‹ Pascal; sa vie et son caractère, ses écrits et son génie (volume 2)Chapitre 10 sur 54 · DE BOSSUT. ÉDITION DE DIJON · texte numérisé non relu

DE BOSSUT. ÉDITION DE DIJON

Maintenant que nous connaissons parfaitement l'œuvre des premiers éditeurs, nous allons continuer Thistoire des Pensées et reprendre notre course en avant. Trois éditions princeps ' parurent en 1670, entièrement conformes l'une à l'autre, et sans aucun changement quant au texte. En 1678, il y eut une réimpression, mais avec addition de quelques Pensées nouvelles, d'une dissertation sur les démonstrations géométriques, et du discours de La Chaise sur les Pensées et sur les livres de Moïse. On n'y joignit point encore, pour les raisons que nous avons dites, la Vie de Pascal par sa sœur, qui ne fut publiée pour la première fois qu'en 1687, dans la réimpression qu'on fît cette année-là de l'édition de 1678.

En 1727, Colbert, évêque de Montpellier et neveu du grand ministre, dans sa troisième lettre

* Pour toute celte histoire des éditions des Pensées, voir M. Faugère, Pensées, Fragm.j etc., Introd , p. xxiii-xxxix.

CIIAl'. III. MIT. 1.— IIJSTOIHE ÙES PKNSliES. 73

à l'évêque de Soissons, imprima avec quelques incxacliludes des Pensées inédites sur les miracles.

En 1728, Desmolets, bibliothécaire de l'Oratoire de Paris, publia dans ses Mémoires de littérature et d'histoire 1" l'entretien sur Epictète et sur Montaigne, sans en indiquer la source, mais qu'il avait extrait des Mémoires alors inédits de Fontaine. Seulement, il lui enleva sa forme dialoguée et dramatique, relégua loin de la scène le pauvre Sacy qui y joue pourtant un rôle si intéressant avec son saint Augustin, et à force d'altérations, de retranchements des tours naïfs et familiers, de transitions forcées, le donna comme un discours écrit et suivi. C'est ainsi gâté, on a peine à le comprendre, que les éditeurs subséquents ont reproduit cet admirable morceau, dans lequel évidemment ce n'est pas Fontaine qui parle (nous connaissons trop son style calme, uni et terre-à-terre), mais bien Pascal avec son accent original et vif. L'écho, quel qu'il soit, Fontaine ou Le Maître ', qui nous a répété ces belles paroles, en avait été d'abord tellement

' M. Sainte-Beuve soupçonne que I.e 31aître, auditeur muet, aurait bien pu recueillir sur-le-champ l'entretien {Port-Royal, t. II, p. 372). Toujours est-il que les Mémoires de Fontaine contiennent beaucoup de relations dressées par Le Maître, et passées dans le texte.

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frappé, qu'il n'en a pas perdu, il semble, une syllabe. Comment donc, depuis 1728 jusqu'à nos jours, s'est- on plu à mutiler cet entretien ? Et pourtant l'origine en était connue et on pouvait remonter à la source. Car, sitôt qu'il parut pour la première fois dans Desmolets, Marguerite Perier, jalouse de tout ce qui était relatif à la mémoire de son oncle, s'émut et écrivit à ses amis de Paris pour savoir d'où sortait ce morceau qu'elle s'étonnait de ne pas connaître, elle qui avait recueilli jusqu'aux moindres propos de Pascal. L'abbé d'Étemare la rassura en lui indiquant les Mémoires de Fontaine, qui parurent peu après, en 1730. Non, jamais écrivain n'a joué de malheur comme Pascal. M. Sainte- Beuve le premier * a dénoncé le sacrilège littéraire, remis les interlocuteurs en scène et rétabli le jeu du dialogue. Postérieurement, et de son côté, M. Cousin remarquait toutes ces impardonnables altérations et les signalait à l'Académie dans son Rapport qui ne parut que plusieurs mois après le livre de M. Sainte-Beuve. 2° Le P. Desmolets publia encore OEuvres posthumes, ou suite des Pensées de M. Pascal, extraites du manuscrit de M. Vabbé Perier, son neveu. L'abbé Perier, mort en 1713 chanoine de la cathédrale

* Port-Royal, t. II, p. 372 et suiv.

