‹ Pascal, physicien et philosophe. Par NourrisonChapitre 73 sur 102 · Dietiounaire historique, article Zknon, note J · texte numérisé non relu

Dietiounaire historique, article Zknon, note J

ainsi qu'en juillet 1651, il écrivait à Fermât : « Le Chevalier de Méré a très bon esprit, mais il n'est pas géomètre; c'est, comme vous savez, un grand défaut; et même il ne comprend pas qu'une ligne mathématique soit divisible à l'infini, et croit fort bien entendre qu'elle est composée de points en noiTilire infini, et jamais je n'ai pu l'en tirer: si vous pouviez le faire, on le rendrait parfait '. »

Effectivement, et de toute évidence, Méré n'entend absolument rien à la théorie mathématique des infiniment petits. Néanmoins, a-t-il si grand tort d'observer « que dès qu'il entre tant soit peu d'infini dans une question, elle devient inexplicable, parce que l'esprit se trouble et se confond? » Et s'il distingue mal de l'infini l'indéfini, qui est susceptible d'être soumis au calcul, le doit-on absolument condamner pour avoir soutenu l'atomisme? Ou n'est-il point fondé à ne voir que d'éloquentes hyperboles dans tout ce que Pascal lui a sans doute déjà communiqué sur l'infiniment petit par opposition à l'infiniment grand? « (Jue l'homme étant revenu à soi, écrivait Pascal, considère ce qu'il est au prix de ce qui est; qu'il se regarde comme égaré dans ce canton détourné de la nature; et que, de ce petit cachot où il se trouve logé, j'entends l'univers, il apprenne à estimer la terre, les royaumes, les

l. Citation empruntée ;i M. E. Havel, Pensce.i de Pascnl. t. II, p. 289, en note.

villes et soi-même son juste prix. Qu'est-ce qu'un homme dans l'infini? Mais, pour lui présenter un autre prodige aussi étonnant, qu'il recherche, dans ce qu'il connaît, les choses les plus délicates. Qu'un ciron lui offre, dans la petitesse de son corps, des parties incomparablement plus petites, des jambes avec des jointures, des veines dans ses jambes, du sang dans ses veines, des humeurs dans ce sang, des gouttes dans ses humeurs, des vapeurs dans ces gouttes; que, divisant encore ces dernières choses, il épuise ses forces en ces conceptions, et que le dernier objet auquel il peut arriver soit maintenant celui de notre discours. Il pensera peut être que c'est là l'extrême petitesse de la nature. Je veux lui faire voir là-dedans un abîme nouveau, je veux lui peindre non seulement l'univers visible, mais l'immensité qu'on peut concevoir de la nature, dans l'enceinte de ce raccourci d'atome, qu'il y voie une infinité d'univers, dont chacun a son firmament, ses planètes, sa terre, en la même proportion que le monde visible, dans cette terre des animaux et enfin des cirons, dans lesquels il retrouvera ce que les premiers ont donné et trouvant encore dans les autres la même chose, sans fin et sans repos, qu'il se perde dans ces merveilles, aussi étonnantes dans leur petitesse que les autres par leur étendue : car qui n'admirera que notre corps , qui tantôt n'était pas perceptible dans l'univers, imperceptible

lui-même dans le sein du tout, soit à présent un colosse, un monde, ou plutôt un tout, à Tégard du néant où l'on ne peut arriver '? » Sans doute l'infiniment grand a de quoi nous accabler par l'immensité qui échappe à nos prises, et Tinfiniment petit de quoi nous stupéfier par son contraste avec l'infiniment grand. Cest ce que Pascal constate en nous émouvant parce qu'il est ému et en un style d"une éblouissante magnificence. Du système des cieux au système d'atomes qui composent une molécule, quel abîme ! Quel prodige que la vie se condense dans un ciron ! Et que de merveilles le télescope et le microscope ne nous révèlent-ils point, que l'œil nu ne nous laisse même pas soupçonner! Pourtant le télescope et le microscope, non plus que l'imagination, qui est le plus puissant des télescopes et des microscopes, ne sauraient changer la nature des choses, et il faut se garder de confondre le réel et l'imaginaire. Or, Méré le démontre surabondamment et par une sorte de réduction à l'absurde précieuse et plus fatigante qu'agréable : c'est un pur jeu de l'imagination que de voir dans un ciron un monde, et dans ce monde d'autres cirons où les mêmes choses se retrouveraient sans fm et sans repos ^

1. Les Pensées de Biaise Pascal, édit. Molinier, t. I, p. 26 et suiv.

2. C'est le même jugement qu'avait déjà porté M. E. Havet, Pensées de Pascal, t. I, p. lo et suiv. Remarques sur l'article premier.

Quoi qu'il en soit et quelque déplaisants que puissent être les airs de supériorité qu'affecte Méré, on est conduit à se demander, ne fùt-ee qu'à considérer l'unique lettre que nous possédions de Méré à Pascal, quelle a bien pu être sur Pascal l'influence réelle d'un homme tout ensemble si inférieur et d'un génie si différent, mais dont pourtant l'auteur des Pensées n'hésitait pas à déclarer « qu'il ne lui manquait que d'entendre la géométrie pour être parfait ».

Si l'on en croyait Bayle, ce serait, en réalité et en grande partie, Méré, qui serait parvenu à détacher Pascal de la géométrie. « Ce ne fut point par sa conversion à l'unique nécessaire, écrit-il, que Pascal se dégoûta des sciences qui l'avaient charmé. L'examen même de la chose et les réflexions qu'il fit sur le discours d'un homme du monde le guérirent de sa prévention. Nous serions trop simples, si nous nous imaginions que le Chevalier de Méré l'attaqua par des pensées pieuses; il n'employa sans doute que des considérations philosophiques i. »

Nous serions, à notre tour, trop simples, si nous nous imaginions que les seuls entretiens de Méré, si étranger, ce semble, à toute pensée pieuse, ont pu

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