‹ Pascal, physicien et philosophe. Par NourrisonChapitre 60 sur 102 · Mémoires de Segrais, p · texte numérisé non relu

Mémoires de Segrais, p

lîT Ll'] CHEVALIER DE MÉRÉ 167

le cœur du pauvre perclus. Aussi, lorsqu'à la mort de Jeanne de Gardilhac, sa fille se trouva, à quatorze ans, complètement remise aux mains de Mme de Neuillant, son intérêt pour la touchante orpheline n'en devint-il que plus vif. II lui adressait même à Niort, pendant les séjours qu'elle était forcée d'y faire, des lettres et des vers, où il se plaint d'être privé de sa vue et tâche de presser son retour. Résolu enfin de l'arracher au dur régime que lui imposait sa tante et de soustraire sa beauté aux périls qui l'environnaient, il s'offrit soit à payer sa dot dans un couvent, soit à l'épouser, quoiqu'il fût obligé, en se mariant, de renoncer au canonicat dont il était pourvu et qu'il ne possédât pour toute fortune, outre le produit de ses ouvrages, qu'une pension de 1,500 livres, comme « malade de la reine-mère h. Françoise n'hésita pas; elle déclara « aimer mieux Scarron qu'un couvent ». Conséquemment, en mai 1652, elle devenait sa compagne, sinon sa femme, et, l'entourant des attentions les plus délicates, introduisit peu à peu la décence dans son intérieur, sans en bannir la gaieté V Cette union, qui ne devait pas durer moins de huit années, ne fut même point, paraît-il, sans douceur ^ Toutefois, avec

1. Segresiann, p. 59 : « Au bout de trois ans de mariage, elle l'avait corrigé de bien des choses. »

2. Cf. Suard, Mme de Maintenon peinte jxir elle-même, Paris, 1810, in-8. — Théophile Lavallée, La famille d'Au/jigué et l'enfance de Mme de Maintenon, suivi . des Mémoires de

quelle résignation douloureuse Mlle d'Aubigné avait accepté cette alliance, on le devine aisément. C'est pourquoi en 1660, témoin de l'entrée de Louis XIV à Paris après son mariage, et frappée de son air de grandeur, elle ne pouvait s'empêcher d'écrire en se repliant sur elle-même, mais assurément sans prévoir un fabuleux avenir : « La reine dut se coucher hier au soir assez contente du mari qu'elle a choisi. » Veuve cette année même, Scarron la laissa, à vingtcinq ans, sans autres ressources que celles qu'il lui avait reconnues par contrat : « quatre louis de rente, deux grands yeux fort mutins, un très beau corsage, une paire de belles mains et beaucoup d'esprit ». Il est vrai que comme le notaire lui avait demandé quel douaire il lui accordait : « l'immortalité, avait-il répondu; les noms des femmes des rois meurent avec eux; celui de la femme de Scarron vivra éternellement ». Un tel pronostic n'améliorait guère d'ailleurs la condition présente de la petite-fdle d'Agrippa d'Aubigné. Car son état était bien voisin du dénuement. Françoise ne cessa pas néanmoins d'être uue glorieuse , c'est-à-dire de s'appartenir, tout en continuant à vivre au milieu du plus grand

Languet de Gergy, archevêque de Se}is, sur Mme de Maintenon et la Cour de Louis XIV, Paris, 1863, in-8. — Honoré Bonhomme, M)jte de Maintenon et sa famille, lettres et documents inédits, etc., Paris, 1863, in-12. Ces deux derniers ouvrages irofTreul pas trace du nom de Mcré, tandis que le premier, au contraire, h; mentionne avec à propos.

monde. Mais, en 166G, privée de la pension que la reine-mère faisait h son mari, elle se disposait à partir pour le Portugal avec la princesse de Nemours, qui allait épouser le roi don Alphonse, lorsque Mme de Thiange la présenta à sa sœur, Mme de Montespan. On sait comment l'altière et imprudente Wasthi prépara la fortune inouïe de la nouvelle Esther. Mme Scarron s'apprêtait à quitter la France, elle l'y retint. Les amis de Mme Scarron avaient en vain importuné Louis XIV de leurs requêtes qu'il rejetait invariablement, s'écriant avec impatience : « La veuve Scarron ! Entendrai-je toujours parler de la veuve Scarron? » Mme de Montespan parvint à faire rétablir par Louis XIV la pension de Mme Scarron. Le roi continua et longtemps à n'éprouver pour l'intéressante veuve que de l'éloignement ; Mme de Montespan , par ses exigences mêmes, l'en rapprocha. — Ce ne fut pourtant qu'en 1674 et après la légitimation des bâtards, qu'admise enfin' à la Cour, Mme Scarron s'appela Mme de Maintenon, du nom d'une terre qu'elle avait achetée, en grande partie, avec l'argent du roi.

