‹ Pascal; sa vie et son caractère, ses écrits et son génie (volume 2)Chapitre 9 sur 54 · PASCAL ET DÉFIGURÉ LE CARACTÈRE DE SA FOI · texte numérisé non relu

PASCAL ET DÉFIGURÉ LE CARACTÈRE DE SA FOI

Il nous est bien facile maintenant déjuger les premiers éditeurs. Grâce aux travaux modernes, nous avons d'un côté leur œuvre, de l'autre le manuscrit autographe, les copies et les autres manuscrits originaux fidèlement reproduits dans M. Faugère. D'ailleurs la confrontation est faite

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eu partie par M. Cousin qui a poussé le premier à l'œuvre réparatrice entreprise par notre âge en faveur de Pascal,

Rappelons-nous les paroles déjà citées d'Etienne Perier, et imprimées en tète de la première édi-r tion. Des trois modes de publication qui se présentèrent à l'esprit des amis de Pascal, on adopta, dit-on, celui qui paraissait le plus respectueux et le plus sage, et qui consistait à choisir, parmi un grand nombre de pensées, celles qui paraissaient les plus claires et les plus achevées, pour les donner au public sans addition ni changement , si ce n'est qu'on substitua à la confusion dans laquelle elles avaient été trouvées un certain ordre, en réunissant sous les mômes titres celles qui étaient sur les mêmes sujets.

C'est là un programme menteur, comme presque tous les programmes : il ne saurait rester de doute à cet égard après l'éclatant procès que M, Cousin a intenté aux premiers éditeurs et gagné au profit de la gloire de Pascal. C'est lui que nous allons suivre dans cette courte analyse : toute cette partie de son livre, malgré quelques exagérations et quelques conclusions forcées, est un chef-d'œuvre de critique, de bon sens et de bon goût littéraires.

D'abord que faut-il entendre par Pensées de

Pascal? non pas, dit M. Cousin ', les pensées de toute espèce qu'on peut tirer de ses différents ouvrages imprimés ou manuscrits, quel qu'en soit le sujet ; encore moins ses conversations rédigées par des mains étrangères ou les divers propos recueillis par sa famille ou ses amis dans ses lettres confidentielles ou dans ses contîdences intimes, mais seulement les fragments et notes qu'il avait déposés sur de petits papiers, pendant ses dernières années, pour servir de matériaux à son grand ouvrage sur la religion. Or, tous les morceaux de cette nature ont été recueillis dans le manuscrit autographe dont nous ferons plus tard la description. C'est donc là qu'il faut aller chercher les Pensées proprement dites de Pascal.

Ces assertions de M. Cousin sont trop exclusives et trop systématiques. La préface de la première édition nous apprend que Pascal avait traité des sujets les plus variés à propos de la religion. Et, en effet, le manuscrit autographe nous présente une foule de notes sur l'éloquence et sur le style, de réflexions morales, de passages relatifs aux Jansénistes, aux Jésuites et aux querelles du temps, qui ne devaient pas entrer dans l'apologie de la religion chrétienne et qui sont pourtant de

* Des Pensées de Pascal^ p. 20-24.

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véritables Pemées de Pascal. D'un au Ire côté, parmi les écrits de Pascal composes avant qu'il eût bien arrêté le projet de son grand ouvrage (projet dont il est cependant bien difficile de fixer la date), et sans rapport direct et immédiat avec l'apologie, il en est quelques-uns qui y seraient certainement entrés pour le fond des idées. Le traité de l'Art de persuader, par exemple, contient tous les principes de démonstration de Pascal, la distinction des vérités de cœur et de raison, toute sa philosophie. Certainement il eût placé des réflexions semblables en tête de son apologie. Car, dans le compte rendu qu'elle nous fait de l'entretien où Pascal exposa le plan de son ouvrage, la préface de la première édition contient ces paroles : « Après qu'il leur eut fait voir » quelles sont les preuves qui font le plus d'im- » pression sur l'esprit des hommes, et qui sont » les plus propres à les persuader, il entreprit de » montrer quelarehgion chrétienne avait autant » de marques de certitude et d'évidence que les » choses qui sont reçues dans le monde pour les » plus indubitables. »

