L¥S PENSÉES
Nous avons exposé le plan de Pascal et l'ensemble de ses conceptions sur les grands objets de l'intelligence humaine. Il ne nous reste plus qu'à indiquer ici, d'après les traces qui s'en trouvent dans le manuscrit autographe, quelles formes il se proposait de donner à son apologie de la rehgion chrétienne , de quel mouvement et de quelle beauté littéraire il a déjà su parer les fragments qui nous en ont été conservés.
Nous l'avons dit bien souvent , Pascal n'était pas un esprit raisonneur comme Descartes. Il voulait convaincre sans doute , et pour cela développer dans toute leur logique les preuves du christianisme ; mais son but était surtout la persuasion, c'est-à-dire la vérité présente au cœur. C'est donc à l'imagination et au cœur, non moins qu'à la raison, qu'il se proposait de s'adresser, de manière à satisfaire et à remplir toutes les parties de Tàme. Sa démonstration ne devait pas présenter un caractère didactique et monotone, mais ces formes vives et animées qui parlent à tous avec une puissance irrésistible. La forme
épistolaire qui lui allait si bien, qui avait fait sa gloire et son triomphe dans ses discussions scientifiques, qu'il avait portée à sa perfection dans les Provinciales, y aurait joué une rôle important. Dans une lettre , en effet, on peut prendre tous les tons, du familier à la grande éloquence , parler à la fois à l'esprit par une malice enjouée , à l'imagination par la grâce, à la raison par la dialectique, au cœur par les épanchements du zèle et de la charité. Aussi le manuscrit des Pensées contient-il plusieurs projets de lettres et même (pielques indications d'une correspondance suivie. « — Ordre. — Une lettre d'exhortation à un » ami pour le porter à chercher, et il répondra : )) mais à quoi me servira de chercher. Rien ne » parait. — Et lui répondre : Ne désespérez pas. » Et il me répondrait qu'il seraitheureux de trou- » ver quelque lumière, mais que selon cette reli- » gion même, quand il croirait ainsi, cela ne lui » servirait de rien, et qu'ainsi il aime autant ne » point chercher. — Et à cela lui répondre : » La machine... — Après la lettre qu'on doit » chercher Dieu, faire la lettre d'ôter les obsta- » des, qui est le discours de la machine , de » préparer la machine , de chercher par raison » — Lettre qui marque l'utilité des preuves par « la machine. La foi est différente de la preuve : » l'une est humaine, l'autre est un dop de Dieu,
w Justus ex fide vivit ; c'est de celte foi que Dieu )) lui-même met dans le cœur, dont la preuve » est souvent l'instrument : fides ex auditu. » Mais cette foi est dans le cœur et fait dire non » scio, mais credo... — Une lettre de la folie de » la science humaine et de la philosophie; celte w le'ire avant le divertissement. — Dans lnlettre » de l'injustice peut venir la plaisanterie des aï- » nés qui ont tout... » Suit cette plaisanteiie que nous connaissons ' .
On voit par ces indications dont nous comprenons parfaitement le sens, malgré la rapidité du trait, que plusieurs des questions fondamentales de l'apologie devaient prendre la tournure épistolaire. C'était, croyons-nous, dans la première partie, alors que Pascal avait besoin de sonder de tous points son adversaire pour en trouver le côté accessible et vulnérable, qu'il l'eût surtout employée. Par ses formes Hbres et variées, ce genre se prétait davantage à cette espèce de siège qu'il faisait d'abord autour de l'âme de l'incrédule pour en bien connaître les dispositions, s'y introduire en maître, en secouer l'indifférence, en arracher les préjugés, en fixer les regards et l'attention sur la nature humaine et les grandes vérités du christianisme. Alors il recourait au dis-
« Voir le chap. intitulé Ordre, t. II, p. 390, 391, 392.
cours lié et soutenu qui convenait mieux au caractère grave et suivi de l'apologie proprement dite. C'est aussi dans cette première partie qu'il aurait placé des dialogues. Nous l'avons déjà vu par le fameux morceau où Pascal soumet l'existence de Dieu au calcul des probabilités. L'incrédule est encore incapable d'entendre l'exposition calme des vérités chrétiennes. Il ne veut pas entrer en campagne ; mais on peut le harceler, le poursuivre de questions, qui, comme un trait, le forcent à se retourner, le contraindre à faire halte, ne serait-ce que pour se défendre d'un ennemi importun, et alors le combattre en face jusqu'à ce qu'il s'avoue vaincu et qu'il demande lui-même à son adversaire remède à ses blessures. Le dialogue convenait merveilleusement à ce combat d'avant- garde, et le génie vif, incisif, dramatique de Pascal était lui-même admirablement propre au dialogue. Nous lisons dans le manuscrit: « Ordre par dialogues. — Que dois-jc » faire? Je ne vois partout qu'obscurité. Croirai- )) je que je ne suis rien? Croirai-je que je suis » Dieu? — Toutes choses changent et se succè- M dent... Vous vous trompez : il y a... — Et » quoi? ne dites-vous pas vous-même que le ciel » et les oiseaux prouvent Dieu ? Non. — Et votre » religion ne le dit-elle pas? — Non ; car en- » core que cela est vrai en un sens pour quelques
» âmes à qui Dieu donne cette lumière , néan- ■ M moins cela est faux à l'égard de la plupart. »
De ces formes si variées qui auraient fait de l'ouvrage de Pascal un chef-d'œuvre unique, sans ressemblance aucune, ni pour le fond ni pour le style, avec les apologies précédentes, il ne nous reste que ces légères indications, et çà et là le développement des pensées qui en auraient été revêtues. Mais le jet premier avait été si vigoureux que le mouvement et la vie circulent encore à travers ces fragments sur lesquels la mort est venue poser sa main. De la même manière que nous avons pu reconstruire l'ensemble des conceptions de Pascal, nous pouvons aussi, sans grand effort d'imagination, rétablir les formes qui les eussent exprimées, ressusciter les vives couleurs qu'il y eût répandues. Une harmonie mystérieuse anime encore les pierres renversées de cette Thèbes chrétienne ; elles s'agitent devant nous et étalent leurs riches contours.
