, consolation, pleurs mêmes ! Cela est-il naturel ? Cela est-il vraisemblable? En un mot, tranchons la question : n'est-ce pas, cette fois, de la puérilité, de la vraie puérilité ?

Une inconvenance morale ! Ici, faut-il le dire ? la mesure est dépassée, et on va jusqu'au comble.

Il y aurait, selon M. Brunschvicg et ses suivants, « inconvenance morale, à en juger par les extraits qui nous sont parvenus des lettres écrites par Pascal en 1656 » — c'est-à-dire ( sans doute ) qu'en interprétant ces lettres comme un signe d'amour, on atteindrait la moralité même de Pascal.

Il semble bien qu'on pourrait retourner l'argument contre ceux qui l'avancent si mal à propos : ils imaginent d'abord que Pascal connaissait à peine MI,e de Roannez avant sa conversion ; ils imaginent ensuite que, malgré le manque de lien suffisant entre eux, il lui était permis (sous prétexte de religion) de correspondre avec elle. C'est là qu'est réellement l'inconvenance morale I De quel droit, en effet, Pascal aurait-il écrit à M1!e de Roannez ? De quel droit l'aurait-il conseillée, dirigée — même spirituellement ? De quel droit se serait-il fait l'intermédiaire entre elle et le P. Singlin ? Et, du côté de M1Ie de Roannez, on peut se demander quelle autorité l'aurait dispensée du consentement de sa mère pour écrire à Pascal ou pour lui répondre ?

Contre toute « convenance morale » , M, Gazier

420 PASCAL MONDAIN ET AMOCREtX

juge cette correspondance bien naturelle, quoiqu'elle n'ait à son point de vue aucune justification antérieure.

M. Gazier suppose, en premier lieu, que le duc de Roannez « effrayé des idées religieuses desa sœur» (alors que lui-même venait de se convertir) « dut avoir recours à Pascal, le mettre en rapport avec la jeune fille et lui demander pour elle les conseils de sa prudence et de sa piété ».

C'est alors, au jugement de M. Gazier, c'est alors seulement que Pascal vit ou plutôt connut MIle de Roannez ! N'ayons garde d'insister...

Or, si « prudent », si « pieux )) que fût Pascal — même aux yeux de son ami — était-il naturel, était-il surtout bienséant, que le duc mît ainsi en rapport (sans connaissance antérieure, au moins suffisante), et cela sous prétexte de conseils, une jeune fille de 23 ans avec un homme de 33 ans, libre de toute attache? Notez qu'on écarte, en ce cas, la différence de rang, de situation, etc. :

Le duc ne pouvait-il conseiller lui-même sa sœur ou consulter, à son sujet, un Directeur de conscience autorisé ? Mais, au préalable et de toutes façons, ne lui appartenaît-il pas d'aviser leur mère, la marquise de Boissy ?

Et Pascal, avec sa haute raison, son jugement droit, sa conscience si délicate, aurait passé par-dessus toutes ces considérations ! — Ne serait-ce pas un comble, comme nous l'avons dit ?

Les mêmes motifs de « moralité » s'appliquent aux lettres échangées entre Pascal et Mlle de Roannez. Remarquons que c'est plutôt à elle qu'à son frère qu'elles étaient destinées ! Dans ces lettres, dit M.

Gazier, « Pascal approuve le dessein qu'elle a formé de renoncer au monde et il l'exhorte à la persévérance.Ce qu'ily a deréticences et d'allusions voilées ne doit pas surprendre, puisque la marquise deBoissy ne savait rien encore et que M. du Gas, c'est-à-direSinglin, correspondait avec Mlle de Roannez par l'intermédiaire de Pascal ». (1)

De l'aveu de M. Gazier lui-même, Pascal s'érige donc en Directeur de conscience, correspond avec la fille en dehors et à l'insu de la mère, ose enfin devenir le truchement d'un tiers auprès de Mlle Roannez, Le zèle religieux suffit-il pour expliquer cette poursuite d'une âme — fût-elle privilégiée ? Il nous parait qu'au point de vue de la religion toutes les âmes se valent : il n'y a pas à choisir pour leur conversion ou pour leur persévérance dans la conversion. Que ce soit l'âme d'un riche ou d'un pauvre, dune grande Dame ou d'une ouvrière, qu'importe! devant Dieu et pour Dieu, il n'y a pas de différence ; l'égalité reste absolue.

Je le demande : cette intervention ultra-religieuse était-elle correcte, délicate — de la part de Pascal — s'il n'existait pas avant la conversion de Mlle de Roannez un motif supérieur qui justifiât ou du moins excusât une telle manière d'agir ?

Néanmoins, tout motif antérieur écarté, M. Gazier croit devoir admettre ces choses-là ; et non seulement il les admet, mais il les trouve « naturelles » !. . .

De la sorte, les points de litige éclaircis, il sera facile de voir, de constater où se trouvent la puérilité et Y inconvenance morale. Cette « inconvenance » et

(1) Se référer, pour les passages reproduits, à la note de la page 418.

cette « puérilité » dont on paraît se targuer, ne sontelles pas imputables à ceux qui émettent à priori des arguments de l'espèce contre leurs contradicteurs ? Quant à nous, en dépit de ces prétentions, nous croj-ons ni « puérile » ni « inconvenante » la conviction où nous sommes que Pascal a aimé MI!e de Roannez et qu'il a composé discrètement — en son honneur — le Discours sur les passions de Y amour.

Quand nous avons lu pour la première fois (il y a nombre d'années !) et ce Discours et les Lettres à Mlle de Roannez, nous avons senti, compris que Pascal avait dû aimer celle à qui s'adressait pareille correspondance ; depuis ce temps, notre sentiment n'a jamai* varié. Les Lettres nous ont paru toujours expliquer, confirmer le Discours : elles en sont le complément.

Un éminent académicien, M. Faguet, dans une Etude des plus attrayantes sur ce sujet (1), reconnaît qu'il est possible, parfaitement possible que Pascal ait aimé Mlle de Roannez ; mais après avoir affirmé que celle-ci avait embrassé spontanément la vie religieuse, il s'est rétracté et a soutenu qu'on l'y avait poussée avec énergie ; il déclare, quant aux Lettres, qu'il n'aperçoit aucun soupçon d'amour. Espérons qu'à ce point de vue — après réflexions nouvelles — M. Faguet se rétractera de nouveau... (2)

(1) Amours d'hommes de lettres, 1 v. in-12, Paris s. d. Socié.é française d'imprimerie et de librairie : lie Etude.

