SAINT- ANGE
Nous arrivons à une époque décisive de la vie de Pascal , à cette circonstance particulière qui imprima à son caractère et à son génie une direction à la fois heureuse et fatale. Le Recueil (VUlrechi raconte alors, toujours d'après Marguerite Perier, que le père de Pascal étant sorti, au mois de janvier 1646, pour quelque affaire de charité, tomba sur la glace et se démit la cuisse. Il appela pour le soigner deux gentilshommes qui habitaient dans le voisinage de Rouen, les frères Bailleuls : l'un se nommait La Bouteillerie , l'autre des Landes. Ils avaient ajouté à une adresse naturelle qu'on avait remarquée en eux dès leur jeunesse pour remettre
Vre ET CARACTÈaE. W
des membres rompus ou démis, quelques études de médecine et d'anatomie. Depuis longtemps déjà ils étaient sous la conduite de Guillebert , curé de Rouville, qui avait été lui-même disciple de Saint-Cyran. Sous la direction du patriarche de la secte janséniste, Guillebert avait réformé ce qu'il y avait d'irrégulier dans sa vocation à la cure de Rouville, et, devenu luimême janséniste ardent, il avait répandu autour de lui les principes de la secte et fait de nombreux partisans , qu'on appelait les Roiivillistes.
Nos deux gentilshommes apportèrent avec eux leur amour du prosélytisme , et , « en même » temps qu'ils travaillaient à guérir le corps de » M. Pascal, ils devinrent aussi les médecins de » son àme '. » Ils firent lire, en effet, à la famille les ouvrages de Jansénius, Saint-Cyran, Arnauld et autres auteurs du parti, ce qui augmenta, disent nos documents jansénistes, le désir qu'elle avait de se donner à Dieu. Le premier touché fut Pascal. « Dieu l'éclaira de telle sorte » par cette lecture , qu'il comprit parfaitement » que la religion chrétienne nous oblige à ne » vivre que pour Dieu et à n'avoir point d'autre » objet que lui ; et cette vérité lui parut si évi-
♦ Besoigne, Htst. de V Abbaye de Port-Royal, t. IV, p. 443.
28 PASCAL. — Ire PARTIE.
» dente, si nécessaire et si utile, qu'il termina » toutes ses recherches : de sorte que, dès ce » temps-là, il renonça à toutes les autres con- » naissances pour s'appliquer uniquement à lu- » nique chose que Jésus-Christ appelle néces- » saire ' . »
Un horizon nouveau s'ouvrit, à partir de ce jour, aux yeux de Pascal, l'horizon du monde moral et de l'homme, et la lumière qu'il y vit poindre finira par éteindre pour lui l'éclat de la science qui l'avait jusqu'à présent ébloui. Il s'occupera de science encore , mais non d'une manière exclusive; ce ne sera bientôt que par accident, par divertissement, dirait -il, comme remède et diversion à ses souffrances physiques ; à la fin, il y renoncera. Quelquefois alors la science viendra le tenter comme un démon, et il succombera à ses attaques: mais bien vite il repoussera la suggestion perfide et reviendra à Y unique chose nécessaire, l'étude de Dieu et de l'homme. Alors seront fulminés ces anathèmes contre la vanité de la science, que nous aurons à examiner plus tard lorsque nous jugerons le savant. Révolution heureuse qui nous a valu les Pensées, qui nous a valu Pascal et son génie, l'a fait monter au premier rang de nos
» hettres, Opitsc, p. 8;
grands hommes ! Eût-il jamais conquis dans la science la place qu'il occupe dans notre philosophie et notre littérature ? siégerait-il à côté de Newton comme il trône à côté de Bossuet ?
Mais pourquoi faut-il que le voile qui lui dérobait le monde moral et son vrai génie ait été déchiré par des mains jansénistes? Nous n'aurions pas les Provinciales, dira-t-on peut-être. Les Provinciales, nous le montrerons dans la suite, ne vaudront jamais les Pensées; et, non plus comme catholique, mais comme littérateur, nous regrettons qu'il n'ait pas consacré au grand ouvrage qu'il méditait les jours de sa vie si courte, que lui a dérobés la polémique. Nous regrettons surtout tout le temps et tout le talent qu'il a gaspillés dans les disputes inutiles qui se rattachent aux Provinciales. Nous aurons occasion de parler du naufrage qu'y a fait sa foi, de l'influence fatale qu'elles exercèrent sur son caractère et même sur son espi'it, et des conséquences désastreuses qui en découlèrent pour l'avenir de la religion et de la société en France.
Il tâcha alors d'inspirer à sa famille les sentiments dont il était pénétré. Il porta sa jeune sœur Jacqueline, âgée de vingt-et-un ans, et recherchée en mariage par un conseiller au parlement de Rouen, à renoncer en esprit au monde, jusqu'à ce qu'elle pût revêtir l'habit religieux.
Tous deux décidèrent leur père à embrasser une vie plus vertueuse encore, et leur sœur, M"" Perier, étant venue à Rouen avec son mari sur la fin de cette année 1646, et trouvant toute la famille à Dieu, se jeta avec les siens dans la même voie de perfection. Tous se mirent sous la conduite de Guillebert, le curé de Rouville ' .
