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Pascal; sa vie et son caractère, ses écrits et son génie

Page 219, ligue 15, au lieu de : il était en même temps poète, habile helléniste, jurisconsulte profond et même, lisez : il était en même temps liabile helléniste, jurisconsulte profond et même poète.

Page 496, note, Usez : le critique cité était Richelet.

Page 512, note 2, au lieu de : le bon sens catholique et Cautorité, lisez : et le bon sens catholique r autorité.

Dans toute l'histoire des Lettres françaises, nous ue connaissons rien de plus grand que Pascal. Les facultés les plus rares et les plus inconciliables semblent s'être donne rendez-vous l)0ur former cet effrayant géme '. Sublime par la pensée, riche par l'àme et le sentiment, Pascal est encore, dans l'ordre des temps, le l)remier écrivain complet de notre littérature; le premier peut-être aussi, dans l'ordre du mérite, par le naturel et l'originalité fascinante de son style. Homme prodigieux qui promenait sur l'a-

• Cliàteaubi'iand , Cniic du C/irisliaiiisiite , portrait de l'ascal.

ride terrain des mathématiques sa belle et pure imagination sans qu'elle perdît rien de sa fraîcheur et de ses charmes; qui s'embarquait indifféremment sur l'océan de la science ou sur les abîmes du cœur, allant à la fois à la découverte des secrets de la géométrie et des mystères de la morale, et rapportait, de ses courses hardies et lointaines, solution aux problèmes scientifiques comme au grand problème des destinées humaines! Écrivain non moins admirable qui connaissait toutes les langues, et la langue exacte et rigoureuse des mathématiques, et la langue majestueuse et large de la philosophie, et la langue riche et passionnée de l'éloquence ! Aussi l'on ne saurait demeurer froid et indifférent devant cet liomme : l'étude de Pascal a toujours revêtu le caractère de la passion.

Mais la Providence a fait payer bien cher à Pascal ces riches dons du génie. Nul ne fut plus malheureux. Sa vie s'écoula dans la lutte et la souffrance; la lutte s'est poursuivie autour de son tombeau, où jamais sa cendre et sa mémoire n'ont pu reposer en paix. On a même voulu le dépouiller de cette tombe, le seul bien, en quelque sorte, qui lui restât, après les vols faits à ses œuvres, à son âme, à ses convictions les plus saintes'.

* M. Michelet raconte sérieusement, sur la foi de M'"* de

Pascal lise d'abord dans la science sa coiistitutiou physique, et y trouve avec les lois de la nature de cruelles douleurs qui ne le quitteront plus. Une ardente polémique dévore le reste de ses forces et peut-être sa foi catholique. C'est alors qu'à peine âgé de trente-cinq ans, mais sentant qu'il touchait déjà à la tin de son existence, il vput consacrer tout ce qu'il a reçu de génie à la composition d'un grand ouvrage en faveur de la religion. C'avait été le rêve de ses plus helles années, et bien des fois, sans doute, l'immortel monument s'était dressé au milieu de sa vaste intelligence dans ses gigantesques pro[)orlions. Mais, lorsque sentant venir la mort, il veut réaliser sa grande pensée, sa main défaillante peut à peine tracer le plan de l'œuvre, jeter les premières assises, poser quelques pierres de distance en distance, et l'édifice lui-même reste inachevé. Avant de mourir néanmoins, il découvre à ses amis son dessein tout entier, dans un de ces entretiens éloquents dont le souvenir restait gravé au fond de toutes les mémoires, et ces amis qui n'avaient pas oublié ce testament de son génie, puisqu'ils l'ont transmis

Genlis, que le duc d'Orléans ayant eu besoin d'un squelette pour ses opérai ions d'alchimie, on alla à Saint-Étiennc-du- Mont , et qu'on arracha de dessous leur pierre les restes de Pascal. {Ilist, de la Révolution, t. \, p. 7 7.)

i AVA^'T-PROPOS.