Ce passage a été écrit au début de la grande Guerre

Européenne, peu après la publication du dernier volume de

M. Faguet, sur La Fontaine .. M. Faguet est mort pendant

cette guerre même, en juin 1916. Notre espoir de nouvelle

étractation a donc disparu avec lui !

Pour nous, la confirmation des quasi-aveux du Discours et, par conséquent, de l'amour voué (semblet-il bien) à Mlle de Roannez, repose justement dans les Lettres que Pascal lui a adressées. Et c'est parce qu'il avait aimé sans doute cette noble jeune fille et qu'elle-même avait eu pour lui une vive amitié — peut-être davantage — que l'un et l'autre ont correspondu spontanément, en dehors de toutes conventions sociales, et qu'ils ont pensé qu'il n'y avait là rien d'anormal. La passion ne saurait-elle justifier à quelque degré de tels actes, lorsque surtout se trouve en jeu, pour ainsi dire, le sort d'une âme — d'une âme précieuse entre toutes ?

Hâtons-nous de faire observer que Pascal — en écrivant ces lettres qui tendaient à retirer du monde son « amie » (1) — n'a point agi, si peu que ce fut, par jalousie d'amour.. . Bien au contraire ! L'amour divin, seul, absorbait alors tout son être, et il était persuadé, convaincu absolument que le salut était là : par charité chrétienne, il a cru devoir, vu les sentiments personnels de renoncement au monde de M11" de Roannez, lui indiquer, lui montrer la meilleure voie pour atteindre le même but que lui — et cela sur son propre désir, appuyé du désir même du duc de Roannez.

Mais, malgré tout, l'amour, Y ancien amour de Pascal pour elle éclate de temps en temps en traits de

(1) Si nous nous permettons ici et ailleurs d'appeler M11'" de Roannez 1' « amie » de Pascal ou Pascal 1' « ami » de Mlla de Roannez, c'est et ce sera à l'exemple de M. Gazier (y. p. 418) ; ces termes ne sauraient avoir en ce cas, rien de malveillant .

feu. Il n'est pas douteux — nous le ferons remarquer aux endroits précis — que des sentiments d'infinie tendresse n'y percent çà et là, se fassent jour à travers la phraséologie religieuse. Par instants, le style devient d'une extrême vivacité, brûlant même : on semble entendre des cris de passion, de passion étouffée ! C'est là, tout au moins, de l'amour rétrospectif. Comment expliquer autrement l'intérêt immense que ces lettres laissent entrevoir pour M!le de Roannez ? Comment expliquer aussi l'impatience qu'avait lacorrespondante de recevoir ceslettres — impatience poussée jusqu'au reproche qu'on ne parût pas assez s'occuper d'elle ? Oui, bien que Pascal fût tout à Dieu, bien qu'il l'adorât infiniment, parfois il n'a pu s'empêcher de s'intéresser à elle, et parfois aussi il n'a pu retenir des accents empreints de la plus profonde tendresse.

La première question à se poser — relativement à ces Lettres — c'est de savoir comment et pourquoi elles ont été écrites. Quelles circonstances ont amené ce fait étrange d'un laïque changé tout-à-coup en prêcheur ? Dans quelles conditions a eu lieu cette singulière correspondance? Combien de tempsa-t-elle duré?

Depuis le 23 novembre 1654, date du Mémorial ! Pascal s'était converti à fond et pour toujours ; il n'avait pas tardé à convertir avec lui le duc de Roannez, son intime ami. Cette double conversion avait surpris, ému Mlle de Roannez... Mais elle était « fort attachée au monde », et déjà elle se remettait de son émotion lorsque survint en 1656, presque deux ans après, un événement extraordinaire : un miracle venait de s'accomplir, par le contact de la « Sainte-Epine », à l'ab-

)aye de Port-Royal — et la miraculée était la nièce nème de Pascal, Marguerite Périer. Cette jeune fille ;e trouva guérie, presque subitement, d'un mal aux peux qui semblait incurable. Par une coïncidence rappante, Mlle de Roannez souffrait elle-même de la pue à ce moment ; bientôt, accompagnée de sa mère, îlle se rendit à Port-Royal où elle espérait guérir lussi de son mal. Si elle n'obtint pas cette guérison, ;lle fut du moins touchée de la <k grâce » de Dieu, ^.ussi, quand elle revint peu après à Port-Royal, le contact de la « Sainte-Epine » la transforma tout-à- :oup et entièrement : elle résolut dès lors d'être religieuse à Port-Royal même.

Mais des obstacles surgirent du côté de la mère, du :ôté du grand-oncle — le comte d'Harcourt ; le duc le Roannez lui-même devint perplexe. Que faire ? Il allait (pensa-t-on) éprouver la jeune fille, l'éloigner de Port-Royal, de Paris au besoin, et savoir ce qui idviendrait — après certain délai — de ses résoluions. En conséquence, sa mère et son frère la conluKirent en Poitou : elle y resta environ sept mois.

Poitiers était alors une ville essentiellement cléri- :ale. Il y avait quantité de moines, d'abbés, de jésui- :es,etc. : Les églises et chapelles abondaient, pullulaient : à deux pas du palais du Gouverneur, se trouvait, entre autres, l'église des Cordeliers (1). Il fut facile à Mlle de Roannez d'y faire ses dévotions, d'entendre prêcher, sermonner, etc. : d'autant plus que

(1) Cette église est devenue un gymnase, dont le fondateur fut le professeur Amoros (introducteur de la gymnnstque en France) auquel succédèrent M. M. Coustenoble père et fils.

« notre Dame-la-Grande» était aussi toute proche. Elle eut le moyen de se procurer des « reliques » qu'elle s'empressa de transmettre à Pascal. Elle paraissait donc affermie dans sa foi, comme dans ses projets d'entrée au couvent ; mais, par moments, elle flottait encore entre la direction de sa mère, appuyée du comte d'Harcourt, et la direction de Pascal, appuyée peut-être à la fin par le duc de Roannez.

C'est pendant son séjour en Poitou que Pascal lui adressa plusieurs lettres, afin de la maintenir dans sa pieuse décision. On compte neuf de ces lettres : y en a-t-il eu d'autres? C'est très probable ; mais elles ont été choisies, expurgées, passées au crible — et de plus, il n'en reste que des extraits.

Lorsque Mlle de Roannez retourna de Poitou à Paris, en mars 1657, elle eut presque aussitôt, grâce à son frère, des entrevues avec son « ami », je veux dire avec Pascal. Sa conversion s'accentua de plus en plus et, avec sa conversion, son dessein d'entrer à Port-Royal — ce qu'elle exécuta 4 mois après son retour à Paris.