L'affaire du F. Saint -Ange donna à Pascal converti l'occasion d'un des premiers exercices de son zèle. De tous les écrits imprimés jusqu'à nos jours, la Vie de M"' Perier parle seule de cet épisode. Il en est bien question dans V Histoire de l'Abbaye de Port-Poycd, de Besoigne ^ ; mais ce récit n'est évidemment qu'une analyse de celui de M"" Perier, dont il reproduit les expressions. Il ne vaut donc tout au plus que comme confirmation et non comme autorité nouvelle.
Or, voici le récit de M"'" Perier : « Il y avait » en ce temps un homme qui enseignait une » nouvelle philosophie qui attirait tous les cu- » rieux. Mon frère ayant été pressé d'y aller par » deux jeunes hommes de ses amis, y fut avec » eux ; mais ils furent bien surpris, dans l'entre- » lien qu'ils eurent avec cet homme, qu'en leur » débitant les principes de sa philosophie, il en
♦ Recueil d'Vtrecht, p. 251, 252. — M"" Perier, Lettres, Opusc, p. 14.
2 T. IV, p. 445.
» tirait des conséquences sur des points de foi » contraires aux décisions de l'Église. II prou- » vait par ses raisonnements que le corps de » Jésus-Christ n'était pas formé du sang de la » sainte Vierge, mais d'une autre matière créée » exprès, et plusieurs autres choses semblables. » Ils voulurent le contredire ; mais il demeura » ferme dans ce sentiment. De sorte que, ayant » considéré entre eux le danger qu'il y avait » de laisser la liberté d'instruire la jeunesse à » un homme qui avait des sentiments erronés, » ils résolurent de l'avertir premièrement , et » puis de le dénoncer s'il résistait à l'avis qu'on » lui donnait, La chose arriva ainsi, car il mé- » prisa cet avis; de sorte qu'ils crurent qu'il » était de leur devoir de le dénoncer à M. du » Bellay ', qui faisait pour lors les fonctions » épiscopales dans le diocèse de Rouen, par com- » mission de M. l'Archevêque. M. du Bellay en- » voya quérir cet homme, et, l'ayant interrogé, » il fut trompé par une confession de foi équi- » voque qu'il lui écrivit et signa de sa main , » faisant d'ailleurs peu de cas d'un avis de » cette importance, qui lui était donné par trois » jeunes hommes.
» Cependant, aussitôt qu'ils virent cette con-
• C'est Yévêque de Belley que veut dire M»« Perieri
» fession de foi, ils connurent ce défaut; ce qui » les obligea d'aller trouver à Gaillon M. Tar- » chevèque de Rouen, tiui, ayant examiné toutes » ces choses, les trouva si importantes, qu'il » écrivit une patente à son conseil, et donna un » ordre exprès à M. du Bellay, de faire rétrac- » ter cet homme sur tous les points dont il était » accusé, et de ne recevoir rien de lui que par la » communication de ceux qui l'avaient dénoncé. » La chose fut exécutée ainsi, et il comparut » dans le conseil de M. l'archevêque, et renonça » à tous ses sentiments : et on peut dire que ce » fut sincèrement; car, il n'a jamais témoigne » de fiel contre ceux qui lui avaient causé cette » affaire, ce qui fait croire qu'il était lui-même » trompé par les fausses conclusions qu'il tirait » de ses faux principes. Aussi était-il bien cer- » tain qu'on n'avait eu en cela aucun dessein de » lui nuire, ni d'autre vue que de le détromper » par lui-même, et l'empêcher de séduire les » jeunes gens qui n'eussent pas été capables de » discerner le vrai d'avec le faux dans des ques- » tions si subtiles. Ainsi cette affaire se termina » doucement '. »
Condorcet le premier avait blâmé la conduite de Pascal vis-à-vis du F. Saint-Ange, dans la
' Lflt., Opusc, p. 12 et suiv.
VIK ET CAHACTKKK. 33
même note où il se moquait de su piété, de sa mortification , de sou admiiable pureté de mœurs. M. Foisset a remarqué avant nous que c'était, à n'en pouvoir douter, dans l'édition de Condorcet que M, Cousin avait l'ait ses premières études sur Pascal. L'impression lui en est toujours restée. 11 semble, en eflot, avoir pris à tache de vulgariser et de mettre à l'ordre du jour toutes les accusations du xvuf siècle contre l'auteur des Pensées, et de s'en faire l'écho retentissant. Généralement, dans ses écrits sur Pascal, il n'a eu ni le tort ni le mérite de l'invention. Mais ce que d'autres avaient soupçonné avant lui, il l'a hautement aftirmé ; ce qu'ils avaient dit en passant, il l'a répété de sa plus grosse voix et publié à grand bruit, avec accompagnement de colère, de passion et d'éloquence. Ecoutons-le dans cette affaire du F. Saint-Ange : « Je veux » détourner les yeux de cet épisode de la vie de » Pascal, au temps de sa grande conversion*, » plus triste encore que celui qui marque sa » conversion première, je veux dire cette dénon- » ciation portée par Pascal et deux de ses amis » contre un pauvre religieux de Rouen, nommé » Saint-Ange, coupable de s'être permis, et en- » core dans des entretiens confidentiels, quel-
' Il s'agit ici de ses rapports avec iM"« de Roamiez. INous y reviendrons.
