II
178 Ile PARTIR. — ÉCRITS ET GÉNIE.
» chrétien. — Il y a de grandes grâces à rendre à » Dieu , lui répondait un vertueux magistrat , de » ce que cette doctrine n'a pas altéré sa reli- » gion ' . »
Nous avons déjà entendu Arnauld et Nicole. Mais ce fut Pascal qui, même avant Bossuet, entrevit ce que l'orgueil de la raison préparait contre la religion chrétienne. Il comprit que Descartes introduisait d'abord dans le domaine de la philosophie la souveraineté individuelle que le protestantisme avait déjà introduite dans la théologie ; que bientôt il y aurait scission entre la raison et la foi ; que la foi gardée d'une manière provisoire, comme un édifice dont la raison devait plus tard sonder et asseoir les bases, disparaîtrait elle-même devant la Babel élevée par l'orgueil; que la raison, en se construisant à elle seule tout son système de connaissances, tendait à se passer de Dieu, à rendre inutile la révélation et toute intervention divine.
C'est là, en effet, l'analogie profonde que Pascal avait aperçue entre la métaphysique et la physique de Descartes. En métaphysique , Descartes veut encore se passer de Dieu et ne lui accorde même pas une chiquenaude pour mettre l'intelligence ew moîfyf?menL Dans le système, en effet,
* Opiiacules.
de la souveraineté individuelle, l'esprit humain, s'il est conséquent, ne doit pas réclamer le secours divin ; à lui et à lui seul de découvrir, de démontrer, de créer toute vérité, l'âme, la morale, la religion, Dieu.
Et avant d'aller plus loin, nous sentons le besoin de préciser notre pensée sur Descartes luimême, car nous ne voudrions pas qu'on nous accusât d'injustice et d'exagération. Quand nous parlons de son rationalisme, de son protestantisme philosophique, nous ne jugeons pas l'homme , mais ses idées. Toutes ces expressions se rapportent aux conséquences tirées de son système, et non pas aux motifs qui le dirigèrent dans sa philosophie, aux successeurs de Descaries plutôt qu'à Descartes lui-même. Par son doute méthodique, il prétendait arriver à la démonstration du fait de la révélation. Dès-lors, chrétien sincère, il croyait aux dogmes révélés sur l'autorité de Dieu, sans jamais faire dépendre son adhésion et sa foi d'une démonstration intrinsèque, métaphysique de ces dogmes eux-mêmes. Il les recevait avec respect, mais ne les jugeait pas. Ceci met un abîme entre Descartes et nos rationalistes modernes, qui ne veulent pas admettre les dogmes chrétiens sur la foi de la révélation, mais prétendent les soumettre toujours à l'examen arbitraire, souverain, de leur raison orgueilleuse.
Nous croyons cependant que Descartes , en plaçant le doute et l'indépendance individuelle au seuil de la philosophie, leur donnait entrée, sans le vouloir, jusque dans le temple et le sanctuaire lui-même; qu'en s'isolant d'abord d'une manière absolue de la société pour ne s'en rapporter qu'à sa raison et à ses idées, il tendait à affranchir l'homme partout et toujours de toute autorité sociale et divine, et préparait ainsi des armes au rationalisme contemporain. Aussi n'entendonsnous pas tous nos philosophes proclamer Descartes le père de la philosophie moderne ? Sans doute il renierait de tels enfants, mais aurait-il plein droit de les désavouer?
Bossuet voyait avec terreur surgir déjà autour de lui les fatales conséquences de la philosophie cartésienne : « De ces principes mal entendus, » un autre inconvénient terrible gagne sensible- » ment les esprits ; car, sous prétexte qu'il ne » faut admettre que ce qu'on entend clairement, » ce qui, réduit à certaines bornes, est très-vé- » ritable, chacun se donne la liberté de dire, » J'entends ceci, et je n'entends pas cela; et sur » ce seul fondement, on approuve et on rejette » tout ce qu'on veut : sans songer qu'outre nos » idées claires et distinctes , il y en a de confuses » et de générales qui ne laissent pas d'enfermer » des vérités si essentielles, qu'on renverserait
cil. m. AUT. II. § U.— PIIILOS. UELIG. INTUOD. 181
» tout en les niant. Il s'introduit, sons ce prc- » texte, une liberté de juger «lui fait que, sans » égard à la tradition, on avance témérairement » tout ce qu'on pense*. »
La vérité est traditionnelle, la vérité humaine aussi bien que la vérité divine. Sans vouloir trancher ici la grande question de l'origine révélée du langage, nous pouvons constater un fait, c'est que dans notre état actuel nous recevons la pensée avec la parole. Les premières vérités qui constituent notre être raisonnable, les premiers sentiments du bien et du mal qui forment le fond de notre conscience, nous sont fournis du dehors; nous ne les trouvons pas.
