‹ Pascal; sa vie et son caractère, ses écrits et son génie (volume 2)Chapitre 40 sur 54 · MONTAIGNE · texte numérisé non relu

MONTAIGNE

Ces réflexions nous iniroduisent dans Montaigne, car elles sont applicables à son style. Amyot , du reste, nous conduisait droit à l'auteur des Essais où nous le retrouvons avec son Plutarque.

Montaigne est tout entier dans son éducation ', comme l'arbre dans son germe. Jamais son père ne força sa volonté, et il alla toujours au gré de ses caprices, enfant, homme fait, écrivain; pas un effort sérieux. Mis au collège de Guienne, après ses premières années si douces et si molles, il fait une de ses premières lectures de l'auteur des Métamorphoses, le poète facile, sceptique, licencieux. Il devient dès-lors indifférent à tout, excepté au bien-être et à ses amis, et il ne s'émeut qu'en parlant de l'amitié, au souvenir de la Boétie. C'est le latin et le latin seulement que lui avaient parlé sa nourrice et ceux qui avaient entouré son berceau ; c'est dans ce moule qu'il jettera la langue maternelle ; son style en gardera l'empreinte, et sera français-latin, latin-français.

' Voir l'intéressant tableau qu'il nous en a laissé, j:ssah; liv. I, c. XXV.

Le mot dit des Essais par le cardinal Dujierron, c'est le bréviaire des honnêtes yens, pourrait bien être considéré comme une satire. Oui, toute restriction faite en faveur de la décence trop souvent outragée par Montaigne dans la pensée et dans l'expression , son livre est le bréviaire de ces gens honnêtes, observant le lois de la probité, suivïint les coutumes de leurs pays, jouissant de la vie et de la création, sans trop de souci d'une destinée future, sans le moindre soupçon de la corruption de l'homme et de sa régénération par la souffrance et le renoncement chrétien , réfléchissant peu aux grands problèmes, et quand ils se présentent, se contentant de dire : Que sais-je?

Sceptique en métaphysiquje, épicurien en morale, sa vie ne contredit pas sa morale, mais bien sa métaphysique : il est plein de foi au bienêtre et au plaisir. Il meurt en chrétien, mais, il semble , pour mettre dans sa vie la même contradiction que dans son livre.

Ce caractère philosophique des Essais, que nous avons déjà délini, nous en explique le caractère littéraire. Pas de sujet déterminé, pas de plan, pas de composition, pas de but; rien que le hasard et le caprice. 11 a énormément lu : Rome tout entière, la Grèce aussi, mais moins, parce qu'il ne la connaissait guère que par Amyot.

Tout cela est jeté pèle-mèle dans son livre, puis il se jette aussi à travers avec ses pensées et ses doutes, comme pour parfaire la confusion.

Montaigne n'avait pas de plan et ne pouvait en avoir à cause de ses doctrines, de son caractère et de ses habitudes. Les Essais n'étaient d"alK)rd qu'un petit volume assez mince qui alla toujours se grossissant en roulant sur toute espèce de réflexions et de lectures. « J'adjouste, » disait-il, mais je ne corrige pas. » Il ne croyait pas avoir droit de le faire après avoir hijpolhéqué au monde son ouvrage. Mais quoiqu'il dise ensuite : « Mon livre est toujours un , » il n'en est rien ; il se trompe ou nous pipe : un tel mode de composition était incompatible avec cette unité que le dix-septième siècle et le génie français introduisirent dans l'art et la littérature comme une condition essentielle du beau.

Le seizième siècle est un siècle d'érudition, en prose, en poésie : en poésie, Ronsard et la Pléiade; en prose, Rabelais, Amyot, Montaigne. On sent sa pauvreté et on cherche butin partout. La moisson est abondante, mais confuse et mêlée; nul ne la fait sienne par une personnalité distincte. Il fallait choisir, devenir soi, dégager le pur vrai, le beau universel : ce fut l'œuvre du siècle suivant.