34 PASCAL. — lr« P A RliE.
» qiies explications hasardées des saints niys- » tères\ »
Dans la note de la page 60 de son Rapport, M, Cousin précise et formule davantage une accusation qu'il renouvellera plus tard, en publiant, d'après les manuscrits du P. Guerrier, l'histoire complète de l'affaire du F. Saint-Ange ^. Cette accusation peut se réduire à quelques points. Le F. Saint-Ange, dont le vrai nom était Jacques Forton, ne faisait pas de cours de philosophie, et il n'y avait pas pour les jeunes gens dang(;r de subversion. — Il n'avait exposé ses opinions que dans deux entretiens particuliers et confidentiels: la dénonciation ne présentait-elle pas un caractère de déloyauté ? — On mit acharnement dans la poursuite, et ce fut Pascal qui insista et se montra le plus ardent. — Aucun ménagement charitable ne fut apporté : impossible de trouver trace de l'avertissement préalable dont parle M"" Perier. — Le dénouement ne fut pas aussi doux qu'elle le dit. Le procureur général, chez <jui logeait le F. Saint-Ange, le protégeait particulièrement; dans la ville on prit parti contre les accusateurs ; l'évoque de Belley s'entremit pour qu'on se contentât d'une troisième décla-
* Des Pensées de Pascal, p. 58.
' liibliothèqut de l'École des Chartes, novembre et décembre 1842.
YJE ET CARACTÈRF. 35
ration qu'avait donnée le F. Saint-Ange; encore fallu l-il l'intervention du père de Pascal.
Rétablissons les faits. ExiX)sons en quelques mots cette histoire, dont on a fait tix>p de hruit, d'après les documents publiés par M. Cousin lui-même, et voyons s'il y eut dans Pasi^'al zèle excessif, fanatisme, dont il faille délourtier les yeux ^
Le F. Saint-Auge n'était pas, il est vrai, professeur de philosophie, mais, à raison des relations nombreuses qu'avaient entre eux les savants, ses opinions pouvaient avoir de la publicité. Il avait d'ailleurs composé un livre : De l'alliance (le la foi et du raisounemc^U, qui contenait ses doctrines. Bans le cours de la conférence , il avoua qu'à Paris beaucoup de docteurs en théologie avaient disputé contre lui^, et nous Terrons tout à l'heure un docteur de Sorbonne désireux de le connaître à cause des choses extraordinaires qu'il avml entendues el des louam^es que qui^lques-mis lui donnaient ^. Les pièces publiées par M. Cousin renferment l)ien d'autres preuves
' Kn tout cas ce ne serait pas ^I. Cousin qui aurait qualitc pour blâmer ce zèle, lui qui, du temps qu'il était conseiller omnipotent de l'Universit* , empêchait d'avancer, ou mèm« persécutait les jeunes professeurs qui ia'adoi>taient pas ses idées en philosophie.
« inhlioth. etc., p. \\À.
du danger do ces doctrines et de la rapidité de leur propagation. « L'impiété grossit, écrivait rarchevèque; elle éclate à Vernon sur les mêmes sujets de Jésus-Christ et de la Vierge, et se répand sur nous au voisinage ^ »N'y avait-il donc aucun danger pour la religion? Sans opiniâtreté de caractère, sans exagération de zèle, Pascal et ses amis ne pouvaient-ils pas appeler sur des principes hétérodoxes l'attention de l'autorité ecclésiastique?
Leur conduite, du reste, fut parfaitement loyale. On ne tendit point de piège au frère Saint-Ange. Voici le récit authentique des deux conférences : « Le vendredi, premier jour de fé- » vrier 1647, le sieur de Saint-Ange, accompa- » gné d'un gentilhomme de ses amis, vint en la » maison de M. de Montflavier, conseiller du roi » en son conseil d'État et privé, maître des re- » quêtes ordinaires de son hôtel, pour voir le » sieur Dumesnil, son fils, qui avait souhaité le » connaître, et qui lors était avec le sieur Au- » zoult. Ledit sieur Dumesnil étant averti de la » venue dudit sieur de Saint-Ange en la compa- » gnie d'un gentilhomme, les envoya prier de » monter en la salle en laquelle il les fut recevoir » avec ledit sieur Auzoult, etc. ^. »
Ce n'était donc qu'une visite ordinaire. On tint d'abord des discours indifférents, et ce ne fut qu'ensuite et par hasard qu'on discourut de la certitude des sciences et des principes de nos connaissances, ce qui donna occasion au frère Saint-Ange d'exposer ses opinions. De la connaissance de la Trinité dépendaient sa théologie et sa physique, et c'était par la raison qu'il démontrait la Trinité ainsi que tous les autres mystères. Dans ce système la foi n'était plus nécessaire et n'était qu'un supplément aux esprits desquels le raisonnement n'était pas assez vigoureux, et qui n'avaient pas assez de lumière pour concevoir lesdits mystères ' . Il détruisait aussi la liberté divine en soutenant que Dieu était nécessité par les convenances de sa sagesse, qu'il ne pourrait faire que ce qu'il a fait, et que la science des convenances, accessible à la raison, conduisait à connaître tout ce qu'il a du faire. — Serait-ce là l'origine de la sympathie de M. Cousin pour le
frère Saint-Ange ^ ?