Mais cela est vrai surtout de la vérité religieuse. La véiité, disait Zoroastre , n'est pas une plante de la terre. Les hommes ne l'ont pas créée; son développement ne vient pas de leurs efforts. Communiquée primitivement à la société , elle se transmet ensuite de génération en génération. Aussi , dans le monde ancien , tandis que les sciences naturelles, les lettres, les arts, vont toujours progressant, la vérité religieuse décroît et dépérit, et nous la trouvons toujours plus pure et plus vivace en remontant les âges. Au milieu des temps, il est vrai, elle est arrivée à sa pléni-
' LeUre à un disciple de Malebranclie, déjà citée.
tude, mais ce n'est que par le christiaiiisme, c'est-à-dire par une nouvelle intervention divine. Entre les mains des hommes, au contraire, sous l'action exclusive de la philosophie et de la raison, qu'est-elle devenue? Toute l'histoire est là pour répondre, et la philosophie elle-même va bientôt nous le dire. Non, la raison humaine n'a rien fait pour la vérité religieuse, et vraiment elle ne pouvait rien faire, parce que cet ordre d'idées échappe à ses investigations. La raison peut bien donner son assentiment à la vérité religieuse, mais non la découvrir ; se rendre compte, mais non pas inventer. Il existe une grande différence entre la vérité découverte et la vérité d'abord connue, puis démontrée. C'est dans ce sens que Platon disait : « Ces choses s'apprennent aisé- » ment et parfaitement si quelqu'un nous les » enseigne, mais personne ne nous l'apprendra, » à moins que Dieu ne lui montre la route '. »
Quel est donc le rôle et le devoir de la raison par rapport à la vérité religieuse? s'enquérir de son existence, constater le fait de la révélation et en suivre avec respect les enseignements. Il ne lui sera pas interdit ensuite, c'est même un devoir pour elle, de se développer sous le mode de la science et de chercher à comprendre l'objet
• Platon, Ejnn
de sa foi. Elle prélude ainsi à ce qui sera un jouison exercice et son bonheur éternels ; elle se rapproche de plus en plus du mode d'intelligence de Dieu, qui ne croit pas, mais qui voit. N'estce pas là un assez beau rôle pour elle? Ses prétentions les plus hautes n'en seront-elles pas satisfaites? Est-ce l'humilier que de lui donner pour maîtresse la raison divine, et refusera-t-elle d^en recevoir les premiers enseignements pour chercher et s'instruire elle-même ? Mais en philosophie, on ne cherche que ce qu'on a', on ne prouve que ce qu'on sait. A toutes ses investigations il manquera donc un point de départ, à tous, ses raisonnements des prémisses. Se révoltcra-telle encore et se plaindra-t-elle qu'on méconnaît ses droits, si on lui impose l'obligation de faire des enseignements divins la règle de ses conceptions philosophiques , de reconnaître qu'elle s'égare lorsqu'elle se trouve hors de leurs voies? « Vous ne voulez pas que la foi vous prescrive ce » qu'il faut croire, s'écrie ici Bossuet. Aveugle , » chagrin et dédaigneux , vous ne voulez pas » qu'on vous guide et qu'on vous donne la main. » Pauvre voyageur égaré et présomptueux, qui » croyez savoir le chemin, qui vous refusez la
• '< Tu ne me chercherais pas, si tu ue m'avais trouvé, dit Dieu à Pascal, ue t'inquiète donc pas. »
184 1I« PARTIE.- lîCRITS ET GÉNIE.
