‹ Pascal; sa vie et son caractère, ses écrits et son génie (volume 2)Chapitre 20 sur 54 · RELIGION · texte numérisé non relu

RELIGION

Avons-nous oublié Pascal? Quoique nous ayons à peine prononcé son nom dans les pages précédentes, il les remplit tout entières. C'est sa

' Voltaire.

pensée que nous venons d'exprimer. Au lieu de la scinder en mille réflexions, que nous aurions jetées çà el là, nous avons préféré la présenter dans son ensemble. Nous voyons maintenant sa vraie situation. Il se trouvait placé entre l'athéisme et la philosophie que nous venons de caractériser, entre La Molhe-le-Vayer et Descartes. Que fera-t-il ? Il montrera d'abord que, même dans les choses humaines, la raison ne se suffit pas; qu'elle prend ailleurs son point de départ et ses prémisses, c'est-à-dire ces premiers principes qui la constituent , qu'elle ne saurait se démontrer à elle-même et qu'elle reçoit par enseignement. Elle ne peut donc renoncer à toute autorité, commencer par le doute et un acte d'indépendance.

Pour triompher de l'athéisme, où prendra-t-il des armes? Il trouvait insuffisantes et dangereuses celles que lui offrait la philosophie cartésienne ; aussi les Pensées seront-elles une réaction contre le cartésianisme. Après avoir gagné la confiance de l'incrédule et secoué son indifférence, il dépouille la raison de son manteau d'orgueil et lui montre sa nudité et sa faiblesse. 11 la pose alors en présence du mystère de l'âme, de la vérité religieuse, de la vérité infinie, et lui fait comprendre son impuissance à résoudre ces immenses problèmes. Si elle ne s'avoue pas vaincue, il la com-

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bat encore et la poursuit jusqu'à ce qu'elle soit rentrée dans sa sphère. C'est toute la pensée de Pascal.

De cette manière , sa marche aura sans doute quelques analogies, mais aussi de profondes différences avec celle de Descartes. Un interprète éloquent de Pascal l'a remarqué avant nous K Mais il s'est arrêté à mi-chemin dans ce parallèle et n'a pas suivi jusqu'au bout la pensée chrétienne de Pascal. Pascal lui aussi emploiera une sorte de scepticisme, non comme but, mais comme moyen, qu'il ruinera après s'en être servi. Descartes, par le doute, veut arriver à la vérité philosophique qui lui donnera la vérité religieuse ; par le doute aussi, Pascal veut arriver à la vérité religieuse qui lui donnera la vérité philosophique. Tous deux veulent tout ébranler pour tout raffermir, pour donner à nos connaissances un fondement plus solide. Mais la vérité fondamentale devant laquelle expire le doute, le philosophe prétend la trouver dans sa pensée menteuse ; Pascal la cherche au dehors, dans le sens commun et la révélation. Descartes charge l'athée de se condamner lui-même, laissant à sa raison le soin de prononcer la sentence; Pascal veut apprendre à l'in-

' M. Bordas-Dumoulin, Éloge de Pascal, discours qui a remporté le prix d'éloquence à l'Académie française ex œqito avec M. Faugère.

crédule que la raison avec toute sa force le laisserait impuissant et misérable, sans l'appui d'un pouvoir surnaturel. Mais Descartes, en se plaçant dans le vide de sa pensée, voit le sol lui échapper et il n'a plus de matériaux pour bâtir son édifice ; Pascal sort de lui-même et va se pourvoir ailleurs : il s'adresse à la raison divine.

Pascal a le seul tort de ne vouloir pas que la raison méconnaisse son origine, sa nature et ses bornes. Est-il sceptique pour cela? Il ne récuse pas la raison, mais il lui apprend qu'elle ne se fait pas elle-même, que la nature doit la soutenir contre le pyrrhonisme, et que même en possession de toute sa puissance , il est des vérités qu'elle n'atteindra jamais, si elles ne lui sont révélées. Il ne déclare pas toute philosophie impossible, mais insuffisante. Dans le système rationaliste, la raison peut tout : alors c'en est fait de la vérité et du christianisme. Dans le système de Pascal, elle ne peut pas tout, mais, une fois formée, elle peut quelque chose ; faire les premiers pas, non les derniers.