Avons-nous oublié M. de Ribeyran, cet honnête archidiacre de Comminges, qui prétendait que la brièveté de ces fragments était plus lumineuse que n'aurait été le discours entier et étendu. ïillemont avouait à ce propos n'avoir pas assez de pénétration d'esprit pour se contenter de ces discours abrégés, quoiquihles trouvât tous admirables. Tillemont avait raison. La pensée de Pascal
n'a pas gagné en clarté à n'être pas suffisamment exprimée. Et pourtant l'archidiacre, en un sens, n'a pas tout-à-fait tort. On peut dire que les Pensées ont moins perdu à n'être pas achevées, sous le rapport littéraire que sous le rapport philosophique et chrétien, en beauté qu'en lumière. Nous irons plus loin, et nous dirons que c'eût été un malheur que le travail eût passé sur quelques fragments dont les formes soudaines, énergiques, originales eussent été par là infailliblement effacées. La perfection naît ordinairement de l'alliance delà nature de l'art. Mais si l'art tout seul est toujours détestable, quelquefois aussi il gâte la nature en voulant s'unir avec elle. Quel bonheur, par exemple, dans cette ellipse inspirée à Pascal par la rapidité de la composition : a Le » fini s'anéantit en présence de l'infini; ainsi M notre esprit devant Dieu ; ainsi notre justice » devant la justice divine! » Quelle énergie dans celle-ci : « Misérables comme nous, impuissants » comme nous , ils (nos semblables) ne nous ai- » derontpas ! on mourra seul! » Quelle suprême beauté dans cet élan d'enthousiasme en parlant d'Archimède : «< Oh ! qu'il a éclaté aux esprits ! » Et pourtant un grammairien dirait que ce mot n'est pas français. 11 n'est pas sorti, en effet, de l'arsenal de la grammaire, mais de l'àme qui le reconnaît.
Pascal avait d'abord tracé cette ébauche avec toute la rapidité d'un premier jet : « Cet homme » si affligé de la mort de sa femme et de son » fils unique, qui a cette grande querelle qui » le tourmente, d'où vient qu'à ce moment il )) n'est pas si triste et qu'on le voit si exempt » de toutes ces pensées pénibles et inquiétantes? » Il ne faut pas s'en étonner : on vient de lui M jeter une balle et il faut qu'il la rejette à son » compagnon. Il est occupé à la prendre à la » chute du toit pour gagner une chasse ; com- » ment voulez-vous qu'il pense à ses affaires » ayant cette autre affaire à manier. Voilà un w soin digne d'occuper cette grande âme et de » lui ôter toute autre pensée de l'esprit. Cet » homme né pour connaître l'univers, pour jun ger de toutes choses, pour régir tout un Etat, )) le voilà tout occupé et tout rempli du soin » de prendre un lièvre. Et s'il ne s'abaisse à » cela et veuille toujours être tendu, il n'en se- )) ra que plus sot, parce qu'il voudra s'élever M au-dessus de l'humanité, et il n'est qu'un » homme au bout du compte, c'est-à-dire ca- » pable de peu et de beaucoup, de tout et de » rien. Il n'est ni ange ni bête, mais homme.»
Pascal a barré ensuite tout ce morceau de plusieurs traits de plume et a mis à la place : « D'où vient que cet homme qui a perdu depuis
» peu de mois son fils unique, et qui accablé » de procès et de querelles était ce matin si » troublé, n'y pense plus maintenant? Ne vous » en étonnez pas : il est tout occupé à voir par » où passera ce sanglier que les chiens poursui- » vent avec tant d'ardeur depuis six heures. Il » n'en faut pas davantage : l'homme, quelque » plein de tristesse qu il soit, si l'on peut gagner » sur lui de le faire entrer dans quelque diver- » tissement, le voilà heureux pendant ce temps- » là. Et l'homme, quelque heureux qu'il soit, s'il » n'est diverti et occupé par quelque passion ou » quelque amusement qui empêche l'ennui de se » répandre, serabientôtchagrin et malheureux'.» Entre ces deux versions de la même pensée on ne saurait hésiter à choisir : l'ébauche est préférable, et préférable par soudaineté et absence de toute réflexion et de tout travail. Dans la version qu'il eût maintenue, Pascal a fait disparaître d'abord le tour absolu si vif et si frappant : Cet homme affligé... d'où vient qu'il n'est pas triste!... Et cette balle transformée en affaire à manier et comparée aux affaires réelles, querelles et procès ; et la poignante ironie qui termine l'ébauche : Cet homme né pour connaître l'univers... le voilà tout rempli du soin
» T. II, p. a?.
n. ai
de prendre un lièvre : tout cela a disparu sous le travail. Cette simple réflexion : V homme, quelque plein de tristesse qu'il soit... vaut-elle cette énergique familiarité : Et s'il ne s'abaisse ùcela... il n'en sera que plus sot...?
Oui, il est dans Pascal des beautés /)nm(?sautières que nous devons à la rapidité du travail et à l'imperfection de l'œuvre. Les Pensées sont un lingot qui n'a pas pris sa forme, mais qui n'est pas mêlé de l'alliage qu'y aurait mis l'étude : nous connaissons mieux la richesse et la pureté de la mine. La réputation de Pascal comme écrivain n'aurait peut-être pas gagné à l'achèvement de son grand ouvrage. Son naturel, son caractère soudain, vif, entier, absolu, son trait, son âme, sa griffe, se montrent mieux dans nos fragments inachevés. L'homme le plus simple et le plus naturel pose toujours un peu, se guindé, se farde, malgré qu'il en ait, lorsqu'il travaille son style pour le public. Pour bien juger l'/wmme au lieu àeV auteur, il est nécessaire de lire ce qu'il a écrit pour lui, ce qu'il n'adressait qu'à lui-même. Il est pris alors sur le fait, dans sa nature, dans sa source, avant d'avoir rien pu dissimuler, ni surajouter, avant d'avoir entraîné dans son cours des fleurs dérobées à la rive.