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de Clermont, avait légué ses papiers à sa sœur Marguerite, qui elle-même eu fit présent à l'Oratoire de Clermont, où le P. Guerrier les transcrivit. C'est par là évidemment que Desmolels eut connaissance du manuscrit de l'abbé Perier, car nous savons que le P. Guerrier entretenait inie correspondance avec lui, et qu'ils étaient tous les deux en comnnniication littéraire '. Qu'était ce manuscrit de l'abbé Perier? Probablement une copie qu'il avait faite à son usage de plusieurs fragments de son oncle, négligés dans la première édition, leur appliquant le mot de l'Evangile, ColUgite fragmenta ne pereant. Il y eut sans doute à cette époque plusieurs manuscrits de cette nature, dont il est aujourd'hui à peu près impossible de retrouver la trace , et Brienne nous dit dans ses lettres qu'il a fait lui aussi un petit cahier qu'il gardera toute sa vie comme un trésor pour se nourrir en tout temps ; car il îw voudrait pas laisser perdre la moindre chose de M. Pascal, dont il ne iious reste rien que d'infiniment précieux ^. Avec un assez

' Voir Lettres, Opusc, etc., avant- propos, p xiii.

2 Pennées j Fragments^ etc., t. I, appendice, p. .397. — M. Sainte-Beuve dit sur ce passage : « .le possède un petit cahier tout pareil à celui de Brienne , un petit manuscrit abrégé des Pensées qu'on avait retranchées à l'impression ; ce pourrait bien être le même, ou une copie faite d'après ce-

7G 11' l'AllTll':. -- liCUlTS liT GliiNJK.

grand nombre de Pensées nouvelles, le P. I)esmolets publia pour la première fois, sous le titre que nous avons transcrit, le traité De l'art de persîtader et le fragment assez étendu De l'amour-propre.

Voilà où en était le livre des Pensées quand, en 1776, Condorcet publia son édition précédée d'un Eloge de Pascal. Cet éloge, malgré son ton respectueux, son air de bienveillance et d'impartialité, ses formules d'admiration menteuse, n'était qu'une satire, comme l'édition elle-même n'était qu'un sacrilège. Les notes mises au bas des pages détruisent déjà l'effet de l'éloge, et dans le cours du travail on a soin de représenter Pascal comme victime d'une superstition grossière et livré à des bizarreries de piété ridicule. C'est alors qu'avec une pitié outrageuse et une ironie méprisante, l'éditeur cite le morceau fameux que nous connaissons et qu'il flétrit du nom à' Amulette. Disons en passant que M. Faugère ' a tort d'attribuer à Condorcet la première

lui-là. » {Poi't-Boyal, t. III, p. 298, note 2.) Psous croirions plutôt que c'est le manuscrit ou une copie du manuscrit de l'abbé Perier, car il contient à peu près les mêmes matières que publia Desmolets, savoir, des Pensées détachées. De Fart de persuader et de l'amour-propre. (Voir la description que fait M. Faugère du manuscrit de M. Sainte-Beuve, Introd-, p. Lvm.) ' Introd., p. XXIX. — 31. Faugère a sans doute voulu dire

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publication de celle pièce myslérieuse qui était imprimée dunfi le Becueil d'Utrecht, dès i740.