Si nous ne voulions que défendre Pascal et non surtout connaître toutes ses conceptions, nous pourrions nous arrêter, la cause est finie. Il n'y a pas dans ces idées la moindre trace de scepticisme ; et si, dans le livre des Pensées, nous rencontrons quelques propositions difficiles, en ap-

parence contradictoires , nous devrons , comme nous l'avons observé déjà, l'attribuer au désordre dans lequel elles nous ont été livrées, croire qu'il nous manque peut-être quelques développements et quelques transitions qui concilieraient tous les contraires. Car enfin, il est impossible, d'après tout ce qui précède, que Pascal ait été sceptique ; voilà un point démontré , un fait acquis à la cause. Pour quelques passages isolés qui sentiraient leur scepticisme , irons-nous oublier un ensemble tout resplendissant de certitude ? Ironsnous conclure du particulier au général, scinder un tout parfaitement harmonique, détruire l'édilîce parce que nous ne saurons pas où loger quelques pierres? M. Cousin lui-même nous condamnerait, car il a dit : « Il y a un peu de tout » dans ces notes si diverses qu'on appelle les » Pensées : ce qu'il faut y considérer, ce n'est » pas tel endroit pris à part et séparé de tout le » reste, mais l'ensemble et l'esprit général et do- » minant'. » Selon lui, il est vrai, cet esprit général et dominant, c'est le scepticisme. Mais qu'il y a peu de passages qui le révèlent, et combien qui le repoussent ! Le scepticisme n'est donc pas le setis auquel tous les passages contraires s'accordent.

* lievue des Deux-Mondes, 15 décembre f 844, p. 1032.

Dans l'avanl-propos de la deuxième édition de son livre Des Pensées de Pascal, M. Cousin semble être un peu revenu de cette accusation absolue de scepticisme intentée à Pascal et l'avoir adoucie : « Quoi ! Pascal sceptique ! s'est-on M écrié de toutes parts. Quel Pascal venez-vous » mettre à la place de celui q^ui passait jusqu'ici » pour un des plus grands défenseurs de la reli- » gion chrétienne ? Eh ! de grâce, Messieurs, en- » tendons-nous, je vous prie. Je n'ai pu dire que » Pascal fût sceptique en religion; c'eût été vrai- » ment une absurdité un peu trop forte; bien » loin de là , Pascal croyait au christianisme de » toutes les puissances de son âme... Il faut po- » ser nettement et ne pas laisser chanceler le » point précis de la question : c'est en philo- }> Sophie que Pascal est sceptique , et non pas en i) religion... \ »

Nul ne possède mieux que M. Cousin l'art de ghsser dans un avant-propos, une préface ou une introduction de ces explications habiles qui sont une rétractation sans désaveu, et quelquefois avec enchérissenient sur ce qui avait été dit d'abord, une reculade menaçante et souvent agressive. C'est un moyen adroit et fier de répondre à des objections embarrassantes , sans se com-

*P.iv et V.

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mettre avec des adversaires qui ne valent même pas l'honneur d'être nommés, car ils n'ont pas encore acquis en philosophie leurs droits de noblesse et de chevalerie.

« Ce n'est pas en religion, mais en philosophie, que Pascal est sceptique ! » — N'est-ce pas là une parole à double, à triple sens, et perfide? Qu'est-ce à dire? Que Pascal ne croyait pas à la toute-puissance de la raison en matière religieuse et morale? qu'il déniait à la philosophie les droits absolus que réclament en son nom M. Cousin et ses disciples? Mais il n'est pas nécessaire de fouiller profondément Pascal pour y faire une pareille découverte, et il y aurait plus que de la naïveté à s'en vanter à si grand bruit. Avant même d'ouvrir son livre, dès-lors qu'on sait qu'il contient une apologie du christianisme, on peut, on doit dire sans crainte d'erreur , qu'il contestera à la philosophie sa souveraineté religieuse , le christianisme, expression de la pensée divine, reposant essentiellement sur l'impuissance de la raison à créer des dogmes et des devoirs, et sur la nécessité d'une révélation. Inutile d'insister sur ce point, d'après tout ce qui précède. A ce compte , nous chrétiens , nous sommes tous sceptiques. Qu'on nous dise donc plus hardi*ment alors qu'il nous faut absolument opter entre deux titres incompatibles, celui de philosopfhe

et celui de croyant. La discussion sera plus proraptement terminée , car notre choix sera bientôt fait : nous garderons notre foi et laisserons le rationalisme se complaire dans sa force et dans sa liberté.

