‹ Pascal; sa vie et son caractère, ses écrits et son génie (volume 2)Chapitre 35 sur 54 · RELIGION CHRÉTIENNE · texte numérisé non relu

RELIGION CHRÉTIENNE

Les Apôtres sont faits à l'image de leur maître et revêtus des mêmes caractères de bassesse et de grandeur, de faiblesse et de force. Gens sans lettres, qui se trouvent tout-à-coup assez savants pour confondre les plus habiles philosophes; gens timides, et tout-à-coup assez courageux pour résister aux rois et aux tyrans.

Cela est unique dans l'histoire et donne à leur témoignage une valeur toute-puissante, quand bien même la simple réflexion ne suffirait pas à montrer la fausseté des suppositions qui voudraient la détruire. « Les Apôtres ont été » trompés ou trompeurs ; l'un ou l'autre est dif- » ficile , car il n'est pas possible de prendre un » homme pour être ressuscité.

« L'hypothèse des apôtres fourbes est (sur- M tout) bien absurde. Qu'on la suive tout au » long; qu'on s'imagine ces douze hommes as- » semblés après la mort de Jésus-Christ, faisant » le complot de dire qu'il est ressuscité : ils at-

3i8 II« PARTIE. — ÉCRITS ET GÉNIE.

» taquent par là toutes les puissances. Le cœur » des hommes est étrangement porté à la lé- » gèreté, au changement, aux promesses, aux » biens. Si peu qu'un de ceux-là se fût démenti » par tous ces attraits, et qui plus par les pri- » sons, par les tortures et par la mort, ils étaient » perdus. Qu'on suive cela*. »

D'un autre côté, qu'on examine la simplicicité, la naïveté, et même les dissemblances de leurs témoignages, tels qu'ils les ont consignés dans l'Evangile, et on s'apercevra bientôt que l'idée d'un concert entre eux pour tromper le monde est -de tout point inadmissible. « Le » style de l'Evangile est admirable en tant de » manières, et entre autres en ne mettant ja- » mais aucune invective contre les bourreaux » et les ennemis de Jésus-Christ. Car il n'y en » a aucune des historiens contre Judas, Pilote, » ni aucun des Juifs. »

« Si cette modestie des historiens évangéli- » ques avait été affectée, aussi bien que tant d'au- » très traits d'un si beau caractère, et qu'ils ne » l'eussent affecté que pour le faire remarquer ; » s'ils n'avaient osé le remarquer eux-mêmes, » ils n'auraient pas manqué de se procurer des » amis qui eussent fait ces remarques à leur

» T. II, p. 322.

» avantage. Mais comme ils ont agi de la » sorte sans affectation , et par un mouvement » tout désintéressé, ils ne l'ont fait remarquer à » personne. Et je crois que plusieurs de ces clio- » ses n'ont point été remarquées jusqu'ici; et » c'est ce qui témoigne la froideur avec laquelle » la chose a été faite •. »

Mais les Apôtres ne sont pas les seuls témoins des faits qu'ils racontent, les seuls qui déposent en faveur de la divinité de Jésus-Christ. Ecoutons la voix du sang de ces millions de martyrs qui, d'un bout du monde à l'autre, meurent en disant : Je suis chrétien. Que leurs dépositions héroïques nous rassurent sur la divinité de notre cause, et que l'exemple de leur courage nous fortifie dans la confession de notre foi. Car « les » exemples des morts généreuses des Lacédé- » moniens et autres ne nous touchent guère; » qu'est-ce que cela nous apporte? Mais l'exem- » pie de la mort des martyrs nous touche ; car » ce sont nos membres... '. »

Mais une doctrine se juge encore par les grandes choses qu'elle a faites dans le monde. Or, voyez les vertus et les saints qu'a produits la religion chrétienne : ces vertus d'humilité, d'innocence, de charité, si nécessaires à l'humanité, que

* T. II, p. 370.— 5 T. I, p. 227.

l'antiquité païenne ne soupçonnait même pas, qu'elle était surtout incapable d'enfanter, et qui naissent par millions sous les pas de Jésus- Christ; ces hommes qui passent sur la terre sans partager les plaisirs du monde, ne demandant que leur part de souffrances, ne renfermant pas leur charité dans le cercle des affections naturelles , mais la répandant sur leurs ennemis et sur ceux de Dieu ! Quel spectacle admirable qu'un vrai chrétien ! « Nul n'est heureux comme » lui, ni raisonnable, ni vertueux, ni aimable. » Avec combien peu d'orgueil se croit-il uni à » Dieu ! Avec combien peu d'abjection s'égale- » t-il aux vers de la terre? La belle manière de » recevoir la vie et la mort, les biens et les » maux ! ^ »

Ici encore ne nous laissons pas illusionner par les vaines idées des hommes , et comprenons en quoi consiste la grandeur véritable. « La distance » infinie des corps aux esprits figure la distance » infiniment plus infinie des esprits à la charité , » car elle est surnaturelle.

» Tout l'éclat des grandeurs n'a point de lustre » pour les gens qui sont dans les recherches de » l'esprit.

» La grandeur des gens d'esprit est invisible

• T. II, p. 37G, 377.

CH. ni. ART. II. § II.— EXPOSITION DE L'APOLOG. 361

» aux rois, aux riches, aux capitaines, à tous ces K grands de chair.

» La grandeur de la sagesse, qui n'est nulle » part sinon en Dieu, est invisible aux charnels et » aux gens d'esprit. Ce sont trois ordres diffé- » rents en genre.

