‹ Pascal physicien et philosophe: Défense de PascalChapitre 41 sur 51 · DISCUSSION SUR PASCAL · texte numérisé non relu

DISCUSSION SUR PASCAL

ENTRE MM. HiLVET ET N0X7RRISS0N

A la séance du 22 août 1883, M. Ernest Havet a présenté des observations sur un chapitre du livre de M. Nourrisson, Pascal physicien et philosophe ^ chapitre qui avait été lu précédemment à l'Académie et qui est intitulé : Pascal et Descartes, Dans ce chapitre même, M. Havet n'a contesté qu'une assertion, au sujet de la fameuse expérience du Puy-de-Dôme.

1. F. Ravaisson, la Philosophie de Pascal {Revue des Deux Mondes, t. LXXX, 1887).

Jusqu'ici on accordait généralement à Pascal rhonneur de cette expérience; mais M. Nourrisson prétend établir que Pascal ne peut revendiquer que le mérite de Tavoir fait exécuter, et que Tidée n'en appartient pas à lui, mais à Descartes, qui la lui a suggérée, de sorte que Pascal perdrait ainsi son principal titre comme physicien.

Cette assertion se fonde sur deux passages pris dans les lettres de Descartes. Le il juin 1649 Descartes écrivait à Garcavi :

« Je me promets que vous n'aurez pas désagréable que je vous prie de m'apprendre le succès d'une expérience qu'on m'a dit que M. Pascal avait faite ou fait faire sur les montagnes d'Auvergne. J'aurais le droit d'attendre cela de lui plutôt que de vous, parce que c'est moi qui Vai avisé, il y a deux uns, de faire cette expérience et qui l'ai assuré que bien que je ne l'eusse pas faite, je ne doutais pas du mccès. Mais parce qu'il est l'ami de M. deRoberval, qui fait profession de ne pas être le mien... j'ai sujet de croire qu'il suit la passion de son ami. »

Et le 17 août, remerciant Garcavi de sa réponse, il disait encore :

« J'avais quelque intérêt à le savoir, à cause que c'est moi qui avais prié M. Pascal, il y a deux ans,

de vouloir la faire, et je Tavais assuré du succès comme étant entièrement conforme à mes principes, sans quoi il n'eût eu garde d'y penser, à cause qu'il était d'opinion contraire. »

M. Nourrisson ajoute : <( Il serait assurément bien difficile de suspecter une telle allégation et de mettre en doute la parole de Descartes. » Et il n'y a personne qui ne soit tenté d'abord de parler ainsi.

Mais à ces deux textes de Descartes M. Havet oppose deux textes de Pascal. Dans sa lettre du 15 novembre 1647 à M. Perier, par laquelle il lui demande de faire pour lui l'expérience du Puy-de-Dôme, il se représente comme hésitant encore entre ceux qui expliquaient l'ascension de l'eau ou du vif-argent par la pesanteur de l'air et ceux qui l'attribuaient à l'horreur du vide, « résolu néanmoins de chercher l'éclaircissement entier de celte difficulté par une expérience décisive ». Il ajoute alors : « J'en ai ima' giné wnequi pourra seule suffire pour nous donner la lumière que nous cherchons. » Et il l'explique. Puis il continue :

« Vous voyez déjà, sans doute, que cette expérience est décisive de la question, et que s'il arrive que la hauteur du vif-argent soit moindre au haut qu'au bas de la montagne, comme j'ai beaucoup de raisons pour le croire, quoique tous ceux qui ont médité sur cette matière soient contraires à ce sentiment, il s'ensuivra nécessairement que la pesan-

leur et pression de Tair est la seule cause de cette suspension du vif-argent, et non pas l'horreur du vide. »

Et plus tard, dans sa lettre à M. de Ribeyre, du 12 juillet 1651, Pascal dit encore :

« Dès Tannée 1647, nous fûmes avertis d'une très belle pensée qu'eut Torricelli touchant la cause de tous les effets qu'on a jusqu'à présent attribués à l'horreur du vide. Mais comme ce n'était qu'une simple conjecture, et dont on n'avait aucune preuve pour en reconnaître la vérité ou la fausseté, ^e méditais dès lors une expérience que vous savez avoir été faite en 1648 par M. Perier, etc. // est véritable^ Monsieur, et je vous le dis hardiment, que cette expérience est de mon invention, et partant je puis dire que la nouvelle connaissance qu'elle nous a découverte est entièrement de moi. »

M. Havet demande pourquoi on ne répéterait pas cette fois dans les mêmes termes : Il serait assurément bien difficile de suspecter une telle allégation et de mettre en doute la parole de Pascal. Et il voudrait qu'on demeurât tout au moins suspendu entre ces affirmations contraires.

Mais il lui semble que si l'on était forcé de choisir, celle de Pascal se présente avec plus d'autorité. D'abord, celle de Descartes n'est que dans une lettre privée, adressée à un ami, tandis que les déclarations de Pascal sont imprimées et publiques et

adressées aux savants du inonde entier. Ensuite, Pascal dit très positivement : « C'est moi qui ai imaginé cette expérience; elle est de mon invention »; tandis que Descartes dit moins nettement : a C'est moi qui ai avisé M. Pascal de la faire ». Voici comment M. Havet croit que les choses se sont passées.