à la postérité, lorsqu'ils veulent livrer au public les papiers sur lesquels il avait laissé sou âme et sa vie, négligent le plan primitif, tronquent de nouveau des fragments tronqués déjà par d'atroces douleurs, séparent ce qui était uni, unissent ce qui était séparé, défigurent sa pensée et altèrent son grand style.

Les générations suivantes reçoivent ainsi mutilée l'œuvre de Pascal, et pas une main pieuse, jusqu'à ces derniers temps, n'entreprend la réparation d'une grande faute littéraire. Bien plus, il semble y avoir une sorte d'accord tacite entre tous les éditeurs qui se succèdent, pour laisser sur l'œuvre de Pascal l'empreinte des premières injures et y ajouter de nouveaux outrages. Quand Pascal se présenta devant le dix-huitième siècle, il ne pouvait pas espérer d'être mieux traité par les ennemis de sa pensée religieuse qu'il ne l'avait été par ses partisans et ses admirateurs. Aussi la philosophie menteuse de cette époque lit-elle tous ses efforts pour ruiner l'autorité dont jouissait encore le géomètre chrétien. Objections et réponses, tout fut confondu : les contradictions de la nature humaine que Pascal avait retracées avec tant d'éloquence furent mises sur le compte de son génie égaré ; on lui prodigua les accusalions de superstition et de fanatisme.

Cependant, du sein de tant de ruines, Pascal

élevait toujours sa grande voix en faveur du christianisme. On s'efforce alors de prouver que ce n'était que la voix d'un fou ! Le procédé n'était pas nouveau ; il était aussi vieux que le christianisme lui-même, dont on avait ainsi traité le divin auteur et les premiers apologistes. On commente en ce sens l'aventure du pont de Neuilly, et l'autorité de Voltaire impose ce mensonge à toute la France philosophique.

Elle n'en est pas revenue encore, malgré l'éclatante réaction produite au commencement de ce siècle par la réclamation sublime de Chateaubriand. En 1842, un écrivain célèbre appelle l'attention des amis de notre grande littérature sur la nécessité d'une nouvelle édition des Pensées. Mais, dans le livre de M. Cousin, il s'agit moins peut-être de la restitution du texte primitif que de la pliilosophie et de la foi de Pascal. Ce n'est plus l'écrivain qui est en question désormais, mais l'homme même et le chrétien, qu'on accuse de foi aveugle et inquiète en religion, de scepticisme en philosophie, de superstition et de fanatisme dans le caractère, de ridicule dans la piété ' .

N'existe-t-il donc pas un autre Pascal que ce-

' Voir Des Pensées de Pascal, par M. Cousin ; Du Scepticisme (le Pascal, par le même, Revue des Deux-Mondes, du 15 décembre 1844 et du 15 janvier 1845,

6 AVANT-t>ROPOS.

lui c[iie le dix-huitièmd siècle avait voulu faire à son image? Faudra-t-il donc toujours partir des prémisses voltairiehnes et en tirer des coticlusioiis qui dénaturent son ânle et sa pensée, et sont des injures à son caractère et à son gériiët On a, de nos jours, entièrernent restauré le teite de Pascal, mais dans Un but surtout littéraire et philosophique. Ne serait-il paS temps de refaire 1 homme, le philosophe, l'apologiste?