Arrêtons-nous là : la suite des aventures de la néophyte n'importe guère à notre Etude. Ajoutons seulement qu'elle conserva les lettres de Pascal et qu'elles furent pour elle, tout à la fois, un sujet de remords et un motif de consolation.

Ces lettres avaient certainement à ses yeux un prix inestimable : elles lui rappelaient, avec le souvenir de son « ami », la période peut-être la meilleure de sa propre existence — car elle devait subir plus tard des épreuves vraiment terribles Quelle signification avait, pour elle, une telle correspondance! Quelle signification a-t-elle aussi pour nous !

Personne, que je sache, ne l'a mieux appréciée, caractérisée que le savant éditeur et commentateur des Pensées, Ernest Havet : « C'est là, dit-il, le développement d'une espèce de drame intérieur et le journal des assauts que l'âme violente de Pascal livre à une autre âme qu'elle subjugue enfin.... Nous sommes effrayé, en lisant ces Extraits, des ravages qu'ont dû faire dans un cœur faible l'éloquence fougueuse de Pascal, sa charité avide et jalouse, son imagination qui tour-à-tour éblouit et épouvante. Une pareille influence dévore autant qu'une passion. Tantôt il exalte sa correspondante « par l'orgueil », tantôt il l'accable par la frayeur et « la terreur ». Quelle péripétie I Quelles secousses ! » (1)

Maintenant, nous pouvons aborder l'examen — à notre point de vue — de chacune de ces lettres: il nous appartiendra de faire ressortir ce qu'elles contiennent d'intérêt, d'affection, d'amour rétrospectif (nous répétons le mot) avec le revers terrible dont Havet parlait tuut-à-1'heure.

Il y a tout lieu de croire que cette correspondance a commencé en septembre 1656 et qu'elle a pris fin aux premiers jours de l'année suivante ; cependant, il a pu y avoir un échange de lettres, plus ou moins intermittent, avant ou après cet intervalle — ce serait même à présumer, selon certains indices, mais on ne sait rien de cette sorte de correspondance.

En tout état de cause, il faut se souvenir que les lettres seules connues ont été mélangées, brouillées, confondues pèle-mèle (sans doute à dessein) et qu'on

(1) Ernest Havet : Pensées de Pascal [2- édit. | t,lre p. III de l'Introduction ; t. II, p. 346-347,

n'y a pas observé Tordre des dates. Déplus, quelques-unes ont été perdues ou égarées : ainsi, dans l'une d'elles, on parle de la lettre du « 5 », qui a été retrouvée, puis d'une autre « à M. du Gas », plus importante, que Ion espère revoir...

Quoi qu'il en soit, toutes ces lettres paraissent avoir été adressées en Poitou au duc de Roannez et à sa sœur, pendant leur voyage d'août 1656 à février ou mars 1657, le plus souvent (sans doute) par message spécial : la Poste était moins sûre que de nos jours, avant tout pour la régularité — chacun sait de reste quelle est aujourd'hui son « exactitude », sa « fidélité » scrupuleuse I

Nous classerons et daterons la correspondance, presque toujours d'après les indications (1) du sagace et consciencieux éditeur Ernest Havet.

Cette lettre est classée communément la dernière ; c est-à-dire la 9" : en réalité, ce serait la première de toutes.

« II s'est fait un miracle, y lit-on, depuis votre départ » Cela indique bien la priorité dont il est ques-

(1) Cf. Pensées de Pascal, édit. Havet ; t. II, p. 327. sqq. — Nous faisons exception au classement indiqué par Havet en ce qui concerne la «première» lettre (d'après lui) qui au rait été écrite à son avis, en février 1656, mais qui est certainement postérieure : nous la classons, 5e.

àmôc-r 42Ô

tion. Quant au « miracle » opéré en faveur d'une religieuse de Pontoise (toujours grâce à la « Sainte -Epine*) il avait eu lieu vers la fin d'août 1656 : en conséquence, cette lTe lettre a pour date le commencement de septembre 1656.

« Votre lettre m'a donné une extrême joie. Je vous avoue que je commençais à craindre, ou au moins à m'étonner. Je ne sais ce que c'est que ce commencement de douleur dont vous parlez ; mais je sais qu'il faut qu'il en vienne. Je lisais tantôt le 13e chapitre de Saint-Marc, en pensant à vous écrire »...

... « Mais cette parole (de l'Ecriture) est étonnante : « Quand vous verrez l'abomination dans le lieu où elle ne doit pas être, alors, que chacun s'enfuie sans remrer dans sa maison, pour reprendre quoi que ce soit. » Il me semble que cela prédit parfaitement le temps où nous sommes, où la corruption de la morale est aux maisons de sainteté, et dans les livres dts théologiens et des religieux où elle ne devrait pas être. Il faut sortir après un tel désordre, et malheur à celles qui sont enceintes ou nournees en ce temps-là, c'est-à dire à ceux qui ont des attacht-ments au monde qui les y retiennent ! »

...« Ce chapitre de l'Evangile que je voudrais lire avec vous tout entier » ..

... a Je vous ai une obligation que je ne puis assez vous dire du présent que vous m'avez fait ; je ne savais ce que ce pouvait être, car je l'ai déployé avant que de lire votre lettre ; et je me suis repenti ensuite de ne lui avoir pas rendu d'abord le respect que je lui

devais. C'est une vérité que le Saint-Esprit repose invisiblement dans les reliques de ceux qui sontmorts

dans la grâce de Dieu Mais il ne sert de rien

de vous dire ce que vous savez si bien ; il vaudrait mieux le dire à ces autres personnes dont vous parlez — mais elles ne l'écouteraicnt pas ».

Pascal venait de publier coup-sur-coup les Provinciales concernant la casuistique ; la 11e et la 12% adressées aux R. P. Jésuites, paraissaient à peu d'intervalle et le disculpaient (on sait comment) d'accusations personnelles et surtout du fait d'avoir « tourné les choses saintes en raillerie » : ces choses saintes consistaient naturellement, aux yeux de ces « R. P. », dans leur enseignement si pur, si digne de la morale de l'Eglise. Pascal se trouvait ainsi au cœur de son sujet ; il était en pleine polémique ! L'ardeur de ses discussions eut son contre-coup dans la lettre qu'il écrivit alors à MUe Roannez, tout récemment arrivée en Poitou.

