LES PROVINCIALES
Trouverons-nous tout cela dans les Provinciales? Au risque de scandaliser les admirateurs des Petites Lettres, nous répondrons hardiment, non ! Au xviie siècle, nous l'avons dit et nous en avons expliqué la cause, les Provinciales ont reçu bien plus d'éloges que les Pensées, et, au point de vue littéraire et pour les mêmes raisons, toujours depuis peut-être ont-elles réuni les plus nombreux suffrages. M""* de Sévigné ne tarit pas sur ce chapitre. On se rappelle le récit piquant d'un dîner chez Lamoignon, auquel assistaient Boileau, Bourdaloue et un autre Jésuite. La conversation tomba sur un sujet alors à la mode, le mérite comparé des anciens et des modernes.
«' Despréaux soutint les anciens , à la réserve d'un seul moderne qui surpassait, à son goût, et les vieux et les nouveaux. » Pressé par le Jésuite de nommer cet auteur si merveilleux , « Despréaux le prend par le bras , et , le serrant bien fort, lui dit : Mon père, vous le voulez; eh bien ! morbleu , c'est Pascal M » Ce jugement de Boileau ne ressemblerait pas mal à celui de Bossuet, s'il fallait en croire ce que rapporte Voltaire : « L'évêque de Luçon, fds du célèbre Bussy, m'a dit qu'ayant demandé à M. de Meaux quel ouvrage il eût mieux aimé avoir fait, s'il n'avait pas fait les siens , Bossuet lui répondit : Les Lettres Provinciales. »
Malgré de si imposantes autorités, nous ne craignons pas de nous inscrire en faux contre ces excessives admirations. Nous reconnaissons bien volontiers que les Provinciales, à leur date de 1 656, étaient l'ouvrage le plus parfait qui eût été écrit en langue fiançaise, mais nous ne saurions y voir autre chose que de magnifiques parties du talent de Pascal, et non pas encore ce talent tout entier. Ici nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons dit dans le chapitre où nous avons étudié Pascal dans la polémique. On se rappelle que nous n'avons pas été avare de formules d'ad-
Lettfe MCXL, du 15 janvier 1690,
miralion devant la mise en scène , l'art du dialogue, la verve, l'esprit, le sarcasme, l'éloquence, l'emploi habile des textes, l'attrayant costume jeté sur les matières qui en paraissaient le moins susceptibles. Nous avons, il est vrai, fait quelques restrictions ; et sans trop nous arrêter aux critiques du Père Daniel, qui, en général, portent peu * et font à peine aux Provmciales de légères égratignures, nous n'avons pu nous empêcher de remarquer quelquefois l'invraisemblance du dialogue, la monotonie du plan, le défaut presque absolu de grâce, des incorrections de style, surtout dans les premières, moins travaillées que les suivantes, et dans presque toutes des phrases longues encore à perdre haleine, qu'on a décomposées, coupées ensuite par la ponctuation pour les rendre plus faciles et plus simples : infidélité littéraire, sans doute, dirons-nous de grand cœur avec M. Cousin , qui leur a fait perdre dans les éditions leur tour, leur allure, leur caractère, mais qui dénote un vice primitif dans leur construction.
Ombres légères au tableau , répondra-t-on , taches imperceptibles qui ne sauraient ternir
t Voir 6^ Entretien. Ces critiques cependant sonf popr |a plupart très-justes. Il est vrai qu'elles se rapporteijt presque toutes à la première Proviiuiale , moins soiguée que les suivantes.
l'éclatante beauté des Provinciales. — C'est vrai, nul ne le dira plus que nous; et cependant nous ne persisterons pas moins à soutenir que les Provinciales ne sont pas tout Pascal, qu'elles ne nous donnent pas l'idée de son génie propre, qu'elles ne vaudront jamais les Pensées, qui seules nous le révèlent. On ne saurait se le dissimuler, il n'y a pas de fond dans les Provinciales , pas d'idée, pas de philosophie, pas d'invention; elles n'ont pas de portée, si ce n'est contre les Jésuites, pas d'action réelle ni sur l'intelhgence , ni sur le cœur : elles n'enseignent que la haine et la calomnie ; elles n'ont qu'un mérite de forme et ne sont qu'une admirable mise en œuvre des matériaux empruntés aux magasins jansénistes.
Mais les Pensées 1 quelle supériorité pour le fond des choses ! quelle philosophie ! quel ensemble de conceptions ! Mettrons-nous les subtilités jansénistes des Provinciales en comparaison avec les larges considérations morales des Pensées? la discussion du droit et du fait avec les belles études sur la nature humaine? la grâce efficace ou suffisante pour expliquer l'énigme de Thomme et le rattacher à Dieu, avec la médiation de Jésus-Christ , qui seule concilie nos contradictions, et rétablit les liens brisés par une faute primitive? Qu'on poursuive ce parallèle, facile désormais au point où nous sommes arrivés, et
CH. IV. ART. m.— STYLE DR PASCAL. 478
qu'on voie si les Provinciales, quant au fond, ne disparaissent pas devant les proportions colossales des Pensées.
Et sous le rapport de la forme elle-même les Pensées gardent leur avantage, car là seulement vous trouverez l'àme de Pascal, son éloquence mélancolique, sa pensée sentie, ce qui le fait lui ! Aussi, que l'on veuille citer une page de Pascal , qui le reflète tout entier, pensée et style, on ne la cherchera pas dans les Proymcia/es. Ce style de Pascal reconnaissable entre mille, toujours grand même dans la familiarité , toujours ému même dans la discussion, humble et fier, vigoureux et palpitant ; ce style envoyé du cœur à l'intelligence, renvoyé de l'intelligence au cœur pour s'y échauffer et s'y imprégner de la vie, est-ce le style des Provinciales ou le style des Pensées 1 Les Pensées ont tous les mérites des Provinciales, esprit, verve, ironie , formes dramatiques, mais les Provinciales n'ont pas les mérites des Pensées, la simplicité sublime, le sentiment. Les Provinciales, c'est Pascal sans son âme; \es Pensées, c'est Pascal tout entier; des Pensées seulement on peut dire : Le style, c'est l'homme même. En lisant telle page des Provinciales vous serez embarrassé pour y mettre un nom ; à chaque page des Pensées , vous vous écrierez : C'est de Pascal !