» p. iir,.
2 On sait que M. Cousin a soutenu, dans plusieurs endroits de ses ouvrages , la nécessité de la création. Attaqué dans cette doctrine panthéistique et fntaliste, il se réfugia dans la distinction de la nécessité physique et de la nécessité morale, ne soumettant qu'à celle-ci la création. Pressé encore sur ce terrain où ne pouvait se maintenir la liberté de Dieu, il retira oeitte expression pour y substituer celle de convenance sou-
8é PASCAL. — I« PARTIE.
C'est au milieu de cette discussion qu'arriva Pascal, qui venait voir Dumesnil. Pour lui, du moins, pas d'indélicatesse ni de déloyauté à poursuivre ensuite ces opinions.
Saint-Ange soutint devant Pascal que Jésus- Christ n'était pas de la même espèce que nous,
qu'il n'était pas animal raisonnable Puis
vinrent des propositions ridicules, par exemple, que par ses principes, il dirait combien il devait y avoir d'hommes dans toute l'existence du monde, qu'il y aurait des hommes jusqu'à ce que la masse corporelle fût épuisée, afm que toute matière étant unie à des âmes, tout retournât à Dieu, âmes et corps, comme tout en était venu, les corps ne pouvant y retourner que par les âmes, et d'autres idées non moins bizarres sur la nature de la matière.
On remit le frère Saint-Ange sur la théologie et sur le sujet de la grâce. Mais il n'était ni pour Jansénius, ni pour les Jésuites, et il s'était fait des deux opinions une opinion intermédiaire ou plutôt mixte, ayant pour principe que l'erreur
reraine. Vraie logomachie pour échapper à l'accusation d'hétcrodoxie que M. Cousin ne veut pas absolument accepter. Il prétend être catliolique en dépit de tous et de lui-même. Voir ses explications. Des Pensées de Pascal, avant-propos, p. XLViii etsuiv. ; averthsentenf de la S"" édition des /Yagments, p. xxi. Sur cette question, consulter M. l'abbé Maret, Théodicée chrétienne.
était une vérité incomplète ou le résultat d'une exclusion. Aussi regardait-il tous les sentiments, même les plus extravagants, des anciens philosophes comme très-conformes à la raison, en les unissant aux principes de sa doctrine. — Décidément, le frère Saint-Ange était un précurseur de l'éclectisme, et M. Cousin devait réparation à sa mémoire ' .
On rompit là ce premier entretien, et on promit au frère Saint-Ange de lui rendre bientôt visite chez lui, atîn d'avoir la suite de sa doctrine.
Quelques jours après, nos trois personnages, accompagnés cette fois de Le Cornier, docteur de Sorbonne, se rendirent chez le frère Saint- Ange, dans la maison du procureur général. La discussion roula sur la grâce. Saint-Ange renouvela ses idées sur la nature de Jésus-Christ et sur la transmission du péché originel. Son discours prit encore un caractère d'étrangeté ridicule : la nourriture ne se change point en notre substance, mais s'évanouit aussitôt ; nous ne croissons qu'en apparence, et un enfant a autant de masse qu'un homme fait, etc., C'était peu sérieux, mais la conséquence était grave, car ces
' C'est le syncrétisme de M. Cousin et de ses disciples, sur lequel nous aurons à revenir au chap. m de notre IP partie.
opinions le conduisaient à dire que Jésus-Christ n'avait point été nourri du lait de la Vierge, ni formé de son sang, mais d'une matière nouvellement créée qui était seulement entée sur la substance de la Vierge • .
Saint-Ange voyant que ses pensées trouvaient peu de sympathies, ajouta, en terminant, qu'il ne les émettait pas comme des dogmes, mais seulement comme des propositions qui étaient la suite de ses raisonnements. Ses auditeurs en furent néanmoins effrayés, et résolurent d'en arrêter la diffusion soit par une rétractation de l'auteur, soit par l'intervention de l'autorité épiscopale. On ne trouve, il est vrai, dans les manuscrits de l'Oratoire aucune trace de l'avis préalable que Pascal et ses amis auraient donné au frère Saint-Ange avant la dénonciation. Mais ce n'est pas une raison pour contredire en ce point le récit formel de M""-'Perier. Toute la conduite du frère Saint-Ange porte à croire qu'il était bien capable de ne pas se rendre à un avis officieux, et ses différentes déclarations prouvent suffisamment quelle était son opiniâtreté dans ses idées.