Ici nous ne dissimulerons pas nos prétentions, quoique nOus soyons loin de penser que nous ayons complètement réussi. Nous aurions voulu, d'une part, résumer et juger la polémique récente qui s'est élevée sur Pascal; de l'autre, présenter dans leur ensemble sa vie et ses œuvres, l'offrir tout entier aux regards saris voiler liri seul trait de sa grande physionomie. Nous com prenons l'embarras de notre situation et l'inconvénient de venir après tant d'autres. Le sujet de Pascal a été défloré par nos plus célèbres littérateurs. La moisson est faite, il semble qii'il n'y ait plus qu'à glaner. Au point de vile de l'amour-propre littéraire, peut-être n'aurions-nous pas dû entreprendre ce travail. Mais, d'un àlitre côté, au milieu des débats passionnés de ces dernières années, il eût été bien difficile de prononcer un jugement. Aujourd'hui toutes les pièces du procès ont été publiées, tous les témoins en-

AVANT-PROPOS. t

tendus; le calme s'est fait un peu autour de Pascal^ les passions bruyantes ne tiennent plus troubler l'esprit et la conscience du juge : n'est-ce pas l'heure de faire un résumé impartial et de prononcer une sentence conforme à la Vérité et à la justice?

Notre second désir serait de donner un manuel complet de Pascal. Tant qu'il y aura des amis de notre belle prose française, oh lira ce riche écrivain chez qui elle se trouve à son état de plus grande perfection. Toujours Pascal sera soumis à l'étude et à l'admiration des élèves de nos collèges et des aspirants aux hauts grades universitaires. N'est-il pas important d'offrir un guide aux jeunes gens, aux professeurs euxmêmes, dans cette étude longue et difiicile de Pascal ; un livre qui le présente au complet, dans sa vie et son caractère, dans les phases diverses qu'a suivies son génie; qui expose ses différents travaux, scientifiques, religieux ou littéraires, et montre tour à toUr le savant, l'auteur des Provinciales, le philosophe, l'apologiste et l'écrivain? Sans doute tout cela a été traité plus ou moins complètement depuis deux siècles et surtout de nos jours, mais il faudrait parcourir une foule d'oUvrages et entreprendre des recherches longues, pénibles, impossibles à la plupart, pour réunir les éléments d'une étude complète sut

Pascal. Nous n'avons rien négligé pour que notre livre pût tenir lieu de tous ces ouvrages, que nous avons pourtant presque toujours fidèlement cités, à l'usage de ceux qui voudraient essayer un examen plus approfondi. A ceux-là encore nous aurons rendu service, en leur indiquant les sources principales et leur épargnant ainsi de laborieuses recherches. Nous désirerions qu'un livre semblable au nôtre, plus parfait seulement, existât sur chacun des grands écrivains de notre littérature.

Quand bien même tous auraient le loisir et le courage d'essayer un travail personnel et de faire le dépouillement des principaux ouvrages qui ont été écrits sur Pascal, il y aurait à craindre que le plus grand nombre ne s'égarât à travers tant de jugements faux et contradictoires; car Dieu sait dans quel esprit, et avec quelle vérité et quelle justice, Pascal a été le plus souvent apprécié, surtout par nos contemporains! Pour ne pas tomber dans de semblables erreurs, nous nous sommes tenu ferme à deux points de vue d'oii nous devions toujours apercevoir la vérité : le point de vue catholique, quand nous avons voulu suivre le sectaire, le point de vue de Pascal lui-même, quand il a fallu découvrir sa pensée. Nous sommes bien sûr de n'avoir jamais abandonné le premiei'; pour le second.

nous en avons la confiance. Nous osons croire que si l'on peut contrôler quelques-uns de nos jugements de détail , nos idées fondamentales sont inattaquables.

Nous avouons bien volontiers que notre but principal dans ce livre a été de défendre Pascal contre toutes les accusations fausses ou exagérées de scepticisme , de superstition , de fanatisme, dont on a voulu le faire victime depuis Voltaire et Condorcet jusqu'à M. Cousin.

