‹ Pascal physicien et philosophe: Défense de PascalChapitre 21 sur 51 · Faiigère, Lettres, opuscules et mémoires, etc., p · texte numérisé non relu

Faiigère, Lettres, opuscules et mémoires, etc., p

Sainte Vierge, mon oncle allât voir raa tante, et demeurât au parloir avec elle durant qu'on disait nones avant le sermon. Lorsqu'il fut achevé de sonner, elle le quitta, et lui, de son côté, entra dans l'église pour entendre le sermon, sans savoir que c'était là où Dieu l'attendait. Il trouva le prédicateur en chaire, ainsi il vit bien que ma tante ne pouvait pas lui avoir parlé; le sermon fut au sujet de la Conception de la Sainte Vierge, sur le commencement de la vie des chrétiens et sur l'importance de la rendre sainte, en ne s'engageant pas, comme font presque tous les gens du monde, par l'habitude, par la coutume et par des raisons de bienséance tout humaines, dans des charges et dans des mariages; il montra comment^ il fallait consulter Dieu avant que de s'y engager, et bien examiner si on pouvait faire son salut et si on n'y trouverait pas d'obstacle. Comme c'était là précisément son état et sa disposition, et que le prédicateur prêchait avec beaucoup de véhémence et de solidité, il fut vive ment touché, et croyant que tout cela avait été dit pour lui, il le prit de même. Ma tante alluma autant qu'elle put ce nouveau feu, et mon oncle se détermina peu de jours après à rompre entièrement avec le monde; et pour cela il alla passer quelque temps à la campagne pour se dépayser et rompre le cours du grand nombre de visites qu'il faisait et qu'il recevait; cela lui réussit; car depuis cela, il n'a plus

VU aucun de ces amis qu*il ne visitait que par rapport au monde *. »

Ce sont là sans doute d'intéressants détails. Peut-être toutefois Mlle Perier s'en est-elle exagéré l'importance, comme peut-être aussi s'est-elle méprise en parlant d'une fête de la Conception de la Vierge, qui se célèbre le 8 décembre, au lieu d'une fête de la Nativité de la Vierge qui tombe le 8 septembre *. Quoi qu'il en soit, c'est principalement et avant tout à la correspondance de Jacqueline qu'il faut demander l'histoire des démarches successives par où Pascal en vint à se mettre à Port-Royal sous la direction de M. Singlin, lequel, se trouvant alors indisposé, commença par déléguer en quelque sorte à sœur de Sainte-Euphémie sur le nouveau pénitent tous ses pouvoirs. De là cette lettre vraiment piquante que le 19 janvier 1655 Jacqueline adressait à son frère. « J'ai autant de joie de vous trouver gai dans la solitude que j'avais de douleur quand je voyais que vous l'étiez dans le monde.

1. Faugère, Lettres, opuscules et mémoires, etc., p. 453 et Buiv.

2. Les Mémoires de Marguerite Perier ne sont pas en effet exempts d'inexactitudes, et on y en rencontre de plus surprenantes que celle qu'ici nous supposons. Ainsi, dans son Mémoire sur sa famille (Faugère, Lettres, etc., p. 418), Mlle Perier, en parlant de son grand- père Etienne Pascal, écrit : « Il eut eu 1619, un fils qui mourut aussitôt après son baptême. » Or M. Gonod (op. cit., p. 28) indique, d*après le relevé des registres de baptême, que ce premier enfant d'Etienne fut une fille, nommée Anthonia.