Que veut-on dire encore? Que Pascal aurait été sceptique, s'il n'eût été chrétien ? Tel paraitrait d'abord être le sens des paroles de M. Cousin, lorsqu'il dit : « C'est parce qu'il est scepti- » que en philosophie, qu'il s'attache d'autant plus » étroitement à la religion, comme au seul asile, » comme à la dernière ressource de l'humanité » dans l'impuissance de la raison, dans la ruine » de toute vérité naturelle parmi les hommes '. » Nous ne relèverons pas ces dernières expressions. Nous savons désormais à quoi nous en tenir sur Pascal, et s'il est vrai qu'il rejette toute philosophie et toute vérité naturelle. Revenons : Pascal aurait été sceptique, s'il n'eût été chrétien. — A la bonne heure ; et en cela il aurait fait preuve d'intelhgence et de logique. Ace compte encore, nous sommes tous sceptiques comme lui. Est-ce que tous les apologistes de la religion ne se sont pas attachés mille fois à démontrer qu'en dehors du catholicisme, il n'y avait pas de christianisme; ea dehors du christianisme, pas de véritable

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théisme ; en dehors du théisme, pas de raison liumaine? Mais que croire si Ton n'est chrétien? Car remaniuons bien qu'il s'agit ici de vérité rehgieuse , du grand problème des destinées humaines. Si l'on refuse d'accepter le symbole et les solutions du christianisme , oui, il ne reste plus qu'à passer au scepticisme, terme fatal auquel conduit le rationalisme , nous l'avons vu, il nous l'a dit lui-même. Oui , la religion est le seul asile, la première, la dernière, l'unique rcssotirce dans rimpuissance de la raison à formuler un Credo et un code de morale. Oui, les philosophes peuvent dire de chacun de nous, Hahemns confUentem reiim; mais au moment où ils voudront triompher de notre aveu et se railler de notre foi, nous nous contenterons de leur opposer l'humble enfant du catéchisme dont parlait l'infortuné Jouffroy. Origine du monde, origine de l'espèce, destinée de l'homme en cette vie et en l'autre, rapport de l'homme avec Dieu, devoirs de l'homme envers ses semblables, droits de r homme sur la création ..., sur toutes ces grandes questions, si le pauvre enfant les interroge, ils n'auront rien à répondre : pour lui, il n'ignore de rien: d'où vient l'espèce humaine, il le sait; où elle va, il le sait; comment elle va, il le sait '. Entin, M. Cousin voudrait-il dire que la foi

' Jouffroy, Mélanges philos., 2" édit., p. 424, 423. II. 14

de Pascal était volontairement et sciemment aveugle ; qu'il s'est attaché à la religion au hasard, par désespoir, sans se rendre compte de ses titres à sa confiance, comme le naufragé se cramponne sans réfléchir à la planche que rencontre sa main et qui va peut-être le laisser retomber au fond de l'abîme? Tel est, croyonsnous, le vrai sens de la dernière accusation de M. Cousin contre Pascal. «Sa religion, dit-il, » n'est pas le christianisme des Arnauld et des » Malebranche, des Fénelon et des Bossuet, w fruit sohde et doux de l'alliance de la raison et » du cœur dans une âme bien faite et sagement » cultivée: c'est un fruit amer, éclos dans la ré- » gion désolée du doute, sous le souffle aride du )i désespoir. Pascal a voulu croire, et il a fait » tout ce qu'il était nécessaire de faire pour finir » par croire. Les difficultés qu'il rencontrait, sa » raison ne les a pas surmontées, mais sa volonté » les a écartées. Ne les lui rappelez pas, il les i) connaît mieux que vous ; sa dernière, sa vraie » réponse est, qu'il ne veut pas du néant, et que » la folie de la croix est encore son meilleur asile. >) Pascal a donc fini par croire ; mais , comme il » n'y est parvenu qu'en dépit de la raison, il ne » s'y soutient qu'en redoublant de soins contre la » raison, par de pénibles et continuels sacrifi- » ces, par la mortification de la chair, surtout