Et parmi les morceaux mêmes qui ne sont pas de Pascal et n'ont été rédigés que d'après les souvenirs de ses conversations, n'en est-il pas qui, loin d'être étrangers à l'apologie, en expriment quelque pensée fondamentale? L'entretien sur

Epictète et sur Montaigne y serait entré sous une forme ou sous une autre : c'est une partie du cha^ pitre des philosophes dont nous parle encore la préface de la première édition.

Or, nous demandons si un éditeur (après en avoir prévenu, nous en convenons) n'aurait pas pu, sans faux et sans infidélité, rattacher de tels morceaux à l'apologie et en faire de véritables chapitres des Pensées de Pascal ? — Nous savons bien que les deux morceaux que nous venons de citer ne sont pas entrés dans la première édition, et n'ont été, comme nous le dirons, publiés que plus tard. Si nous les avons rappelés, c'est qu'ils faisaient mieux ressortir notre pensée et démontraient d'une manière plus évidente l'exagération systématique du principe posé par M. Cousin.

L'édition de Port-Royal, ajoute-il, contient près de cinq chapitres qui ne tiennent pas le moins du monde aux Pensées; l'édition Bossut, à peu près un tiers. Là n'est pas le vice de l'édition princeps ni de l'édition Bossut.

Quant à la première édition, de laquelle seule il s'agit en ce moment, nous reconnaissons volontiers avec M. Cousin ^ qu'elle a tort de ne pas prévenir toujours lorsqu'elle mêle à l'Apologie des morceaux qui ne s'y rapportent pas. Elle

' P. 4T, 48 et suiv.

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avertit bien que la Prière pour demander à Dieu le bon usage des maladies, et les Pensées sur la mort, sont étrangères au dessein de Pascal ; elle avertit même que dans le chapitre des Pensées diverses, « il s'y en pourra trouver quelques-unes » qui n'ont nul rapport à son dernier ouvrage et » n'y étaient pas destinées. » Mais ces indications sont insuffisantes. Ces pensées diverses, pensées chrétiennes, pensées sur les miracles, pensées sur la mort, d'où viennent-elles ? où Port-Royal les a-t-il prises? Voilà ce qu'il a oublié ou omis volontairement de nous dire, et ce qu'il est néanmoins très-important de savoir pour juger de leur authenticité, de leur valeur, de leur sens réel. La plupart de ces pensées ne se trouvent ni dans le manuscrit autographe, ni dans la vie de Pascal, ni dans les propos recueillis par Marguerite Perier. Encore une fois, d'où viennent-elles donc ? C'est un problème que M. Cousin s'est adjugé la gloire d'avoir le premier résolu, Il aurait été frappé de l'identité d'une pensée sur les miracles avec un fragment d'une lettre à M""^ de Roannez, cité dans le Recueil d' Utrecht ; ceci lui aurait été un trait de lumière. Il aurait alors poursuivi ses recherches et aurait retrouvé les autres lettres de Pascal à cette demoiselle. Poussant jusqu'au bout la confrontation, il aurait pu signaler ces lettres comme la source entièrement