Je ne sais néanmoins comment M. de Sacy s*accommode d'un pénitent si réjoui et qui prétend satisfaire aux vaines joies et aux divertissements du monde par des joies un peu plus raisonnables et par des jeux d'esprit plus permis, au lieu de les expier par des larmes continuelles. Pour moi, je trouve que c'est une pénitence bien douce, et il n'y a guère de gens qui n'en voulussent faire autant. Je m'en rapporte pourtant bien à sa conduite et en demeure fort en repos; car je crois lui devoir autant déférer que vous à la mère Agnès. Elle ne m'a rien dit sur l'article où vous vous rapportez à elle; c'est pourquoi je vous dis, et non pas elle, que vous devez être plus sage à l'avenir, et je crois en cela être animée de son esprit; plût à Dieu l'être en tout le reste I Et pour vous endoctriner par exemple plus que de parole, ce sera ici la fin des niaiseries volontaires de cette lettre. Je loue l'impatience que vous avez eue d'abandonner tout ce qui a encore quelque apparence de grandeur, mais je m'étonne que Dieu vous ait fait cette grâce, car il me semble que vous aviez mérité en bien des manières d'être encore quelque temps importuné de la senteur du bourbier que vous aviez embrassé avec tant d'empressement, et il semble qu'il était bien juste que tout ce qui peut encore ressentir le monde dans le désert, vous retînt captif après avoir eu tant d*éloignement de tout ce qui vous en pou-

vait délivrer. Mais Dieu a voulu faire voir en cette rencontre que sa miséricorde dépasse toutes ses autres œuvres, je le supplie de la continuer sur vous en vous faisant profiter du talent qu'il vous donne. Il faut en dire de même de la cuiller de bois et de la vaisselle de terre : c'est Tor et les pierres précieuses du christianisme ; il n'y a que les princes qui en doivent avoir à leur table ; il faut être vraiment pauvre pour mériter cet honneur qui doit être absolument dénié à ceux qui sont roturiers, selon M. de Ranty. Mais ce qui me console est que cette sorte de principauté n'est pas héréditaire, et que comme on la peut perdre après l'avoir possédée, on peut aussi l'acquérir après l'avoir longtemps méprisée; et une des meilleures voies, à mon sens, est de faire, comme si on l'avait déjà, non pas par usurpation ou hypocrisie, mais pour passer de l'appauvrissement à la pauvreté, comme on va de l'humiliation à l'humilité : Dieu nous en fasse la grâce! J'ai éprouvé la première que la santé dépend plus de Jésus-Christ que d'Hippocrate,'et que le régime de l'âme guérit le corps, si ce n'est que Dieu veuille nous éprouver et nous fortifier par nos infirmités. Il est vrai que c'est un grand avantage d'avoir assez de santé pour pouvoir faire tout ce qu'on nous conseille pour guérir notre âme; mais ce n'en est pas un moindre de recevoir une pénitence de la main de Dieu même. Si nous sommes à lui, nous

serons toujours bien, soit en vivant, soit en mourant. Il n'est pas dit : si quelqu'un veut venir après moi, qu'il fasse des ouvrages bien pénibles, et qui demandent de grandes forces, mais : qu'il renonce à soi-même. Un malade le peut peut-être mieux qu'un homme sain ^ »

Mais c'est expressément la lettre que le 25 janvier 1655 Jacqueline adressait à Mme Perier, et où éclate un accent de pieux triomphe, qui nous fournit le récit aussi exact et circonstancié qu'émouvant de la conversion définitive de Pascal. Ne citons de cette pièce que l'indispensable. « Je ne sais, écrivait Jacqueline à sa sœur, si j'ai eu moins d'impatience de vous mander des nouvelles de la personne que vous savez, que vous d'en recevoir; et, néanmoins, il me semble que n'ayant point de temps à perdre, je n'ai pas dû vous écrire plutôt de crainte qu'il ne fallût dédire ce que j'aurais trop tôt dit. Mais à présent les choses sont en un point qu'il faut vous les faire savoir, quelque succès qu'il plaise à Dieu d'y donner. Je croirais vous faire tort si je ne vous instruisais de l'histoire depuis le commencement qui fut quelques jours devant que je vous en mandasse la première nouvelle, c'est-à-dire environ vers la fln de septembre dernier. Il me vint voir et à cette visite il s'ouvrit à moi d'une manière qui me fit pitié,