Pascal fut-il sceptique, fanatique, superstitieux? ces questions peuvent être adressées à l'homme ou à l'écrivain, à l'auteur ou à son œuvre. C'est dans ces deux sens, en effet, qu'elles ont été posées de nos jours, surtout la principale, celle qui nous arrêtera davantage, la question du scepticisme. — Pascal, dit-on, poussé par un tempérament inquiet, mélancolique, poursuivi par les terreurs de la mort, voyait toujours s'ouvrir sous ses pieds le gouffre du scepticisme. — Un scepticisme universel , voilà quel était le fond de son âme. — Il lutte vainement contre le monstre et ne peut trouver d'asile (jue dans une foi volontairement aveugle. — Le doute l'y accompagne : le doute avant, le doute après. — De là cette piété inquiète et farouche, ces pratiques superstitieuses par lesquelles il essaie de se tromper lui-même. — Vains efforts ! le

doute qui remplissait l'âme de l'auteur, sa foi irraisonnée et désespérée, imprégneront de leurs teintes sombres et incertaines sa philosophie et son œuvre tout entière ^

Etudions donc successivement l'auteul' et le livre, quoique le fort de la discussion doive rouler sur le livre lui-même. Notre étude biographique ne sera pas indifférente. Rien ne ressemble moins à l'hypocrisie que le caractère de Pascal ; pas de génie plus original et plus franc : il a dû passer tout entier dans son œuvre. Si donc nous ne trouvons pas dans l'auteur la moindre trace de scepticisme et de superstition, ce sera déjà une forte présomption en faveur de sa philosophie et de sa démonstration du christianisme. Du moins ne pourra-t-on plus cotlclure de l'auteur au livre»

* Vdir Des Pensées dé Pascal, pp. 156, 162, 163^

r PARTIE.

Cent volumes de sermons ne valent pas une vie telle que cellc-lh , cl sont bcaucoui) moins caitablcs (le désarmer les impies.

Bayle.

Nous savons que loules les vertus, le niar(yre, les austérités et loules les bonnes œuvres sont inutiles hors de rÉ(;liçc et de la communion du chef de l'Eglise, qui c>l lo Pape.

Lorsqu'il s'agit d'une époque ou d'un homme perdus dans les ténèbres du passé, libre carrière est ouverte aux conjectures et aux systèmes. On peut tracer a priori , au gré de ses caprices, un caractère et une physionomie. Cette méthode peut n'être pas philosophique, mais elle n'expose pas à la contradiction, ou du moins elle embarrasse les contradicteurs.

S'agit-il, au contraire, d'un de ces siècles qui

se dressent au milieu de lous les siècles, comme pour attirer tous les regards ; d'un de ces hommes pour lesquels le génie a devancé les années, qui ont été accompagnés du berceau à la tombe par l'admiration de leurs contemporains, et qui depuis, soit amour, soit haine, ont eu le privilège de fixer constamment les yeux de la postérité : alors il n'y a plus lieu à conjectures, et le roman doit céder place à l'histoire.

Or, tel a été le xvu" siècle ; tel a été Pascal . Sans doute, pour les périodes historiques comme pour les biographies les plus éclatantes, il existe toujours quelques points obscurs, qui plus tard peuvent être mis en lumière. Il est toujours possible à un Procope de publier à la suite de V Histoire publique d'un siècle une Histoire secrète, et de jeter des k-n/.fhT% à travers les faits les plus authentiques, comme un sarcasme à la gloire, une sorte de défi à la confiance de la postérité. Sans doute, les Mémoires de Saint-Simon, les Uislorieltes de Tallemant des Réaux, nous ont révélé parfois le revers obscur de la face si brillante du siècle de Louis XIV. Mais, malgré tout, n'est-il pas vrai que les grandes hgncs du tableau n'ont été ni assombries ni brisées, et que, hommes et choses, nous apparaissent aujourd'hui dans la môme grandeur et la même lumière ?