inconnue de lapins grande partie des Pensées qui se trouvent dans le chapitre XXVII de Port- Royal sur les miracles et dans les Pensées chrétiennes. Mais il omet d'ajouter que la confrontation lui avait été bien facile , puisqu'un des manuscrits qu'il dit avoir consultés, le manuscrit de l'Oratoire, indique les passages de ces lettres qui ont été transportés dans les Pensées. C'est donc de là qu'ont été tirées la plupart des Pensées sur les miracles et des Pensées chrétiennes. Mais les lettres elles-mêmes perdent, dans cette publication par extraits, leur forme réelle et leur vérité historique. Il faut dire cependant, pour être juste, que M"" de Roannez, alors duchesse de La Feuillade, vivant encore en 1670, il était difficile à Port-Royal de publier les lettres qui lui avaient été adressées sous leur forme véritable. Port-Royal nous dit bien que les Pensées sur la mort sont extraites d'une lettre de Pascal sur la mort de son père. Mais ici, rien ne l'en empêchant, pourquoi ne pas publier la lettre ellemême ? pourquoi en altérer le style et le caractère ? pourquoi faire de ces élans de douleur et de résignation, vivants et personnels, des réflexions générales, abstraites et glacées sur la mort, ce qui forçait à supprimer les passages les plus vifs et les plus touchants? En cela Port-Royal est certainement inexcusable. Mais son plus grand tort, à

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notre avis, est d'avoir, malgré les promesses de la préface, jeté les Pensées de Pascal dans un ordre factice qui n'est, en réalité, qu'une confusion aussi grande que celle dans laquelle elles furent trouvées, d'avoir négligé totalement, voulant avec raison les ranger sous certains titres , le plan réel de Pascal qu'il connaissait pourtant en partie, puisqu'il était indiqué dans plusieurs titres et divisions du manuscrit même, et que d'ailleurs Pascal l'avait exposé à ses amis, quelque temps avant sa mort, dans un discours de trois heures, et sans doute avec une vivacité de tours et d'expressions, avec une éloquence qui avaient dû laisser trace dans leur souvenir : car ils nous apprennent eux-mêmes que tout ce qu'il disait faisait une impression si vive sur l'esprit qu'il n'était pas possible de l'oublier. D'ailleurs ils nous ont conservé la relation de cet entretien et ont bien osé la mettre en tête du livre comme une condamnation de leur œuvre. — H y a mieux encore. De leur propre aveu et volontairement, ils se sont mis en dehors du plan de Pascal : « Il ne faut pas s'étonner, disent-ils , si, dans le peu qu'on en donne {des Pensées), on n'a pas gardé son ordre et sa suite pour la distribution des matières. Comme on n'avait presque rien qui su suivit, il eût été inutile de s'attacher à cet ordre. On espère même qu'il y aura peu de per-

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sonnes qui, après avoir bien conçu une fois le dessein de M. Pascal, ne suppléent d'elles-mêmes au défaut de cet ordre ; et qui , en considérant avec attention les diverses matières répandues dans ces fragments, ne jugent facilement où elles doivent être rapportées suivant l'idée de celui qui les avait écrites. » Ainsi les premiers éditeure auraient pu facilement suivre le plan de Pascal, et s'ils ne l'ont pas fait (chose incroyable !) c'est précisément à raison de la facilité avec laquelle il pouvait être rétabli, et pour laisser au lecteur ce soin et ce plaisir ! Nous savons, après deux siècles d'étude et de querelles, s'il est si facile de retrouver le plan primitif, et si l'on doit remercier les solitaires de la torture que leur négligence a imposée à la postérité.

Telle est la grande faute de Port-Royal, beaucoup plus grande à nos yeux que les corrections et altérations maladroites qu'il a infligées au style et à la pensée de Pascal. Et pourtant comme il a été malheureux et coupable encore sous ce dernier rapport ! M. Cousin en a poussé la démonstration jusqu'à la plus palpable évidence.

Hâtons-nous néanmoins de reconnaître avec lui ' que plusieurs corrections étaient nécessaires, et que la superstition littéraire de nos jours

• Des Pensées de Pascal, p. 88-91 .

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pourrait seule se les iuterdire. Les notes de Pascal étaient imparfaites, les premiers éditeurs étaient ses amis : ils eussent été infidèles à sa mémoire et au soin de sa réputation s'ils eussent négligé de corriger une erreur de fait, d'éclaii'cir une expression obscure, de terminer une phrase interrompue, de donner à une note informe le caractère et le tour d'une pensée achevée.