» conduite, que voulez-vous qu'on vous fasse? » Quoi ! vous voulez donc vous laisser errer? » Mais vous vous irez engager dans des détours » infinis, dans quelque chemin perdu, vous vous » jetterez dans quelque précipice ' . »
Les grands hommes du xvii^ siècle étaient moins fiers et moins dédaigneux de la parole divine. f( Je me trouve court à tous moments, di- » sait Malebranche, lorsque je prétends philoso- » pher sans le secours de la foi. C'est elle qui me » conduit et me soutient dans mes recherches sur » les vérités qui ont quelque rapport à Dieu, » comme sont celles de la métaphysique^. » Et Fénelon écrivait : « Je commence. Monsieur, par » m'arrêter tout court en matière de philosophie, » dès que je trouve une vérité de foi qui contredit » quelques pensées philosophiques que je suis » tenté de suivre. Je préfère, sans hésiter, la rai- » son de Dieu à la mienne ; et le meilleur usage » que je puisse faire de ma faible lumière, est de » la sacrifier à son autorité. Ainsi, sans m'écou- » ter moi-même, j'écoute la seule révélation qui » me vient par l'Église, et je nie tout ce quelle » m'ap*prend à nier ^. »
' St-nnou pour le deuxiènie ciiniaiiche de l'Avent. 5 Neuvième eiita'lii'U sur la iNIétaph., u" VI. 3 Lettres sur divers sujets de Métaphysique et de Religion, Ittlre qualrièine.
L'indépendance absolue de la raison est une cliimcre, on le voit, à tous points de vue. Mais elle est inadmissible surtout en face de la révélation, du christianisme et de l'Église. Que l'on s'enquière d'abord de leur autorité divine, et alors, ainsi que l'a dit un homme non suspect', « si l'on croit que le christianisme est divin » comme l'entend l'Église, c'est une imperti- » nence que de faire de la philosophie en dehors » du christianisme. » Qu'est-ce, en effet, que la souveraineté de la raison humaine en présence de la souveraineté de la raison divine? Peut-il y avoir deux souverains dans le royaume de la vérité une? Non, pas plus que dans le domaine de la conscience.
Tels sont, à notre avis, les vrais principes de la philosophie humaine et de la philosophie religieuse. Voyons maintenant comment procède Descartes. Il commence par le doute absolu, le doute qui est la mort de l'àme, ce qu'il y a de plus antipathique à sa nature, car à tous les âges elle croit et a besoin de croire pour vivre. Ce n'est ([u'une fiction, répondra-t-on peut-être. Mais est-il bien philosophique de commencer par une liction, de faire reposer sur une fiction tout l'édifice de nos connaissances? Et les vérités reli-
' \\ T.eroux.
186 lie PARTIE. - ÉCRITS ET GÉNIE.
gieuses , que deviendront-elles dans ce doute universel ? Descartes fait une réserve en leur faveur et les garde à titre provisoire. Contradiction! il n'arrêtera pas la logique, et ses disci[)les modernes, plus conséquents, transformeront le doute méthodique en doute réel, auquel n'échapperont pas les vérités religieuses, surtout s'ils raisonnent à l'âge des passions. Mais le christianisme de Descartes le fait arrêter à mi-chemin. 11 garde sa foi et se fait de plus une morale et un système de conduite provisoire. Contradiction encore, preuve nouvelle que l'atmosphère du doute ne convient pas à notre âme, qu'elle n'y peut ni vivre ni agir un seul instant, puisqu'à peine y est-elle plongée qu'elle cherche une issue pour sortir et respirer. C'est pourquoi la philosophie de Descartes ne sera jamais la philosophie du genre humain. C'est tout au plus une philosophie individuelle à l'usage de quelques penseurs orgueilleux qui ne veulent pas se contenter pour leur intelligence de ce qui fait l'aliment commun, naturel, providentiel de l'humanité. C'est dans le silence du cabinet et de la réflexion solitaire qu'elle aurait dû se renfermer. Mais si elle veut en sortir pour conquérir le monde, elle n'amoncellera que des ruines en démolissant des croyances qu'elle ne pourra pas reconstruire. Et Descartes lui-môme semble l'avoir compris, car