Il lui semblait que «la ruine du temple réprouvé, qui figure la ruine de l'homme réprouvé », était prochaine, imminente — caria corruption de la morale s'étendait partout, depuis les maisons de sainteté ou les ordres monastiques jusqu'aux livres des théologiens et des religieux... Il ne pouvait, en présence d'un tel spectacle, s'empêcher de trembler pour les personnes qui avaient encore des attachements au monde, par exemple — sans doute — pour Mu de Roannez elle-même... « Malheur, s'écriait-il, malheur à celles qui seront enceintes ou nourrices en ce tempslà ! » Cette terrible menace dut produire sur Mile de Roannez, faible et encore indécise, un effet fou-

droyant ; le texte saint, présenté delà sorte, comme dit Havet, lui porta les derniers coups.

Mais, à côté des aspects terrifiants, il y avait par bonheur des choses douces et même réconfortantes. S'il cherchait à l'ébranler jusqu'au fond de l'àme afin de la décider à accomplir ses résolutions, il n'hésitait pas à l'encourager, à l'approuver, à l'applaudir, lorsqu'il voyait en elle quelque bon mouvement : « votre lettre, disait-il avec émotion, m'a donné une extrême joie », et il avouait qu'il avait « commencé à craindre. »

Mais toute ombre s'est dissipée, comme à souhait : il «pense à lui écrire», quand il trouve quelque chose d'impressionant dansSaint-M^rc ; il «voudrait lireai'ec e//e»tout un chapitrede l'Evangile, dont ilcite un passage ; il constate avec une grande satisfaction qu'« il ne sert de rien de lui dire ce quelle sait si bien »...

Il y a plus encore — il lui envoie certaines «prières» à réciter, mais il la remercie des reliques qu'elle lui a fait parvenir. Cet échange de procédés, si pieux qu'ils soient, paraîtra tout-à-fait significatif à ceux qui, n'ayant aucun parti pris, savent juger comme il convient des gages d'une amitié réciproque. D'ailleurs, les termes de remerciement de Pascal sont des plus vifs : « je vous ai une obligation que Je ne puis assez vous dire du présent que vous m'avez fait. » M1Ie de Roannez s'était donc empressée, dès son arrivée en Poitou, de découvrir et d'adresser à son « ami » les précieuses reliques en question : par là, elle témoignait pour lui de toutes les attentions possibles, de toutes les délicatesses. Ne méritait-il pas lui-même ces bons soins par leseffors de la direction qu'il avait assumée, par son dévoûment envers elle ?

La date de cette lettre est déterminée par l'indication (in fine) d'une Epître de Saint-Paul qui devait être lue le dimanche 24 septembre 1656..

« Il est bien assuré qu'on ne se détache jamais sans douleur. On ne sent pas son lien quand on suit volontairement celui qui entraîne, comme dit Saint- Augustin ; mais quand on commence à résister et à marcher en s éloignant, on souffre bien »...

« Quand Dieu attire en haut, ces deux efforts contraires font cette violence, que Dieu seul peut faire surmonter. Mais nous pouvons tout, dit Saint-Léon, avec Celui sans lequel nous ne pouvons rien. Il faut donc se résoudre à souffrir cette guerre toute sa vie, car il n'}Ta point ici de paix »...

Mlle de Roannez qui était, nous le savons, « fort attachée au monde », ne pouvait — malgré ses résolutions — s'en séparer sans ennui, sans résistance, sans lutte : au lieu d'avancer intrépidement, elle regardait en arrière et se laissait envahir par les regrets... Elle confia ses anxiétés à son « ami », qui se hâta delà raffermir, de la fortifier par des paroles d'énergie.

N'avait-il pas, d'ailleurs, passé lui-même par ces épreuves plus ou moins longtemps, surtout plus ou moins durement ? Il les connaissait d'expérience, depuis deux ans déjà. Aussi, il la prévient qu'on ne se détache jamais sans douleur — mais cette souffrance, bénie après tout, est le signe des élus, des prédestinés. Seulement, il ne faut pas s'opposer à la sainte violence de Dieu qui « attire en haut », sinon on souffre bien.

Il y aura toujours lutte entre la chair et l'esprit, între la concupiscence et la « grâce » : cette guerre lure toute ta vie. Mais heureusement on peut tout avec Delui sans lequel on ne peut rien. Courage donc ! crie Pascal à l'éprouvée...

Dans cette lettre, il est question de la sentence du jrand-Vicaire, suppléant l Archevêque de Paris ; cette entence, qui approuvait le « miracle de la Sainte-Epine », >.st du 22 octobre 1656. — La lettre a donc pour date in octobre 1656.

« Il me semble que vous prenez assez de part au miacle pour vous mander en particulier que la vérification en est achevée par l'Eglise, comme vous le ver- -ez par cette sentence de M. le Grand-Vicaire ».

« Il y a si peu de personnes à qui Dieu se fasse pa- *aître par ces coups extraordinaires qu'on doit bien profiter de ces occasions, puisqu'il ne sort du secret le la nature qui le couvre que peur exciter notre foi i le servir avec d'autant plus d'ardeur que nous le connaissons avec plus de certitude »....

« Toutes choses couvrent quelque mystère ; toutes choses sont des voiles qui couvrent Dieu. Les chré- :iens doivent le reconnaître en tout. Les afflictions 'emporelles couvrent les biens éternels où elles conduisent. Les joies temporelles couvrent les maux éternels ju elles causent. Prions Dieu de nous le faire recon-

naître et servir en tout ; et rendons-lui des grâcei infinies de ce que, s'étant caché en toutes choses pour les autres, i7 s'est découvert en toutes choses et en tant de manières pour nous ».

Enfin, le « miracle de la Sainte-Epine » était vérifié, et la sentence du cardinal de Retz, archevêque de Paris (suppléé par son Grand-Vicaire) venait d'être rendue touchant ce tait merveilleux.

Pascal, qui sait de reste que Mlle de Roannez prend assez départ au miracle, lui annonce la bonne nouvelle avec les détails y afférents et il profite de l'occasion pour l'édifier sur les mj-stères de Dieu, pour en faire aussi une juste application à qui de droit*

Il y a si peu de personnes, déclare-t-il, à qui Dieu se fasse paraître par ces coups extraordinaires qu'elles doivent bien en tirer avantage — en vue de leur salut. Il compte assurément Mlle de Roannez dans ce petit nombre de personnes privilégiées... Combien ce trait dut-il la flatter, l'exalter ! Lui aussi se rangeait dans le petit nombre : il n'oubliait pas, certes, que sa nièce Marguerite Périer était le sujet du miracle ef que cela rejaillissait jusque sur lui-même. Autant d'obligations qu'il avait envers Dieu 1

Dans la dernière lettre, il s'était efforcé de convaincre son « amie » qu'il ne fallait pas résister à la violence divine qui l'attirait en haut, qu'on devait s'élever au-dessus des peines, au-dessus des douleurs; ici, il lui affirme que ces afflictions temporelles couvrent les biens éternels où elles conduisent. Il ne doute pas que Dieu lui révèle, par le miraele, sa présence et sa protection.