Parmi tant de corrections que s'est permises Port-Royal, il en est donc quelques-unes d'heureuses et même de nécessaires. Beaucoup d'autres sont inutiles ' et, par conséquent, déjà blâmables, puisque c'était changer sans motif et arbitrairement la pensée et le style de Pascal. Mais la plupart des corrections de Port-Royal, loin d'être simplement inutiles, sont essentiellement défectueuses. On peut les diviser en diverses catégories. Les unes tombent sur des expressions, sur des tours, sur des phrases isolées '^ Tantôt c'est une périphrase substituée au mot propre ; tantôt une expression juste et frappante est remplacée par des termes vagues et communs; quelquefois c'est le terme familier et vulgaire qui a blessé la fausse délicatesse des

• Des Pensées de Pascal, p. 91-94.

2 Ibid., p. 95-102.

éditeurs; souvent ils ont elîacé la personnalité de Pascal, amorti l'énergie de ses tours et enlevé la forme dramatique.

Mais voici des altérations plus graves encore. Ce sont des additions maladroites ' où les Port- Royalistes ont bien osé mettre leur style à côté du style de Pascal ; des substitutions malheureuses, des suppressions de phrases quelquefois magnifiques ^. Ces altérations portent de temps en temps non plus sur des phrases et des morceaux de peu d'étendue, mais sur des fragments considérables et des chapitres entiers. Tantôt Port- Royal brise et décompose des morceaux achevés qu'il aurait dû être si heureux de rencontrer à travers tous les débris de l'œuvre de Pascal , comme de magnifiques colonnes debout au milieu de ruines, et il en disperse les fragments dans divers chapitres ; tantôt il fait des touts factices, à l'aide de soudures grossières , quelquefois sans ménager les transitions, de morceaux entièrement distincts ^. C'est un mystère d'altération d'abord incompréhensible, et qui ne s'explique un peu, sans pouvoir s'excuser, que par l'embarras de placer certains passages analogues à de longs fragments, et que les éditeurs

' Des Pensées de Pascal, p. 102-106.

" Ibid., p. lOG-113.

3 Jbid., p. 114-133.

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ne savaient où loger. Alors ils les faisaient entrer de force au sein des fragments eux-mêmes, au risque d'en rompre l'unité et d'en gâter la perfection. De môme, dans leur désir de rassembler plusieurs morceaux sous les mêmes titres et do rétablir une sorte d'ensemble au milieu des notes si diverses et si confuses de Pascal, ils faisaient leurs compositions factices de fragments dont ils ne sentaient pas toujours l'entière distinction. Nous tenons compte sans doute des énormes difficultés que présentait une première édition des chiffons si mêlés de Pascal ; nous sentons parfaitement qu'il nous est facile de parler fort à l'aise, à nous qui ne sommes gênés par rien et qui venons après un travail de deux siècles sur le livre des Pensées. Cependant nous n'avons pas le courage d'entreprendre la justification de la i>lupart des corrections malheureuses de Port- Royal, que rien ne saurait légitimer ni même suffisamment expliquer.

D'autant plus que ce n'est pas seulement le style, mais la pensée même de Pascal que les premiers éditeurs méconnaissent et défigurent , ici faute de la bien comprendre, là par politique et par scrupule. Les altérations de cette nature sont ordinairement légères, quoiqu'elles énervent toujours la pensée; mais quelquefois elles sont graves et profondes, et constituent de véritables