CH. m. AUT. 11. § 11. — l'HII.OS. UELIG. INTROD. 187
i! a dit : « La seule résolution de se défaire de » toutes les opinions qu'on a reçues auparavant » en sa créance n'est pas un exemple que chacun » doit suivre. Et le monde n'est quasi composé » que de deux sortes d'esprits auxquels il ne con- » vient aucunement, à savoir : de ceux qui, se » croyant plus habiles qu'ils ne sont, ne se peu- » vent empêcher de précipiter leurs jugements, » ni avoir assez de patience pour conduire par » ordre toutes leurs pensées : d'où vient que, s'ils » avaient une fois pris la liberté de douter des » principes qu'ils ont reçus et de s'écarter du » chemin commun, jamais ils ne pourraient tenir » le sentier qu'il faut prendre pour aller plus » droit, et demeureraient égarés toute leur vie ; » puis de ceux qui, ayant assez de raison ou de » modestie pour juger qu'ils sont moins capables » de distinguer le vrai d'avec le faux que quel- » ques autres par lesquels ils peuvent être ins- » truits, doivent bien plutôt se contenter de sui- )) vre les opinions de ces autres qu'en chercher » eux-mêmes de meilleures. »
Descartes commence donc par douter. Il doute, parce qu'il suspecte l'autorité des hommes et qu'il ne sait môme pas s'il existe d'autres hommes; il doute parce que nos moyens naturels sont
• Discours de la Méthode, 2c partie.
188 lie PAUTIK. - KCRITS ET GÉNIE.
sujets à l'erreur : et c'est à ces moyens naturels cependant qu'il demande la vérité. Il croit la trouver dans l'irrésistible conviction de l'existence de sa pensée, dans l'évidence claire et distincte de ses perceptions. Cependant il tremble encore : peut-être est-il le jouet d'un songe ou de quelque génie malfaisant; il ne sera siir de rien, surtout il ne pourra rien affirmer des phénomènes extérieurs, avant d'avoir démontré l'existence de Dieu, de la souveraine vérité '. Contradiction nouvelle ! il ne peut plus se passer de Dieu, il lui demande au moins une chiquenaude. Et Dieu , comment le démontre-t-il? Dieu est la plus évidente de ces idées dont la légitimité ne lui doit être cependant constatée que par l'existence de Dieu! Dieu, a dit Pascal, est une sphère infinie dont le centre est partout, la circonférence nid le part. On a beau vouloir s'en éloigner pour errer dans le désert de sa pensée, on revient à lui forcément, parce qu'il se retrouve partout : en lui nous avons l'être, le mouvement et la vie.
Descartes, mettant en suspicion le genre humain tout entier, songe à se dépouiller d'aboid
' « Si nous ne savions point que tout ce qui est en nous de réel et de vrai vient d'un être parfait et inllni, pour c-laircs et distinctes que fussent nos idées , uous n'aurions aucuue raison qui nous assurât qu'elles eussent la perfection d'clre vraies. » (Discours de la Méthode, 4* partie )
CH. III. xMlT. II. § II. - PHILOS. RELIG. INTROD. 1S9
do tout ce qu'il a reçu de ses semblables; car il ne croit qu'en lui et ne veut devoir qu'à lui ses convictions et ses croyances. Vains efforts! il se garde lui-même avec son génie, sa pensée, sa science. Et tout cela, d'où l'a-t-il reçu? de Dieu d'abord, et ensuite de la société qui l'a élevé dans son sein, a éveillé son intelligence et formé sa raison. Pour être conséquent jusqu'au bout, il aurait dû ramener son âme aux premiers jours de sa vie. Mais alors sans parole et sans pensée, il serait resté dans une nuit et une mort éternelles. Prodigue de Dieu et de la société, il se serait enfoncé dans une ténébreuse solitude où il n'aurait trouvé qu'une vie animale, jusqu'à ce qu'une parole d'amour retentissant à son oreille l'eût rappelé à la maison de son père et de sa mère pour y reprendre sa part de l'héritage de la grande famille humaine.
