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naïveté et la pureté du langage. Ce jugement était moins peut-être de l'admiration que de la reconnaissance. Montaigne avait appris le latin en nourrice, mais le grec par art et par exercices : aussi le savait-il moins. 11 était heureux de trou- •ver dans Amyot ce Plutarque qu'il aimait tant, l'auteur de l'antiquité dans lequel il a fait les fouilles les plus profondes, parce qu'il est, en effet, la mine de faits et d'idées la plus riche que présente la littérature ancienne. 11 savait gré à Amyot d'avoir su trier et choisir un livre si digne et si à propos, pour en faire présent à son pays. «Nous aullres ignorants, ajoute-t-il, estions » perdus, si ce livre ne nous eût retirez du bour- » hier. Sa mercy nous osons à cette heure et parler )i et escrire ; les dames en régentent les maistres Md'escole; c'est nostre bréviaire. » Il fut luimême, à certains égards, le bréviaire de Pascal. Ce que lui était Jacques Amyot, il le fut à l'auteur des Provinciales.
Racine trouvait dans le vieux style du traducteur de Plutarque une grâce qu'il ne croyait pas pouvoir être égalée dans notre langue moderne. « Quelle obligation ne lui a pas notre langue, di- » sait Yaugelas, n'y ayant jamais eu personne » qui en ait mieux su le génie et le caractère que » lui, ni qui ait usé de mots et de phrases si na- » turellement françaises, sans aucun mélange
cil. IV. ART. î.— PROSK FRANÇAISE AVANT PASCAL. 371
» de& façons de parler des provinces, qui corroni- » pent tous les jours la pureté du vrai langage » français ! Tous ses magasins et tous ses trésors » sont dans les œuvres de ce grand homme. »
Plus tard ces magasins se fermèrent et ces trésors furent oubliés, et nous ne savons si Vaugelas n'y a pas contribué pour son compte par ses réformations un peu timides. Fénelon regrettait le court, le naif, le hardi, le vif, le passionné ' de la vieille langue d'Amyot, et le bon Rollin formait le vœu qu'on fit un recueil de toutes ses richesses. C'est là une gloire. 11 doit y avoir du vrai dans tant d'illustres admirations. Sans vouloir rien en rabattre , disons pourtant que la beauté et le mérite propre de ce style est dans sa parfaite conformité avec le génie de l'écrivain qu'il reproduisait. Une langue naïve et bavarde un peu comme un enfant pouvait seule rendre cePlutarque si naïf et si bavard lui-même dans ses discours et récits. En général, une langue de décadence comme celle de Plutarque , ne peut être bien traduite que par une langue d'enfance comme celle d'Amyot. L'enfant prend bien la langue du vieillard, et le vieillard celle de l'enfant. Dans Plutarque les constructions si nettes et si arrêtées des siècles classiques se brouillent et
* Lettre à l'Académie.
se relâchent; la phrase marche au hasard. Une phrase ondoyante et libre parce qu'elle n'a i)as encore trouvé sa forme et sa fixité, pouvait seule se mouler sur elle et en reproduire les contours et les mouvements.
Quant aux regrets qu'a laissés Amyot, nous ne saurions les partager tous. Racine, La Bruyère, Fénelon (ceux qui auraient, il semble, le moins de droits à se plaindre), regrettent des mots, des tours de notre vieille langue. Des mots, à la bonne heure; quelques-uns étaient dignes de vivre, bien qu'ils aient été remplacés. Mais, en général, les tours, les inversions ne nous allaient pas : les regretter trop vivement, ce serait méconnaître le génie de notre langue. Sans doute la réforme grammaticale et littéraire du xviie siècle a été un peu timide et prude, mais en parfaite harmonie, on ne saurait le nier, avec l'esprit français. Le sens , la raison avant tout, et, par conséquent , logique dans la pensée , unité dans la composition, clarté et marche naturelle dans le langage, tels sont bien les caractères et les besoins de notre génie national. Or, nous le croyons, les tours et inversions du xvf siècle s'y prêtaient assez peu. Les inversions latines vont bien à l'oreille , mais mal à la raison. Elles donnent au langage harmonie, beauté matérielle, mais aux dépens de la clarté , du développement naturel de la pensée.