U F fiugère^ Lettres, opuscules et mémoires, etc., p. 353 et suiv.

en m'avouant qu'au milieu de ses occupations qui étaient grandes, et parmi toutes les choses qui pouvaient contribuer à lui faire aimer le monde, et auxquelles on avait raison de le croire fort attaché, iJ était de telle sorte sollicité de quitter tout cela, et par une aversion extrême qu'il avait des folies et des amusements du monde, et par le reproche continuel que lui faisait sa conscience, qu'il se trouvait détaché de toutes choses d'une telle manière qu'il ne l'avait jamais été de la sorte, ni rien d'approchant; mais que d'ailleurs il était, dans un si grand abandonnement du côté de Dieu qu'il ne sentait aucun attrait de ce côté-là; qu'il s'y portait néanmoins de tout son pouvoir, mais qu'il sentait bien que c'était plus sa raison et son propre esprit qui l'excitait à ce qu'il connaissait le meilleur que non pas le mouvement de celui de Dieu ; et que dans le détachement de toutes choses où il se trouvait, s'il avait les mêmes sentiments de Dieu qu'autrefois, il se croyait en état de pouvoir tout entreprendre, et qu'il fallait qu'il eût eu en ce temps là d'horribles attaches, pour résister aux grâces que Dieu lui faisait et aux mouvements qu'il lui donnait. Cette confession me surprit autant qu'elle me donna de joie : et dès lors je conçus des espérances que je n'avais jamais eues, et je crus devoir vous en mander quelque chose afm de vous obliger à prier Dieu. Si je racontais toutes les autres visites aussi en particulier, il faudrait en

faire un volume : car depuis ce temps elles furent si fréquentes et si longues, que je pensais n'avoir plus d'autre ouvrage à faire; je ne faisais que le suivre sans user d'aucune sorte de persuasion, et je le voyais peu à peu croître de telle sorte que je ne le connaissais plus, et je crois que -.vous en ferez autant que moi si Dieu continue son ouvrage, et particulièrement en l'humilité, en la soumission, en la défiance et au mépris de soi-même, et au désir tl'être anéanti dans l'estime et la mémoire des hommes. Voilà ce qu'il est à cette heure. Il n'y a que Dieu qui sache ce qu'il sera un jour. Enfin, après bien des visites et bien des combats qu'il eut à rendre en lui-même sur la difficulté de choisir un guide.... je vis clairement que ce n'était qu'un reste d'indépendance caché dans le fond du cœur qui faisait arme de tout pour éviter un assujettissement qui ne pouvait être que parfait dans les dispositions où il était. Je ne voulus pas néanmoins faire aucune avance en cela ; je me contentai seulement de lui dire que je croyais qu'il fallait faire pour le médecin de l'âme comme pour celui du corps, choisir le meilleur... Il ne me souvient plus si ce fut cela qui le fit rendre, ou si ce fut la grâce qui croissait en lui comme à vue d'œil, qui dissipa lous les nuages qui s'opposaient à un si heureux commencement sans se servir de raisons ; mais quoi q^i^il en soit, il fut bientôt résolu.... Pendant tout

ce temps il s'est passé plusieurs choses qui seraient trop longues à dire et qui ne sont point nécessaires; mais la principale est que notre nouveau converti pensa de son propre mouvement, pour plusieurs raisons, qu'une retraite quelque temps hors de chez lui serait fort nécessaire... M. Singlin lui écrivit une lettre parfaitement belle dans laquelle il me constituait sa directrice, en attendant que Dieu fit connaître s'il voulait que ce fût lui qui le conduisit. Enfin... je pressai M. Singlin de me décharger de ma dignité, et je fis tant que j'obtins ce que je désirais, de sorte qu'il le reçut; et ils jugèrent l'un et l'autre qu'il lui serait bon de faire un voyage à la campagne pour être plus à soi qu'il n'était à cause du retour de son bon ami (vous savez qui je veux dire) qui l'occupait tout entier (Roannez)! Il lui confia ce secret, et avec son consentement qui ne fut pas donné sans larmes, il partit le lendemain de la fête des Rois avec M. de Luines pour aller en l'une de ses maisons où il a été quelque temps. Mais, parce qu'il n'était pas là assez seul à son gré, il a obtenu une chambre ou cellule parmi les solitaires de Port-Royal d'où il m'a écrit avec une extrême joie de se voir traité et logé en prince, mais en prince au jugement de saint Bernard, dans un lieu solitaire et où l'on fait profession de pratiquer la pauvreté en tout où la discrétion le peut permettre... On dit qu'il s'est fait moine, d'aulres