On ne se fait pas soi-même ni au moral ni au physique ; on reçoit sa vie d'ailleurs, et cette vie, (]ui en expliquera la mystérieuse nature? Les premières notions qui composent les éléments essentiels de notre être intellectuel et moral , se dérobent aux prises de la raison. Ils sont reçus et non trouvés; nous les sentons, nous ne les prouvons pas. Aussi, pour notre part, avons-nous admiré toujours le courage des philosophes allant à la découverte d'un critérium de vérité. Ce
critérium ne sera-t-il pas admis sans preuve et par sentiment? A quoi bon alors ne pas admettre aussi toutes les vérités premières que nous sentons aussi vivement que le critérium lui-même? L'homme est obligé de croire qu'il possède la vérité : autrement il tombe dans un irrémédiable scepticisme. Conçoit-on la raison sans la possession de la vérité ? La vérité n'est-elle pas son être ? Comment peut-elle donc, dans cette recherche d'un critérium, se dépouiller d'abord de la vérité pour s'assurer que légitimement elle la possède? Elle se lue pour s'assurer de sa vie : elle ne se ressuscitera pas.
Néanmoins, soutenu et dirigé malgré lui et à son insu par la raison sociale et ses croyances chrétiennes, Descartes put opérer son dangereux voyage et arriver au port. Il se démontra Dieu, l'âme et l'immortalité , c'est-à-dire les dogmes fondamentaux de cette religion qu'on appelle naturelle, non que nous l'ayons jamais trouvée , que nous puissions la découvrir si Dieu ne nous l'avait révélée, mais parce qu'une fois proposée à notre intelligence, nous en percevons la vérité et l'harmonie parfaite avec notre nature. Là s'arrêtait Descartes, et alors il sortait des rangs de la |)hilosophie pour se confondre parmi les simples chrétiens et les plus humbles enfants de l'Eglise.
('.II. III. ART. II. § II.— PHILOS. REl.IG. INTROD. 191
RATIONALISME FILS DE DESCARTES. SES PRÉTEN- TIONS , SES SUCCÈS. TROIS SYSTÈMES l SOUVE- RAINETÉ DE CHAQUE RAISON INDIVIDUELLE, ÉCLEC- TISME , SYNCRÉTISME ; LEUR FAUSSETÉ ET LEUR IMPUISSANCE.
Du maître on ne sait que les défauts. Pour nos philosophes, Descartes n'est plus un chrétien, mais l'apôtre de la liberté et de l'indépendance absolue de la raison humaine. Écoutonsles : « Qui a fondé dans le monde moderne l'au- » torité du sens individuel, si ce n'est Descartes ? ). Le rationalisme moderne a pour père l'auteur » des Méditations ' . >»
)) On comprend assez aisément, surtout au- » jourd'hui, la pensée intérieure cachée dans les » mouvements religieux du xvr siècle, et cepen- » dant, je demande si on ne la comprend pas tout » autrement encore lorsqu'on la voit à la fin » du xvf siècle se résoudre dans la philosophie » cartésienne. Le xvr siècle, avec ses tendances » les plus intimes, inconnues à lui-môme, agran- » dies et idéalisées, développées jusqu'à la der-
' INI. Lerminier, Revue des Deux-Mondes, 1843, p. 942.
192 II" PAIJTIK. — ÉCRITS KT (iKMi:.
» nière conséquence, s'est fait homme en la per- » sonne de celui qui vint dire en 1637 : « 11 n'y » a d'autre autorité que celle de la pensée indi- » viduelle '. » Ainsi, au jugement de nos philosophes, d'une main Descartes touche au protestantisme, de l'autre au rationalisme contemporain.
« La forme, le caractère de la philosophie de » de Descartes , c'est l'indépendance , la néga- » lion de toute autre autorité que celle de la » réflexion et de la pensée... Quelle était la forme » de la philosophie du moyen-âge? La soumis- » sion à une autorité autre que la raison. Quel » est le caractère de la philosophie moderne ? La » soumission à la seule autorité de la raison ^. »
« Abélard et Descartes sont incontestablement » les deux plus grands philosophes que la France » ait produits^. »
Mais la philosophie moderne a-t-elle été heureuse en raison du pouvoir qu'elle s'arroge? Laissons là le xvnf siècle, et sa haine infernale contre toute vérité religieuse , et les débris qu'il a amoncelés autour de lui. De toutes ces ruines
' M. Cousin, Introd. à l'ilist. de la Philos-, 3^ leçon.