en. III. ART. II. § II.— PHILOS. RELIG. INTROD. 211

» par celle de l'esprit; c'est là la foi inquiète et » malheureuse que Pascal entreprend de com- » muniquer à ses semblables. 11 ne se proposait » point de s'adresser à la raison, sinon pour lliu- » milier et pour l'abattre, mais au cœur pour » l'épouvanter et le charmer tout ensemble, à la » volonté pour agir sur elle par tous les motifs » connus qui la déterminent, la vérité en soi ex- » ceptée. Une telle apologie du christianisme eût » été un monument particulier, qui aurait eu ») pour vestibule le scepticisme, et pour sanc- » tuaire une foi sombre et mal sûre d'elle- » même K »

Nous ne nous attacherons pas à relever les contradictions, ni l'ignorance que certaines expressions supposent de la nature morale de l'homme. Ainsi la. foi sombre et mal sûre d'ellemême du livre devient dans V avant-propos une foi malheureuse encore, mais sincère et profonde ^. On prend pour soins contre la raison la mortification de la chair, la mortification de l'esprit, recommandées par tous les auteurs chrétiens pour se maintenir dans la foi et dans la vertu par la ruine, non de la raison, mais de l'orgueil et de la volupté. Remarquons seulement le principe de toutes ces déclamations, le faux

' Des Pensées de Pascal, p. 162, 168, « P. v.

212 Ile PARTIE. — ÉCRITS ET GENIE.

point de vue où on se place toujours pour juger Pascal. On suppose sans cesse qu'il a été longtemps en proie aux horreurs du doute, qu'il a traversé la région du désespoir avant d'arriver au christianisme. On le compare à tel ou tel de nos personnages contemporains, Byron, Faust ou Manfred, demandant à tout la vérité que rien ne leur donne. Mais non, Pascal n'a jamais été un chercheur de religion. Qu'ils la cherchent ceux qui ne l'ont pas trouvée. Pour lui , il est né chrétien et, plus ou moins fervent, il l'a toujours été. On suppose encore qu'il a écrit dans son apologie les mémoires de son âme, ses confessions. Mais nous savons l'origine des Pensées. Pascal ne travaillait pas pour lui , mais pour les incrédules qui venaient le consulter, pour les athées qu'il avait connus dans le monde, pour les ennemis du christianisme que son génie entrevoyait dans l'avenir.

Qu'on retranche du long passage que nous venons de transcrire, tout ce qui a été inspiré par ces fausses suppositions , qu'en restera-t-il ? Rien, ou plutôt une chose encore, la plus grave de toutes : que la raison, telle qu'on l'entend de nos jours, ne saurait avouer l'apologétique de Pascal ; que les preuves ne lui en paraissent pas démonstratives, c'est-à-dire encore, pour parler franc et net, que le christianisme est indémon-

trablo, incompatible avec la vraie philosophie. Ne nous laissons pas illusionner par de vaines formules de respect envers la religion et les grands hommes qu'elle a produits et inspirés. Nul de nos philosophes n'a été moins orthodoxe que M. (Cousin, et nul n'a affiché de plus hautes prétentions à l'orthodoxie. Il veut être chrétien en dépit du christianisme. C'est le Janséniste de la philosophie. Il aura beau nous vanter les esprits calmes et réglés du xvii" siècle, le christianisme des Fénelon et des Bossue t, fruit solide et doux de l'alliance de la raison et du cœur; nous n'en persisterons pas moins à dire qu'en contestant la valeur démonstrative des arguments de Pascal, ce sont les preuves du christianisme même qu'on met en suspicion. Car, à part sa méthode, ses grandes considérations morales, son argument capital tiré de la nature humaine, en quoi sa démonstration diffère-t-elle, comme apologie, des autres défenses du christianisme ? Revenons au scepticisme de Pascal, et, pour parler avec M. Cousin, posons nettement et ne laissons pas chanceler le point précis de la question. Ce n'est pas en rehgion que Pascal est sceptique. — Une dernière fois, expliquons-nous. Croit-il à la possibilité de démontrer la religion? 11 le croit, puisqu'il l'entreprend; il le croit, puisqu'il le dit. Dès-lors, M. Cousin a perdu :

Pascal n'est pas sceptique, car pour démontrer la divinité du christianisme, apparemment qu'il faut admettre les droits légitimes de l'esprit humain et faire usage de la raison.