Condorcet parait avoir consulté le manuscrit autographe dont il publia quelques extraits, mais il ne s'en servit pas pour rectifier le texte ancien. Ce n'était pas une œuvre de restauration qu'il entreprenait, mais bien une œuvre de destruction. queM. Faugère a parfaitement caractérisée. Les suppressions qu'il fit subir au livre des Pensées sont nombreuses, seulement en sens contraire de celles de Port-Royal. Port-Royal visait à la piété et à l'éditication, Condorcet à l'irréligion et au scandale. Port-Royal avail supprimé lout ce qui lui paraissait faux ou équivoque, tout ce qui pouvait être pour le lecteur orthodoxe une pierre d'achoppement; Condorcet retrancha tout ce qui respirait exclusivement la piété, le spiritualisme chrétien, et même ces pages magnifiques dans lesquelles Pascal établit la prééminence de l'esprit sur la matière, de la sainteté sur le génie. En revanche, dans ce siècle de fausse science et d'engouement mathémathique, il publia pour la première fois le traité de l'Esprit g éotné trique.

L'édition de Cordorcet fut réimprimée par

que Condorcet est le premier qui ait publié cette pièce dans une édition des Pensées^ ce qui serait exact.

m II* PARTIR. — ECRITS ET GfiNÎE.

Voltaire en 1778. Dans cette reproduction, Condorcet était proclamé égal à Pascal en plusieurs choses, et très-supérieur en d'autres... Condorcet, était-il dit encore, est autant au-dessus du géomètre Pascal que la géométrie de nos jours est au-dessus de celle des Roberval, des Fermât et des Descartes. .. Géomètre plus profond, philosophe plus sage, ses pensées ont plus de vérité et de force que celles de Pascal. Les philosophes se vantaient entr'eux, comme avaient fait les Jansénistes, en des termes dont le ridicule le dispute à l'odieux. Puis venaient les notes dont nous avons cilé de si gracieux et de si aimahles échantillons. Voilà comment était traité le grand apologiste un siècle après sa mort, tant l'irréligion avait fait de progrès en France ! Hélas ! Pascal, sans le vouloir et sans s'en douter, y avait contribué par sa fatale polémique des Provinciales et sa lutte malheureuse contre l'autorité du Pape et de l'Église. Condorcet et Voltaire ne faisaient que tourner contre lui les armes qu'il leur avait préparées et fournies : Laissez passer la justice de Dieul

En 1778, Voltaire n'était pas au début de sa guerre contre Pascal. Dès 1733 il écrivait àFormont : « Me conseilleriez-vous d'y ajouter (aux » Lettres philosophiques) quelques petites ré- » flexions détachées sur les Pensées de Pascal? 11

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» y a longtemps que j'ai envie de combattre ce » géant. 11 n'y a guerrier si bien armé qu'on ne » puisse percer au défaut de la cuirasse ; et je » vous avoue que si, malgré ma faiblesse, je pou- » vais porter quelques coups à ce vainqueur de » tant d'esprits, et secouer le joug dont il les a » afîublés, j'oserais presque dire avec Lucrèce :

Quare superstUlo ' pedibus subjecta vicissim Obteritur, nos exa;quat Victoria cœlo.

» Au reste, je m'y prendrai avec précaution, » et je ne critiquerai que les endroits qui ne se- » ront point tellement liés avec notre sainte re- » ligion qu'on ne puisse déchirer la peau de Pas- » cal sans faire saigner le christianisme. »

On ne sait ce qui indigne le plus dans ces paroles de Voltaire, de ce projet pris de sang-froid de combattre Pascal dont l'apologie le gène , ou de leur profonde hypocrisie. Il ose parler de «otre sainte religion qui est pour lui Vinfàme ! Il lui prodigue des respects au moment où il se dispose à la bafouer et à la flageller dans la personne de Pascal ! Il veut déchirer la peau de Pascal sans faire saigner le christianisme, et c'est le

' C'est relllgio qui est dans Lucrèce, et qu'exige la mesure du vers. Mais peu importe la quantité à Voltaire. Il aime mieux confondre relligio et superstitio, qui pour lui étaient tout un.

christianisme qu'il veut tuer en immolant Pascal, parce qu'il comprend bien qu'il en est un des plus vigoureux défenseurs ! Gloire à Pascal d'avoir été un des principaux points de mire de Voltaire dans cette guerre infernale contre le christianisme !