2 M. Cousin, Cours de 1828, 12'= leçon.
3 Voir Fragm. philos., t. II, p. 110, tout ce curieux parallèle d'vVbélard et de Descartes, qui explique bien l'enthousiasme de nos pliilosophes pour l'auteur des Méditations.
CH. m. ART. H. § H. — PHILOS. RELÏG. LNTllOD. 193
Ja philosophie contemporaine a-t-elle pu faire sortir quelque chose, un abri pour l'humanité , un ensemble de vérités qui suffise à sa vie ? Rien n'égale son impuissance que ses orgueilleuses prétentions. Elle ne prétend à rien moins qu'à exercer le ministère spirituel au môme titre que le christianisme ', c'est-à-dire à trouver comme lui, à donner comme lui au genre humain les vérités religieuses sans lesquelles il ne peut accomplir sa destinée morale. — Un peu plus de franchise ! — Elle tend à se substituer au christianisme, à le remplacer par la science et par une forme religieuse plus parfaite, carie christianisme la gêne. D'abord il a résolu , elle l'avoue, toutes les grandes questions; avec lui elle n'aurait plus rien à faire. C'est là un grand grief! Nos philosophes ressemblent assez sous ce rapport au philosophe dont parle Montaigne, qui se fâchait contre sa chambrière de lui avoir expliqué pourquoi ses figues sentaient le miel, et d'avoir ainsi dérobé matière à ses recherches et à sa curiosité ; « Va, luy dict-il, tu m'as faict desplaisir ; je ne lairray pourtant d'en chercher la cause , comme si elle estait naturelle ^. »
De plus, le christianisme impose ses solutions avec une autorité absolue; avec lui, la philoso-
' M. Saisset, Rerue des Deux -Mondes, ISi mars 184ô p, 1030. — * Essais, liv. Il ; c. xil.
m II» PARTIE.— ÉCRITS ET GÉNIE.
phie serait donc obligée d'abdiquer son pouvoir etson indépendance. Elle l'a compris : on ne peut croire sincèrement et dans son cœur à la religion, a-t-elle dit, et rester libre; quiconque enchaîne sa raison au système chrétien, l'engage tout entière; il n'est plus libre sur une seule question*. — Mais si le christianisme avait une origine céleste ; s'il n'était que l'expression de la raison divine? — De cela, elle n'a nul souci et ne veut en aucune façon s'en enquérir. Christianisme et rationalisme sont incompatibles, ils ne peuvent vivre ensemble ; l'un des ^eux doit nécessairement céder la place à l'autre : ce sera le christianisme. Seulement on lui laissera le temps de déménager, lui fallût-il pour cela trois cents ans. En attendant, on sera poli pour lui , on lui tirera son chapeau^. La philosophie sera clémente et pacifique et ne tendra pas, comme au lemps de Voltaire, à se substituer par la violence et la guerre aux institutions religieuses. Mais, d'un autre cèté, elle ne consentira pas à s'abriter, comme au temps de Descartes , derrière la disiinction des vérités naturelles et des vérités surnO' turelles ^.
* Voir M. Saisset, ibid. C'est le plus franc et le plus loyal de DOS rationalistes.
2 Expressions que P. Leroux prête à M. Cousin.
3 M. Saisset, Revue des Deux-Mondes, V février 184o.
La philosophie reste seule ou, du moins, sans souci de son voisin le christianisme. La voilà tout-à-fait libre et indépendante. Voyons-la un peu à l'œuvre. Comment procédera-t-elle ? Pour elle, trois systèmes seulement possibles : la souveraineté de chaque raison individuelle, l'éclee^ tisme, le syncrétisme. Dira-t-elle à chaque raison de laisser là toute autorité dans le passé comme dans le présent, et de se faire à ellemême sa religion et sa vérité? C'est le point de départ de Descartes; mais alors, c'est l'anarchie, 11 n'y a plus de philosophie, mais des philosophes ; plus de symbole, mais des croyances qui se détruisent; plus de ministère, de gouvernement spirituel, mais des miUions de souverains, tous indépendants les uns des autres, jouissant tous des mêmes droits , écartelant la vérité et le mensonge, plus souvent le mensonge que la vérité, et s'en partageant les lambeaux. Qui aura raison? à qui avoir recours? qui décidera? La raison générale, la raison en soi ? Mais la raison ne s'exprime jamais d'une manière abstraite et absolue ; elle s'individualise en chacun, parle par la bouche de chaque philosophe : d'où il suit ([ue l'indépendance de la philosophie et de la laison se résoudra dans l'indépendance de chacun. Que sera, que deviendra alors la philosophie ? Comment exercera-t-elle le ministère spi-
