‹ Pascal, physicien et philosopheChapitre 47 sur 49 · Œuvres complètes, t. VIT, p. 4i · texte numérisé non relu

Œuvres complètes, t. VIT, p. 4i

naissait pas ce récit. Pour ce qui est de la lettre à Ribeyre, celle-ci, rédigée tout exprès, au contraire, afin qu'on la produisît au grand jour, elle est du 12 juillet 1651, et Descartes était mort le 11 février 1G50.

A défaut de Descartes, les Cartésiens du moins, un Rohault, pour n'en pas citer d'autre, n'auraientils pas dû protester contre les prétentions exclusives et excessives de Pascal? Au lieu de reprocher aux Cartésiens leur tiédeur à défendre les titres scientifiques de leur maître, il serait plus juste à coup sur de les plaindre de leur impuissance. On ne comptait guère, en effet, parmi eux, de polémistes ardents, tels que Roberval. En outre, il s'en fallait de beaucoup que les Cartésiens eussent alors assez de crédit pour lutter avec l'entourage de Pascal, et Clerselier, par exemple, n'avait-il pas dû, comme malgré lui, insérer dans la seconde édition des Lettres de De^cartes des notes destinées à atténuer certains passages que les amis de Pascal avaient jugé ne pas lui être assez favorables?

Toutefois, si Descartes se trouvait pleinement assuré de la pesanteur de l'air et de l'influence de cette pesanteur, n'a-t-on pas quelque peine à concevoir qu'il ait abandonné à Pascal la gloire d'une expérience définitive et sans avoir lui-même tenté cette expérience? Il convient de le rappeler ; Descartes s'est occupé, à ce sujet, de plus d'une expé-

rience avec Mersenne, bien avant le voyage de Mersenne en Italie; mais les moyens d'expérimenter en grand et d'une manière démonstrative lui avaient toujours fait défaut. C'est pourquoi voici comment, à notre tour, nous imaginons que dans ses entretiens avec Pascal les choses durent se passer. « Vous croyez au vide, aura dit Descartes à Pascal; c'est une erreur; il y a le plein, et, pour ne point tomber sous les sens, ma matière subtile n'est pas une chimère. Mais du moins soyez sûr que l'air est pesant et que ce sont les proportions diverses du poids de la colonne d'air qui déterminent les proportions diverses elles-mêmes de l'ascension des liquides. En dépit de toutes les dénégations, cela est certain, car cela est conforme à mes principes. N'allez pas d'ailleurs supposer que ce soit là chez moi uniquement une déduction de métaphysique; c'est une vue de physique et des plus claires. Pour résoudre vos difficultés, imaginez l'air comme de la laine, etc. (et Descartes aura repris les termes de sa lettre de 1631). Néanmoins, afin de mettre ce fait en complète lumière , il faudrait , aura ajouté Descartes, des expériences exécutées sur une grande échelle et à de grandes altitudes. Pour moi, dans la contrée que j'habite, je suis hors d'état de les entreprendre; car la Hollande, vous le savez, est un pays de polders où se rencontrent à peine des buttes assez hautes pour qu'on y éta-

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blisse des moulins à vent. Mais vous qui êtes d'Auvergne, que n'exécutez-vous ou que ne faites-vous exécuter sur une de vos montagnes l'expérience décisive, dont, à l'avance, je vous garantis le succès ? » Pascal finit par se laisser persuader, et les conversations de Descartes se gravèrent si avant dans son souvenir (il n'avait certainement pas lu la lettre de 1631) que lorsque, dans ses Traités de lÉquilibre des Liqueurs et de la Pesanteur de la masse de l'air, il voulut à son tour, en 1653 *, rendre saisissables la pesanteur de l'air et ses efYets, ce fut précisément à la comparaison qu'avait employée Descartes qu'il eut recours. <( Comme il arriverait en un grand amas de laine, écrivait-il, si on en avait assemblé de la hauteur de vingt ou trente toises, que cette masse se comprimerait elle-même par son propre poids, et que celle qui serait au fond serait bien plus comprimée que celle qui serait au milieu ou près du haut, parce qu'elle serait pressée d'une plus grande quantité de laine, ainsi la masse de l'air qui est un corps compressible et pesant aussi bien que la laine, se comprime de même par son propre poids et Pair, qui est en bas, c'est-àdire dans les lieux profonds, est bien plus comprimé que celui qui est plus haut, comme au sommet des

1. Œuvres compUtes, t. IV, p. 2o7 et suiv. Les deux Traités de VÉquilihre des Liqueurs et de la Pesanteur de la masse de l'air, composés en 1653, ne parurent qu'en 1663.

montagnes, parce qu'il est chargé d'une plus grande quantité d'air. » On le demande : ces paroles ne sont-elles pas comme un écho aussi surprenant que fidèle des entretiens de Descartes avec Pascal?

Cependant, si les faits les plus constants, si les textes les plus irréfragables démontrent que c'est à l'instigation et sous l'inspiration directe de Descartes que Pascal a réalisé ce qu'il appelait luimême « la grande expérience de l'équilibre des liqueurs », comment expliquer que Pascal, à cette occasion, n'ait pas même une seule fois prononcé le nom de Descartes?

Après tout, Pascal était homme, et des motifs tout humains expliquent surabondamment son silence regrettable. De bonne heure aliéné de Descartes, qui avait froidement accueilli les premiers et miraculeux essais de sa jeunesse, son antipathie pour l'illustre penseur s'était encore accrue dans la fréquentation du médiocre et jaloux Roberval. Surtout il semble qu'il lui répugnât d'entrer en partage avec Descartes de ce qu'il considérait comme une découverte glorieuse. A la vérité, il se plaisait à rendre hommage à Galilée et « au grand Torricelli », ce qui pourtant, à propos de la Roulette^ ne l'empêchait pas de reprocher à ce même Torricelli « de s'être attribué une invention qui était publiquement et sans contestation reconnue depuis

huit ans pour être de M. de Roberval * ». Mais ni Galilée ni Torricelli n'étaient des Français qui pussent, comme Descartes, lui disputer en France la primauté. Que Pascal, en eiïet, aimât la gloire, que ce fut là tout ensemble sa faiblesse et sa noblesse, et que, de longue main, son entourage eût conspiré à entretenir en lui de semblables dispositions, le moyen de ne pas en être frappé? Ainsi, Pascal a-t-il fait paraître son Traité de?, Coniques? aussitôt c'est un bruyant applaudissement de ses amis, qui ne supportent pas qu'en cette circonstance on associe au nom du jeune Pascal celui de Des Argues, de l'aveu même de Pascal, son principal inspirateur. Pascal a-t-il construit sa machine d'arithmétique ? immédiatement et pour faire valoir son instrument, que de démarches de sa part et que de discours! Privilège du roi, lettre au chancelier Séguier, lettre à Bourdelot, médecin du prince de Condé, lettre à la reine Christine! Pascal s'est-il engagé dans la question du vide? ce ne lui est pas assez de répondre lui-même au factura du Jésuite Noël. Etienne Pascal, venant à son aide, s'indigne, comme dune injure, qu'on ait osé combattre le sentiment de son fils. Enfin, les Jésuites de Montferrant se sont-ils avisés de faire soutenir des thèses où, parmi les hommages qui lui sont rendus, Pascal

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