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contre-sens. C'est ainsi qu'au chapitre des Puissances trompeuses, dans lequel Pascal en u mère les influences décevantes que quelques-unes de nos facultés ou les causes extérieures exercent sur notre raison , Nicole , ainsi que nous l'avons observé déjà, a substitué roj9mion aV imagination, ce qui rend tout-à-fait inintelligibles plusieurs paragraphes de ce chapitre : par exemple, le paragraphe sur le plus grand homme du monde, dont une mouche ou le moindre tintamarre suffisent pour troubler l'intelligence , ou encore le passage où Pascal nous représente un philosophe sur une planche plus large qu'il ne faut et tremblant néanmoins à la pensée du précipice qui est au-dessous. Évidemment l'opinion n'a rien à faire ici , et l'imagination y joue un rôle exclusif. Cette même substitution a forcé Port- Royal à modifier et même à supprimer quelques passages qui se rapportaient tellement à l'imagination qu'il eût été par trop absurde de les ranger sous le titre de l'opinion '.

Port-Royal détruit encore la fameuse distinction des vérités de cœur et de raison , presque partout 011 elle se trouve exprimée : c'est détruire la pensée fondamentale de Pascal et lui enlever toute sa philosophie. Cette altération est si

• Des Pensées de Pascal, p. 134-138.

EU

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grave, si profonde, si essentielle, que M. Cousin ne saurait l'attribuer à Nicole et à Arnauld , trop philosophes pour s'être rendus coupables de pareilles absurdités, mais au duc de Roannez, parfaitement ignorant en philosophie '. C'est le système, nous dirons même, la manie de M. Cousin de défendre toujours les philosophes , ici , parconséquent, Arnauld et Nicole qui seuls l'étaient plus ou moins, pour accabler ceux qui n'ont pas le bonheur de l'être ou ne le sont pas à sa manière, ici notre pauvre duc de Roannez. Nous croyons les amis de M. Cousin fort capables de s'être mépris à ce point sur la pensée de Pascal, et le chapitre de l'imagination nous a donné tout-à-l'heure la mesure de leur savoir-faire.

Quant auv passages relatifs aux Jansénistes et aux Jésuites, M. Cousin n'ose en blâmer l'adoucissement ni même la suppression^. Il aurait dû dire que ces modifications et retranchements étaient rigoureusement imposés par les circonstances. Nous sommes bien moins encore de son avis lorsqu'il avance que les premiers éditeurs ont altéré ou supprimé une foule de passages, afin d'en voiler ou d'en faire disparaître le scepticisme et d'épargner aux faibles la contagion

• Des Pensées de Pascal, p. 138-143.

5 Ihid., p. 143-156, 156-176.

de ce mal redoutable. N'anticipons pas sur ce qui fera la matière propre de ce chapitre. Disons seulement que Port-Royal n^avait à cet égard rien à dissimuler, par l'excellente raison qu'il n'y a pas de scepticisme dans Pascal, Disons déplus que Pascal, quoi que prétende M. Cousin, ne se montre pas plus sceptique dans les éditions modernes que dans l'édition donnée par ses amis. Les découvertes modernes ne nous paraissent pas des charges nouvelles à l'appui de l'accusation déjà vieille de scepticisme , et nous ne trouvons pas qu'il soit beaucoup plus difficile de défendre Pascal, toutes les pièces en main, qu'avec la seule édition de Port-Royal. Et pourtant nous croyons bien que Port-Royal lui aussi s'y est mépris quelquefois; qu'il a été effrayé de certains passages , faute de bien comprendre la pensée et le plan de Pascal. La lettre d'Arnauld, du reste, en fait foi. L'en blâmeronsnous? On ne blâme pas quelqu'un de n'avoir pas compris. D'ailleurs , hélas/ de plus habiles que lui s'y sont laissé tromper, de 1670 à M. Cousin ! M. Cousin a-t-il plus de raison lorsqu'il soutient que Port-Royal et les éditions postérieures ont altéré le caractère de la foi de Pascal*, de cette foi chancelante, pleine de doute et d'in-

• Des Pensées de Pascal^ p. 176-190.