196 II' PAUTIK. — ÉCRITS ET GÉNIK.
rituel? Comment remplacera-t-elle le christianisme ' ?
Chaque raison individuelle se reconnaissant insuffisante à la tâche de se faire un système complet de connaissances, recourra-t-elle aux travaux philosophiques du passé? La philosophie, au lieu de s'incarner et de se personnifier dans chaque philosophe, n'existe-t-elle que dans l'ensemble des hommes qui l'ont illustrée, de sorte qu'il suffirait, pour se composer un symbole, d'en choisir les articles dispersés à travers les siècles dans les chefs-d'œuvre de la pensée humaine? En un mot, les matériaux qui doivent former l'édifice de nos connaissances existentils mêlés et confus, et le rationalisme est-il capable de les discerner, de les réunir, afin d'élever un monument qui atteigne les cieux?Nous répondons hardiment , non : l'éclectisme moderne est tout aussi impuissant que l'individualisme.
Il n'est pas vrai que les vérités qui doivent entrer dans le symbole philosophique soient déjà découvertes, acquises à la science, mais dispersées dans les ouvrages des grands philosophes. C'est l'éclectisme lui-même qui en a fait l'aveu dans ses moments de francliise : car il s'est
* Voir Lettres à M. Saisset, par Mgr. Tévêque de Montnuban.
cil. 111. ART. II. § H, — PHILOS. RKLIG. INTROD. 197
montré lour-à-lour bien orgueilleux et bien humble. Tantôt il proclame la philosophie la Inmicrc de toutes les lumières, l'autorité des autorités; il promet l'intelligence et l'explication de toutes choses '. Tantôt il avoue que la philosophie n'est pas sortie de l'enfance, quelle est encore au maillot ; qu'elle ne croit même pas et n'a pas le droit de croire à l'existence du monde extérieur; que les substances et les causes sont des mystères impénétrables devant lesquels l'esprit humain doit slmmilier et confesser son ignorance ; que nous ne connaissons que des phénomènes, et que les êtres nous échappent ^; que la pliilosophie est une science impuissante qui ne reconnaît encore aucune venté et n'a pu résoudre une seule grande question ; qu'aujourd'hui il n'tj a pas encore l'ombre d\m symptôme de l' apparition d'une solution nouvelle ^.
Voilà comment la philosophie se définit ellemême. Elle n'a ni objet déterminé, ni plan tracé, ni méthode arrêtée. Qu'est-elle donc? le doute, la liberté dépenser. Quand un recueil périodique rédigé par les chefs du rationaUsme a tracé ces mots en tête de ses colonnes, il écri-
' M. Cousin, Introd. a VHist. de la Philos., I" leçon. « M. Cousin, Cours de 1816-1817, p. 6, 11, 24, 174^ •* Jouffroy, Noiweavx Mélanges ^ et Organisation des Sciences philosophiques.
i^É II» PARTIE. — ÉCRITS ET GÉNIE.
-frait plus qu'un titre, c'était le li^re lui-même.
Mais quand bien même la vérité existerait fout entière dans la bible philosophique , on ne Serait pas beaucoup plus avancé : car elle y serait mêlée à Terreur, et il faudrait discerner; par conséquent, savoir ce qui est vrai, ce qui est faux en soi, avoir un système qui servît de point de départ, de guide et de règle. Or, la vérité n'étant pas connue, la valeur des systèmes ne peut être appréciée '.