Nous venons de parler d'unité par la per-

sonnalité. Cette unité-là n'est-elle pas dans Montaigne? Oui, il est évidemment le point central de ses Essais; lui toujours, lui partout. Mais, ondoyant et divers bien plus que l'homme qu'il définit ainsi, il ne saurait établir dans son œuvre une unité réelle. C'est le moi de Montaigne qui fait pourtant qu'on se retrouve au moment où on se croyait le plus complètement égaré, et un des plus grands charmes de la lecture de son hvre, c'est qu'il se mêle lui-même à tous ses discours. Pascal seul le lui a reproché : « Le M sot projet qu'il a de se peindre ! Et cela non » pas en passant et contre ses maximes, comme » il arrive à tout le monde de faillir, mais par » ses propres maximes et par un dessein premier » et principal. Car de dire des sottises par ha- » sard et par faiblesse, c'est un mal ordinaire; » mais d'en dire par dessein, c'est ce qui n'est pas » supportable*...» Et encore : « Ce que Montai - » gne a de bon ne peut être acquis que diffici- » lement. Ce qu'il a de mauvais (j'entends hors » les mœurs) eût pu être corrigé en un moment, » si on l'eût averti qu'il faisait trop d'histoires et » qu'il parlait trop de soi ^. »

Pascal a mieux jugé Montaigne lorsqu'il a dit « qu'il avait bien senti le défaut du droit de mé-

' T. Il, p. 27.— * T. I, p. 2.52.

» //lor/e (sans doute, d'une droite méthode); qu'il » l'évitait en sautant de sujet en sujet; qu'il » cherchait le bon air '. » Oler à Montaigne ses histoires et son moi, rien que cela ! Mais c'est lui arracher les entrailles et la vie; ce serait la suppression même du livre des Essais qui n'est (ju'histoires et égoïsme. Du reste, Pascal a tort de crier tant contre le moi, car, ainsi que nous le verrons, il est un des auteurs les plus personnels. Mais laissons-le définir lui-môme ce moi qu'il déteste : « Le moi est haïssable... Il est » injuste en soi, en ce qu'il se fait centre de tout ; » il est incommode aux autres, en ce qu'il les » veut asservir, car chaque moi est l'ennemi et » voudrait être le tyran de tous les autres'... » Évidemment celte définition ne s'applique pas à Montaigne. 11 s'établit dans son livre, et c'est tout; pour le reste, il ne s'en occupe guère. Il ne veut asservir personne, tyranniser personne. Montaigne tyran, le comprend -on!

Tout ce qu'il vous demande peut-être , c'est de l'admirer; mais vous persuader, vous imposer ses idées et ses jugements, oh ! il n'a pas de si hautes prétentions. Après tout, quelque désagréable qu'il lui ait été, Pascal doit nous laisser juges de nos goûts et de nos impressions. Or, nul

' ï. Il, p. 37.— =* T. I, p. 197.

378 II. PARTIE. - ËCRITS ET GËNIE,

de nous ne trouve le moi de Montaigne inconnmode. Comment cela? Car, en un sens, lui aussi se fait le centre de tout. Serait-ce qu'il ne se peint pas lui-même comme individu, mais rpi'il peint l'homme en lui, ne gardant pour son compte que ce qui ne plairait pas à notre amourpropre? Alors on conçoit que sa personnalité et son moi ne soient plus haïssables. Noslra res agitiir. C'est notre portrait qu'on esquisse sous un nom étranger; nous sommes contents que les traits difformes de notre visage passent pour les traits d'un autre. Tel est le charme de la fable et de la comédie. Et, d'un autre côté, si son moi se résume dans ses défauts, comme il ne cherche point à les cacher, comme ils ne sont pas choquants et qu'il met à nous les dévoiler une certaine grâce coquette, nous ne saurions nous en offenser.

Ceci soit dit en toute simplicité littéraire et avec la restriction de Pascal, j'entends hors les mœurs. Montaigne, Pascal, c'est l'homme. Mais Montaigne, c'est l'homme incomplet qui ne se montre que d'une face, et encore face changeante ; l'homme de la terre, de la nature, du temps, sans la grâce; Pascal, c'est tout l'homme, avec sa grandeur et ses misères fondues et harmoniées dans la grâce divine; l'homme monté sur les hauteurs du surnaturel, l'homme du temps

CH. IV. ART. 1.- PROSE FRANÇAISE AVANT PASCAL. STé

et de l'éternité. Montaigne va à quelques-uns, aux indifférents de leur avenir, à ceux qui jouissent de la vie, à ceux qui rient ; Pascal, à ceux qui pleurent et qui soutîrent, et qui ne pleure et ne soutîre plus ou moins? à ceux qui se posent la redoutable question, que suis-je, où vais-je? et qui ne se la pose quelquefois?

Comme moi, comme personnalité, Pascal ne relève donc pas de Montaigne, quoique tous deux soient très-personnels. Ce sont deux individualités si distinctes qu'elles ne se touchent jamais. Nous n'avons pas besoin de rappeler les différences profondes de leur système philosophique et religieux. Passons au style.