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quiétude, de cette foi malheureuse qu'il ne souhaite à aucun de ses semblables? Nous répondons pour le moment par une simple négation, renvoyant toute discussion à l'article où il sera question de l'apologie de la religion chrétienne. M. Cousin s'est encore mépris ici, et nous le démontrerons. Le commentaire qu'il fait du fameux morceau où l'existence de Dieu est soumise au calcul des probabilités , en sera à lui seul une preuve péremptoire.

Nous sommes plus à l'aise dans la louange que dans le blâme, et nous nous trouvons heureux d'avoir à féliciter et à remercier pleinement M. Cousin du service qu'il a rendu aux lettres en appelant l'attention sur de nombreuses Pensées de Pascal qu'omet la première édition, et qu'il a le premier publiées en partie, bien qu'il les ait empruntées aux copies plutôt qu'au manuscrit autographe'. Plusieurs de ces Pensées ont été barrées de la main de Pascal, on ne sait pas toujours pourquoi, mais le plus souvent parce que, dans son besoin de perfection littéraire , il jetait d'abord les premiers traits d'une pensée et en travaillait ensuite la forme jusqu'à ce qu'il l'eût entièrement achevée. Port-Royal n'était pas tenu de publier les passages barrés, et entre plusieurs

' Des Pensées de Pascal, p. 194.

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versions évidemment il devait choisir la dernière que, suivant toute apparence, Pascal eût luimême adoptée. Pour nous, cependant, cesdilïcrentes formes qu'il donnait à sa pensée nous présentent un grand intérêt, et nous sommes heureux qu'on les ait toutes reproduites : elles nous font assister à sa composition, et nous aurons à y revenir quand nous l'étudierons comme écrivain.

Il est d'autres fragments qu'avait respectés Pascal, et que les premiers éditeurs se sont donné le droit de supprimer, sans qu'on puisse toujours en deviner le motif. M. Cousin a fait un chapitre tout neuf de Pensées inédites, qu'il a intitulé : Pensées diverses, pensées morales, pensées chrétiennes ^ et dont les éléments auraient pu utilement grossir les chapitres analogues de l'édition princeps et des éditions postérieures. Disons cependant, pour rester toujours dans le vrai, qu'il n'a fait que glaner dans les manuscrits sans pouvoir y recueillir une moisson riche et abondante. Toutes les fouilles modernes n'ont pas mis au jour de fdons bien précieux, et à part deux ou trois fragments plus étendus et plus achevés, la gloire littéraire de Pascal n'a pas essentiellement gagné aux restitutions contemporaines. Rappelons pourtant le morceau qui commence ainsi :

' Des Pensées de Pascal, p. 205-234,

CIIAP. II [. ART. I. — HISTOIUK DES PENSÉES. 71

« Il n'est pas liontciix à l'homme de succomber » sous la douleur, et il lui est honteux de succom- » bersous le plaisir, etc. ^; » et celui surtout dont les premiers mots sont : « Quand je considère la » petite durée de ma vie absorbée dans réternitc » précédant et suivant..., etc.^ » : tous deux portent vraiment le cachet de Pascal, de son génie et de son âme. Mais le grand résultat des travaux accomplis de nos jours a été surtout la restauration de Pascal.

Une seconde catégorie de Pensées nouvelles publiées par M. Cousin^, roule sur le Pape, les Jansénistes, les Jésuites, les miracles et les affaires du temps, que Port-Royal avait dû supprimer. Malgré leur caractère hérétique , il n'y a pas grand inconvénient à les publier aujourd'hui : n'avons-nous pas les Provinciales? Leur publication présente même un avantage réel et incontestable, celui de nous faire bien comprendre Pascal sectaire, les changements de ses dernières années, le caractère de sa foi catholique et la nature de ses différends avec ses amis.

♦ PetiSées, Fragments ^ etc , t. I, p. 193.

2 Ihid.,p. 224.

» Des Pensées de Pascal, p. 234-242.

72 11"= l'AUTlE,— ÉCinrS KT UV.MIL.

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