Sentant son impuissance à discerner le vrai du faux, l'éclectisme s'est transformé en syncrétisme, et a soutenu que l'erreur n'était qu'une vérité partielle qui se complétait par le développement régulier et nécessaire de la raison humaine. Dans ce système, pour posséder la vérité tout entière, l'érudition suffirait; la science universelle et la philosophie résulteraient de l'association de toutes les erreurs et ne seraient plus que la somme d'une addition ^. Ou plutôt, plus d'erreurs alors, plus de systèmes faux ; tout serait vrai pris en soi ; l'erreur serait tout au plus une exclusion, une vérité partielle se prétendant la vérité complète.
Quelle monstrueuse théorie ! Quoi ! il n'y a pas d'erreur à dénier l'existence à ce qui existe, à
* Jouffroy, Nouveaucb Mélanges.
• M, Cousin, Cours de 1828, 6« et 7" leçons.
l'atlribuer à ce qui n'existe pas ; à revêtir un sujet de qualités imaginaires ou à le dépouiller de ses attributs essentiels! On oublie que l'erreur ne consiste pas dans une affirmation qui seule peut renfermer le vrai, mais dans une négation qui l'exclut. Ainsi le matérialisme, l'idéalisme, l'athéisme , n'affirment rien : ce sont de pures négations de l'âme, du corps, de Dieu, de toute vérité, de toute existence. Transporté dans l'histoire , ce système enfante le fatalisme ; dans la morale, il justifie tous les crimes ; dans la société, c'est le socialisme qui consiste essentiellement dans la négation du mal qu'il veut harmonier avec le bien , comme le syncrétisme dans la négation du faux qu'il veut harmonier avec le vrai '.
Toute cette théorie a pour but de se passer de la révélation et de dépouiller le christianisme de son caractère surnaturel. Dans ce système, en effet, l'idolâtrie à tous ses degrés et sous toutes ses formes, même le fétichisme le plus grossier, le mosaïsme, le christianisme, le mahométisme, l'hérésie, ne sont que des faces diverses de la vérité religieuse, des matériaux du nouveau temple que le rationalisme veut élever à l'humanité, et
* Voir OEuvres philos, de Riambourg, École de Paris; M. Valroger, Études sur te Rationalisme contemporain.
dont il sera , bien entendu, le grand prêtre et le Dieu.
Mais, en attendant, que deviendront les philosophes? N'ont-ils pas des devoirs moraux et religieux à remplir, avant d'avoir formulé leur décalogue? Atteindront-ils sans conditions leur destinée future , jusqu'à ce qu'ils les aient posées eux-mêmes? En ont-ils l'assurance de la part de Dieu? Et le peuple, c'est-à-dire presque tout le genre humain? Attendra-t-il au pied de la montagne que nos nouveaux Moïses lui apportent les tables de la loi, ou bien, comme le travail pourrait être trop long, lui laissera-t-on provisoirement le christianisme? Mais plus tard deviendra-t-il tout entier philosophe? Ou bien y aura-t-il toujours deux catégories, les philosophes et les chrétiens? La philosophie va donc rétablir les castes au sein de l'humanité?
Hélas ! n'a-t-elle pas fait une assez longue expérience de sa faiblesse ? Voudra-t-elle toujours se nourrir de vide et se draper fièrement dans sa nudité? Quatre mille ans de vains efforts et de recherches infructueuses ne lui disent-ils pas assez qu'elle roulera toujours dans un cercle sans issue, qu'elle se traînera dans des voies arides et sans but ? Que cherche-t-elle d'ailleurs? Toutes les vérités essentielles, ne les a-t-elle pas sous la main, dans la révélation et le christianisme?
Elle passe sous l'arbre de la vie sans vouloir en cueillir les fruits; elle ne veut récolter que ce qu'elle aura semé elle-même, et depuis des' siècles elle sème toujours dans son désert sans voir jamais rien mûrir, rien germer. Encore une fois, qu'elle écoute la voix de l'expérience. La vérité ne se trouve que par les voies traditionnelles, et le doute est le seul terme du rationalisme. Toutes les vérités essentielles ont existé à l'état pratique, universel, partout où a brillé la révélation; partout ailleurs, à l'état individuel et sans influence sur les masses. Malgré la tradition et leur beau génie, les plus grands philosophes de l'antiquité n'ont pu convertir une seule bourgade, pas même la rue où ils demeuraient ' .
VRAIE SITUATION DE PASCAL ENTRE l' ATHÉISME ET LE