Est-ce l'ancienneté du langage qui forme tout le charme du style de Montaigne? On ne saurait méconnaître les avantages qui naissent pour l'écrivain des licences de notre vieille langue, retranchements des articles, inversions, tours hardis, abondance et liberté d'expressions au milieu desquelles la corruption, toujours prude, et le goût académique, toujours timide, n'avaient pas encore fait de choix. 11 y avait là aisance et charme involontaire. Mais si la gloire de Montaigne s'en trouve diminuée, il faut admirer l'usage qu'il a su faire de ce vieil idiome, son naturel, ses alliances de mots pittoresques, et en même temps ses tours savants, moins jeunes que son langage.

Que dire de son imagination? C'est chez lui la faculté maîtresse : tout se voit , tout s'entend , tout se touche dans son style ; il peint par la parole et parle constamment aux yeux. Mais ce n'est pas chez lui un vain calcul, une recherche affectée d'effets, comme chez nos écrivains modernes qui n'ont réussi qu'à gâter et qu'à matérialiser notre langue. 11 sent et voit fortement par la sensibihté et l'imagination, et il parle comme il voit, comme il sent. Cependant il passe quelquefois les bornes ; il est trop libre, trop hasardé et porté" le cachet d'un siècle encore grossier. La date de son livre est écrite sur plusieurs de ses pages. Mais quelles images! quel coloris!

Ce qui lui donne un caractère plus mâle et plus sérieux qu'à ses contemporains, c'est l'imitation intelligente de l'antiquité. Il en a transporté dans son livre les beautés immortelles. Mais toujours l'excès du bien : s'il a les qualités des anciens, il a aussi les défauts de Sénèque et de Lucain qui étaient ses auteurs favoris, comme ils le seront du grand Corneille. De là exagération, coloris forcé, calcul d'un autre âge, quoique son bon sens, sa simplicité et sa bonhomie naturelle tempèrent tous ces vices.

Au milieu de toutes ces imitations, son génie propre, c'est de prendre partout et d'être toujours lui-même. Les façons de parler de tout le monde,

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il les fait siennes, les cloue à soi, comme il dit : car, les formes de parler, comme les herbes (toujours l'image), s'amendent et fortifient en les transplantant. Néanmoins le style dans Montaigne n'a pas plus d'unité que la pensée. C'est, suivant les expressions de M. Cousin, un style d'emprunt, piquant mélange de grec, de latin, d'italien, de gascon que malgré son génie il ne peut élever à la dignité d'une langue. Nul ne l'a mieux défini qu'il ne l'a fait lui-même : « Il en est de si sots qu'ils se destournent de leur voye un quart de lieue pour courir aprez un beau mot. Je tors bien plus volontiers une bonne sentence pour la coudre sur moy, que je ne destors mon fil pour l'aller quérir. Au rebours, c'est aux paroles à servir et à suivre. Et que le gascon y arrive, si le françois n'y peult aller... Le parler que j'ayme, c'est un parler simple et naïf, tel sur le papier qu'à la bouche ; un parler succulent et nerveux, court et serré ; non tant délicat et peigné comme véhément et brusque :

Hacc demum sapiet dictio, quae feriet; plustost difficile qu'ennuyeux, esloingné d'affectation; desreglé, descousu et hardy; chasque lopin y face son corps; non pedantesque, non fratesque, non plaideresque, mais plustost soldatesque, comme Suétone appelle celuy de Julius César. » (Liv. I, ch. 25.) Montaigne est peut-être de nos

écrivains de génie celui qui a laissé le moins de traces dans notre langue française. Il la traverse sans y mêler ses eaux. Il est à lui seul toute une littérature. Par sa nature mixte et singulière, son style est d'une imitation impossible ; car on ne pourrait lui emprunter que des traits, des ornements, des mots heureux, des métaphores ; mais ce serait un larcin plutôt qu'une imitation.

Pascal encore sous ce rapport du style doit donc àMontaigne beaucoup moins qu'on ne l'a dit. On a relevé avec soin et curiosité les emprunts qu'il lui aurait faits ^ Il serait facile de multiplier les exemples ; car Pascal semble avoir su par cœur le chapitre de Raimond de Sebonde , qu-'il cite à chaque instant. Nous n'entreprendrons pas ici ce parallèle, quelque intéressant qu'il puisse être de mettre en présence deux grands écrivains. Il nous faudrait faire une sorte d'écrit à deux colonnes, à la mode de nos Jansénistes, où figureraient en regard les unes des autres des phrases de Montaigne et des phrases de Pascal , plus attrayantes , il est vrai , que des phrases de Calvin et de Jansénius , mais qui ressembleraient trop néanmoins aux pages d'un dictionnaire polyglotte. La pensée sur Cromwel se trouverait couchée auprès de la pensée sur Sylla ;