hermite, d'autres qu'il est à Port-Royal : il le sait et DC s'en soucie guère ; voilà où les choses en sont. Je l'ai toujours vu jusqu'ici dans une si grande crainte qu'on sût rien de tout cela que je n'avais pas même osé lui proposer de vous en rien mander. Enfln je lui en écrivis. — Il me répondit que si on lui ordonnait de le faire, il le ferait, mais que par lui-même il ne s'y pouvait résoudre parce qu'il se voyait si peu avancé qu'il ne savait du tout que vous dire; que si je trouvais qu'il y eût matière d'écrire, il consentait volontiers que je vous écrivisse, mais que pour lui il ne voyait rien à mander. Sur cela je commençai cette lettre à mon premier loisir au jour d'où elle est datée, et je ne l'achève qu'aujourd'hui 8 février ^ »

Ainsi les dates sont certaines. Le 31 juillet 1653, Jacqueline supplie M. Perler de s'associer à ses prières pour le salut de son frère. Le 8 décembre 1654, elle ose faire part à Mme Perler de ses espérances. Et en effet, bientôt la grâce l'emportant, Pascal est subjugué, et le 19 janvier 1655, sur un ton mi-partie enjoué et mi-partie sévère, Jacqueline lui écrit à Port-Royal, où il s'est retiré peu après l'Epiphanie. C'est pourquoi, le 25 janvier 1655, elle peut enfln annoncer à Mme Perler la pleine réalisation de ses vœux. Et non seulement, dans cette

1. Faughre, Lettres, opuscules et mémoires, etc., p. 356 et suiv.

si instructive communication, elle mentionne que c'est vers la fin de septembre 1654 que Pascal s'est ouvert à elle « d'une manière qui lui a fait pitié », ce qui reporte bien en deçà du 8 décembre 1654 l'émotion décisive que Marguerite Perier attribue à un sermon eiitendu par Pascal ce jour-là même ; mais elle ajoute expressément que, « depuis ce temps (la fin de septembre 1654), les visites de son frère furent si fréquentes et si longues qu'il faudrait en faire un volume », En un mot, ce n'est « qu'après bien des visites et bien des combats » que Pascal s'est rendu. Par conséquent, où est dans tout cela le coup de foudre et où trouver l'illumination soudaine? D'autre part, la nuit du 23 novembre 1654 ne saurait certes s'oublier. Néanmoins en quoi cette extase, qui s'est produite à la fin de novembre, a-t-elle pu influer sur une conversion qui, dès la fin de septembre, se déclare et dont le mouvement presque à chaque heure s'accentue? Faudrait-il donc attacher plus d'importance au prétendu danger que, dans une après-midi du mois d'octobre 1654, aurait couru Pascal et qui, soudainement, en le remplissant d'effroi, l'aurait détourné de toute visée et pensée mondaine? Mais supposons même, si l'on veut, que cet accident ne soit point purement imaginaire et qu'on doive également tenir pour vraie l'histoire qu'en 1737, c'est-à-dire quatre ans après la mort de Marguerite Perier, dernier té-

