Voltaire, Œuvres complètes, Didot, 1827, p. 1593 et suiv
Que la saiîlé de Pascal, depuis les prodigieux efforts que lui avait coûtés la machine d'arithmétique, eût été irréparablement compromise et que ses dernières années surtout se fussent passées dans les remèdes, c'est ce que personne n'ignore. Mais entre un état maladif et un dérangement du cerveau ou la folie, n'y a-t-il pas une différence considérable? Par la vigueur d'un génie, en dépit d'intolérables maux, toujours actif, Pascal attestait, au contraire, avec éclat, que l'âme a sa nature propre qui la rend, malgré tout, indépendante des fragiles organes dont elle se sert. Et lui-même, loin qu'il supportât impatiemment la douleur ou la maudit, il la bénissait comme un salutaire exercice de pénitence et une épreuve, en même temps qu'il l'estimait aussi un moyen efficace d'assujettir l'automate et de plier la machine.
L'automate, la machine, l'abêtissement! Autant de mots inintelligibles, obscurs, semble-t-il, dans la philosophie de Pascal, ou plutôt autant de mots de scandale I Autant de mots pourtant qui s'appellent ou s'entresuivent, et dont il est très facile (Pascal lui-même a pris ce soin) d'expliquer et de justifier la signification. « Abêtissez- vous », c'est-à-dire, après avoir vu clair, cessez de chercher ce que vous savez, sans savoir ce que vous cherchez; maîtrisez par l'humilité non seulement le vain amour de la gloire, libido dominandiy mais encore cette concupiscence du 8Q.Yoir Jibido sciendi^ qui n'a d'égale que la con-
cupiscence du sentir, libido sentiendi^ et qui souvent s'y mêle par une pénétration secrète et les plus subtils détours *. Supprimez les passions, qui sont les grands obstacles, mais aussi et enfin domptez une inquiète et dissolvante curiosité par des pratiques qui matent le corps même et mettent nos deux pièces, l'automate ou la machine et Tesprit, à un complet unisson. En effet « il ne faut pas se méconnaître : nous sommes automate autant qu'esprit, et de là vient que l'instrument par lequel la persuasion se fait n'est pas la seule démonstration. Combien il y a peu de choses démontrées ! Les preuves ne convainquent que Tesprit. La coutume fait nos preuves les plus fortes et les plus crues; elle incline l'automate
qui entraîne Fesprit sans qu'il y pense Il faut
avoir recours à elle quand une fois l'esprit a vu où est la vérité, afin de nous abreuver et nous teindre de celte créance qui nous échappe à toute heure; car d'en avoir toujours les preuves présentes, c'est trop d'affaire. Il faut acquérir une créance plus facile, qui est celle de l'habitude qui sans violence, sans art, sans agrément, nous fait croire les choses et
1. Faugère, Pensées, etc., t. II, p. 333 : « Concupiscence de la chair, concupiscence des yeux, orgueil, etc. Id„ 1. 1, p. 232. « Tout ce qui est au monde est concupiscence de la chair, ou concupiscence des yeux ou orgueil de la vie : libido sentiendi, libido sciendi, libido dominandi. Malheureuse la terre de malédiction que ces trois fleuves embrasent plutôt qu'ils n'arrosent. »
incline toutes nos puissances à cette croyance, eij sorte que notre âme y tombe naturellement. Quan^ on ne croit que par la force de la conviction et que Tautomate est incliné à croire le contraire, ce n*esj pas assez. Il faut donc faire croire nos deux pièces; Tesprit, par les raisons qu'il suffît d'avoir vues une fois en sa vie et l'automate par la coutume et en ne lui permettant pas de s'incliner au contraire. Inclina cor meum, Beus *. » Et ailleurs : « Il faut que l'extérieur soit joint à l'intérieur, pour obtenir de Dieu, c'est-à-dire que l'on se mette à genoux, prie des lèvres, etc., afin que l'homme orgueilleux qui n'a voulu se soumettre à Dieu soit maintenant soumis à la créature. Attendre de cet extérieur le secours est superstition; ne vouloir pas le joindre à l'intérieur est être superbe '. »
Certes, à la lumière de ces passages, il est aisé de comprendre ce que Pascal entendait lui-même par le mot machine; qui revient plusieurs fois dans les notes qu'il rédigeait à la hâte et dont il devait se servir ensuite comme de canevas ou de points de repère. « Une lettre d'exhortation à un ami, pour le porter à chercher; et il répondra : Mais à quoi me servira de chercher? Rien ne paraît. Et lui répondre : ne désespérez pas. Et il me répondrait qu'il serait heureux de trouver quelque lumière ; mais que, selon
1, Faugère, Pensées, etc., t. II, p. 174 et suiv.