Mais que reproche donc Voltaire à Pascal? Quels traits va-t-il lui décocher? «Pour moi, )) dit-il, quand je regarde Paris ou Londres, je » ne vois aucune raison pour entrer dans ce dés- )) espoir dont parle M. Pascal; je vois une ville » qui ne ressemble en rien à une île déserte ; « mais peuplée, opulente, policée, et où les » hommes sont heureux autant que la nature » humaine le comporte. Quel est l'homme sage » qui sera plein de désespoir parce qu'il ne sait » pas la nature de sa pensée, parce qu'il ne » connaît que quelques attributs de la ma- » tière ^ ? » (On se rappelle les beaux passages de Pascal auxquels Voltaire fait ici allusion.) — « A l'égard de Pascal, le grand point de la ques- « tion roule évidemment sur ceci, savoir, si la » raison humaine suffit pour prouver deux natu- » res dans l'homme ^. » — Et encore, dans une lettre au P. Tournemine de 1735 : «Ma grande

' Remarques sur les Pensées de Pascal- ' LeUre à I-a Condamine, du 22 juin 1734.

» dispute avec Pascal roule précisément sur le » fondement de son livre. 11 prétend que, pour » qu'une religion soit vraie, il faut qu'elle con- » naisse à fondla nature humaine, et qu'elle rende » raison de tout ce qui se passe dans notre cœur. » Je prétends que ce n'est point ainsi qu'on doit » examiner une religion, et que c'est la traiter » comme un système de philosophie ; je prétends » qu'il faut uniquement voir si cette religion est M révélée ou non.» N'est-il pas curieux de voir encore Voltaire, avec un ton hypocrite etmenteur, chercher et conseiller les démonstrations les plus solides de la rehgion? Il oubhe ici, bien volontairement sans doute, que Pascal est loin de négliger les preuves historiques du fait de la révélation ; que c'est uniquement avant d'arriver à ces preuves et pour y disposer son incrédule, qu'il déploie devant lui le tableau de la nature humaine, qu'il l'effraie de ses contradictions, qu'il lui en fait soupçonner la déchéance, afin de lui inspirer le désir de chercher qui lui expliquera tant d'énigmes et apportera remède à tant de maux. Nous ne jetons cette réflexion qu'en passant. C'est là, nous le verrons amplement plus tard, le côté original et propre delà démonstration de Pascal.

En quoi se résume l'argumentation de Voltaire que nous avons dégagée de toutes les inw. 6

suites et de toutes les indécences dont il l'entoure ? Il trouve qu'on est heureux au sein d'une grande ville, opulente , policée , pourvue de toutes les jouissances, de toutes les commodités de la vie (pourvu toutefois qu'on ait comme lui une grande situation et une belle fortune pour se les procurer. Londres et Paris renferment bien des hommes qui ne sentent guère ce bonheur d'habiter une ville peuplée, opulente, policée). Il ne comprend pas alors le désespoir de Pascal et ses éloquentes aspirations vers un monde inconnu. C'est non-seulement nier la destinée surnaturelle de l'homme , mais sa nature spirituelle et son immortalité; c'est du pur matérialisme; c'est oubli d'une vie future et renoncement à toute autre existence que celle d'ici-bas. D'un autre côté, il ne sent pas deux natures dans l'homme , il n'aperçoit en lui aucune marque de déchéance, aucune propension trop forte au mal, aucune contradiction , et il trouve ses facultés parfaitement équilibrées pour le bien. Que lui dire ? seulement Pascal aurait vu dans cette ignorance du véritable état de l'homme une preuve nouvelle de la dégradation de la nature humaine. Enfin il ne regarderait pas comme divine une religion qui nous expliquerait à nous-mêmes. C'est qu'il ne sait pas ou qu'il fait semblant d'ignorer que Dieu seul peut révéler un tel mystère qui tient

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essentiellement à l'ordre surnaturel , et qu'une religion capable de nous découvrir notre misère en possède en même temps le remède , surnaturel et divin lui-môme ' .

