‹ Pascal, physicien et philosophe. Par NourrisonChapitre 55 sur 102 · Bossut. Œuvres de B. Pascal . 1. IV, p. 412 et suiv · texte numérisé non relu

Bossut. Œuvres de B. Pascal . 1. IV, p. 412 et suiv

Ainsi c'était le Chevalier de Méré qui, le premier, avait proposé à Pascal quelques-unes des questions que Fermât et lui s'appliquèrent à résoudre.

Qu'était-ce donc que le Chevalier de Méré? Gomment Pascal était-il entré en relations avec lui? Et enfin quelle influence exerça, non pas seulement sur le géomètre illustre, mais encore sur l'auteur des Pensées, cette fréquentation?

« Le Chevalier de Méré était un homme d'esprit, qui avait fait des livres qui ne lui faisaient pas beaucoup d'honneur » , notait Dangeau dans ses Mémoires, à l'occasion de la mort de Méré. Et de son côté, en J679, Mme de Sévigné, que le Chevalier avait autrefois poursuivie de ses déclarations, Mme de Sévigné, comme si elle lui eût gardé rancune, écrivait : « Corbinelli abandonne le Chevalier de Méré et son chien de style et la ridicule critique qu'il a faite, en collet monté, d'un esprit libre, hardi, badin et charmant comme Voiture : tant pis pour ceux qui ne l'entendent pas. »

Peut-être ces jugements ont-ils quelque chose d'outré.

Antoine Gombaud , Chevalier de Méré ', était

1. Un parent du Chevalier de Mère, le comte A. de Brémont d'Ars, jusleiueut soucieux des illustrations poitevines,

ET LE CHEVALIER DE MÉRÉ iSo

Poitevin. Il naquit en 1610 au château de Baussay, près de Niort, et y mourut le 24 décembre 1084, en

auxquelles il appartient lui-même par ses origines comme par son savoir, a bien voulu nous communiquer un Recueil de pièces de famille, qu'il s'est fait un devoir de réunir, d'interpréter et de publier. De ce recueil intitulé : Le Chevalier de Méré, son véritable nom patronymique, sa famille. Études biographiques accompagnées d'une généalogie inédite de la maison de Gombaud, etc. >;iort, 1869, in-8, il résulte que le Chevalier de Méré s'appelait Antoine Gombaud, et non, comme on la presque toujours écrit, George Brossin. Aussi bien, était-ce sous les initiales d'Antoine Gombaud et non de George Brossin, M. A. G. G. S, D. M. (Messire Antoine Gombaud, Chevalier Seigneur de Méré) que l'on imprimait en 1690 à Lyon son Discours sur l'Esprit. M. d'Auriac a remarqué que, bien auparavant, le privilège du roi, délivré le 4 novembre 1676 pour les Discours de l'Esprit, de l'Éloquence et des Agréments, était également accordé à M. A. G. G. S. D. M. - Antoine Gombaud était le troisième fils de Benoît Gombaud, Seigneur de Baussay en Poitou et de Méré en Angoumois, et de Françoise de Latour- Landry. 11 naquit très probablement au château de Baussay, où il mourut célibataire. Son frère aîné, Charles Gombaud, Chevalier Seigneur de Méré, puis de Baussay, mourut vers 167.J. lui-même célibataire. Enfin son second frère, Josias Gombaud, Ecuyer, Seigneur de Plassac, qui publia en 1648 un volume intitulé : Lettres de M. de Plassac, mourut eu 16u0, également célibataire. Heureusement, cette lignée de célibataires comptait encore quatre sœurs qui ne suivirent pas toutes leur exemple. Ajoutons que l'ancienne maison des Gombaud, Gombauld ou Gombault, était originaire de Saintonge, et que c'était à une branche établie en Poitou qu'appartenait le Chevalier de Méré. 11 ne serait donc pas déraisonnable de rapporter à la même famille le poète Jean Ogier de Gombauld, l'un des premiers membres de l'Académie française, né en 1376 à St-Just-de-Lussac (Saintonge), mort en 16é6, et un des hôtes les plus assidus de l'hôtel de Rambouillet. On s'étonne néanmoins que Méré n'ait jamais mentionné un contemporain et probablement un parent pourtant fort en vue.

assez mauvais termes, paraît-il, avec ses créanciers. Après avoir servi quelque temps sur terre tour à tour et sur mer, il s'était adonné tout entier à ce qu'on pourrait appeler la carrière du courtisan et du bel esprit.