♦ Voir Ch . Nodier, Questions de Littérature légale, p. 211 , 2«éd.; les notes de l'édition Faugère, etc.

en. IV. AUT. L— PROSE FRAN«;AISE AVANT PASCAL. 38$

le wsmu pensant se balancerait à côté de la pensée sur l'homme, etc., puis nous aurions à conclui'e. Notre conclusion, disons-la tout de suite. Elle ne ressemblera guère à celle qu'on peut lire dans les Questions de littérature légale '.Charles Nodier ne voit dans presque tout le livre des Pensées qu'un amas d'extraits de Pères de l'Eglise et de philosophes, Montaigne, Charron, etc.; notes informes dont les unes devaient être employées comme autorités, et les autres subir une réfutation complète. Frappé surtout des raisonnements que Pascal expose en faveur de l'incré-^ dulité, il ne peut comprendre l'accord qui a fait considérer ce livre comme le plus beau titre de sa gloire ; il ne saurait y voir ce prodigieux génie qui devait jeter tant de lumières sur la religion, que si Dieu l'a retiré du monde, c'était, à en croire Chateaubriand, afin que tous les mystères n'en fussent pas éclaircis. il reconnaît quelques pensées appartenant à Pascal à nous ne savons quel tour d'une mélancolie non pas philosophi- « jue ni chrétienne, mais morose, superstitieuse et comme illuminée, qui trahit l'état où le plongeaient ses douleurs. — Jusque là, on le voit, c'est du Condorcct tout pur. — Charles Nodier va plus loin. Il cherche vainement dans Pascal

» p. 41etsuiv.,2«édit.

ces élans d'une âme forte, ces traits inattendus dont on a dit qu'ils tenaient plus du Dieu que de l'homme. Ou plutôt il en rencontre bien de temps en temps, mais tout cela est volé ! Aussi conclutil que le plagiat de Pascal est le plus évident et le plus manifestement intentionnel dont les fastes de la littérature offrent l'exemple. Rien n'est à lui dans son livre. D'abord, ce sont des pensées jetées au hasard, sans mérite d'ordre et de conception générale qui renouvelle et rend propres des pensées empruntées ! — C'est à n'y pas croire ! Nodier avait-il lu Pascal ? — D'un autre côté , le larcin est aggravé par la précaution que prend l'écrivain de modifier quelque chose à ses emprunts forcés pour les faire entrer dans la contexture de son style. — Comme Pascal, qui n'écrivait que pour lui, avait des précautions à prendre ! — Enfin, pourquoi ce ton si tranchant et si dédaigneux à l'égard de Montaigne? N'était-ce pas pour le perdre dans l'estime des hommes et se porter ensuite seul héritier de ses richesses et de sa gloire? — Nous le savons, nous qui avons assisté à l'entretien avec Sacy ; nous savons que les phrases sur Montaigne et même les citations des Essais jetées avec colère dans le manuscrit des Pensées devaient se redresser plus tard en preuves formidables contre le philosophe sceptique et épicurien.

cn. IV. Ain. I.— PHOSE kr.\n<;aise anant pascal, ass Nodier était très-jeune lorsqu'il publia pour la première fois son livre piquant et spirituel. Mais en le revoyant à un âge plus mûr pour en faire une seconde édition, il en aurait effacé cette page (jui le déshonore, s'il n'avait été poussé à la maintenir par cet amour du paradoxe qu'il garda toute sa vie.

Nous ne nous arrêterons pas à toutes ces assertions vraiment incroyables dont notre livre offre à chaque page la réfutation. Qu'il nous suffise d'ajouter quelques mots en finissant pour caractériser encore la différence profonde qui sépare Pascal de l^Iontaigne. Pascal donne toujours une portée morale aux pensées qu'il emprunte à l'auteur des Essais. Là où celui-ci ne voit qu'une image, qu'une curiosité, celui-là voit un grand enseignement. Si Montaigne trouve quelque part une moralité, il ne s'en sert que pour s'égayer à nos dépens, se moquer de nos misères et il dit en branlant la tète : L'homme est un sot animal ; et il s'en tient là. Mais si Pascal s'irrite contre la pauvreté qui s'ignore, contre la bassesse orgueilleuse, il ne raille jamais ; et bientôt il se sent pris de pitié et même de respect pour nos misères, car, pour lui, l'animal est un ange tombé qui doit remonter aux cieux. Montaigne ne nous semble pas avoir fait sur Pascal d'autre office que celui de l'acier sur le caillou : il en a n. 25

tiré l'étincelle. Pascal était donc en droit de dire : « Ce n'est pas dans Montaigne, mais dans moi que je trouve tout ce que j'y vois ^ . »

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