Voltaire et Gondorcet avaient voulu, suivant l'expression de M. Faugère, faire un Pascal à l'image et à l'usage du wiii^ siècle qui ne le vit plus, en effet, qu'à travers leur contre-façon. L'édition de Bossut , donnée l'année suivante , ne changea pas le point de vue , et il faut attendre les premières années de notre siècle pour trouver un commencement de réaction et de restauration. Et malgré les éclatantes réparations modernes, les objections de Voltaire et de Condorcet ont subsisté et sont encore vivantes de nos jours; leur parole insultante a continué de se faire entendre , même au-dessus de la grande voix de Chateaubriand.

En 1779, un an après les notes de Voltaire, Bossut donna la première édition complète des œuvres de Pascal , édition qui a été reproduite en 1819 chez le libraire Lefèvre, avec augmentation de quelques paragraphes. Les Pensées en forment le second volume , qui contient toutes

' Voir sur tout cela M. Sainte-Beuve, Port-Royal, t. III, p. 318 et suiv. Nous n'avons pas besoin de dire que nous n'en adoptons pas les idées qui sentent trop le naturalisme de Voltaire.

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les additions des précédentes éditions , les fragments publiés par Colbert et par Desmolets, plus un certain nombre de pensées et de passages nouveaux. Les .fragments un peu étendus sont les trois Discours sur la condition des grands , que Bossut tira du traité de V éducation d'unprince, de Nicole ; Réflexions sur la géométrie en général, dont Condorcet avait déjà publié une partie ; De l'autorité en matière de philosophie, qui n'est que la préface d'un traité sur le Vide ' ; De la conversion du pécheur; Comparaison des anciens chrétiens avec ceux d'aujourd'hui, insérés parM. Faugèredansle chapitre général intitulé Pensées sur le Pape et l'Église^, avec un grand nombre de phrases inédites. Où Bossut avait-il pris cela? C'estce qu'il omet de nous dire. Quant aux Pensées détachées qu'ilmetpourla première fois au jour, il n'en indique pas davantage la source, ce qui devient d'autant plus embarrassant qu'elles ne se trouvent pas toujours dans le manuscrit autographe ou dans les copies. Du reste, le manuscrit autographe, il ne paraît pas l'avoir consulté. Nous savons aujourd'hui, grâce aux heureuses découvertes de M. Faugère, qu'il travailla sur une copie qui lui fut communiquée par Guerrier de Bezance et sur

* Pensées, Fragm., etc., 1. 1, p. 91.

' Pemées, Fragm., etc., 1. 1, p. 317.

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les manuscrits du P. Pierre Guerrier. Les Pères de l'oratoire de Clermont , possesseurs des manuscrits de la famille Perier, et surtout de Marguerite, refusèrent d'en rien raetttre à sa disposition : infectés de Jansénisme, ils veillaient avec un soin jaloux sur le dépôt qui leur avait été confié. Mais les manuscrits avaient été copiés en grande partie par le P. Guerrier sous les yeux de Marguerite. Ce religieux était mort en 1779, mais ses manuscrits étaient entre les mains de ses parents qui en donnèrent communication à à Bossut. C'est là qu'il a pris la plupart des Pensées et fragments nouveaux qu'il a publiés. Son édition, plus complète que les précédentes, est entachée de défauts semblables , sinon plus grands. Il conserve , sans dire pourquoi , toutes les Pensées de la première édition qui ne se trouvent ni dans l'autographe ni dans les copies, néghge d'en indiquer la source et de leur rendre leur forme originale. Quoiqu'il eût sous les yeux une copie assez fidèle de l'autographe , il ne songe pas à corriger l'œuvre de Port-Royal, pas plus que les fragments publiés par Desmolets. Il donne aussi l'entretien sur Épictète et sur Montaigne dépouillé de ses formes naïves et de son cadre dramatique, après lui avoir infligé de nouvelles altérations. Il altère même, ce qui se

