Rapport, etc., p. 162 et suiv
scepticisme de Pascal s'est assez vite discréditée par son exagération déclamatoire, et beaucoup désormais l'estiment inexacte autant que surannée. Mais plusieurs aussi ne l'abandonnent que pour se rejeter sur une autre thèse, celle du pessimisme de Pascal, dont quelques-uns même qui font les entendus, indiquent sentencieusement « les sources amères » dans la maladie de Pascal, ils diraient presque son hypocondrie. C'est revenir de Thypothèse de Cousin à l'hypothèse de Voltaire. Car si l'auteur de Candide , qui est aussi l'auteur du Mon* dairiy ignore le mot de pessimisme, lequel n'est pas de son temps, mais que le nôtre a vu éclore, il sait ce qu'est la chose, et c'est précisément l'optimisme qu'il entreprend, après l'avoir avec une si cruelle ironie combattu, de défendre non moins passionnément contre Pascal,
« Ce pieux misanthrope, Heraclite sublime.
Qui pense qu'ici-has tout est misère et crime. »
« Il me paraît, disait Voltaire, qu'en général l'esprit dans lequel M. Pascal écrivit les Pensées, était de montrer l'homme sous un jour odieux ; il s'acharne à nous peindre tous méchants et malheureux; il écrit contre la nature humaine à peu près comme il écrivit contre les Jésuites. Il impute à l'essence de notre nature ce qui n'appartient qu'à certains hommes, il dit éloquemment des injures au
genre humain. J'ose prendre le parti du genre humain contre ce misanthrope sublime; j'ose assurer que nous ne sommes ni si méchants ni si malheureux qu'il le dit *. »
On aurait, croyons-nous, promptement raison de ces accusations banales de scepticisme et de pessimisme, que tour à tour on dirige contre Pascal, si Ton y regardait de plus près et qu'on prît seulement souci de détînir d'abord les termes qu'on emploie. Qu'est-ce en effet que le pessimisme? C'est la doctrine, plus imaginaire que réfléchie, d'un marivaudage ou dilettantisme macabre plus que de sérieuse et solide science, qui porte que fatalement le monde est voué au mal et à la douleur; que, la vie étant mauvaise, elle ne vaut pas la peine qu'on la vive, de sorte qu'en somme l'unique remède à d'inévitables et accablantes misères est de tendre à l'anéantissement, de même que le suprême bonheur consiste à être anéanti. Or, où trouver chez Pascal rien qui ressemble à ces énervantes et attristantes fantaisies? Et quel pessimiste étrange que l'admira-
1. Remarques sur les Pensées de Pascal, 1728. Cf. Lettre à M. de Vaines, 4 juin 1777. « Je ne sais si vous avez vu VÉloge de Pascal, avec ses Pensées mises en meilleur ordre, et relevé par des notes (le tout par Condorcet) qui valent bien le texte. L'éditeur est, ce me semble, un homme égal à Pascal parle génie, et supérieur par la raison. Il est triste, à mon gré, pour le genre humain, qu'un homme comme Pascal ait été un fanatique; ce qui me console, c'est que saint Augustin l'ait été tout autant. »
leur d'Epiclète, et qui lui-même a pour constante maxime « qu'il faut tâcher de se consoler dans les plus grands maux et de prendre tout ce qui arrive pour le meilleur * ». Non, ce n'est pas la mort que prêche Pascal, ni le néant. C'est l'être, c'est la vie, au contraire, qu'il prétend purifier, restaurer, assurer au plus intime de l'homme, en nous pressant, pour voir rompre nos chaînes, de nous tourner vers le Libérateur '. Et, sans doute, c'est avec toute l'ardeur des convictions qui le possèdent et qu'accroît la flamme janséniste, ou que redouble même, si l'on veut, l'âpreté de ses propres souffrances, lesquelles, à chaque instant, l'avertissent du peu qu'est l'existence présente ; c'est avec une sorte d'irritation brûlante qu'il s'emporte contre l'insensibilité monstrueusement brutale de ceux qui ne s'inquiètent pas de savoir s'il n'y a rien au delà du tombeau. Mais quoi! il veut les retirer de cet en-
i. Faugère, Pensées^ etc., t. I, p. 44. Cf. Ibid., Lettre à Mlle de Roannez. « J'essuie autant que je puis de ne m'affliger de rien, et de prendre tout ce qui arrive pour le meilleur. Je crois que c'est un devoir et qu'on pèche en ne le faisant pas. »
2. Id., ibid,^ t. II, p. 198. « Je tends les bras à mon libérateur, qui, ayant été prédit durant quatre mille ans, est venu souffrir et mourir pour moi sur la terre dans les temps et dans toutes les circonstances qui m'ont été prédites; et par sa grâce, j'attends la mort en paix, dans l'espérance de lui être éternellement uni; et je vis cependant avec joie, soit dans les biens qu'il lui plaît de 7ne donner^ soit dans les maux qu'il m'envoie pour mon bien, et qu'il rrCa appris à souffrir par son exemple. »
82 DÉFENSE DE PASCAI.
chantement inexplicable, les réveiller de ce mortel assoupissement. De là ses poignantes alarmes; delà aussi ces peintures d'une touche violente à la fois et assombrie, où il ramasse en un saisissant contraste toutes les bassesses qui ravilissent notre nature et toutes les grandeurs qui la relèvent. Tant d'ignominie mêlé à tant de noblesse, n'est-ce pas en effet une marque certaine que, si la chute a été profonde, l'origine n'en est pas moins divine et qu'ainsi c'est en Dieu seul qu'excellente, malgré ses dégradations, la créature humaine doit trouver sa suprême fin! « Elevamini, portœ œtemalesl Ouvrez-vous, portes éternelles. » C'est là ce que crient d'un bout à l'autre les Pensées. Avide de vie éternelle, parce qu'il est avide de vie, et non, comme les pessimistes, épris du néant, Pascal n'estime pas davantage, comme les pessimistes, que la vie présente soit un mal. Ce qu'uniquement il condamne, c'est la mauvaise vie, et, assagie comme il entend qu'elle doit l'être, la vie présente elle-même lui est réellement un bien. n Quel mal vous arrivera-t-il en prenant ce parti (le parti de croire)? Vous serez fidèle, honnête, humble, reconnaissant, bienfaisant, sincère, ami véritable *. A la vérité, vous ne serez point dans les plaisirs empestés, dans la gloire, dans les délices; mais n'en aurez- vous point d'autres? Je vous dis