N'exagérons pas cependant. Il est assez de
CH. IV, ART. m.— STYLE DE PASCAL. 48S
morceaux achevés dans les Pensées pour que nous puissions juger de la perfection du style de Pascal ; on y trouve d'un autre côte des beautés soudaines et irréfléchies quun travail postérieur eût probablement effacées : sa réputation d'écrivain, nous le répétons, n'eût rien gagné à l'achèvement de son ouvrage , et nous connaîtrions moins le bonheur de son génie. Mais l'ouvrage lui-même a perdu à n'être pas terminé. Que d'incorrections, que de phrases mal liées et mal construites auraient disparu par le travail ! Un mot insignifiant, une indication légère, seraient devenus un développement magnifique. Nous savons, en effet , quelle haute idée il avait de la perfection littéraire et de la puissance du travail dans les œuvres d'esprit. La Relation d'Etienne Perier nous apprend « qu'il avait accoutumé de » tant travailler tous ses ouvrages, qu'il ne se M contentait presque jamais de ses premières pen- » sées quelque bonnes qu'elles parussent aux » autres, et qu'il a refait souvent jusqu'à huit ou » dix fois des pièces que tout autre que lui trouj» vait admirables dès la première ' . »
Sa méthode parait avoir été de saisir d'abord la pensée sitôt qu'elle passait devant lui, de fixer l'éclair qui venait illuminer son génie; puis il
m II* PAI\TIE.— ÉCRITS ET GÉNIE.
laissait à un travail postérieur le soin d'en faire sortir la pleine lumière. D'abord une esquisse légère, rapide, incorrecte; puis le burin rectifiait les contours, enfonçait les lignes et les traits, et donnait au dessin une durée immortelle.
On trouve dans le manuscrit autographe des traces nombreuses de cette méthode de Pascal* Les fragments étendus sont chargés de corrections et de ratures ; les fragments très-courts n'en renferment presque pas : c'est qu'ils n'étaient que le germe qui devait se développer ensuite par une longue et habile culture. Ainsi le fragment sur Paul-Emile et sur Persée n'était d'abord que cet informe embryon : « Persée roi » de Macédoine. Paul-Emile en reprochait à » Persée de ce qu'il ne se tuait pas. » Voici ce qu'il est devenu : « Qui se trouve malheureux » de n'être pas roi, sinon un roi dépossédé? » Trouvait-on Paul-Emile malheureux de n'être » plus consul? Au contraire, tout le monde trou- » vait qu'il était heureux de l'avoir été, parce » que sa condition n'était pas de l'être toujours. » Mais on trouvait Persée si malheureux de n'être )) plus roi , parce que sa condition était de l'être » toujours, qu'on trouvait étrange de ce qu'il w supportait la vie ^.. >;
1- Que de notes inintelligibles pour nous rappelaient à Pascal d'aussi grandes pensées et renfermaient peut-être des développements comparables à ses plus beaux morceaux ! Qui aurait pu deviner le fragment si original sur la cause et les effets de l'amour et le nez de Cléopâtre sous ces mots qui n'offrent aucun sens : « La cause et les effets de l'amour — Cléopâtre? » Dans une seconde version la première partie de la pensée est un peu mise en lumière ; mais la seconde , malgré un léger développement, reste encore obscure et insaisissable : « Rien ne montre mieux la vanité » des bommes que de considérer quelles causes » et quels effets de l'amour ; car tout l'univers en » est changé. Le nez de Cléopâtre. » Enfin tout s'éclaircit et prend une suprême beauté dans la troisième version qui eût été probablement définitive : M Qui voudra connaître à plein la vanité w de l'homme, n'a qu'à considérer les causes et » les effets de l'amour. La cause en est un je ne » sais quoi (Corneille) ; et les effets en sont ef- » froyables. Ce je ne sais quoi, si peu de chose » qu'on ne peut le reconnaître, remue toute la » terre, les princes, les armées, le monde entier. » Le nez de Cléopâtre, s'il eût été plus court, » toute la face de la terre aurait changé '. »
' T. I, 207, 236.— Comment M, Faugère a-t-il isolé et séparé ces différentes versions d'une même pensée ?
m n» PARTIE. — ÉCRITS ET GÉNIE.
Pascal avait d'abord écrit sous une forme abstraite et pliilosophique la célèbre pensée sur le Roseau pensant : « Roseau pensant. — Ce n'est » point de l'espace que je dois chercher ma di- » gnité, mais c'est du règlement de ma pensée. M — Je n'aurai pas davantage en possédant des » terres. Par l'espace l'univers me comprend et » m'engloutit comme un point ; par la pensée je » le comprends. »
C'était déjà bien beau et bien grand ; mais la magnifique image n'était que dans le titre : elle va passer dans le texte. Voici le morceau sous sa forme concrète, à la fois philosophique et poétique : « L'homme n'est qu'un roseau le plus fai- » ble de la nature, mais c'est un roseau pensant. » Il ne faut pas que l'univers entier s'arme pour » l'écraser. Une vapeur, une goutte d'eau , suffit » pour le tuer. Mais quand l'univers l'écraserait, » l'homme serait encore plus noble que ce qui le » tue, parce qu'il sait qu'il meurt; et l'avantage » que l'univers a sur lui, l'univers n'en sait rien. » Toute notre dignité consiste donc dans la pen- » sée. C'est de là qu'il faut nous relever, non de » l'espace et de la durée que nous ne saurions » remplir '. »
C'est là un des morceaux les plus achevés de
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Pascal, quoiqu'il ne porte presque pas de ratures dans le manuscrit autograplie. Remarquons ces magnifiques hardiesses de style, ces incorrections sublimes qui ne viennent ni de la négligence ni du calcul , mais de la pensée qui maîtrise les mots et les range souverainement de manière à paraître dans toute sa force et toute sa majesté. Pascal voulait opposer l'homme à l'univers et il avait dit : L'homme est plus noble que ce qui h tue, parce qu'il sait qu'il meurt; pour la justesse et la vigueur de l'opposition, le second membre devait se terminer par ces mots, l'univers n'en sait rien, et Pascal l'avait ainsi commencé, i'avantage que l'univers a sur lui : comment finir ? Il abandonne brusquement sa construction, ai"?mant mieux pécher contre l'ordre grammatical que contre celui de la pensée. Qu'on mette à la place de la phrase de Pascal celle-ci : L'imivers ne sait pas l'avantage qu'il a sur lui, tout tombe, tout effet disparaît.