Saint-Ange fut donc déféré à l'évéque de Relley, administrateur du diocèse pour l'archevêque
(le Rouen. Mais le prélat poussa l'affaire avec trop de mollesse, et les jeunes gens crurent devoir s'adresser à l'archevêque lui-même, à sa maison de campagne de Gaillon. On voulut encore amener doucement Saint-Ange à un désaveu, mais les moyens d'accommodement n'ayant pu réussir, l'archevêque évoqua l'affaire à son conseil devant l'évoque de Belley. Pascal et ses amis y firent leur déclaration, non comme accusateurs mais comme témoins : « Ce que nous déclarons, non pour nous rendre parties en dénonçant , n'étant telle chose de l'office ni de l'intérêt d'aucun de nous, mais en qualité seulement de témoins, pour rendre à la gloire de Dieu et à la vérité le témoignage qui lui est dû par tous les hommes K »
Le frère Saint-Ange fit trois déclarations, les deux premières évidemment insuffisantes. Dans l'une il disait «n'avoir pas assez de mémoire pour se ressouvenir, après deux mois, de ce qui s'est dit, etc.... ^. » C'était peu explicite; il n'y avait pas de rétractation.
La seconde déclaration était un écrit à deux colonnes dans lequel il mettait à côté des propositions incriminées des réponses contradictoires tirées de son livre. MéditcUions tliéologiqucs.
42 PASCAL, - h^ PARTIE.
A proprement parler, il ne rétractait rien encore. Son livre était de 1645; en 1647 il pouvait avoir avancé les erreurs qu'on lui reprochait. En vain niait-il les avoir proférées. Cette défense paraît entachée de mauvaise foi devant le procès-verbal si explicite des conversations. Le Cornier, qui l'avait signé, attesta d'ailleurs que six des propositions incriminées sur douze avaient été vraiment émises par Saint-Ange. Il était retourné à Paris. Comme on l'accusait d'avoir quitté Rouen dans le but de fuir cette affaire , il écrivit pour certifier de nouveau le procès-verbal des conférences*. Dans cette lettre, il rend hommage à la pureté d'intention de Pascal et de ses amis, qui n'agissaient, dit-il, que dans l'intérêt de la religion.
Malgré le peu de franchise de la seconde déclaration du frère Saint-Ange, l'évéque de Belley paraissait disposé à l'accepter, mais les jeunes gens insistèrent pour un désaveu formel, et l'archevêque partagea leur avis. Saint-Ange fît donc une troisième déclaration, cette fois explicite. L'évéque de Belley s'entremit alors, non pas , comme le dit M. Cousin, pour faire accepter la déclaration, mais pour rétablir entre les parties une charité parfaite, ce qui confirme ce que dit
Mme Perîer de la bonne intelligence qui régna toujours entre eux dans la suite. Le père de Pascal n'intervint auprès de l'archevêque que dans l'intérêt du frère Saint-Ange, pour que le prélat rendit ses bonnes grâces au'religieux qui avait été présenté pour un bénéfice. Voici, du reste, la lettre de l'évêque de Belley à l'archevêque : « Ces Messieurs qui vous présenteront celle-ci, » s'étant rencontrés chez moi sans autre dessein » que de me voir, et les ayant abouchés, il s'est » trouvé que la charité de la vérité qui avait ani- » mé leur zèle s'est accordée avec la vérité de la » charité qui était dans leur cœur; et ainsi il » m'a été facile de rejoindre ce qui paraissait, » plutôt qu'il n'était véritablement divisé. Le » Dieu de paix, qui fait de plusieurs un, soit béni M de cette réunion et bonne intelligence bien » séante à ceux qui sont fidèles à la dilection et » qui acquiescent à la concorde. C'est à vous, » Monseigneur, d'achever par votre bénédiction » ce que j'ai commencé par ma sollicitation; » pour cela, j'ai obtenu de M. Pascal le père, » qu'il fût le médiateur auprès de vous de cet » accommodement, sachant l'estime que vous » faites de sa personne. A quoi M. de Saint- » Ange s'est rangé avec beaucoup de contente- » ment ' . »
4i PASCAL. — I« PARTIE.
Assez et trop peut-être sur cet épisode de la vie de Pascal. Son zèle en cette affaire ne nous a présenté aucun caractère d'exagération ni de fanatisme. Nous avons insisté sur cette première accusation pour faire pressentir déjà la valeur des autres reproches intentés à sa mémoire. D'ailleurs, dans notre âge d'indifférence religieuse, sommes-nous au véritable point de vue pour bien juger la conduite de Pascal? Tout zèle pour l'intérêt de la foi ne court-il pas risque de passer à nos yeux pour du fanatisme et de la superstition? Nous ne comprenons plus l'amour inquiet et jaloux des siècles de foi pour les vérités religieuses, cette garde sainte que pasteurs et fidèles se croyaient obligés de faire autour d'un dépôt précieux, ces cris d'alarmes à l'approche de l'ennemi, ces luttes courageuses pour disputer à l'erreur des croyances qu'on préférait à la vie. Ardeur sacrée qui valait bien l'exaltation fébrile de nos jours ; passion, si vous voulez : mais de toutes les passions humaines, la religion sera toujours la plus noble et la plus généreuse.