Après ces assurances, elle était disposée au mieux

pour se pénétrer des dernières lignes de la lettre : « s'étant caché en toutes choses pour les autres, Dieu s'est découvert en toutes choses et en tant de manières pour nous.)) Ces mots lui allèrent directement au cœur... Sa conversion définitive ne pouvait tarder, éclatante et sans doute inébranlable.

4e LETTRE

7/ est fait allusion, dans la lettre, à des paroles de Saint-Paul dites « aujourd'hui » par YEglise : ïépître dont il est parlé était lue le dimanche 5 novembre 1656. Cette date est, par conséquent, celle même de la lettre.

« Je ne sais comment vous aurez reçu la perte de vos lettres. Je voudrais bien que vous l'eussiez prise comme il faut. Il est temps de commencer à juger de ce qui est bon ou mauvais par la volonté de Dieu, qui ne peut être ni injuste ni aveugle — et non pas par la nôtre, qui est toujours pleine de malice et d'erreur. Si vous avez eu ces sentiments, j'en serai bien content, afin que vous en soyez consolée sur une raison plus solide que celle que j'ai à vous dire, qui est que j'espère qu'elles se retrouveront »...

Je ne sais pourquoi vous vous plaignez de ce que je n avais rien écrit pour vous ; je ne vous sépare point vous deux, et je songe sans cesse à Vun et à Vautre. Vous voyez bien que mes autres lettres, et encore celle-ci, vous regardent assez. En vérité, je ne puis m 'empêcher de vous dire que je voudrais être infaillible dans mes jugements : vous ne seriez pas mal si cela était, car je suis bien content de vous »...

Je vous dirai pour nouvelle de ce qui touche ces deux personnes, que je vois bien que leur zèle ne se refroidit pas ; cela m'étonne, car il est bien plus rare de voir continuer dans la piété que d'y voir entrer. Je les ai toujours dans l esprit, et principalement celle du miracle, parce qu'il y a quelque chose de plus extraordinaire, quoique l'autre le soit aussi beaucoup et quasi sans exemple. Il est certain que les grâces que Dieu fait en cette vie sont la mesure de la gloire qu il prépare en Vautre. Aussi, quand je prévoia la fin et le couronnement de son ouvrage par les commencements qui en paraissent dans les personnes de piété, j'entre en une vénération qui me transit de respect envers ceux qu'il semble avoir choisis pour ses élus. Je vous avoue que je les vois déjà dans un de ces trônes où ceux qui auront tout quitté jugeront le monde avec Jésus-Christ, selon la promesse qu'il en a faite. »

« Mais quand je viens à penser que ces mêmes personnes peuvent tomber et être au contraire au nombre malheureux des jugés, et qu'il y en aura tant qui tomberont de la gloire, et qui laisseront prendre à d'autres, par leur négligence, la couronne que Dieu leur avait offerte, je ne puis souffrir cette pensée ; et Y effroi que j'aurais de les voir en cet état éternel de misère, me fait détourner l'esprit de cette idée, et revenir à Dieu pour le prier de ne pas abandonner les faibles créatures qu'il s'est acquises et à lui dire pour les deux personnes que vous savez ce que l'Eglise dit aujourd'hui avec Saint-Paul : « Seigneur, achevez vous-même l'ouvrage que vous avez commencé »...

Cette lettre paraît avoir — à notre point ds vue

une importance presque capitale : elle prouve sans conteste, pour un esprit non prévenu, partant impartial et juste à l'égard des « épistolaires » en cause, combien Pascal avait dû aîmer Melle de Roannez, combien il l'affectionnait encore en Dieu et pour Dieu.

Dans le Discours sur les passions de l'amour, il a dit : (( le premier effet de l'amour est d'inspirer un grand respect. On a de la vénération pour ce qu'on aime. » Que dit-il maintenant, en pensant principalement à la personne du miracle : « j'entre en une vénération qui me transit de respect envers ceux que Dieu semble avoir choisis pour ses élus ». Ce rapprochement de pensées et de personnes nous semble absolument révélateur, décisif : ici et là, Melle de Roannez n'est-elle pas clairement désignée ?

A n'en pas douter, la personne du miracle, c'est elle-même ! Ce ne peut être, en effet — comme Havet l'a si bien démontré (1) — la petite miraculée, c'est-àdire Marguerite Périer, « car on s'aperçoit vite qu'il ne saurait être question d'elle : une enfant de 10 ans était incapable d'un si grand zèle. Les deux personnes dont parle Pascal sont celles mêmes à qui s'adressait la lettre ; mais il a pris ce tour pour mieux donner le change ; la perte de la correspondance, rappellée par lui en commençant, est cause qu'il redouble de précautions. C'est bien M1Ie de Roannez qui est indiquée par ces mots, celle du miracle, puisque c'était le miracle qui avait déterminé sa conversion. »

Et comme il déclare qu' « il est bien content d'elle » jusqu'où l'élève-t-il ? Jusque dans un de ces trônes où ceux qui auront tout quitté jugeront le monde avec le

(1) E. Havet, Pensées de Pascal, t. II, p. 332, note 3*

Sauveur 1 Mais cette élévation est ingénieusement figurée. Le détour qu'a pris Pascal — comme le dit encore Havet — lui permet seul d'adresser à son « amie » de tels hommages ; pourrait-il lui dire en face : «r je vous vois déjà couronnée et radieuse au haut du Ciel ? »

Mais suivant ses habitudes, Pascal n'oublie pas, même alors, l'opposition d'idées, le contraste saisissant : si pourtant ces personnes tombaient de la gloire et laissaient prendre la couronne que Dieu leur avait offerte.. . A cette pensée qu' « il ne peut souffrir », il est frappé de terreur, d'effroi et prie Dieu de toute son âme pour les faibles créatures qu'il s'est acquises, « principalement » pour la plus faible — puisqu'elle est femme et peut-être indécise encore.