VIE ET CARACTÈnii:. J5

Ainsi en est-il de Pascal. La passion des mémoires secrets, qui est une maladie de notre âge, s'est attaquée à une vie qui n'offrait d'abord aucune période ténébreuse. La médiocrité jalouse, l'irj'éligion haineuse, ont voulu renverser le grand homme de son piédestal pour l'abaisser à leur niveau, et le montrer victime lui-même des misères et des faiblesses qu'il avait si éloquemment décrites et flétries. Elles l'ont traité comme lui-même avait traité Alexandre : S'il est plus (jrand que nous, ont-elles dit, c'est qu'il a la tête plus élevée; mais il a les pieds aussi bas que les nôtres \

D'un autre côté, on éprouve une sorte de besoin d'environner les grands hommes d'une atmosphère mystérieuse. Contemporains et postérité conspirent tour à tour pour leur faire, du ber^ ceau à la tombe, un cortège de merveilles, et, à mesure qu'ils s'éloignent dans le passé, ils n'ap-

' Pensées, 1. 1, p. 21!. — Nous prévenons, une fois pour toutes, que toutes nos citations de Pascal et de ses sœurs iM'"« Perier et Jacqueline, sont extraites des éditions de M. Faugère, les seules authentiques désormais : Pensées, Fragments et Lettres de B. Pascal, 2 vol. in-S"; Lettres, Opuscules et Mémoires de M"" Perier et de Jacqueline, sœurs de Pascal, et de Marguerite Perier, sa nièce, 1 vol. in-S". — Pour les écrits scientifiques, les Provinciales et la Polémique janséniste, nous avons suivi l'édition Bossut, réimprimée en 1819 : OEurres de Biaise Pascal , 5 vol. in-8°, Paris, Lefèvre.

paraissent plus aux regards que le Iront ceint d'une auréole légendaire. Pascal, si impressionnant pour l'imagination, ne pouvait échapper à cette fatalité des grands hommes. Aussi la légende, même hizarre et ridicule, n'a pas attendu le xix*" siècle pour se pi'oduire autour de lui, et Marguerite Perier raconte sérieusement une histoire de sorcellerie qui aurait marqué l'enfance de son oncle '.

Néanmoins, il est peu de biographies plus connues dans toute notre histoire littéraire, et quelque effort qu'on ait fait de nos jours pour les obscurcir et les torturer, les faits dominants et décisifs de la \ie de Pascal se dévoilent clairement aux regards, dans leurs principes et dans leurs conséquences. Nous allons pouvoir le suivre de sa naissance à sa mort, et dans sa conduite extérieure et dans les mouvements les plus intimes de sa pensée, sans avoir jamais besoin de recourir à ces interprétations téméraires, à ces commentaires forcés qui dénaturent son caractère et son génie.

' Lettres, Opmc, p. 447.

VIE ET CARACTÈIU:. 17

SA FAMILLE, SON ÉDUCATION, SES TllEMIERS TRAVAUX.

Sa famille n'est pas obscure, et son père, Etienne Pascal, président à la cour des aides de Clermonl, comme pour exposer son fils à tous les regards, vend sa charge dès 1631, abandonne sa province et vient se fixer à Paris. Le jeune Biaise Pascal, né en 1()23, n'avait donc que huit ans. 11 vit dès-lors au milieu des célébrités scientifiques du siècle, les Mersenne, les Roberval, les Carcavi, les Le Pailleur, qui se réunissaient les uns chez les autres pour mettre en commun leurs études et leurs lumières. Son berceau se trouve placé à côté de celui de l'Académie des Sciences, qui naquit, en quelque sorte, dans la maison de son père ', comme de la maison de Conrart sortit l'Académie française.

Il ne fut jamais soumis à de fatales influences, et ne connut pas d'autre éducation (|ue celle de la famille, où tout est simplicité, croyance et

' L'Académie des Sciences ne fut établie sous le sceau de l'autorité royale qu'eu 1666.