Que dit Pascal ? « Tous ceux, lisons-nous à la » fin de la préface de l'Apologétique, qui ap- » porteront une sincérité parfaite et un véritable » désir de rencontrer la vérité, j'espère qu'ils au- » ront satisfaction et qu'ils seront convaincus des » preuves d'une religion si divine ^.. »

A ceux qui n'ont pas la religion par sentiment de cœur, il se fait fort de la donner par raison-' nement^,

« Je n'entends pas , fait-il dire à la religion , » que vous soumettiez votre créance à moi sans » raison , et ne prétends pas vous assujettir avec » tyrannie... J'entends vous faire voir clairement, M par des preuves convaincantes , des marques » divines en moi , qui vous convainquent de ce » que je suis, et m'attirent autorité par des mer- » veilles et des preuves que vous ne puissiez re- » fuser ^... »

« Si on choque les principes de la raison , no- » tre religion sera absurde ou ridicule,» et d'autres passages semblables, t. II, p. 348.

« C'est le consentement de vous à vous-même,

* Pensées, etc., t. II, p. 14.

» Ibid., p. 109. — 3 ibid., p. 150.

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et la voix constante de votre raison et non des autres qui doit vous faire croire. »

La religion ne détruit pas nos facultés naturelles. « Ce sera une confusion des damnés de voir » qu'ils seront condamnés par leur propre rai- » son par laquelle ils ont prétendu condamner la » religion chrétienne. La foi dit bien ce que nos » sens ne disent pas , mais non pas le contraire » de ce qu'ils voient. Elle est au-dessus et non » pas contre. »

Pascal détruit si peu la raison qu'il blâme le monde de trop de docilité : « Ce n'est pas )) une chose rare qu'il faille reprendre le monde » de trop de docilité. C'est un vice naturel » comme l'incrédulité et aussi pernicieux. Il y » a peu de vrais chrétiens, je dis même pour la » foi. Il y en a bien qiii croient, mais par su- » perstition ' . »

Que Pascal crût à la possibilité de démontrer la religion, qu'il en ait entrepris sérieusement l'apologie, pas de doute sur ce point. Il est clair encore qu'il invite la raison à la recherche des preuves du christianisme. Mais il l'arrête en chemin, répond-on. — Parce qu'elle va trop lohi ou sur terre défendue (nous verrons, du reste). Mais quand il aurait un peu rogné les ailes de la rai*

son, s' exagérant, ce qui est possible, sa faiblesse, il ne faudrait pas le faire conclure à son impuissance totale et l'accuser de scepticisme. Ce ne serait là qu'une question d'appréciation , de plus ou de moins.

Pascal \oulait donc prouver la divinité du christianisme et il l'a prouvée. — Mais ses preuves ne sont pas convaincantes. — Qui le dit? Est-ce nous qui avons un intérêt si sacré à voir notre foi défendue par toutes les forces de la raison? Non, mais, en général, ses ennemis, des hommes qui n'ont nul souci du christianisme et de ses preuves divines, qui , avant tout examen , lui dénient formellement une origine céleste! Eh! messieurs les philosophes, laissez-nous reviser nous-mêmes nos titres de famille.

La démonstration de Pascal peut être attaquée en certains points , mais on ne saurait refuser à l'ensemble solidité et grandeur. Il y a quelques passages obscurs : nous y arrêterons-nous , encore une fois, négligeant tout le reste? Quelques exemples. Dans tout le chapitre des miracles, on ne trouve qu'un seul mot difficile: « Les miracles ne servent pas à convertir, mais à condamner '.» On peut donner mille sens à ce passage, entre autres et surtout celui-ci, que les miracles ont

* T. IT, p. 233.