Saurait-il, au surplus, l'oublier un moment, un seul moment ? Elle se plaignait de ce « qu'il n'avait rien écrit pour elle » ; aussitôt, il se récrie : « je ne vous sépare point vous deux, et je songe sans cesse à l'un et à l'autre, je les ai toujours dans l'esprit, principalement celle du Miracle. »

Que dire, en vérité, de plus tendrement expressif, de plus formel — même dans la piété ?

// ne s'agit pas dans cette lettre [contre l'avis de Havet de la censure concernant Arnaiihi, mais de la condamnation par le page Alexandre VII des a cinq

propositions » de Janscnius (1) : aussi, Mlle de Roannez •raignait-elle une scission, en réponse à cet acte, de la mrt des Jansénistes... Pascal s'inscrit contre cette pensée \l fait sa profession de foi.

La bulle d'Alexandre VII est du 16 octobre 1656 : '.elle lettre serait donc de la mi- novembre.

... «Je suis ravi de ce que vous goûtez le livre de vl. deLaval(2)et les Méditations sur la Grâce : j'en tire le grandes conséquences pour ce que je souhaite.

« Je mande le détail de cette condamnation qui rous avait effrayée; cela n'est rien du tout, Dieu mer- :i ! et c'est un miracle de ce qu'on n'y (à Rome) tait >as pis, puisque les ennemis de la vérité onl le pouvoir et la volonté de l'opprimer. Peut-être êtes-vous le celles qui méritent que Dieu ne l'abandonne pas, et îe la retire pas de la terre, qui s'en est rendue si indime ; et il est assuré que vous servez à l'Eglise par vos )rières...Je loue de tout mon cœur le petit zèle que j'ai econnu dans votre lettre pour l'union avec le pape. -.e corps n'est non plus vivant sans le chef, que le hef sans le corps. Quiconque se sépare de l'un ou le l'autre n'est plus du corps et n'appartient plus àj. ]h. : Je ne sais s'il y a des personnes dans l'Eglise dus attachées à cette unité du corps que ceux que

(1) Dans une Etude sur ((Pascal et Mlle de Roannez » Revue bourguignonne de l'Enseignement supérieur, t. Ier, p. •33, sqq.), M. Adam a fait lui-même cette observation qui :st confirmée par la suivante.

(2) M de Laval: c'était le pseudonyme du duc de Luynes.

vous appelez « nôtres». Nous savons que toutes les vertus, le martyre, les austérités et toutes les bonnes œuvres sont inutiles hors de l'Eglise, et de la communion du chef de l'Eglise, qui est le pape. Je ne me séparerai jamais de sa communion — au moins je prie Dieu de m'en faire la grâce, sans quoi je serai perdu pour jamais.

« Je vous fais une espèce de profession de foi, et je ne sais pourquoi ;mais je ne l'effacerai pas ni ne recommencerai pas.

.. t M. du Gas (1) m'a parlé ce matin de votre lettre avec autant d'étonncment et de joie qu'on en peut avoir ;ilne sait où vous avez pris ce qu'il m'a rapporté de vos paroles ;il m'en a dit des choses surprenantes et qui ne me surprennent plus tant. Je commence à m'accoutumer à vous et à la grâce que Dieu vous fait.

Je prends part à la joie que vous donnera l'affaire des (2). , car je vois bien que vous vous intéressez pour l'Eglise ; vous lui êtes bien obligée : il y a seize cents ans quelle gémit pour vius. Il est temps de gémir pour elle et pour nous tout ensemble »..

Pascal, fidèle à la Grâce, est tout heureux des lectures que fait sur cette Grâce Mlle de Roannez'; il l'en félicite et reconnaît par là l'action divine chez elle, au fond même de son être.

Est-ce à cause de cette « Grâce » qui en fait une

(1) Ce nom aristocratique dissimulait (paraît-il) le] P. Singlin.

(2) Il s'agissait sans doute d'une affaire concernant des religieux ou religieuses du Poitou.

élue, toute la lettre n'est — à proprement parler — qu'un éloge pour elle : Pascal est ravi de ses goûts édifiants ; il la loue de tout son cœur du zèle qu'elle montre touchant l'union avec le Pape ; il s'accoutume à elle et à ses paroles qui ne le surprennent plus tant ; enfin, il prend part ùla joie que lui donnera sans doute une affaire de piété ou de charité...

Il y a, dans ces témoignages de vive approbation, une effusion vraiment cordiale qui prouve combien il était attaché à sa personne, combien il suivait ses faits et gestes avec émotion.

Mais, pardessus tout, il convient de relever ici :

1° La profession de foi qu'il lui fait au sujet de l'union avec le Pape — il ne sait pourquoi... En effet, cela pouvait-il importer à Mlle de Roannez? Mais cet aveu lui échappe, parce qu'il ne peut avoir de secret pour elle...

2° L'exclamation si animée et si tendre : « vous lui êtes bien obligée (à l'Eglise !) — il u a seize-cents ans quelle gémit pour vous. » Pour vous ! La chrétienté entière, depuis J.-Ch. jusqu'à cet instant solennel, s'est intéressée, s'intéresse à sa conversion, gémit et prie pour elle... Tout est anéanti, en quelque sorte, devant elle seule ! Quoi de plus intense, quoi de plus passionné que cet accent si éminemment personnel ?

Il y aurait, ici, un rapprochement bien saisissant à faire.

On a dit, suggéré au moins, que Bossuet eut un « faible » (sinon davantage) pour Henriette, duchesse d'Orléans. Celle-ci lui donna, à son lit de mort, une précieuse relique, son propre Crucifix — ce qui rappelle les reliques de Poitiers dont Mlle de Roannez

fit don à Pascal. Mais ls trait frappant de la part de Bossuet, c'est qu'il éleva, surhaussa la duchesse dans son Oraison funèbre à un tel point qu'il osa proclamer — en faveur du prix de son âme — la nécessité du « renversement de tout un grand royaume », de l'« ébranlement de tout un Etat », du « renversement même du ciel et de la t^rre »...

Pascal et Bossuet se rencontrent ainsi dans une similitude d'idées et de faits. Leur exaltation, à tous deux, révèle, prouve leurs sentiments intimes.

« L'affaire du.. . ne va guère bien », lit-on dans la lettre qui suit — c'était l'affaire du Formulaire. Le pape avait bien donné sa bulle, mais il y avait des difficultés dont la solution ne pouvait être proche. L'agitation était grande dans le clergé parisien, surtout à la Sorbonne.

Cette lettre qui correspond à ces événements parait comme la suite de la précédente et date de fin novembre

« Je ne crains plus rien pour vous, Dieu merci, et j'ai une espérance admirable. C'est une parole bien consolanie que celle de Jésus-Christ : « il sera donné à ceux qui ont déjà. « Par cette promesse, ceux qui ont beaucoup reçu ont droit d'espérer davantage,

ît ainsi ceux qui ont reçu extraordinairement doivent jspérer extraordinairement ».

