Œuvres de Mérc, l. H, p
en ai tout à fait désabusé, et que je vous ai découvert des choses que vous n'eussiez jamais vues si vous ne m'aviez connu. » Ces paroles rappellent, à ne s'y pas méprendre, comme l'a parfaitement noté M. Collet, l'entretien et les interlocuteurs du voyage de Poitiers. D'autre part, on ne saurait s'empêcher non plus d'être surpris, dès le début, et comme blessé de la suffisance avec laquelle un homme tel que Méré se permet d'écrire à un homme tel que Pascal. C'était aussi le sentiment qu'exprimait Leibniz, à propos de cette lettre, qui se répandit, paraîtil. parmi les savants et attira leur attention.
<( J'ai presque ri, écrivait Leibniz, des airs que M. le Chevalier de Aléré s'est donnés dans sa lettre à M. Pascal. Mais je vois que le Chevalier savait que ce grand génie avait ses inégalités, qui le rendaient quelquefois trop susceptible aux impressions des spiritualistes outrés, et le dégoûtaient même, par intervalles, des connaissances solides... M. de Méré en profitait pour parler de haut en bas à M. Pascal. Il semble qu'il se moque un peu, comme font les gens du monde qui ont beaucoup d'esprit et un savoir médiocre. Ils voudraient nous persuader que ce qu'ils n'entendent pas assez, est peu de chose. Il aurait fallu l'envoyer à l'école chez M. Roberval. Il est vrai, cependant, que le Chevalier avait quelque génie extraordinaire , même pour les mathématiques; et j'ai appris de M. Des Billettes, ami de
M. Pascal, excellent dans les mécaniques, ce que c'est que cette découverte, dont ce Chevalier se vante ici dans sa lettre. C'est, qu'étant grand joueur, il donna les premières ouvertures sur l'estime des paris; ce qui fit naître les belles pensées de Aléa de Messieurs Fermât, Pascal et Huj'gens, où M. Roberval ne pouvait ou ne voulait rien comprendre... Il se peut, cependant, que ce Chevalier ait encore eu quelque bon enthousiasme qui Tait transporté dans ce monde invisible et dans cette étendue infinie dont il parle, et que je crois être celle des idées ou des formes dont ont parlé encore quelques Scolastiques, en mettant en question utntm dehtr vacmnn formarum. Car il dit « qu'on peut y découvrir les « raisons et les principes des choses, les vérités les '(■ plus cachées, les convenances, les justesses, les « proportions, les vrais originaux et les parfaites « idées de tout ce qu'on cherche. » Ce monde intellectuel, dont les Anciens ont fort parlé, est en Dieu, et en quelque façon, en nous aussi. Mais ce que la Lettre dit contre la division à l'infini fait bien voir que celui qui l'a écrite était encore trop étranger dans ce monde supérieur, et que les agréments du monde visible, dont il a écrit, ne lui laissaient pas le temps qu'il faut pour acquérir le droit de bourgeoisie dans l'autre ^. »
1. OKuvrra de Lri/j/iiz. édition Dutens. Genève, 6 vol. in-4o, l7fiS, t. II, 1"''' parlie. p. 02 et suiv. Réplique aux
De même que Leibniz, Bayle n'a pas dédaigné non plus de s'occuper de celte lettre de Méré à Pascal. Comme Leibniz encore, quoique d'ailleurs moins sévère et pour cause, il estime que les objections du Chevalier sur la divisibilité infinie du continu sont « les unes assez bonnes et les autres très mauvaises, et sentent plutôt la plaisanterie que le raisonnement ». Il déclare donc « qu'il y a lieu de s'étonner qu'une même lettre soit mêlée de choses si inégales », et conclut, en outre, que l'auteur, « dont le but était de guérir entièrement Pascal de la passion des mathématiques, s'y est fort mal pris. Au lieu, en efîet, de lui marquer un autre objet que celui de cette science, comme la source et le siège des vérités oîi nous aspirons, il lui décrit un objet qui ressemble fort à celui des mathématiques, car elles ne contemplent point ce monde qui tombe sous la connaissance des sens, mais ce monde invisible et d'une étendue infinie, où l'on peut découvrir la justesse et les proportions i. »
Cependant Pascal adressa- 1- il lui-même une réponse à Méré? Nous ne saurions le dire. Pascal n'a pas laissé toutefois que de faire allusion à cette lettre dans sa correspondance avec ses amis. C'est
réflexions de M. Bayb'. art. Rorarius sur le système de Vliar monie préétablie. Cf. Id.. t. V, p. 203. Annotatio de qui hiisdam, ludis.