18 PASCAL,— Ire PARTIE.

affection. On ne trouve même pas dans la vie de Pascal, à part la singularité racontée par Marguerite Perier, ces obscurités qui enveloppent presque toujours les premières années des grands hommes. Ce n'est que plus tard que viendra la légende. Mais les mémoires contemporains sur Pascal sont écrits avec une simplicité qui n'inspire aucune défiance ^ Tout au plus pourraiton soupçonner la tendresse de famille d'avoir exagéré un peu ses premiers succès scientifiques. A douze ans, il devient célèbre, car, à douze ans, avec des barres et des ronds, il a trouvé la géométrie. 11 avait déjà composé un petit traité sur les sons. Dès-lors, « il se trouvait régulière- » ment aux conférences qui se faisaient toutes » les semaines, où tous les habiles gens de Paris

< La Vieàe Pascal, pav sa sœur M'"« Perier, les Mémoires de IMarguerite Perier, sa nièce, les Lettres et Mémoires de Jacqueline, publiés par M. Faugère, le xi* mémoire du Recueil de plusieurs pièces pour servir à l'histoire de Port- Royal (Utrecht, 1740), renferment à peu près tous les documents contemporains et authentiques qu'on puisse consulter sur Pascal. ÏJ' Histoire générale de Vort-Roijal, de D.Clémencet (Amsterdam, 17.57, 10 vol. in-12), V Histoire de l'Jbbaye de Port-Roi/al, de Besoigne (Cologne, 1752, 6 vol. in-12), et autres ouvrages semblables que nous citerons quelquefois, ne sont que des travaux de seconde main. Le Recueil d'itrecht lui-même, composé sur les papiers de Marguerite Perier, n'est bien souvent qu'une reproduction de la partie des mémoires de cette demoiselle, publiée par M. Faugère.

» s'assemblaient pour porter leurs ouvrages ou » pour examiner ceux des autres. 11 y tenait fort » bien son rang, tant pour l'examen que pour » la production; car il était de ceux qui y por- » taient le plus souvent des choses nouvelles •.» Son esprit, bien loin de tendre au scepticisme, prenait déjà un caractère dogmatique et affirmalif . « Il voulait savoir la raison de toutes cho- » ses ; et comme elles ne sont pas toutes connues, » lorsque mon père ne les disait pas, ou qu'il )» disait celles qu'on allègue d'ordinaire, qui ne » sont proprement que des défaites, cela ne le » contentait pas : car il a toujours eu une net- » teté d'esprit admirable pour discerner le faux, » et on peut dire que toujours et en toutes cho- » ses la vérité a été le seul objet de son esprit, » puisque jamais rien n'a pu le satisfaire que sa » connaissance. Ainsi, dès son enfance, il ne » pouvait se rendre qu'à ce qui lui paraissait vrai » évidemment; de sorte que, quand on ne lui » disait pas de bonnes raisons, il en cherchait » lui-même; et quand il s'était attaché à quelque » chose, il ne le quittait point qu'il n'en eût » trouvé quelqu'une qui pût le satisfaire^. » Voici désormais Pascal au grand jour de la

' Vie de Pascal, Lettres et Opusc, p. 7» * Vie, LettreSf OpuêC.f p. 8»

publicité. Il se livre tout entier à l'étude de sciences incompatibles avec le scepticisme, ne songeant pas encore à ces grands mystères du cœur humain qu'il sondera plus tard, ne se plongeant pas dans ces abîmes de l'âme au sein desquels on veut que sa foi ait fait naufrage.

A seize ans, il compose son Traité des Coniques, et excite la jalousie de Descartes, qui ne peut le croire auteur de ce travail ; à dix-huit ans, invente sa machine arithmétique, dirigé dans toutes ces études par l'amour du vrai et non par l'amour de la gloire : il n'a jamais eu de passion pour la réputation * ; le vrai avant tout, ce fut son instinct avant d'être sa loi^.