Cependant, si on se reporte à cette circonstance que les premières années de Françoise d'Aubigné, Aubignette ou Bignette, comme on l'appelait dans le Poitou *, s'étaient passées dans cette province et

1. Cf. Théophile Lavallée, Mme de Maintenon et la maison royale de Saint-Cyr, 2" éclit.,1862, in-8, p. 9 et siiiv. -^ Le duc

qu'elle y revint fréquemment jusqu'à l'époque de son mariage , on trouvera tout simple que Méré Teût beaucoup connue, même tout enfant. Le château de Mursay où elle fut d'abord élevée chez Mme de Villette et celai de Baussay qu'habitait Méré, l'un et l'autre aux environs de Niort, offraient en efTet toute facilité à de fréquentes et naturelles relations. Méré dut la rencontrer aussi plus tard soit chez Scarron, soit, durant son veuvage, dans les hôtels d'Albret et de Richelieu, où elle était fort recherchée. Mais ce fat surtout à Niort et chez Mme de Neuillant qu'il la fréquenta. Il semblerait même que le Chevalier, tout jeune qu'il fût encore lui-même, eût pris en quelque sorte la direction de l'aimable Bignette ; qu'il se fût imposé la douce tâche de former ses grâces naissantes, et que de ce commerce familier fussent nés en lui des sentiments qui, pour durables qu'ils se montrent, n'avaient assurément rien de paternel. C'est ainsi que pendant un des voyages de Françoise à Paris, Méré lui écrivait de Niort : « Je n'ose vous écrire. Mademoiselle, quoique vous ayez eu la bonté de me le permettre. Mais plus je vous ai vue, plus vous m'avez inspiré de respect. Il est bien malaisé de ne pas vous craindre, et je remarque en vous un mérite si pur

de Noailles, Mme de Maintenon, Paris, 1848-18o8, 4 v. iu-8; le quatrième volume ne va que jusqu'en 1697. Sur les rapports de Mme de Maintenon et de Méré, voyez t. 1, p. 161 et suiv.

et si rare, que j'aurais de la peine à me persuader que le plus honnête homme qui parût jamais, fût digne de vous K » C'était, ce semble, assez ouvertement se déclarer. Scarron lui-même, tout épris qu'il fût pour son propre compte, n'hésitait pas à se faire auprès de Mlle d'Aubigné comme l'écho des tristesses du Chevalier. « Je ne saurais mieux connaiti'e et considérer, lui écrivait-il, que j'en ai plus qu'il ne m'en faut d'être estropié depuis les pieds jusqu'à la tête, sans avoir encore ce mal qu'on appelle l'impatience de vous voir; c'est une mauvaise maladie. Ne vois-je pas bien comme il en prend au pauvre Méré de ce qu'il ne vous voit pas aussi souvent qu'il voudrait, encore qu'il vous voie tous les jours? Il nous en écrit en désespéré, et je vous le garantis âme damnée à l'heure que je vous parle, non pas à cause qu'il est hérétique, mais parce qu'il vous aime, et c'est tout dire. »

Toutefois les hommages et les regrets de Méré laissaient assez insensible celle qu'il adorait. Voici effectivement ce que Françoise mandait à son tour de Niort à une de ses amies, pour lors à Paris, Mlle de Saint- Harmand : « Vous m'écrivez des choses trop flatteuses. Mademoiselle; cependant je suis plus touchée de vos louanges que de celles de M. de Méré. Les siennes sentent la passion, les

1, Œuvres de Méré, t. II, p. 112.

vôtres n'expriment que votre tendresse : aussi me méfierais-je bien d'un amant qui saurait entrer dans mon cœur avec la même adresse que vous... Quand je veux vous écrire, je ne suis contente ni de mes pensées, ni de mes expressions, si je ne me sers de vos plumes et de votre papier. Vous l'aurez tout rempli de ma main, quand j'aurai autant d'esprit que M. Scarron *. » Néanmoins Méré ne se décourageait point. On a même le regret de le constater : à toute époque, il ne tint pas à lui que la séduisante et pauvre jeune fille, que l'épouse mal assortie, que la charmante veuve, si esseulée quoique si entourée, ne s'écartât de cette conduite irréprochable qu'elle considérait à bon droit comme la plus grande habileté. Aussi Françoise d'Aubigné, qui souvent avait laissé pour Plutarque les dialogues et les contes qu'à son intention composait le Chevalier, Françoise d'Aubigné ne témoigna-t-elle pas* garder un souvenir fort reconnaissant des leçons de son instituteur, non plus qu'elle ne s'était jamais sentie très touchée de ses effusions de respect admiratif. C'est ce qui résulte d'une lettre que lui adressait Méré, alors qu'elle était devenue Mme de Maintenon. Tout en lui recommandant « un très honnête homme », M. de Vieux-Fourneau *, Méré ne craint

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