comprend moins encore, les fragments qu'il publie lui-même pour la première fois. Au moins pouvait-il s'excuser de n'avoir pas corrigé Port- Royal sur une prescription de plus d'un siècle en faveur de son œuvre , si toutefois l'erreur peut jamais invoquer la prescription. Mais comment lui qui n'était gêné par rien et qui ne parait avoir eu qu'un but littéraire , ne se montre-t-il pas, lorsqu'il publie de nouveaux fragments, éditeur fidèle ?

Bossut ne fut donc ni plus intelligent ni plus heureux que ses devanciers. Son œuvre propre, c'est le plan nouveau qu'il adopta. Il eut, le premier, la fatale idée de diviser le livre des Pensées en deux parties ; la première contenant les Pensées qui se rapportent à la philosophie, à la morale et aux belles-lettres; la seconde contenant les Pensées immédiatement relatives à la religion ; division malheureuse qui achevait de disperser les matériaux laissés par Pascal, sans laisser la moindre trace du plan de l'édifice. Un certain nombre de Pensées, sans doute, Pensées sur l'éloquence et sur le style. Pensées diverses, devaient être rejetées dans un ou deux chapitres particuliers, mais la plus grande partie se rapportait à la religion. C'est ainsi que cinq chapitres de l'édition de Port-Royal sur l'homme

sont placés par Bossut dans sa première partie comme purement philosophiques , et sépares du cliapih'e, Coutrariétcs étonnantes de la nature humaine, qui n'en est pourtant que le résumé et qu'il rejette au commencement de la seconde. Le reste de la première partie renferme des morceaux généralement étrangers à l'Apologie, à part quelques Pensées morales qui avaient pour but de peindre la nature et les contradictions de notre être. A quelques déplacements près, Bossut a disposé sa deuxième partie sur le plan de Port-Royal. Seulement il y réunit quelquefois deux articles en un seul et ajoute tous les fragments qui avaient été découverts depuis l'édition de 1670.

Ce n'est pas le seul reproche qu'on puisse adresser à Bossut. Il mêle et confond ensemble, sans jamais en prévenir, les morceaux écrits par Pascal, ses propos familiers recueillis par sa famille, et les entretiens rédigés après coup et par des mains étrangères. Chez lui, pas ombre d'ordre chronologique, aucune distinction entre les morceaux écrits aux époques les plus différentes de la vie de Pascal, de sorte qu'il est impossible de discerner les matières et de fixer ce qui devait entrer dans l'Apologie, ce qui serait demeuré en dehors. L'édition de Bossut est

88 li' l'AiniK. — ÉVAWVS KT GKNIK.

donc un faux comme les précédentes, et de plus un chaos plus obscur et plus confus '.

C'est pourtant cette édition qui a servi de modèle aux suivantes jusqu'à nos jours, et a été mille fois réimprimée. En 1783, le P. André, ex-oratorien, ancien bibliothécaire de d'Aguesseau (qu'il ne faut pas confondre avec le P. André, Jésuite, correspondant de Malebranche et auteur de V Essai sw' le Beau), donna une nouvelle édition des Pensées. 11 se contentait de reproduire d'abord le texte de Port-Royal, puis renvoyait à la fin , en forme de supplément , tout ce que Bossut avait publié de nouveau. Cette édition a l'avantage de rendre facile le parallèle de l'édition de Port-Royal avec les additions postérieures, parallèle qu'elle étabht d'ailleurs dans les tables qui la terminent. L'édition Renouard, en 1803, réimprimée en 1812, n'est que la reproduction de Bossut, avec cinq ou six Pensées nouvelles. Renouard avait consulté l'autographe et s'était aperçu des altérations du texte de Pascal, que cependant il ne corrige pas. Il semble que cet autographe et les anciennes éditions si vicieuses fussent l'arche sainte et que personne n'osât y toucher.