» Les grands génies ont leur empire, leur éclat, » leur grandeur, leur victoire et leur lustre ; et » n'ont nul besoin des grandeurs charnelles où ») elles n'ont pas de rapport. Ils sont vus non des » yeux mais des esprits : c'est assez.

» Les saints ont leur empire, leur éclat, leur » victoire , leur lustre ; et n'ont nul besoin des » grandeurs charnelles ou spirituelles où elles » n'ont nul rapport, car elles n'y ajoutent ni » ôtent. Ils sont vus de Dieu et des anges, et non » des corps ni des esprits curieux : Dieu leur » suffit.

» .... Mais il y en a qui ne peuvent admirer que » les grandeurs charnelles, comme s'il n'y en » avait pas de spirituelles; et d'autres qui n'ad- » mirent que les spirituelles , comme s'il n'y en » avait pas d'infiniment plus hautes dans la sa- » gesse.

» Tous les corps, le firmament, les étoiles, la » terre et ses royaumes, ne valent pas le moindre » des esprits; car il connaît tout cela, et soi; et » les corps, rien.

» Tous les corps ensemble, et tous les esprits » ensemble, et toutes leurs productions, ne valent » pas le moindre mouYcment de charité ; cela est » d'un ordre infiniment plus élevé.

» De tous les corps ensemble on ne saurait en )) faire réussir une petite pensée : cela est impos- » sible, et d'un autre ordre.

M De tous les corps et esprits on n'en saurait » tirer un mouvement de vraie charité : cela est » impossible et d'un autre ordre surnaturel '. »

Enfin, il est deux faits, faits toujours subsistants, qui placent hors de doute la divinité de la religion chrétienne : son étabhssementet'sa perpétuité.

Lorsque les Apôtres annoncent leur Evangile, « tout ce qu'il y a de grand sur la terre s'unit : » les savants, les sages, les rois. Les uns écrivent, » les autres condamnent, les autres tuent. Et M nonobstant toutes ces oppositions, ces gens » simples et sans force résistent à toutes ces puis- » sances et se soumettent même ces rois, ces sa- » vants, ces sages, et ôtent l'idolâtrie de toute la M terre ^. »

L'homme, en effet, ne possède que trois choses : un bras, une tête, un cœur; un bras qui s'arme du glaive , une tête qui fabrique l'erreur,

» T. II, p. 330-333.— 2 p. 319.

un cœur qui enfante les passions. D'où il suit que le monde ne pouvait provoquer le christianisme que sur trois champs de bataille : le champ de bataille de la force brutale, le champ de bataille de l'intelligence, le champ de bataille de la volupté.

Quelles armes oppose le christianisme à ces attaques diverses ? Lutte merveilleuse ! il se dé*fend contre la force par le martyre ; contre l'erreur par l'immobilité de sa foi et de son symbole ; contre la corruption par ses vertus.

Mais cet admirable spectacle , la vraie religion l'a toujours donné, car elle a toujours été sur la terre. Au milieu des désordres des premiers âges du monde, au sein des ténèbres de l'idolâtrie, les saints patriarches conservent leur foi, leurs vertus, leurs espérances. Le peuple juif ne se laisse pas entraîner par les exemples de l'Egypte, ni plus tard séduire aux fables de la Grèce et de Rome. Les chants des poètes mythologiques ne peuvent couvrir la grande voix des Prophètes qui continuent d'annoncer le libérateur. Il vient. Sa religion s'étabht à travers mille obstacles et ne peut subsister qu'en guerre perpétuelle avec la force, l'erreur et la corruption. Elle n'achète jamais la paix au prix de honteuses transactions et ne fait pas céder ses lois aux plus impérieuses nécessités. Elle vit, elle vit toujours par une vertu

divine, sans jamais fléchir ni dans sa doctrine, ni dans sa morale '. Que le passé nous rassure sur les tempêtes présentes : « Il y a plaisir d'être dans un » vaisseau battu de l'orage , lorsqu'on est assuré « qu'il ne périra point ^. »

Tel est Pascal. Tel est l'ensemble de ses idées sur la vérité religieuse, la raison, la philosophie. Et il nous semble maintenant que nous avons tenu parole et atteint notre but. Aussi voudrionsnous être soumis à une épreuve décisive. Qu'on relise Pascal , notre livre en main, et qu'on voie, d'un côté, si tout ne s'explique pas d'après notre méthode d'interprétation, si nos principes ne se prêtent pas à toutes les évolutions de sa pensée, ne l'accompagnent pas dans les écarts si capricieux en apparence de sa course hardie ; et de l'autre , si tout système différent n'abandonne pas souvent en roule , ne rompt pas l'unité de l'œuvre, ne rend pas inintelligibles et contradictoires une foule de fragments.

Nous avons donc vraiment la clef de Pascal. Maintenant nous pouvons nous introduire dans le vaste labyrinthe de sa pensée, en parcourir les détours les plus secrets et les plus obscurs, sans crainte de nous égarer jamais. Semblables aux voyageurs qui, dans les champs où se dressaient

» T. II, p. 199-202. — a r. 1^ p, 324.

les grandes cités antiques , les yeux fixés tour à tour sur les débris du temps ou des hommes et sur les descriptions tracées par quelque témoin de leur primitive splendeur, parviennent à relever les remparts, les temples et les palais dans leurs proportions gigantesques, nous avons erré longtemps à travers les magnifiques matériaux laissés par Pascal, et désormais, initiés au secret de son âme, nous pouvons reconstruire la vaste enceinte , remettre les colonnes sur leur base, reconnaître la place que la plupart de ces fragments devaient occuper dans le monument harmonieux que rêvait son génie.

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