.... « J'ai appris que tout ce qui est arrivé a queljue chose d'admirable, puisque la volonté de Dieu y îst marquée. Je le loue de tout mon cœur de la continuation faite de ses grâces, car je vois bien quelles ne liminuent point. »

« L'affaire du.., ne va guère bien : c'est une chose jui fait, trembler ceux qui ont de vrais mouvements de Dieu, de voir la persécution qui se prépare non seuement contre les personnes (ce serait peu), mais con- :re la vérité. Sans mentir, Dieu est bien abandonné. [1 me semble que cest un temps où le service quon iii ~end est bien agréable. Il veut que nous jugions de la grâce parla nature ; et ainsi il permet de considérer }ue, comme un prince chassé de son pays par ses sujets a des tendresses extrêmes pour ceux qui lui demeurent fidèles dans la révolte publique, de même il semble que Dieu considère avec une bonté partimlière ceux qui défendent aujourd'hui la pureté delà religion et de la morale ».

..,« Je prends part aux.. . persécutés dont vous parlez. Je vois que Dieu s'est réservé des serviteurs cachés, comme il le dit à Elie. Je le prie que nous en soyons, bien et comme il faut, en esprit et en vérité — et sincèrement ».

Enfin, Pascal commence à ne plus rien craindre pour la conversion « totale » de M1,e de Roannez, et il ne peut retenir ce cri d'allégresse : « j'ai une espérance admirable ». 11 croit qu'ayant reçu déjà extraordinairement de Dieu, elle recevra de lui extraordinairement encore ; — il loue Dieu de tout son cœur de

la continuation des grâces envers elle et du sort qui paraît lui être ainsi réservé.

Il y avait, à Poitiers, quelques bons religieux (jansénistes, sans doute) persécutés par d'indignes confrères — probablement des Jésuites : Mlle deRoannez raconta l'affaire à son « ami » qui prit part aux peines de ces religieux, mais quis'élevant du particulier au général, évoqua la grande Affaire du Formulaire et annonça la persécution prochaine, non seulement contre des personnes, mais contre la vérité même. « Dieu e*t abandonné », ajoute-t-il avec angoisse... Il va, par contre, des serviteurs cachés, des fidèles, il y a aussi ceux qui défendent la pureté de la religion et de la morale : à tous Dieu conservera une bonté particulière, des tendresses extrêmes. Il finit par supplier Dieu, afin, dit-il, que « nous en soyons ».

N'y a-t-il point là le plus cordial des sentiments, le plus tendre des souhaits?

A ti?re confidentiel (sans nul doute), Pascal communique à son « amie » ses pensées personnelles — si tristes qu'elles soient — sur l'Affaire du Formulaire, sur les suites qui en résulteront, sur les destinées mêmes de l'Eglise; mais il la prémunit contre les défaillances, contre les tentations qui pourraient lui survenir en telle occurrence. Qu'elle n'oublie pas qu'il y aura la récompense, moyennant la grâce de Dieu, de laque lle(espère-t-i\ bien) nous le louerons dans F 'éternité.

Il établit par là, comme l'observe excellemment M. Boutroux (1), « une communion entre l'âme timide

(1) M. Emile Boutroux : Pascal'(de la collection des grands Ecrivains français) Paiis, Hachette, 1907 — p. 140.

et faible de la jeune fille et son âme à lui-même, si pleine de Dieu, si ardente, si puissante »... De l'un à l'autre, cela dit tout.

Encore une lettre où il est parlé de V Affaire du Formulaire — mais de la dernière lettre à celle-ci, il y avait en un heureux incident : les curés de Paris étaient lntervenus et sollicitaient la censure contre la morale relâchée des Casuistes. Cet incident eut lieu à la fin de novembre 1656: la 7e lettre est donc des premiers jours de décembre.

«Quoi qu il puisse arriver te Tafia e i n a assez, Dieu merci ! d^ ce qui est déjà fail pour e.. tirer un admirable avantage contre ces maudites maximes (du casuisme). Il faut que ceux qui ont quelque part à cela en rendent de grandes grâces à Dieu, et que leurs parents et amis prient Dieu pour eux, afin qu'ils ne tombent pas d'un si grand bonheur et d'un si grand honneur que Dieu leur a faits »...

...« Il faut ces deux choses pour sanctitier, peines et plaisirs. Saint Paul a dit que « ceux qui entreront dans la bonne voie trouveront des troubles et des inquiétudes en grand nombre ». Cela doit consoler :euxqui en sentent, puisque, é'ant avertisque le chemin du ciel qu'ils cherchent en est rempii, ilsdoivent se réjouir de rencontrer des marques qu'ils sont dans le véritable chemin. Mais ces peines-là ne sont pas sans

plaisirs, et ne sont jamais surmontées que par le plaisir »...

... « C'est la joie d'avoir trouvé Dieu qui est le principe cle la tristesse de l'avoir offensé et de tout le changement de vie... Les gens du monde n'ont point cette joie.

....« Ne croj^ez pas que la piété ne consiste qu'en une amertume sans consolation. La véritable piété, qui ne se trouve parfaite que dans le ciel, est sipleire de satisfactions, quelle en remplit et l'entrée et le progrés et le couronnement » .

Après avoir tant prié Dieu pour M1-6 de Roannez et pour son frère, Pascal (à son tour) leur demande des prières en sa faveur — mais par raison d'humilité!

Les Curés de Paris avaient émis, dans l'Assemblée du clergé, une proposition de censure contre la morale relâchée des Casuistes : c'était approuver les Provinciales, c'était donner raison à leur auteur, à Pascal lui-même. Celui-ci pouvait-il se tromper sur la portée de cet acte tout à son honneur ? Il pensa que « ceux qui avaient quelque part à cela en devaient rendre à Dieu de grandes grâces » — et il intervint auprès de ses parents, auprès de ses amis (ici c'étaient surtout le duc et Mlle de Roannez), leur demandant de prier pour « eux »,pour lui, s'entend ! « afin qu'ils ne tombent pas d'un i grand bonheur et d'un si grand honneur » .. Au fond, il savait bien ce que les « honneurs du monde » peuvent valoir, mais l'honneur que Dieu fait est « seul solide et réel ».