Quelle que fût l'ardeur naturelle du caractère de Pascal, il n'était pas encore arrivé à cette période de sa vie où le zèle religieux pouvait l'entraîner au-delà des bornes. On a beaucoup exagéré ce qu'on appelle sa première conversion. Elle aurait ou lieu de 1040 à 1040. Or, pendant
CCS trois années, il ressemble assez encore au Pascal que nous avons connu. Malgré ce que racontent ses historiens, c'est toujours le jeune homme tout rempli de curiosités. 11 n'abandonne pas ses travaux scientifujucs : seulement (et c'est en quoi l'année 1646 marque tellement dans sa vie) il y mole des études religieuses, qui bientôt l'absorberont tout entier et détermineront la grande époque de son génie. Nous ne croyons môme pas que le Pascal postérieur à 1654, épo- ([ue dite de sa grande conversion, diffère autant du précédent qu'on a voulu le dire. Pour notre compte, nous ne saurions voir de différence entre les sentiments de piété postérieurs à 1654 et les sentiments exprimés dans les lettres de 1648 qu'on peut lire au commencement du recueil de M. Faugère, et la fameuse lettre de 1651 sur la mort de son père. Cependant, il est généralement admis qu'il y a eu solution de continuité dans sa vie, de 1649 à 1654, entre ce qu'on appelle ses deux conversions. Nous serons obligé de nous conformer nous-même à cette tradition générale, parce qu'autrement nous ne pourrions plus suivre nos documents contemporains qui tous la supposent. Mais nous prions le lecteur d'avoir constamment présente à l'esprit la restriction que nous venons d'apporter. P^Ue est essentielle, car toutes les erreurs qui ont été avancées
sur ks motifs qui auraient déterminé la seconde conversion, sur les faits mystérieux et extraordinaires qui l'auraient marquée, nous semblent tirer leur origine de cette fausse supposition, qu'il y aurait eu révolution profonde et absolue dans les idées et les sentiments de Pascal en 1046, surtout en 1654, direction complètement nouvelle imprimée à sa vie. Il y aura chez Pascal, après 1649, léger relâchement dans la piété, un peu de mondanité et de dissipation, pas autre chose. Conversion, dans la biograpliie de Pascal, ne doit guère signifier, selon nous, que passage d'un christianisme simple et modéi'é aux exagérations jansénistes.
ÏH.
fASCAL A PARIS. — SA VIE DISSIPEE. IHSCOURS
SUR LES PASSIONS DE l' AMOUR.
Ses derniers travaux scientifiques avaient augmenté ses douleurs. Il fut quelque temps affligé d'une sorte de paralysie des membres inférieurs, en sorte qu'il ne pouvait marcher qu'avec des béquilles. Ses jambes et ses pieds étaient froids comme marbre, et on lui mettait des chaussons trempés dans l'eau -de- vie, pour en réchaulîer la ^lace. 11 ne pouvait rien Ijoire que de chaud, et
encore goutte à goutte. Avec cela, il avait uuc douleur de tète^insupportable et le feu consumait ses entrailles K
Les médecins lui interdirent alors toute application d'esprit, et, vers l'automne de 1649, il lit un voyage à Paris pour se distraire ; sa sœur Jacqueline l'y accompagna. Ils allaient souvent ensemble, dans l'église de Port-Royal de Paj'is, entendre les sermons de Singlin qui faisaient grand bruit; et,dès ce moment, Jacqueline conçut le dessein d'être religieuse à Port-Royal. Elle consulta son frère qui, loin de l'en détourner, la confirma dans sa résolution ^. Guillebert, le curé de Rouville que nous connaissons, servit d'introducteur à Jacqueline auprès de la mère Angélique qui elle-même^ l'adressa à Singlin, le grand directeur de Port-Royal depuis la mort de Saint- Cyran. Singlin crut reconnaître en elle des marques extraordinaires de vocation religieuse, et chargea Pascal d'en parler à leur père. ApW's quelques jours d'hésitation, Etienne Pascal refusa nettement de donner son consentement, en voulut même à son fils d'avoir entretenu Jacqueline dans sa résolution sans savoir si elle lui serait agréable,
' M""' Perier, Lettr., opusc.^ p. \3; Recueil d'il trecht, p. 203.
- Voir Pensées, lettres, etc., t. I, p. 3, une leUre où il la félicite de son projet d'entrer en religion.
48 PASCAL. — 1"^ PAUTIK.
et s'aigrit tellement contre le l'rèie et la sœur qu'il leur retira toute confiance. Jacqueline dut cacher les rapports qu'elle continuait à entretenir avec Port-Royal et Singlin, etsecontenler de vivre en religieuse dans la maison paternelle ^
Mais Pascal le père mourait à Paris le 24 septembre 1651, et rien ne semblait plus devoir s'opposer à la profession de Jacqueline. Alors survint un nouvel obstacle. Chose singulière ! il venait de ce frère qui, le premier, lui avait inspiré le goût de la haute piété et l'avait fortifiée dans sa vocation religieuse. La douleur qu'il ressentait de la mort de son père lui faisait désirer de garder sa sœur auprès de lui. Aussi ne parlait-il d'abord que de retarder de deux ans son entrée en religion. Mais le 4 janvier 1652, immédiatement après les partages de famille, Jacqueline s'échappe et va s'enfermer à Port-Royal. Seulement, pour épargner la tendresse de son frère, elle lui fait dire que ce n'est qu'une retraite pour faire expérience de la vie religieuse ^.