moin de Pascal, Tabbé J.-J. Boileau a été le premier à raconter, lorsque, sans autre justification, il affirme, « savoir d'original, que Pascal croyait toujours voir un abîme à son côté gauche, et y faisait mettre une chaise pour se rassurer * ». Comment oublier ce que le 8 décembre 1654 Jacqueline mandait à sa sœur, non seulement que déjà vers la fin de septembre Pascal « s'était ouvert à elle d'une manière qui lui avait fait pitié », mais encore que « depuis plus d'un an il avait un grand mépris du monde et un dégoût presque insupportable de toutes les personnes qui en sont? » Est-il d'ailleurs nécessaire d'en faire de nouveau l'observation? Ni Mme Perier dans sa Vie de Pascal, ni Marguerite Parier dans son Mémoire sur la vie de Pascal, ni Jacqueline dans sa lettre du 25 janvier 1655, encore qu'elles entrent toutes les trois en de minutieux détails, n*ont soufflé mot de ces particularités. A moins qu'on n'aille jusqu'à soupçonner que Jacque-

1. Lettres de M. B. sur différents sujets de morale et de piété, Paris, in-12, t. I, 1737, Lettre XXIX, p. 206, 270. « Les amis de M. Pascal, son confesseur, son directeur, continuait Boileau, avaient beau lui dire qu'il n'y avait rien à craindre, que ce n'étaient que les alarmes d*une imagination épuisée par une étude abstraite et métaphysique; il convenait de tout cela avec eux, car il n'était nullement visionnaire; et un quart d'heure après, il se représentait de nouveau le précipice qui l'effrayait. » — Le Journal des Savants, dans un extrait qu'il donnait des Lettres de l'abbé Boileau (octobre 1737), citait ce trait singulier, en ajoutant : nous n'en avions jamais entendu parler.

line y fait obscurément allusion lorsqu'elle écrit : « Pendant ce temps (de la fin de septembre à la fia de décembre 1654), il s'est passé plusieurs choses qui seraient trop longues à dire et qui ne sont pas nécessaires. » Toutefois, en accordant que, « par ces choses trop longues à dire et qui ne sont pas nécessaires », on dût entendre notamment et l'extase du 23 novembre 1654 et l'aventure terrifiante d'octobre de la même année, laquelle en aurait été la préparation, n'est-ce pas, contre tout bon sens et toute vérité, intervertir Tordre des dates que de considérer des événements d'octobre ou de la fin de novembre, comme la cause d'autres événements qui dès septembre avaient commencé à se produire et que même une année auparavant on pouvait déjà en quelque façon pressentir? Et n'estce pas aussi dénaturer impertinemment l'histoire que de représenter Pascal comme subitement converti, quand il demeure avéré, et par les plus intimes et indiscutables témoignages, que sa seconde conversion ne s'accomplit, au contraire, qu'après de douloureuses hésitations et un long déchirement? Ainsi, en définitive et de toute évidence, on est obligé d'abandonner la légende qu'avec son ordinaire bonne foi Voltaire a passionnément cherché, et, pour sa large part, est parvenu à accréditer. « Ne cessez de répéter, mandait-il à ses amis, ne cessez de répéter que, depuis l'accident du pont de Neuilly,

Pascal était fou. » Et dans une de sesTacélies, intitulée Traduction d'une Lettre de milord Bolingbroke à milord Cornbury : « C'est une chose bien singulière que Pascal et Abbadie, les deux défenseurs de la religion chrétienne que Ton cite le plus, soient tous deux morts fous. Pascal, comme vous le savez, croyait toujours voir un précipice à côté de sa chaise ; et Abbadie courait les rues avec tous les petits gueux de son quartier ^ »

Quel fou, aussi bien, quel halluciné, que Thomme qui^ après avoir perdu la raison, et demeurant constamment en proie à d'insurmontables terreurs, écrivait les Provinciales^ rédigeait les Pensées^ posait et résolvait les problèmes de la Boulette!