Qu'on nous pardonne ces remarques qui peuvent sembler minutieuses. On n'entre pas brus-' quement et de piam-pied dans les secrets du génie, mais par bien des efforts et bien des détours; l'intelligence des grands écrivains est le fruit de l'analyse et non de la synthèse.
Une dernière citation, un dernier exemple des formes diverses que Pascal donnait successive-
ment à sa pensée jusqu'à ce qu'il eût trouvé la perfection. Après avoir parlé des contrariétés de la nature humaine et des vains efforts de la philosophie pour les expliquer, il s'écriait : « Qui » démêlera cet embrouillement? Certainement » cela passe dogmatisme et pyrrhonisme et >. toute la philosophie humaine. L'homme passe » l'homme. Qu'on accorde donc aux pyrrho- » niens ce qu'ils ont tant crié : que la vérité » n'est pas de notre portée et de notre gibier; » qu'elle ne demeure pas en terre ; qu'elle est do- » mestique du ciel; qu'elle loge dans le sein de » Dieu et que l'on ne la peut connaître qu'à me- » sure qu'il lui plaît de la révéler. Apprenons » donc de la vérité incréée et incarnée notre vé- » ritable nature. »
Pascal a barré ensuite ce morceau pour lui substituer celui-ci : « Qui démêlera cet em- » brouillement? La nature confond les pyrrho- » niens, et la raison confond les dogmatistes. Que » deviendrez-vous donc, ô homme, qui cherchez » quelle est votre véritable condition par votre » raison naturelle? Vous ne pouvez fuir une de » ces sectes, ni subsister dans aucune. Connaissez » donc, superbe, quel paradoxe vous êtes à vous- » même. Humiliez-vous , raison impuissante ; » taisez-vous , nature imbécile ; apprenez que » l'homme passe infiniment l'homme, et enten-
eu. IV. ART. III. — STYLE DE PASCAL. 489
)> dez de voire 'maître votre condition véritable » que vous ignorez. Ecoutez Dieu '. »
On peut regretter quelques expressions d'une familiarité énergique de la première version, ce beau mot, la vérité esi domestique du ciel; mais, dans la seconde, quelle supériorité de trait et de mouvement : Que deviendrez-vous donc, ô homme... ! Et ce langage d'un ton si fier, si méprisant et si dominateur, qui serait de Bossuet, s'il n'était de Pascal : Connaissez donc, superbe... Ecoutez Dieu!
Après avoir reconnu le plan littéraire de Pascal, étudié les formes extérieures des Pensées , il ne nous resterait plus qu'à pénétrer au cœur même du style pour en bien saisir la nature et les caractères. Mais ce style, après ce que nous avons dit des théories littéraires de Pascal, on le connaît déjà. Pascal n'était pas un professeur de littérature ; il n'allait pas chercher dans les ouvrages des anciens ni même dans les pages des grands maîtres les éléments d'une rhétorique. Les observations que nous avons recueillies dans ses œuvres avaient été faites sur lui-même, sur sa propre composition et n'étaient destinées qu'à son usage personnel. C'est donc le programme de son style que nous avons donné par avance lors-
' T. II, p. 104.
que nous avons réuni ses idées sur l'élocution. Ce qui revient à chaque instant dans la théorie de Pascal, c'est le naturel et la franchise : telles sont aussi les qualités dominantes de son style. Quahtés d'autant plus admirables qu'il venait le premier, et qu'il y a toujours de l'affectation au commencement comme à la fin des littératures. Dans tout le livre des Pensées il serait impossible de trouver un seul trait forcé, une seule page qui exprimât moins ou plus ou autre chose que sa pensée. C'est bien à lui que s'applique dans toute sa rigueur le beau mot de Fénelon : « L'homme digne d'être écouté est celui qui se sert de la parole pour la pensée et de la pensée pour la vérité et la vertu. >> La vérité et la vertu, voilà son but unique. Il n'écrit que pour s'éditier lui-même et pour édifier ses frères. A quoi bon alors se voiler sous des formes menteuses ? Qu'at-il à dissimuler? Pourquoi ne pas penser tout haut? N'agit-il pas en conscience? Sa conviction n'est-elle pas forte et désintéressée? Qu'a-t-il à demander aux paroles autre chose que cette simplicité, cette bonne foi, qui mettent à nu son intelligence et son cœur? Que veut-il, sinon répandre son âme devant les hommes comme il la répandrait devant Dieu? Craindrait-il que les délicats ne fussent blessés par une expression trop énergique ou trop vulgaire? Mais n'a-t-il pas
le droit de leur dire : Pourquoi vous offense?^ voîis? Ne suis-je pas dans le vrai et dans la charité? Son style sera donc tour-à-tour noble et familier, enjoué ou mélancolique suivant la nature de sa pensée et de son émotion, mais toujours naturel, toujours vrai, toujours exact, et surtout toujours senti. La netteté et l'exactitude parfaite n'excluront jamais la chaleur, mais cette chaleur ne distendra, ne brouillera jamais les traits si purs du dessin. Chaleur éclairante et colorante, elle ne servira qu'à mieux montrer la pensée et à en déterminer plus parfaitement les contours.