Il habitait alors Rouen, où son père était intendant et chargé de la perception des tailles. C'était après une disgrâce qu'Etienne Pascal avait été élevé à ce poste éminent. Toute sa fortune consistait à peu près en rentes sur l'Hôtcl-de-Ville de Paris. Les besoins de la guerre et les malheurs des temps avaient porté le gouvernement à faire sur ces renies des retranchements considérables. Dans une réunion qui eut lieu chez le chancelier Séguier, plusieurs rentiers taxèrent cette mesure d'injustice, et Etienne Pascal fut accusé d'avoir

* Letf., Optisc.f p. 8.

* Hisl. de Port'Hoyal, par M. Saiute-Beuve, t. II, p. 455.

pris part aux murmures. Richelieu voulait le faire arrêter, -'îiais, averti à temps, il s'enfuit en Auvergne, laissant ses enfants sous la conduite de Gilberte, leur sœur aînée. On sait que Richelieu aimait à se délasser dans des jeux dramatiques des soucis et des travaux du gouvernement. Un jour il voulait faire représenter V Amour tyrannique, de Scudéry. M™e d'Aiguillon sa nièce, chargée de la mise en scène, confie un des principaux rôles à Jacqueline, la jeune sœur de Pascal, qui jouissait déjà d'une grande réputation comme artiste et comme poète *. Jacqueline s'en acquitte à ravir, fait un comphmenten vers au cardinal et obtient la grâce de son père. Richelieu, qui se connaissait en hommes, sembla deviner l'illustration future de cette famille, car lorsque Etienne Pascal se présenta devant lui pour le remercier, Veillez sur vos enfants, lui dit le cardinal, j'en veux faire quelque chose de grand. Deux ans après, Etienne Pascal était nommé à l'intendance de Rouen; deux ans plus tard, Richelieu mourait, et les enfants d'Etienne se chargeaient eux-mêmes d'assurer leur gran deur et leur célébrité.

Nous avons insisté sur ce fait, parce que le séjour de Rouen exerça, nous le verrons, sur la

♦ Voir ses poésies, l,9Ures, Opusc, etc.

vie do Pascal une influence considérable. C'est pour aider son père' dans le travail de la perception des tailles qu'il inventa la machine arithmétique. Mais les efforts qu'elle lui coûta, tant pour l'invention que pour en faire concevoir le mécanisme aux ouvriers chargés de l'exécution, achevèrent d'altérer sa constitution si débile. Il entra dès-lors dans cette voie de souffrances qu'il parcourut avec tant de courage. Il disait lui-même que, depuis l'âge de dix-huit ans, il n'avait pas passé un jour sans douleur. Mais sitôt que la maladie lui laissait un peu de relâche, son esprit infatigable se portait vers de nouvelles découvertes scientifiques. Les années 1646 et 1647 sont remplies par ses travaux et ses expériences sur le vide.

Jusqu'ici, Pascal n'a été absorbé que par les pensées de la science. Nous ne voyons rien encore qui nous révèle ce scepticisme qui fut, prétend-on, le fond de son âme. Il est plus que probable que ses réflexions ne s'étaient jamais tournées vers ces mystères de la religion et de la morale, qui auraient plus tard ébranlé sa foi. (]otte foi était encore simple et naïve. « Pascal, » ses sœurs, son père, toute cette famille, en un » mot, était sincèrement chrétienne, bien que » sans pratique extraordinaire. Avec ce goût » passionné qu'il avait de questions et de recher-

» elles, le jeune homme ne s'était jamais encore » porté au doute sur les matières de religion. » (Nous verrons s'il s'y porta plus tard.) Cet » esprit si actif, si vaste, si rempli de curiosités, » demeurait en même temps soumis, sur ces » points réservés, comme un enfant '. »