Deux mois après, le 7 mars 1652, sur le point de prendre l'habit, elle écrit à son frère. Elle avait besoin de son consentement, non pas pour exécuter une résolution inébranlable, mais pour
' Vie de Jacqueline, par M""^ Perier, Le/tr., opusc, p. 02- G4.
* Lelir., opiisc, p. 72.
raccomplir sans tristesse et avec joie. Il faut lire en entier cette admirable lettre de la digne sœur de Pascal ' , mélange de simplicité et d éloquence, de tendresse et d'énergie, de foi naïve et d'adresse ; lettre préférable, sous tous les rapports, à toutes les poésies de Jacipieline. Avec quel art elle lui rappelle que c'est lui qui l'a guérie autrefois des illusions du monde et a jeté dans son cœur les germes de sa vocation ! quelle àmo et quelle éloquence, lorsqu'elle retrace les sacritices qu'elle a déjà faits à la tendresse de sa famille !
Dès le lendemain de la réception de cette lettre, Pascal alla visiter sa sœur. La voyant inébranlable dans son dessein, il s'irrita d'abord, se radoucit ensuite, marchanda les délais, ne demandant plus qu'un an au lieu de deux, se rabattant à quelques mois, la priant d'attendre seulement jusqu'à la Toussaint. Mais, grâce à l'entremise de d'Andilly, il se laissa vaincre, et la cérémonie de la vôture s'accomplit.
Les difficultés se renouvelèrent au commencement de l'année suivante, lorsqu'il s'agit de la profession. Il paraît, du reste, d'après la Relalion que Jacqueline <i laissée de toute cette affaire, que tous les obstacles ne venaient pas de Pascal,
' Lettr., npusc, p. 334.
50 PASCAL. — l'e PARTIE.
et que les autres membres de la famille s'opposaient à la donation qu'elle voulait faire à Port- Royal de son patrimoine '. De là résultait ou un relard de profession pendant quatre ans, ou une profession à litre gratuit. La Relalion contient le tableau des angoisses de Jacqueline que l'un ou l'autre parti désespérait. Port-Royal fui généreux, la mère Angélique admirable. 11 est curieux de voir en quels termes Angélique parle de Pascal : « Vous saviez bien , dit-elle en s'adres- » saut à Jacqueline, que celui qui a le plus d'in- » térêt à cette affaire est encore trop du monde, » et même dans la vanité et les amusements du » monde, pour préférer les aumônes que vous » vouliez faire à sa commodité particulière; et » de croire qu'il aurait assez d'amitié pour le » faire à votre considération, c'était espérer une » chose inouïe et impossible ; cela ne pouvait se » faire sans un miracle, je dis un miracle de na- » lure et d'affection, car il n'y avait pas lieu » d'attendre un miracle de grâce en une per- » sonne comme lui; et vous savez bien qu'il ne » faut jamais s'attendre aux miracles^. />
La Rclaiion offre encore une preuve de la pauvreté de Pascal que nous allons avoir à rappeler. Jacqueline a des scrupules sur l'emploi qu'elle a
' J^ttr., opu&c, p. 177. — Voir, en particulier, la p. 180, » P. 195, 196.
fait de son bien dans le monde en faveur de son frère, et la mère Angélique lui répond : « Vous » savez bien que vous avez regardé Dieu en eela » et le bien de cette personne qui doit vous être » plus chère que tout l'or du inonde ; et que ce » n'a pas été par and)ition pour le faire grand )> et lui donner de l'éclat dans le monde : cela » ne lifi en donne pas le moyen, puisqu'avec tout » ce que vous lui avez donné, vous voyez qu'il » ne lui reste pas encore assez pour vivre comme » les autres de sa condition '. »
Ce fut pourtant Pascal, sur lequel la mère Angélique vient de tenir un langage désespérant, qui se rendit le premier aux désirs de sa sœur. A peu de jours de là, en eiîet, il la vint voir et, dès la première entrevue, il fut touché : « De son » propre mouvement il résolut de mettre ordre » à cette affaire, s' offrant de prendre sur lui les » charges et les risques du bien, et de faire en » son nom, pour la maison, ce qu'il voyait bien j) qu'on ne pouvait omettre avec justice '^. » 11 suivrait de là qu'il y avait certains arrangements solidaires dans les partages de la famille, et que Pascal ne fut pas le plus opposant à la donation de Jacqueline. Aussi, quelques jours après, tout fut conclu : Pascal s'exécuta, et, suivant la Relu"
tion, avec assez de générosité. Laissons maintenant Jacqueline à Port-Royal, où elle prie pour son frère et attend le jour de Dieu.