D'ailleurs, se hâte-t-il d'ajouter, il faut ces deux choses pour sanctifier : peines et plaisirs. Les peines

sont en grand nombre pour ceux qui entrent dans la bonne voie ; c'est pourquoi il prévient Mlle de Roannez que, si elle « sent beaucoup de troubles, beaucoup d'inquiétudes ». c'est qu'elle a trouvé et qu'elle suit le « bon chemin ». Elle doit se réjouir de cela ! Et ainsi les peines ne sont pas sans plaisirs et même « ne sont jamais surmontées que par le plaisir ».

Il redouble de sollicitude, pour elle, en telie conjoncture: aux arguments succèdentles arguments, aux citations les citations, etc.: Il la conjure de conserverie joie, la pure joie d'avoir trouvé Dieu — maisenla modérant par la crainte, de même qu'il faut conserver cette crainte qui modère elle-même la joie. Mais surtout, quoi qu'il advienne, on ne doit pas « se laisser abattre à la tristesse », car il est inadmissible que la piété ne consiste qu'en une amertume sans consolation. La véritable piété, conclut-il, ne se trouve parfaite qu'au Ciel : « elle est si pleine de satisfactions, alors, qu'elle en remplit et l'entrée et le progrès et le couronnement. » ■

Qu'aurait-il fallu à Mlle de Roannez, si elle n'eût été encouragée, consolée, réconfortée par ces démonstrations de grande et douce piété? si elle n'eût participé aussi, du moins de cœur, à l'honneur et au bonheur de son «ami » — c'est-à-dire à la victoire éclatante des Provinciales ?

La fin de Vannée 1656 approchait. Malgré un séjour de 5 mois en Poitou c'est-à-dire malgré une épreuve

assez longue déjà, Mlle de Roannez restait perplexe — cependant, elle penchait déplus en plus pour la réalisation de ses desseins. Mais à cause de sa mère, à cause de sa famille, elle souffrait beaucoup et appréhendait l'avenir... Pascal répondit à ses confidences par une lettre qui doit être du milieu de décembre 1656.

«Je suis bien aise de V espérance que vous me donnez du bon succès de X affaire dont vous craignez de la vanité. Il y a à craindre partout, car si elle ne réussissait pas, j'en craindrais cette nouvelle tristesse dont Saint-Paul dit qu'elle donne la mort, au lieu qu'il y en a une autre qui donne la vie. Il est certain que cette affaire- là était épineuse, et que si la personne en sort, il y a sujet d'en prendre quelque vanité, si ce n'est à cause qu'on a prié Dieu pour cela et qu'ainsi il doit croire que le bien qui en viendra sera son ouvrage. Mais si elle réussissait mal, il ne devrait pas en tomber dans l'abattement, par cette même raison qu'on a prié Dieu pour cela, et qu'il y a apparence qu'il s'est approprié cette affaire; aussi, il le faut regarder comme l'auteur de tous les maux, excepté le péché »...

... « Cependant, je vous dirai — sur le sujet de l'autre personne que vous savez, qui mande qu'elle a bien des choses dans l'esprit qui l'embarrassent — que je suis bien fâché de la voir en cet état. J'ai bien de la douleur de ses peines, et je voudrais bien l'en pouvoir soulager : je la prie de ne point prévenir l'avenir, et de se souvenir que, comme dit notre Seigneur, « à chaque jour suffit sa malice ».

.,. « Je prévois aussi bien des peines et pour cette

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personne ei pour d'antres, et pour moi. Mais je prie Dieu, lorsque je sens que je m'engage dans ces prévoyances, de me renfermer dans mes limites ; je me ramasse dans moi-même, et je trouve que je manque à faire plusieurs choses à quoi je suis obligé, présentement, pour me dissiper en des pensées inutiles de l'avenir. »

... « Ce n'est que faute de savoir bien connaître et étudier le présent qu'on fait l'entendu pour étudier l'avenir. Ce que je dis là, je le dis pour moi. et non pas pour cette personne qui a assurément plus de vertu et de méditation que moi ; mais je lui représente mon défaut pour l'empêcher d'y tomber ».

Ni le duc de Roannez ni sa sœur n'ont pu se plaindre, cette fois, que leur ami les eût oubliés : il y a des conseils, il y a des encouragements, voire quelques louanges, et pour l'un et pour l'autre — surtout pour l'autre.

D'abord, en ce qui concerne le duc, pour lequel était engagée une « affaire épineuse » dont on ignore l'objet (serait-ce une affaire qui dépendît de son gouvernement ?), Pascal s'avoue « bien aise de l'espérance du succès qui pourrait donner quelque vanité. » Mais qu'elle réussisse ou non, on a prié Dieu pour cela : Dieu sera donc en ce cas, comme partout et toujours, l'auteur du bien et du mal, « le péché excepté ».

Si on priait Dieu pour cette affaire du duc, combien plus le priait-on pour la grande affaire de sa sœur ! Car, de ce côté, les peines dépassaient déjà l'espérance...

Mlle de Roannez désirait vivement sans doute, mais ne pouvait quand même se résoudre à accomplir

ses projets : elle avait bien des choses dans l'esprit qui l'embarrassaient ; comme le dit Ernest Havet, « à la veille même de se dérober à sa mère pour s'enfuir dans un couvent, elle ne songe qu'avec effroi aux suites de sa résolution. » (1) Eiie est partagée entre le ciel qui l'attire si puissamment et la terre qui la retient par tant de considérations, par tant d'intérêts. A quoi se décider ?

Quoiqu'il fût alors tout entier à Dieu, à Dieu seul, Pascal ne put s'empêcher — en présence de telles angoisses — de s'attendrir et de tracer pour l'affligée ces lignes émouvantes :

« Je suis bien fâchée de la voir en cet état. J'ai bien de la douleur de ses peines, et je voudrais bien l'en pouvoir soulager ».

Quel cri du cœur ! Quelle tendre compassion ! Remarquez ce « bien » répété trois fois de suite et qui accentue l'effusion de la pitié. Quel critique, si froid soit-il, pourra nier les sentiments d'affection profonde que révèlent ces mots si tristes, si pitoyables?

Ce n'est pas tout: « il la prie de ne point prévenir l'avenir, et de se souvenir que — suivant le Seigneur — à chaque jour suffit son mal »... « Le Seigneur, poursuit-il, n'a pas voulu que notre prévoyance s'étendit plus loin que le jour où nous sommes. C'est la borne qu'il faut garder, et pour notre salut, et pour notre repos ».Ce conseil n'était-il pas le meilleur possible à donner à un être faible, qui en prévoyant l'avenir s'en faisait des montagnes ?

Il y a plus encore : sa commisération embras-

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