Voulons-nous un témoignage plus intimé, plus familier, plus authentique ?• Ecoutons sa soeur, M'"^ Perier : « Il avait été jusqu'alors pré- » serve, par une protection de Dieu particuHère, » de tous les vices de la jeunesse; et ce qui est » encore plus étrange à un esprit de cette trempe » et de ce caractère, il ne s'était jamais porté » au libertinage'^ pour ce qui regarde la religion, » ayant toujours borné sa curiosité aux choses » naturelles. Il m'a dit plusieurs fois qu'il joi- » gnait cette obligation à toutes les autres qu'il » avait à mon père, qui, ayant lui-même un très- » grand respect pour la religion, le lui avait in- » spire dès l'enfance, lui donnant pour maxime » que tout ce qui est l'objet de la foi ne le saurait » être de la raison, et beaucoup moins y être sou- » mis. Ces maximes qui lui étaient souvent réi- » térées par un père pour qui il avait une très- » grande estime, et en qui il voyait une grande

' Port- Royal, t. II, p. 469.

' Libertinage^ au xvii« siècle, était ce que nous appelons incrédulité.

24 PASCAL. — Ire PARTIE.

» science accompagnée d'un raisonnement fort » net et fort puissant, faisaient une si grande im- » pression sur son esprit, que quelques discours » qu'il entendit faire aux libertins, il n'en était » nullement ému; et quoiqu'il fût fort jeune, il » les regardait comme des gens qui étaient dans » ce faux principe, que la raison humaine est » au-dessus de toutes choses, et qui ne connais- » saient pas la nature de la foi ; et ainsi, cet esprit » si grand, si Yaste et si rempli de curiosités, qui » cherchait avec tant de soin la cause et la raison » de tout, était en même temps soumis à tou4.es » les choses de la religion comme un enfant; et » cette simplicité a régné en lui toute sa vie : de » sorte que, depuis même qu'il se résolut de ne » plus faire d'autre étude que celle de la reli- » gion, il ne s'est jamais apphqué aux questions » curieuses de la théologie, et il a mis toute la » force de son esprit à connaître et à pratiquer la » perfection de la morale chrétienne, à laquelle » il a consacré tous les talents que Dieu lui avait » donnés, n'ayant fait autre chose dans tout le » reste de sa vie que méditer la loi de Dieu nuit » et jour *. »

Cette page est importante. Nous aurons à nous la rappeler plus tard, lorsque nous devrons juger

* Lettres f Opusc, p. 10, II.

VIB KT CARACTKHE. îft

le livre des Pensées. Chose merveilleuse , nous reconnaîtrons alors que le cœur et le génie de Pascal ont été mieux appréciés par de simples femmes, Gilborte et Jacqueline, que par d'illustres philosophes !

Notons encore que dans les documents contemporains qui viennent de passer sous nos yeux, pas un mot ne nous a révélé ce fanatisme, celte superstition, ce mysticisme délirant qui auraient plus tard marqué la vie de Pascal. Pas de pratique extraordinaire ; c'est la simplicité d'une vie sincèrement chrétienne. Au jugement du jansénisme, cette vie, bien loin de dépasser l'Évangile, n'atteignait même pas la limite rigoureuse du devoir. Nous lisons dans le Recueil d' Utrechl ' , qui en cela copie à peu près les Mémoires de Marguerite Perier sur sa famille '*, ces paroles remarquables : « Plus le frère et la sœur ( Jac- » queline) avançaient en âge, plus on remar- » quait en eux cette innocence de mœurs qui » fait les honnêtes gens du monde, mais avec » laquelle on est encore bien éloigné de Dieu, lors- )» qu'on aime les divertissements qui ne peuvent » s'accorder avec son esprit. A l'égard du père, » il avait de la piété, mais elle n'était pas assez

* Lettres, Opusc, p. 422.

» éclairée. 11 ne connaissait pas encore les de- » voirs de la vie chrétienne, et il croyait pouvoir » allier des vues de fortune avec la pratique de » l'Évangile. Mais Dieu, qui avait sur lui et sur » sa famille des desseins de miséricorde, permit » qu'il lui arrivât un accident qui fut l'occasion » de sa conversion et de celle de ses enfants. »

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