Que s'était-il donc passé depuis quelques années dans l'âme de Pascal? Commençons d'abord par écarter tout soupçon qui voudrait salir cette pure mémoire, et disons bien vite avec M^e Perier que, par la miséricorde de Dieu il s'est tou-^ jours exempté des vices '. Écartons aussi toutes les exagérations jansénistes. A en croire la mère Angélique, par exemple, il aurait marché à grands pas dans la voie de la damnation. Le /?ecueil d'Utrecht n'est guère moins énergique. Il dit, en effet, assombrissant les couleurs du tableau que Marguerite Perier avait fait de cette époque de la vie de son oncle ^ : « Comme on » lui avait interdit toute étude, il s'était engagé » insensiblement à revoir le monde, à jouer et » à se divertir pour passer le temps. Au commen- » cément cela était modéré, mais enfin il se li- » vra tout entier à la vanité, à l'inutilité, au plai-
» sir et à l'amusement La mort de monsieur
» son père ne lui donna que plus de facilité et » de moyens pour continuer ce train de vie ; mais » lorsqu'il était le plus près de prendre des en- » gagemenls avec le monde, de se marier et d'a-
' Ijettr., opusc.f etc., p. 15.
' Lelfr., opusc.f p. 453.
» cheter une charge, Dieu le toucha une seconde » fois ^ » M"" Perier, s'inspirant plutôt sans doute de sa tendresse pour son frère que de son jansénisme, parle en termes beaucoup plus adoucis de cette période de dissipation^. Qu'y a-t-il donc de vrai dans toutes ces paroles d'anatlîème contre Pascal, inconciliables avec la restriction constante qu'il ne tomba jamais dans le vice ni le dérèglement? C'est que, depuis 1649, il s'était remis un peu au monde, d'abord par distraction, par besoin de santé, par obéissance aux médecins, et peut-être aussi plus tard par entraînement et par goût. On a voulu vainement rattacher à cette partie de sa vie des aventures romanesques et le fameux Discours sur les passions de l'amour.
M. Cousin a le premier publié ce fragment dans la Revue des Deux-Mondes du 1 5 septembre 1843, et en a soutenu l'authenticité. Il fit alors grand bruit de la découverte de cet écrit qui présente bien des défauts à côté de véritables beautés. Nous le comprenons, car si c'est un besoin du traducteur d'exagérer le mérite de son auteur favori, un instinct non moins puissant pousse le littérateur, qui fait des fouilles dans les monuments du passé, à exalter l'impor-
^ Lettr.f opxtsc, p^ 15,
tance et le bonheur de ses découvertes. C'est presque l'amour de l'écrivain pour ses propres ouvrages; c'est une sorte de paternité littéraire : on se regarde comme l'auteur des écrits qu'on a arrachés à l'oubli.
D'ailleurs l'époque de 1843, où fut publié pour la première fois le fragment sur l'amour, est peut-être pour Pascal l'époque culminante de cette vie des grands hommes qui se poursuit bien au-delà du tombeau. Tout ce qui avait nom dans les lettres s'attachait à cette grande renommée, cherchait à surprendre quelque mystère de son génie, à découvrir quelque secret de son caractère, à étudier quelque région inexplorée de cette vie si vaste quoique sitôt dévorée. Cette vie, on la parcourait en tout sens, et chacun, il est clair, tenait à rapporter de ses explorations quelque chose d'inouï. Le fragment sur V amour, s'il était de Pascal qui n'écrivit ja^ mais pour écrire, mais seulement sous l'empire d'un sentiment personnel et irrésistible, scml)lait se rattacher à quelque circonstance inconnue de sa vie intime. Quelle bonne fortune alors ! quelle riche matière à conjectures ! On pressm-a les trois années qui séparent les deux conversions afin d'en faire sortir l'authenticité de ce morceau et de suppléer aux preuves de témoignage et d'analogie de style, qui n'étaient pas
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rigoureusement démonstratives. C'est aussi pour éclairer davantage ce côté de la vie de Pascal que nous allons examiner le fragment sur l'amour. Car nous ne croyons pas qu'il résulte un autre avantage de cette étude, ni qu'on puisse arriver, quelque opinion qu'on embrasse, à une démonstration péremptoire.
Cet écrit a été trouvé parmi les manuscrits du fonds de Saint-Germain-Gèvres ', et non du résidu de Saint-Germain , comme l'avançait d'abord M. Cousin. Or, M. Cousin dit à ce propos : «D'autres avant moi, au xvif siècle, des » gens liés avec Port-Royal, qui connaissaient » Pascal et sa famille, les Bénédictins, lui ont » attribué ce fragment ^. » Mais de ce que ce manuscrit a été trouvé là, il ne s'ensuit pas que les Bénédictins aient eu foi en son authenticité. D'autres n'auraient-ils pas pu l'y placer? d'autant plus que M. Faugère prétend ^ que l'écriture paraît être du commencement du xvui*^ siècle. Ce ne serait donc pas un témoignage contemporain, parti de gens qui auraient connu Pascal et sa famille. Aussi n'est-il question nulle part de ce fragment dans les écrits du
* Faugère, Pensées, fragments et lettres, etc. Introduct,, p. i.x.
* Des Pensées de Pascal, p. 385.
» latrod. p. tx.