On le voit, c'est ce grand naturel que nous avons déjà souvent défini, qui est le principe et la source de toutes les qualités du style de Pascal. C'est parce qu'il est naturel qu'il dit les plus grandes choses avec les mots les plus petits et les plus communs, en sorte qu'on lui applique involontairement ce qu'il a dit de Jésus-Christ : « Jé- » sus-Christ a dit les choses grandes, si simple- » ment, qu'il semble qu'il ne les a pas pensées; » et si nettement néanmoins, qu'on voit bien ce » qu'il en pensait. Cette clarté jointe à celte naï- » veté est admirable. » Oui, c'est quelque choso d'admirable que cette clarté dans l'exposition des plus profonds mystères, que cette naïveté qui est la grandeur et la beauté qui s'ignorent tout en
brillant aux regards de tous, qui est au génie ce qu'est à la fleur son parfum, au soleil ses rayons, la grâce à l'enfance; que cette familiarité |avec le sublime qui ne s'étonne de rien, raconte les plus hautes merveilles comme des scènes de famille, se joue avec les mystères de l'univers et de l'homme comme Dieu avec les mondes. Tel est Pascal, tel est Bossuet, tel est le véritable génie. Dire les petites choses avec de grands mots, c'est le propre du mauvais goût et de la médiocrité ; dire les grandes choses avec des mots simples, c'est le propre du génie.
Ici les exemples tirés de Pascal s'offriraient en foule à notre admiration. Comme pendant au fragment sur le nez de Cléopâtre, on peut citer le grain de sable de Cromwell. « Cromwell allait » ravager toute la chrétienté : la famille royale » était perdue , et la sienne à jamais puissante, » sans un petit grain de sable qui se mit dans son » uretère ; Rome même allait trembler sous lui; » Mais ce petit gravier s'étant mis là, il est mort, » sa famille abaissée, tout en paix et le roi ré- » tabH ^ »
Sans doute pour l'intelligence de l'histoire et l'explication des grandes révolutions du monde, on peut préférer au nez de Cléopâtre et au grain
de sable de Cromwell la Providence de Bossuet, qui lient du plus haut des deux les rênes de tous les royaumes, a tous les cœurs en sa main : tantôt retient les passioîis, tantôt leur lâche la bride et par là remue tout le genre humain ; prépare les effets dans les causes les plus éloignées, et frappe ces grands coups dont le contre- coup porte si loin K Mais il y a bien de la grandeur pourtant dans ce petit grain de sable, qui suffit à arrêter la marche du conquérant comme la fureur des flots de la mer. Et ce style! cette phrase qui marche d'abord majestueuse et rapide, comme la puissance de Cromwell, puis tombe devant le petit gravier et se brise avec elle!
Voici une des plus belles phrases de Pascal : « Le dernier acte est sanglant, quelque belle que » soit la comédie en tout le reste. On jette enfin » de la terre sur la tcte , et en voilà pour ja- » mais ^. » D'où naît cette beauté qu'on admire en frissonnant comme si l'on entendait la pelletée lugubre tomber sur un cercueil, sinon toujours du contraste entre la grandeur de l'idée et la simplicité effrayante de l'expression?
Un autre caractère de l'éloquence de Pascal, qu'il ne partage presque avec personne, c'est d'embrasser toujours simultanément, le haut et
' Discours sur VHist. univ. 3" part. ch. 8. > T. I, p. 214.
le bas, le grand et le petit en toutes choses, de s'élever du néant à l'infini, de redescendre de l'infini au néant avec la rapidité du point qu'il nous représente se motivant partout d'une vitesse infinie : il est en tous lieu^ et tout entier en chaque endroit; ou plutôt il se tient toujours à ce centre mystérieux où viennent se joindre les deux extrémités de l'être, le néant et T infini, de la même manière qu'il liaoite toujours, quand il veut peindre la nature humaine, le point précis de l'àme où se réunissent sa misère et sa grandeur. C'est de ce perpétuel contraste, ou plutôt de l'unité merveilleuse et synthétique qu'il sait établir entre les choses les plus grandes et les choses les plus petites, entre les rapports les plus contradictoires de l'univers et de l'homme, entre le tout et le rien , que résulte la grandeur unique de son éloquence.
Ici les exemples se présenteraient par milliers : encore le nez de Cléopàtre, le grain de sable de Cromwell et le Roseau pensant, ou bien ce mot célèbre : « Ce chien est à moi, disaient ces pau- ») vres enfants; c'est là ma place au soleil : voilà » le commencement et l'image de l'usurpation » sur la terre ' . » Nous aurions surtout à citer le morceau des deux infinis et tout le chapitre de
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la grandeur et de la misère de l'homme, où Pascal voit toujours la misère dans la grandeur et la grandeur dans la misère : « Toutes ces misères- » là même prouvent sa grandeur. Ce sont misè- » res de grand seigneur, misères d'un roi dépos- » sédé K » On sait par cœur les belles pages où le panégyriste de Condé nous peint la grandeur de Cyrus et la marche rapide d'Alexandre qui ncsl arrêté ni par montagnes ni par précipices. Pascal admire autant que Bossuet Alexandre et les héros; mais s'il sait mesurer leur grandeur, en même temps il découvre leur bassesse, et alors il s'écrie : «S'ils sont plus grands que nous, >) c'est qu'ils ont la tête plus élevée ; mais ils ont » les pieds aussi bas que les nôtres. Ils y sont » tous à môme niveau, et s'appuient sur la même » terre ; et par cette extrémité ils sont aussi abais- » ses que nous, que les petits, que les enfants, » que les bêtes ^. »
Nous avons observé déjà que la plupart des grands écrivains s'élaient attachés à décrire un tieul côté des choses; que les moralistes, en particulier, avaient tous fait de l'homme une apothéose ou une dégradante satire, mais n'avaient jamais peint la nature humaine tout entière. Une éloquence comme celle de Pascal, qui est
* T. II, p. 82.— « T. I, p.2ll.
toujours l'écho de deux mondes, du chaos où s'agite le néant, du ciel où se joue l'infini ; de l'abîme où le péché a précipité l'homme, de la hauteur où l'a placé la rédemption; une telle éloquence, disons nous, suppose une plus vaste intelligence, une plus forte imagination.