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servi à condamner les Juifs qu'ils devaient éclairer sur la divinité de Jésus-Christ avant l'accomplissement intégral des prophéties , pensée qui revient souvent dans Pascal. Mais quand même nous ne comprendrions pas ce mot, aurions-nous le droit de supposer que Pascal, après avoir édifié avec tant de soin cette grande preuve des miracles, l'a renversée d'un seul coup et par caprice? Cette réflexion est à plus forte raison applicable à un ou deux passages embarrassants du chapitre des prophéties. Nous savons avec quel soin Pascal avait travaillé cette preuve , en quoi il faisait consister la principale force du christianisme. Ya-t-il encore la détruire ? Quand donc nous l'entendrons dire : « Les prophéties » citées dans l'Évangile, vous croyez qu'elles » sont rapportées pour vous faire croire? Non , >j c'est pour vous éloigner de croire ', » nous devrons supposer que c'est-là un trait de l'esprit ironique de Pascal, comme le conjecture M. Faugère, ou bien une difficulté qu'il devait plus tard résoudre, car dans le manuscrit, quelques lignes plus haut, on trouve un dialogue d'objections et de réponses. Mais peu nous importe d'ignorer le sens d'une phrase contradictoire et inintelligible, jetée au milieu d'un chapitre tout resplendissant de lumière. Ne connai^sons-

* T. II, p. 28t.

218 lie PARTIE. - ÉCRITS ET GÉNIE.

nous pas suffisamment la pensé générale de Pascal?

Laissons cela, et pourtant encore un mot avant d'entamer l'exposition de l'Apologétique. Pascal mêle quelquefois ensemble la preuve qui produit la conviction, et la grâce qui produit la foi. On pourrait s'y tromper, et cette distinction est essentielle. La foi, don surnaturel, ne vient pas du raisonnement, mais de Dieu. Du reste, Pascal lui-même distingue souvent : « Ceux à qui Dieu » a donné la religion par sentiment de cœur sont )) bien heureux et bien persuadés. Mais pour ceux » qui ne l'ont pas, nous ne pouvons la leur pro- » Curer que par raisonnement, en attendant que » Dieu k leur imprime lui-même dans le cœur; » sans quoi la foi est inutile pour le salut '. »

» Notre religion est sage et folle. Sage, parce » qu'elle est la plus savante et la plus fondée en » miracles, prophéties, etc.; folle, parce que ce » n'est point tout cela qui fait qu'on en est ; cela » fait bien condamner ceux qui n'en sont pas ^, » mais non pas croire ceux qui en sont. Ce qui » les fait croire, c'est la croix ^ » , c'est-à-dire l'humilité, la mortification des passions, qui attirent la grâce. Et alors Pascal se fera dire :

2 Làj)ourrait encore se trouver l'explication du mot sur les miracles que nous avons cité plus haut.

« J'aurais bientôt quitté les plaisirs , si j'avais la foi, » et il répondra : f Vous auriez bientôt la foi, si vous aviez quitté les plaisirs '. » C'est pourquoi « cette religion si grande en miracles , si » grande en science, après avoir étalé tous ses » miracles et toute sa sagesse, elle réprouve tout » cela et dit qu'elle n'a ni sagesse, ni signes, » mais la croix et la folie ^. »

Qu'on se rappelle ce point essentiel lorsqu'il faudra juger certaines invectives de Pascal contre la raison humaine, d'où semblerait résulter son impuissance absolue. Dans l'ordre de vérités qu'il a en vue, la raison est impuissante à trois égards, et pour trouver ces vérités qui ne proviennent que de la révélation, et pour les insinuer dans le cœur, et pour les faire passer dans les actes, toutes choses que peut fairela seule grâce divine.

C'est pour scinder Pascal le moins possible que nous avons jeté, comme dans une sorte de préface, toutes ces réflexions fondamentales. Nous voudrions n'avoir plus à discuter désormais, mais seulement à exposer le magnifique ensemble de son apologie dans l'ordre et le plan primitif. Nous voudrions n'avoir plus qu'à l'accompagner dans sa marche majestueuse, sans prêter l'oreille aux blasphémateurs. Mais nous serons encore

obligé de faire halte de temps en temps pour répondre à bien des accusations qui retentiront autour de nous, et même quelquefois de devancer sa marche afin d'aller chercher plus loin des armes pour nous défendre. Au lieu de suivre uniquement et sans dévier cette ligne droite que tenait son génie, il nous faudra par instants nous détourner un peu. Mais nous ne le ferons qu'à toute extrémité, tâchant toujours de conserver sa trace.

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