A la vérité, ce sont précisément les Pensées qui semblent offrir à Voltaire une preuve irrécusable du fanatisme ou plutôt de la folie de leur auteur. « Les Pensées sont d'un enthousiaste et non d'un

1. Cf. Lettre de Voltaire à S'Gravesande, !«' juin 1738. « Pascal croyait toujours dans les dernières années de sa vie, voir un abime à côté de sa chaise : faudrait-il pour cela que nous en imaginassions autant? Pour moi, je vois aussi un abîme, mais c'est dans les choses qu'il a cru expliquer. Vous trouverez dans les Mélanges de Leibniz, que la mélancolie égara sur la fin la raison de Pascal; il le dit môme un peu durement. Il n'est pas étonnant, après tout, qu'un homme d'un tempérament délicat, d'une imagination triste, comme Pascal, soit, à force de mauvais régime, parvenu à déranger les organes de son cerveau. Cette maladie n'est ni plus surprenante ni plus humiliante que la fièvre et la migraine. Si le grand Pascal a été attaqué, c'est Samson qui a perdu sa force. »

philosophe. Si le livre que Pascal méditait eût été composé avec de pareils matériaux, il n'eût été qu'un édifice monstrueux bâti sur le sable mouvant. Mais il était lui-même incapable, d'élever ce bâtiment, non seulement à cause de son peu de science, mais parce que son cerveau se dérangea dans les dernières années de sa vie qui fut courte. » Et pour confirmer son dire, l'auteur des Lettres de Memmius à Cicéron entasse remarques sur remarques, où il traite en général Pascal, comme parfois il a traité Corneille, « en vrai cheval de carrosse » [Remai'ques sur les Pensées de Pascal^ 1728; Addition aux remarques sur les Pensées de M. Pascal, 1743 ; Avertissement de Fauteur sur les dernières remarques; Dernières 7*emarques sur les Pensées de Pascal, 1778), donnant ainsi l'exemple et le ton de ces commentaires qui, sous prétexte d'éclaircir les Pensées, tendent à n'y montrer qu'un tissu fragile, quoique brillant, de sophismes, de paradoxes ou d'erreurs. Ce n'est pas que ces Pensées mêmes n'arrachent par instants à Voltaire un cri d'admiration, lequel manifestement ne s'adresse point à un écrivain dont le cerveau se serait dérangé. « De tant de disputeurs éternels, Pascal seul est resté, parce que seul il. était un homme de génie. Il est encore debout sur la ruine de son siècle. » Mais se reprenant aussitôt et sans paraître se douter de l'énormité de son langage, Voltaire affirme que « Tautre génie qui a commenté

depuis peu quelques-unes des pensées de Pascal et qui les a données dans un meilleur ordre (!) lui est bien supérieur ». Oui, d'après Voltaire, Condorcet, « ce philosophe véritable, tient Pascal dans sa balance et il est plus fort que celui qu'il pèse. Le louant est plus véritablement philosophe que le loué ; cet éditeur écrit comme le secrétaire de Marc-Aurèle, et Pascal comme le secrétaire de Port-Royal. L'un semble aimer la rectitude etl'honnêteté pour ellesmêmes, l'autre par esprit de parti. L'un est homme et veut rendre la nature humaine honorable; Tautre est chrétien, parce qu'il est Janséniste. Tous deux ont de l'enthousiasme et embouchent la trompette; l'auteur des notes pour agrandir notre espèce, et Pascal, pour Tanéantir. Pascal a peur et il se sert de toute la force de son esprit pour inspirer sa peur; l'autre s'abandonne à son courage et le communique. Que puis-je conclure? Que Pascal se portait mal et que l'autre se portait bien :

Bonne ou mauvaise santé Fait notre philosophie *. »

La folie, le dérangement du cerveau, la mauvaise santé, la peur, de nos jours on dirait « le vertige moral », pour Voltaire, en dernière analyse, par là tout Pascal s'explique. Pascal est « un grand malade ».

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