Pascal, en effet, était doué de toutes les sortes d'imagination , non pas seulement de cette faculté intermédiaire entre l'àme et les sens, qui change en impression morale une impression sensible, opère une sorte de métamorphose de l'esprit en matière et de la matière en esprit; mais surtout de cette imagination qui crée des rapprochements , tantôt ingénieux, tantôt profonds entre les choses, et, dans cette haute signification, se confond avec le génie qui n'est que la faculté de saisir les rapports des êtres pour les embrasser dans leur magnifique ensemble.
Comme exemples de cette première imagination qui incarne l'idée dans l'image, quoi de plus pittoresque et de plus frappant que tant d'expressions de Pascal qui sont dans toutes les mémoires : « Il y a des vices qui ne tiennent à nous que par » d'autres et qui, en ôtant le tronc, s'emportent j) comme des branches. » — « Les rivières sont » des chemins qui marchent. » Et ces grandes images : « Il y a plaisir d'être dans un vaisseau » battu de l'orage, lorsqu'on est assuré qu'il ne
CH. IV. ART. Iir.— STYLE DE PASCAL. 497
M périra point • . « — «Je veux peindre non-seule- » ment l'univers \isible, mais l'immensité qu'on )) peut concevoir de la nature, dans l'enceinte de » ce raccourci d'atome (un ciron). » — « Le nœud » de notre condition prend ses replis et ses tours » dans cet abîme (le péché originel), etc., etc. ^» Comme exemple de grande imagination et chef- d'œuvre accompli de prose française, on citera éternellement les pages sur les- deux infinis, les plus parfaites peut-être que Pascal ait écrites. Mais l'imagination chez lui n'étoufïe pas le sentiment comme chez plusieurs de nos contemporains. Ne craignons pas de le répéter : Pascal est grand par le génie, mais plus grand encore par le sentiment et parle cœur. Ce sentiment, mobile de sa philosophie, est aussi l'àme de son style. Sa pensée s'échauffe dans son cœur et communique sa chaleur au style qui n'est alors que sa pensée émue et sentie. Nous en avons déjà rencontré mille exemples qu'il est inutile de rappeler ici. Disons seulement que le Jansénisme a posé sa main froide sur cette âme chaleureuse, a ralenti les battements de ce cœur aimant. Son Dieu est toujours le Dieu terrible quoiqu'il ne puisse le voir qu'à travers Jésus-Christ; son amour est toujours mêlé de crainte, et s'il chérit ses frères,
< T. I, p. 209, 206, 324.— ^ T. II, p. 6.5, 105. n. 3^
s'il se dévoue à leur bonheur, c'est qu'il tremble pour eux.
De là cette mélancolie un peu sombre qui est encore un des caractères de son style. M. de Lamartine a dit ce vers sublime :
L'homme, est un dieu tombé qui se souvient des cieux.
Ce vers suffirait seul pour expliquer et justifier la mélancolie littéraire. Oui, l'homme, même en dehors de la révélation, a toujours eu un vague souvenir de grandes destinées perdues. Or, la tristesse la plus profonde vient de la comparaison d'un bonheur passé et d'un malheur présent. Si , malgré ses misères, l'homme fût sorti tel des mains de son créateur, il ne rêverait pas aussi tristement un destin plus heureux, il ne ferait pas d'aussi accablants efforts pour gagner une hauteur d'où il n'aurait jamais été précipité.
La mélancolie vient donc à la fois du sentinxent d'une chute primitive dont on veut se relever, et d'un avenir meilleur que l'on veut atteindre. Par le christianisme, ce sentiment de la chute devient une triste certitude, mais aussi le sentiment d'un meilleur avenir est plus qu'une espérance. La mélancolie chrétienne ne sera donc jamais sombre et désespérée, mais douce, aimable et montrant toujours le sourire de l'espoir à travers les larmes d'une sainte tristesse.
CH. iV. ART. III.— STYLE DE PASCAL. 499
Détruisez la croyance à une chute primitive, et il n'y a plus place dans ce monde que pour les joies ou les douleurs matérielles et brutales; détruisez la foi en la rédemption, et il n'y a plus place que pour le désespoir. Le Jansénisme croyait à la rédemption, mais sans confiance; il n'en avait pas le sentiment, il tremblait toujours. « Le silence de ces espaces éternelset infinis m'ef- » fraie , » disait Pascal. Voyez encore cette sombre peinture : « En voyant l'aveuglement et la » misère de l'homme, en regardant toutl'univers » muet, et l'homme sans lumière, abandonné à >) lui-même, et comme égaré dans ce recoin de » l'univers, sans savoir qui l'y a mis, ce qu'il y » est venu faire, ce qu'il deviendra en mourant, » incapable de toute connaissance, j'entre en ef- » froi comme un homme qu'on aurait porté en- » dormi dans une ilc ilôserte et efîro;- Me, et qui » s'éveillerait sans connaître où il est, et sans » moyen d'eu sortir. Et sur cela j'admire com- 1) ment on n'entre point en désespoir d'un si mi- » sérable état. Je vois d'autres personnes auprès » de moi, d'une semblable nature : je leur de- » mande s'ils sont mieux instruits que moi; ils » me disent que non; et sur cela, ces misérables )) égarés ayant regardé autour d'eux, et ayant vu » quelques objets plaisants, s'y sont donnés et s'y » sont attachés. Pour moi, je n'ai pu y prendre
» d'attache, et, considérant combien il y a plus » d'apparence qu'il y a autre chose que ce que » je vois, j'ai recherché si ce Dieu n'aurait point » laissé quelques marques en soi ^ »
Il peut paraître intéressant de rapprocher de ce morceau celui où Milton nous représente Adam sortant de son sommeil et deiflandant son créateur à toute la nature. -
(( Comme nouvellement éveillé du plus pro- » fond sommeil, je me trouvai couché mollement » sur l'herbe fleurie, dans une sueur embaumée, » que par ses rayons le soleil sécha en se nour- » rissant de la fumante humidité. Droit vers le » ciel, je tournai mes^yfiux^onnés, et contem- >i plai quelque temps le firmament spacieux, n jusqu'à ce que, levé par une rapide et instinc- » tive impulsion, je bondis, comme m'effor- » çant d'atteindre là, et je me tins debout sur » mes pieds.
