Molinier, Les Pensées, etc., t. I, p
Malebranche, d'un Nicole ou d'un Fénelon, qui partent du Cartésianisme ou implicitement Tadmettent,pour ensuite aller bien au delà. C'est pourquoi nous n'avons point hésité à taxer Pascal d'inconséquence, lorsqu'après avoir déclaré la raison non pas radicalement impuissante, ce qui eût été le fait d'un sceptique, mais insuffisante parce qu'elle est défaillante et bornée, ce qui est le fait d'un chrétien, il n'hésite point, afin de mieux marquer cette insuffisance même, à dénier presque à la raison, dans l'ordre naturel, toute autorité. Quelles objections en effet Pascal pourrait-il élever contre les propositions, données immédiates de l'observation ou résultats indéniables du raisonnement, dont l'ensemble constitue comme la trame de la philosophie spiritualiste, telle que le xvii® siècle l'entendait et telle, aussi bien, que Pascal lui-même la professe?
« Quelles objections? s'est-on aussitôt récrié avec un accent de surprise et quasi de pitié. Quelles objections? La demande est naïve. Mais toutes les objections du scepticisme tant ancien que moderne , ou toutes celles du matérialisme, ou toutes celles du panthéisme, ou toutes celles du criticisme, combien d'autres encore I Et se peut-il vraiment que de nos jours un philosophe se paye ainsi de son spiritualisme 1 Surtout, n'y a t-il pas lieu de s'étonner de rencontrer encore en 1885 de ces arguments
qu'on avait quelque droit de croire à jamais périmés*? » '
Comment ne pas nous étonner, à notre tour, de ce superbe étonnement et ne point admirer qu'on puisse, de nos jours, croire à jamais périmés des arguments auxquels se ramène toute métaphysique? Autant presque vaudrait déclarer périmés, parce que nous sommes en 1888, les théorèmes d*Euclide. D'ailleurs, et dans le cas particulier qui nous occupe, lorsque, nous adressant à Pascal, nous lui disons : Vous invectivez éloquemment contre l'orgueil de la raison humaine, contre la philosophie qui répudie toute théologie. Or n'est-ce point la raison pourtant, n'est-ce pas la philosophie qui, laissée à ses seules forces, a démontré, par exemple, en établissant les différences essentielles de l'esprit et de la matière, la spiritualité de l'âme humaine? Quelles objections pourriez-vous élever contre cette démonstration? Et vous-même, aussi bien, vous-même qui certes êtes un spiritualistc, quelles preuves de la spiritualité de l'âme apportezvous? Est-ce aux Écritures, n'est-ce pas à Descartes que, de toutes pièces, vous empruntez votre propre argumentation, et n'est-ce pas de Descaries expressément que vous tenez ce principe que la matière est dans une incapacité invincible de penser? — Quand
1. F. Brunetière, De quelques travaux récents sur Pascal {Kevue des Deux Mondes, t. LXXI, 1885).
un philosophe, s'adressant à Pascal, dit cela, où est, sll vous plaît, la naïveté? En quoi se paye-t-il de son spiritualisme, et que signifient les exclamations? Peut-être conviendrait- il, avant de vouloir régenter le monde et de prétendre donner, « aux dépens des auteurs », de publiques leçons; peutêtre conviendrait-il de prendre le temps de réfléchir, ne fût-ce que pour éviter le ridicule d'escrimer savamment dans le vide. Une fois de plus, en philosophie, malgré ses exagérations ou même ses contradictions, Pascal n'est pas sceptique; il est Cartésien et ce sont les conceptions mêmes de Descartes qu'en métaphysique il s'est borné à reproduire. Est-ce à dire qu'à plusieurs égards il ne diffère point profondément de Descartes, ou qu'au Cartésianisme, alors qu'il s'y range, il n'ait rien ajouté ou changé?
Le grand effort de Descartes, effort que lui a suggéré sa circonspection timide autant que sa fierté d'esprit naturelle, le grand effort de Descartes a consisté à distinguer et séparer de la théologie la philosophie. On lui avait même vu prendre sur cela, ainsi que le regrettait Bossuet, « des précautions, dont quelques-unes allaient jusqu'à l'excès ». Tant il craignait toujours « d'être noté par l'Église «I Le grand effort de Pascal, au contraire, a consisté, non point assurément à démontrer qu'entre la théologie et la philosophie règne
un parfait accord, mais à subordonner jusqu'à Vy assujettir, à rattacher jusqu'à Vy absorber, la philosophie à la théologie. Suivant lui efiFectivement, « la théologie est le centre de toutes les vérités et ainsi il est difficile de ne pas y entrer, quelque vérité qu'on traite * ». Cette thèse est, à ses yeux, si fondamentale que pour rétablir, s'engageant ici sur les traces de Montaigne, il n'hésite pas à employer des expressions excessives qui accusent l'excès même de sa pensée. « Il nous f^ut abêtir pour nous assagir, avait dit Montaigne, et nous éblouir pour nous guider *. » Pascal, de son côté, prononcera son trop fameux et si mal compris : « abêtissez-vous ». « L'humaine raison, avait encore écrit Montaigne, ne fait que fourvoyer partout, mais spécialement quand elle se mêle des choses divines. Qui le sent plus évidemment que nous? car encore que nous lui ayons donné des principes certains et infaillibles, encore que nous éclairions ses pas par la sainte lampe de la Vérité, qu'il a plû à Dieu de nous communiquer, nous voyons pourtant journellement, pour peu qu'elle se démente du sentier ordinaire, et qu'elle se détourne ou écarte de la voie tracée et battue par l'Église, comme tout aussitôt elle se perd, s'embarrasse et s'entrave, tournoyant et flottant dans