Pascal, en 1647, était à la fois très attiré vers la pensée de Torricelli, qui expliquait l'ascension du vif-argent par la pesanteur de l'air, et très hésitant devant la nouveauté de cette pensée, qui rompait avec la tradition de l'horreur du vide. Tout à coup il conçut l'idée d'une expérience qui devait décider la question. Il communiqua cette idée aux savants qui l'entouraient, et entre autres à Descartes, qui se trouvait alors à Paris. En général, on ne crut pas au succès ; on a vu que Pascal nous le dit luimême. On croyait que le vif-argent resterait partout au même niveau, et on le détournait ainsi de donner suite à sa pensée. Descartes seul, au contraire, accueillit l'idée avec faveur, pressa Pascal d'exécuter son projet en lui promettant le succès, et contribua ainsi à le déterminer à faire l'expérience. C'est un grand mérite pour Descartes, mais l'honneur de l'invention n'en reste pas moins à Pascal.

Et, suivant M. Havet, Descartes, dans ses lettres à Garcavi, ne se plaint pas que Pascal se soit attribué cette invention, mais seulement qu'il n'ait pas pris la peine de lui annoncer le résultat, en reconnais-

sant par là ce qu'il lui devait pour les encouragements qu'il lui avait donnés et pour la confiance qu'il avait eue dans le succès.

A ces observations de M. Havet, M. Nourrisson répond par les remarques suivantes :

1® Il est notable autant qu'indéniable que Descartes, qui a toujours tenu pour le plein, a toujours également, si loin qu'on puisse remonter dans l'histoire de sa pensée, reconnu que l'air était pesant et que c'était à cette pesanteur qu'il fallait, entre autres effets, rapporter, avec l'ascension des liquides, la suspension du vif-argent. Cette doctrine se trouve formellement énoncée dans tous ses ouvrages, nommément dans celui qui les résume tous, le livre des PnncipeSf 1644; elle l'est comme à chaque ligne de sa Correspondance, C'est ainsi que le 2 juin 1631 Descartes écrivait à un anonyme : « Pour résoudre vos difficultés, imaginez l'air comme de la laine, et l'éther qui est dans ses pores comme des tourbillons de vent qui se meuvent çà et là dans cette laine, et pensez que ce vent qui se joue de tous côtés entre les petits fils de cette laine empêchera qu'ils se portent si fort l'un contre l'autre, comme ils pourraient faire sans cela; car ils sont tous pesants, si bien que la laine qui est contre la

terre est pressée de toute celle qui est au-dessus,i jusqu'au delà des nues, ce qui fait une grande pesanteur... Dans Texemple que vous apportez, le vif-^ argent qui est dans le tuyau, ne peut commencer à descendre qu'il n'enlève toute cette laine, laquelle, prise tout ensemble, est fort pesante; car le tuyau: étant fermé par le haut, il n'y peut entrer de laine, je veux dire d'air, en la place du vif-argent lorsqu'il descend... Et afin que vous ne vous trompiez pas, il ne faut pas croire que ce vif-argent ne puisse être séparé du plancher par aucune force, mais seulement qu'il y faut autant de force qu'il en est! besoin pour enlever tout l'air qui est depuis là jusqu'au-dessus des nues ^ »

A coup sûr, ce passage mérite attention; car il témoigne jusqu'à l'évidence que Descartes avait; devancé d'au moins douze ans Torricelli, lequel ne parvint qu'en 1643 à concevoir par ses expériences j non pas seulement que l'air est pesant, ce que déjà | avait constaté Galilée son maître, mais, ce dont ne s'était point avisé Galilée, qu'il se pourrait bien que ce fût à cette pesanteur de l'air que l'on dût rapporter Tascension des liquides. A partir de 1631, toutes les lettres de Descartes reproduisent la même affirmation, et, en particulier, ses lettres à Mer-

1. Œuvres complètes, édit. Cousin, t. VI, p. 204 et suiv. « Cette lettre est fixement datée du 2 juin 1631; on ne peut deviner à qui elle est adressée. » Note de Véditeur.

»enne, qui, le premier, au retour d'un voyage à iRome, divulguait en France, en 1645, les expéiriences de Torricelli, que déjà, Tannée précédente, il avait annoncées. Qu'on lise, par exemple, la lettre du 8 octobre 4638 : « Galilée, écrit Descartes àMersenne, donne deux causes de ce que les parties d'un corps continu s' entre-tien nent : l'une est la crainte du vide, l'autre certaine colle ou liaison qui les tient, ce qu'il explique encore par le vide, et je les crois toutes deux très fausses; car ce qu'il attribue à la crainte du vide ne se doit attribuer qu'à la la pesanteur de l'air, et il est certain que si c'était la crainte du vide qui empêchât que deux corps ne se séparassent, il n'y aurait aucune force capable de les séparer. L'observation que les pompes ne tirent point l'eau à plus de dix-huit brasses de hauteur ne se doit point rapporter au vide, mais à la matière des pompes ou à celle de l'eau même qui coule entre la pompe et le tuyau, plutôt que de s'élever plus haut, ou même à la pesanteur de l'eau qui contre-balance celle de l'air K »

Et encore, le 16 octobre 1639 : « L'eau des pompes monte avec le piston qu'on tire en haut, à cause que, n'y ayant point de vide dans la nature, il ne s'y peut faire aucun mouvement qu'il n'y ait tout un cercle de corps qui se meuvent en même temps *. »

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