» Autour de moi, j'aperçus une colline, une » vallée, des bois ombreux, des plaines rayon- » nantes au soleil, et une liquide chute de » ruisseaux murmurants ; dans ces lieux j'aper- » eus des créatures qui vivaient et se mouvaient, » qui marchaient ou volaienl, des oiseaux ga- » zouillantsur les branches : tout souriait; mon » cœur était noyé de joie et de parfum.
« T. II, p. 209.
Je mo parcours alors moi-même, et membre )) à membre, je m'examine, et quelquefois je » marche, et quelquefois je cours avec des » jointures flexibles, selon qu'une vigueur ani- » mée me conduit : mais qui j'étais, où j'étais, » par quelle cause j'étais, je ne le savais pas. » J'essayai de parler, et sur-le-champ je parlai ; )> ma langue obéit et put nommer promptement M ce que je voyais.
» Toi , soleil, dis-je , belle lumière ! et toi, » terre éclairée, si fraîche et si riante ! Vous, » colhnes et vallées, vous, rivières, bois etplai- » nés, et vous, qui vivez et vous mouvez, belles » créatures, dites, dites, si vous l'avez vu, com- » ment suis-je ainsi venu, comment suis-je ici ? » Ce n'est de moi-même ; c'est donc par quel- » que grand créateur prééminent en bonté et » en pouvoir. Dites-moi comment je puis le » connaître, comment l'adorer celui par qui » je me meus, je vis, et sens que je suis plus » heureux que je ne le sais ^')
L'homme de Pascal et l'homme de Milton sortent tous les deux d'un profond sommeil, mais l'un dans une île déserte et effroyable, l'autre au milieu des déhces d'Eden, couché mollement sur l'herbe fleurie. Tous deux por-
* Paradis perdu, liv. 8. trad. de Ch«1teaubriand.
tent à Tentour des regards étonnés : mais l'un ne découvre que des êtres misérables comme lui ; l'autre, une nature brillante et heureuse. Tous deux demandent qui ils sont, d'où ils viennent, quel est leur créateur : mais l'un ne peut s'adresser qu'à des créatures ignorantes comme lui, l'autre interroge le soleil et sa belle lumière, la terre si fraîche et si riante, images subhmes et suaves de la puissance et de la bonté de Dieu. En attendant la réponse, l'un est sur le point d'entrer dans le désespoir, l'autre sent qu'il est plus heureux qu'il ne le sait. C'est que nous avons d'un côté les joies dEden et de l'innocence, d'une nature qui tressaille de bonheur et de vie sous la récente bénédiction de Dieu ; de l'autre, les tristesses de la déchéance et de l'expiation, les gémissements des créatures maudites qui souffrent les douleurs de l'enfantement jusqu'à ce que le monde reçoive une vie nouvelle et qu'arrive l'adoption des enfants de Dieu ^ — Mais cette vie, cette adoption, elles vont venir : l'homme de Pascal l'ignore ou n'ose pas s'abandonner à l'espérance. Non ce n'est pas là la pure mélancolie chrétienne. Pascal ne la retrouve que lorsqu'il renaît à la confiance et à l'amour*, lorsque, fermant son cœur à ses fatales
' Rom., c. viii, V. 22.
doctrines, il ne l'ouvre qu'à Jésus qui lui dit : « Tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais » trouvé : ne t'inquiète donc pas. »
Que dirons-nous encore du style de Pascal? Déjà nous en avons fait remarquer la prodigieuse variété. Ce n'est pas un seul style, mais tous les styles ; et le style mâle, sobre, d'une chaste nudité, dépouillé des vains ornements de la rhétorique, à toutes les pages ; et le style vif, concis, pressé, incisif, dans la discussion, le dédain, la colère ' ; et le style noble et riche jusqu'à la magnificencs, comme dans la description des deux infinis et la peinture de la grandeur de l'homme; et le style familier jusqu'à la plaisanterie, dans les comparaisons, l'ironie, et jusqu'au sein des morceaux les plus élevés pour frapper, faire contraste et toucher à la fois à tous les extrêmes ^ ;
' « Quelle chimère est'ce doncque l'homme? quelle nouveauté, quel monstre, quel chaos, quel sujet de contradiction, quel prodige ! Juge de toutes choses, imbécile ver de terre, dépositaire du vrai, cloaque d'incertitude et d'erreur, gloire et rebut de l'univers. » T. II, p. 103.
* « Les bêtes ne s'admirent point. Un cheval n'admire point son compagnon. Ce n'est pas qu'il n'y ait entre eux de l'émulation à la course, mais c'est sans conséquence ; car étant à l'étable, le plus pes.int et le plus mal taillé ne cède pas son avoine à l'autre, comme les hommes veulent qu'on leur fasse. Leur vertu se satisfait d'elle-même. » T. I, p. 204.