' Sur redit. Bossut, consulter, outre M. Faugère, M. Cousin, des Pensées de Pascal, p. 25-47.

CIIAP. m. AUT. I.— HISTOIRE DES PENSÉES. 89

En 1835 parut à Dijon une édition des Pensées qui jouit d'abord d'une grande faveur dans le monde religieux '. M. Frantin, qui en était l'auteur, avait beaucoup lu Pascal et, conseillé par ses amis, il voulut rétablir les Pensées suivant le plan primitif. C'était un noble dessein, mais qui ne pouvait pas aboutir. M. Frantin ne connaissait ni l'autographe ni les manuscrits, et, comme l'a reconnu M. Faugère, n'avait même pas consulté toutes les éditions précédentes. Cependant il est le premier qui ait bien compris la pensée de Pascal dont il caractérise parfaitement la philosophie dans une remarquable introduction, en la faisant découler de la réaction contre le Cartésianisme et du pressentiment de l'hostilité future du rationalisme contre les idées chrétiennes. Il a même généralement saisi et exposé d'une manière exacte le plan de l'Apologétique. Mais lorsqu'il aborde la classification des Pensées, il se trompe à son tour et substitue à l'arrangement de ses devanciers un ordre tout aussi arbitraire. 11 divise en deux parties : 1° Preuves de la Religion; 2° Doctrine et morale chrétienne, et rejette à la fin du volume ce qui est étranger à la démonstration religieuse. Nous savons, à n'en pouvoir douter, que tel n'était pas le plan de Pascal. D'ail-

' Voir en particulier Annales de philosophie chrétienne, t. XI, p. 7 etsuiv.

90 Ile PARTIE. — ÉCRITS ET GÉNIE.

leurs, presque tous les morceaux dont M. Franthi a composé sa seconde partie, n'appartiennent pas à l'Apologétique. Ainsi le neuvième chapitre, de l'Eglise, sources de l'Eglise, est formé d'articles relatifs aux querelles du temps ou de passages qui devaient trouver place ailleurs; il en faut dire autant du chapitre dixième, des miracles, outre qu'on ne voit pas trop ce qu'il peut faire dans une partie intitulée Doctrine et morale chrétienne; des fragments de lettres à M"' de Roannez et autres passages déplacés sont tout le chapitre onzième. Vie intérieure du chrétien, et les quatre chapitres suivants, La mort considérée dans la religion, Conversion du pécheur, Comparaison des anciens chrétiens avec ceux d'aujourd'hui. Prière pour demander le bon usage des maladies, nous sont connus pour des écrits distincts qui n'étaient pas destinés à entrer dans la démonstration du christianisme II faut donc aller chercher l'apologie tout entière dans la première partie de M. Frantin, à part quelques passages déplacés de la deuxième. Là encore le plan de Pascal n'est pas observé. Et malgré tout, cette édition, à la date de 1835, était certainement ce qui avait été fait de mieux jusqu'alors, et elle avait une incontestable supériorité sur toutes les précédentes. Un autre mérite, c'était de présenter les divers fragments habilement enchaînés par l'analogie, ce

CHAP. in. ART. I. — HISTOIRE DES PENSÉES. 91

qui en rend la lecture facile et agréable. Cependant elle ne pouvait être définitive, parce que, outre qu'elle n'avait aucune conformité avec les manuscrits, elle était incomplète, M. Frantin n'ayant pas puisé aux sources et ayant cru, dans une pensée louable, devoir retrancber tous les morceaux relatifs au Jansénisme.

DÉNONCIATION DE M. COUSIN. NÉCESSITÉ d'uNE

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