Courtisan, assurément il l'était, quoiqu'il se dît « un peu solitaire et se plaisant à rêver ». Mais luimême avouait que, « comme la diversité des bonnes choses délasse, après avoir rêvé quelque temps dans les bois, il était bien aise de revoir la Cour, » et, devançant La Bruyère, il se plaisait à en peindre les hùtes habitués. « Tous les courtisans, disait-il, sont comme autant d'enfants de tribu, qui ne se souviennent ni de leurs parents ni du lieu de leur naissance. Ces sortes de gens, charmés de la Cour, ne pensent qu'à satisfaire à leur ambition. Et s'il arrive qu'on les éloigne , et qu'ils soient contraints de retourner chez eux, l'abord de leur maison leur fait plus de dépit (ju'Ulysse n'eut de plaisir à revoir la sienne. Pour moi, comme vous savez que je ne suis point villageois dans les villages, je puis vous dire aussi que la Cour ne me rend point courtisan, et que plus je vois le monde, plus j'en connais la juste valeur. » Que Méré eut, d'autre part, toutes les prétentions du bel esprit, c'est ce que ses œuvres attestent d'un bout à l'autre '.

1. Il faut lire sur Méré bel esprit {Renne des Deux-Mondes. I'^'" janvier 1848) un article de M. Sainte-Beuve, qui rap-

ET LE CUEVALIER DE MÉBÉ 157

Elles se composent de trois volumes, dont le dernier ne parut qu'après sa mort *. Ce sont, en même

proche très justement du Cortegiano de Balthasar Gastiglione, la dissertation de Méré sur l'honnête homme. D'autres écrits de Méré, son Discours de l'Esprit et son Discours des Agréments, par exemple, rappellent aussi parfois l'Espagnol Balthasar Gracian, et peut-être le Chevalier n'estil pas sans lui devoir quelque chose. Voyez notamment, de ce Gongoriste, l'Art de penser et d'écrire avec esprit.

1. Les Œuvres de M. le Chevalier de Méré, Amsterdam, 1692, 2 V. iu-12 ; Œuvres posthumes de M. le Chevalier de Méré, La Haye, 1101, 1 v. in-12. — Brunet, Manuel du Libraire, 0» édit. Paris, 1862, à l'article Méré, écrit : « Gabr. Martin a attribué au Chevalier de Méré deux ouvrages qui ne sont peut-être pas de lui : 1" Maximes, sentences et réflexions morales et p)oliti'jues, par M. le Chevalier de M., Paris, Du Castin et Cavelier, 1687, in-12 ; 2° Les Avantures de Renaud et d'Armide, Paris, Barbin, 1678, in-12. — Dreux du Radier {Bibiioth. hist. du Poitou) se borne également à dire, en mentionnant les Maximes, etc., qu'on les attribue au Chevalier de 3Iéré. La dédicace des Maximes., etc., adressée au marquis de Seignelay, est en elTet signée L. G. D. M. (le Chevalier de Méré), et c'est également à M. le Chevalier de M. qu'est attribué l'ouvrage dans le privilège accordé en 1687 à Du Castin et cédé pour moitié par celui-ci à Cavelier. Le contexte du livre ne dément pas cette attribution. A la vérité, on s"étonne d'y rencontrer quelques réflexions pieuses, qui ne cadrent guère avec le caractère connu de Méré. u L'on s'approche de Dieu à mesure qu'on s'éloigne du monde. » « Plus notre croix paraît grande, plus elle s'approche du ciel. » Mais, outre que l'âge a pu modifier les dispositions du Chevalier, nombre de maximes répondent en perfection à ce que nous savons de sa condition, de aes préférences, et du tour de, ses idées. « Le mariage est un jardin où il croît tant d'épines et si peu de fleurs, tant de fruits amers et si peu de doux, qu'on a raison de lier ceux à qui l'on permet d'y entrer pour cueillir ces fleurs et goûter ces fruits; s'ils n'étaient liés comme ils le sont, le dégoût qu'ils y trouvent en ferait sortir [a plupart presque aussitôt qu'ils y sont entrés. » Ne voilà-t-il pas le célibataire