» L'homme est plein de besoins : il n'aime que ceux qui u peuvent les remplir tous. C'est un bou mathématicien, di-^
et le style dramatique et personnel. Pascal qui a tant parlé contre le moi, qui l'a déclaré haïssable,
» ra-t-on; mais je n'ai que faire de mathématiques; il me » prendrait pour une proposition. C/est un bon guerrier : Il » me prendrait pour une place assiégée. Il faut donc un hon- » ncte homme qui puisse s'accommoder à tous mes besoins » généralement.?» (ï. I, p. 195). — On se rappelle l'homme qui a perdu sa femme, Aristote et Platon et leurs robes de pédants. — Y a-t-il dans les Provinciales rien de meilleur que ces deux passages pour la plaisanterie et l'ironie : « Ne « diriez-vous pas que ce magistrat, dont la vieillesse vénéra- » ble impose le respect à tout un peuple, se gouverne par une M raison pure et sublime et qu'il juge des choses par leur na- » ture sans s'arrêter à ces vaines circonstances qui ne blessent » que l'imagination des faibles? Voyez-le entrer dans un ser- ') mon où il apporte un zèle tout dévot, renforçant la solidité » de la raison par l'ardeur de la charité. Le voilà prêt à l'ouïr » avec un respect exemplaire. Que le prédicateur vienne à pa- )) raître : si la nature lui a donné une voix enrouée et un >i tour de visage bizarre, que son barbier l'ait mal rasé, si le » hasard l'a encore barbouillé de surcroît, quelque grandes » vérités qu'il annonce, je parie la perte de la gravité de » notre sénateur. » T. II, p. 49. — « L'esprit de ce souverain » juge du monde n'est pas si indépendant, qu'il ne soit sujet » à être troublé par le premier tintamarre qui se fait autour » de lui. 11 ne faut pas le bruit d'un canon pour empêcher « ses pensées ; il ne faut que le bruit d'une girouette ou d'une » poulie. ]Se vous étonnez pas s'il ne raisonne pas bien à pré- » sent ; une mouche bourdonne à ses oreilles ; c'en est assez » pour le rendre incapable de bon conseil. Si vous voulez » qu'il puisse trouver la vérité, chassez cet animal qui tient )> sa raison en échec, et qui trouble cette puissante intelligence » qui gouverne les villes et les royaumes. Le plaisant Dieu » que voilà ! O ridicolosissimo eroel (T. II, p. 53,54).
qui a prononcé cette sentence : « La piété chré- )) tienne anéantit le moi liumain , et la civilité » chrétienne le cache et le supprime ' ; » qui a fait si rude guerre au pauvre Montaigne pour avoir trop parlé de lui , est un des auteurs les plus personnels dans son style. Nous renvoyons aux passages que nous avons précédemment rapportés : Le fils aîné de la reine et L'homme aux quatre laquais, etc. ; et encore celui-ci : « Cela » est admirable : on ne veut pas que j'honore un » homme vêtu de brocatelle et suivi de sept ou » huit laquais ! Eh quoi ! il me fera donner les » étrivières, si je ne le salue. Cet habit, c'est une » force '. »
C'est dans l'édition de M. Faugère et non dans celle de Port-Royal qu'il faut aller chercher cette personnalité dramatique, car les amis de Pascal semblent avoir pris à tâche de l'effacer et de remplacer par des formules vagues, générales et communes ses tours les plus incisifs et les plus énergiques. Il ne pouvait rien écrire sans s'animer et se mettre en scène. A chaque instant, il sort de la méditation solitaire, cherche un interlocuteur, un adversaire, s'adresse à lui, étabht le dialogue, impose son autorité, éclate tout-à-
2 p. 221. — On doit remarquer cependant qu'il ne parle pas de ce qui concerne sa personne, comme Montaigne.
m II« PARTIE. — ÉCRITS ET GÉNIE.
coup en traits d'ironie, de verve, d'éloquence '. Cependant il est probable qu'il eût fait disparaître la contradiction qu'on remarque entre ses invectives contre le moi et son égotisme, et que ses amis l'ont traité comme il se serait traité luimême. Ne parlant qu'à lui seul dans ses petits papiers, il n'avait pas besoin d'observer les règles de la civilité chrétienne. Mais en s'adressant au public, il eût supprimé ou caché son moi pour se mettre à l'abri de ses propres anathèmes. C'eût été regrettable, et, sous ce rapport encore, nous l'aimons et le connaissons mieux dans ses notes imparfaites. Inaccessible aux mesquines recherches de la vanité, mais profondément convaincu, passionné pour le vrai , naturellement il prenait le ton dominateur et personnel, car la passion, quelle qu'elle soit, est toujours égoïste et dramatique. Il lui aurait donc fallu se faire violence pour se renfermer dans une discussion générale et impersonnelle, et il aurait ainsi perdu ou affaibli un des caractères les plus saisissants de son éloquence.
Mais si individuelle que soit la forme du style de Pascal, elle est aussi générale et classique. C'est le style éminemment français sur lequel chaque homme de génie met sans doute son ca-
' Voir M. Cousin, Des Pensées de Pascal, p. 99 et ieq»
CH. IV. ART. m.— STYLE DE PASCAL. SOT
chet, mais où tous se reconnaissent, parce qu'il exprime toutes les qualités de notre caractère national : avant tout la raison et le bon sens, et ensuite la vivacité et la grâce de l'esprit, l'imagination sobre et réglée, le pathétique qui naît du fond des choses et non de formules calculées, du cœur et non de la tête. Car, remarquons-le bien, si notre langue, entre les mains de ses vrais fondateurs, a perdu quelque chose de ses avantages primitifs, de son abondante facilité, de sa grâce naïve, de sa liberté énergique, de ses couleurs pittoresques, elle n'a pas cessé, tout en demeurant surtout la langue de l'intelligence et du bon sens, de se prêter à tous les mouvements de l'imagination et des passions.
Cette grande langue, c'est Pascal qui l'a créée dans sa plénitude et sa perfection, car, avant lui, il n'y avait eu que des œuvres incomplètes ou mêlées de mauvais goût. Quel génie suppose une telle création! On peut le conjecturer par ce seul fait littéraire, que, même avec une langue formée et parfaite, il y a si peu de grands écrivains. Pascal est à la prose ce que Corneille est à la poésie; plus grand que Corneille, nous l'osons dire, parce qu'il est plus pur, plus naturel, plus complet, et que la langue poétique est peut-être plus facile à créer que la langue ordinaire. Du moins, les bons écrivains , au commencement de toutes les
littératures, sont presque toujours des poètes. Notre siècle gagnerait à revenir à Pascal, chez qui l'art et la nature se sont donné rendez-vous pour opérer leur parfaite union. Non pas qu'il soit imitable , pas plus que tous les écrivains de génie : il faudrait les copier ou penser comme eux; car leur style et leur pensée , c'est tout un. Mais lorsqu'on semble ne plus reconnaître d'autre dieu que l'art, d'autre inspiration que le calcul, d'autre théorie littéraire que la gymnastique des paroles, est-il rien de plus salutaire que l'étude de ce grand naturel , si étranger à toute affectation , à toutes les recherches d'une vaine rhétorique?