temps qu'un Recueil de Lettres, des Discours sur rBsprit, les Agréments, la Justesse, et autres pièces du même genre, entre lesquelles il faut surtout citer les Conversations avec le maréchal de Clérambaud. Quant aux œuvres posthumes, Nadal, leur éditeur, en résume la substance, en nous avertissant « qu'elles traitent de toutes les qualités du cœur et de l'esprit qui peuvent former un honnête homme dans l'idée la plus noble et la plus étendue «. « M. le Chevalier de Méré, observait Ménage, croyait qu'il n"y avait que lui qui écrivit bien. Il est rempli de

endurci? « Le premier pas de la fortune est ordinairement la dissimulation. » Ne voilà-t-il pas le courtisan? « Si Ton dépeint l'amour tout nu, c'est pour montrer qu'il met en chemise ceux qui le suivent. « Ne voilà-t-il pas le bel esprit? « 11 faut aimer comme si l'on devait haïr, et haïr comme si l'on devait aimer. « Ne voilà-t-il pas l'érudit qui a lu les Grecs? Parfois même, ce ne sont pas seulement les anciens que .Méré reproduit littéralement, soit par réminiscence, soit par coïncidence, mais aussi les modernes. Au début de son Discours de la Méthode, Descaries écrivait : » Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée, car chacun pense en être si bien pourvu que ceux même qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose n'ont point coutume d'en désirer plus qu'ils n'en ont. « Méré, de son côté, écrira : « Le jugement est la chose du monde la mieux partagée; les plus difhciles à se contenter n'ont pas coutume d'en désirer davantage. « Enfin, comment ne pas reconnaître Méré à cette seule réflexion : « llien n'est plus noble que la qualité d'honnête homme ; ce titre est bien plus glorieux que celui que la fortune peut donner. » En somme, sans qu'il faille les placer au premier rang des écrits de ce genre, les Marimes de Méré ne méritent pas non plus d'être laissées complètement en oubli. Le point intéressant consisterait d'ailleurs à savoir quels 'rapports elles peuvent avoir avec les Pensées de

beaucoup de paroles dans ses lettres. » Et il ajoutait : « M. de Plassae Méré, son frère aîné, a fait un Tvalti' de l honnêteté et un autre de la Délicatesse^ qui n'ont pas été trop bien reçus du public '. » Si le xvn'-' siècle avait ses Précieuses^ il avait aussi, on le voit, ses familles de Précieux -. Le Chevalier de Méré en fut, à coup sûr, un remarquable échantillon.

D'une culture peu commune de son temps « aux personnes de qualités «, doué pour les langues, écrivait Nadal, « d'une facilité merveilleuse qui lui avait

Pascal. Cului-ci étant mort en 1662 et Méré lui ayant ainsi survécu environ vingt-deux ans, il serait sans doute permis de se demander si, au lieu que l'auteur des Pensées ait profité des Maximes, de son vivant inédites, ce ue serait pas, au contraire, l'auteur des Maximes qui aurait mis à contribution les Pensées^ dont la première édition avait paru dès 1670. Cette dernière hypothèse ne parait i)as, malgré tout, la plus probable. Quoi qu'il en soit, lorsqu'ils parlent, et chacun dans le style qui lui est propre, de la réputation et de l'honneur, de la raison et de l'emploi du temps, de la vanité que recèle le cœur et des tristesses qui remplissent la vie, Pascal et Méré ne sont pas sans offrir des analogies frappantes. Il arrive même qu'ils se rencontrent presque dans l'expression. Par exemple, Pascal dira : « Il y a une éloquence de silence qui pénètre plus avant que la langue ne saurait faire ; » et Méré : « Il y a une éloquence dans le silence, qui a quelquefois plus de force que l'éloquence des plus excellents orateurs. »

Page 1