ET LES JÉSUITES. MOLINA
Et tout d'abord expliquons ce mot de grâce , ^ ce grand cri de guerre que nous entendrons à chaque instant retentir.
Il se prend généralement pour tout don gratuit parti de la pure libéralité de Dieu ; et, en ce sens, la création, la conservation, les facultés du corps et de l'âme, en un mot tous les dons naturels, seraient pour l'homme des grâces, puisque tout cela lui vient de Dieu à titre gratuit, sans aucun mérite antérieur de sa part.
Mais dans un sens plus strict et plus rigoureux, et dans notre longue polémique, on entend i par grâce les dons surnaturels faits à l'homme ', dans l'ordre du salut éternel. Ces dons embrassent les privilèges surnaturels accordés à l'homme dans l'état primitif d'innocence et la grâce médicinale conférée à l'homme déchu en vertu des mérites de la rédemption. Or, qu'est-ce que le surnaturel ? Il consiste essentiellement dans une 1
CHAP. II.— PASCAL DA>S LA POLh'MIQi:K. 273
I excellence extraordinaire surajoutée aux facultés naturelles de riiomme et dépassant l'exigence et les forces de toute nature créée et même de toute créature possible, dans une communication de Dieu tel qu'il est en lui-même, dans une participation et une union immédiate, par l'intelligence et la volonté, à l'essence divine.
La grâce nécessaire à l'homme, même dans l'état primitif d'innocence, pour accomplir sa destinée surnaturelle, lui est devenue plus indispensable depuis sa chute. Et pourtant, quelque profonds, quelque destructeurs qu'aient été dans son âme les ravages du mal, il conserve encore le sentiment de sa force et de sa liberté. C'est qu'en effet la volonté, quoique lésée et rendue infirme, n'a pas été anéantie par la faute primitive ni réduite à une incapacité absolue,
La grâce et la liberté sont donc toujours les deux facteurs de la destinée humaine. Quel est leur rôle respectif? comment se concilie leur action? vaste problème qui, sous des noms divers, a toujours préoccupé et fatigué la curiosité des hommes. Toutes les écoles philosophiques, les difl'érents systèmes religieux ont fait à Tune ou à l'autre une part plus ou moins grande, quelquefois une part exclusive ; et alors Dieu disparaît sous l'homme ou l'homme sous l'action divine. Fatalisme et stoïcisme, telles furent to u' à tour
les deux grandes réponses de la philosophie grecque, pendant que les systèmes orientaux livraient la liberté et Tactivité humaine à une dévorante fatalité et absorbaient toute nature finie dans le grand tout. Chez les Juifs, nous trouvons Pharisiens etSadducéens, chez les Mahométans, quoique généralement fatalistes, Omar et Ali, sectes contradictoires qui nous représentent les mêmes évolutions de la pensée humaine.
Le christianisme , en proclamant d'une manière plus explicile la faute primitive et sa transmission à toute la race d'Adam, en enseignant la nécessité absolue d'une grâce réparatrice, nécessité telle que Dieu avait dû mourir pour la mériter à l'homme, donnait au problème une importance infinie , mais en rendait la solution si difficile, qu'on ne pouvait plus la trouver, il semble, que dans la négation de l'un des deux termes. Tel sera, en effet, désormais, en dehors du catholicisme , l'écueil fatal auquel aboutiront pour s'y briser toutes les théories philosophiques ou religieuses.
Les premiers chrétiens se préoccupèrent peu de ces redoutables mystèi'es. L'héroïsme avec lequel ils luttaient contre le fer du bourreau et la dent des bêtes, leur donnait la conviction de leur liberté, et,en même temps, lorsqu'ils descendaient dans l'amphithéâtre, ils ne saluaient pas César,
comme le gladiateur esclave, mais bénissaient la grâce qui leur donnait la force de mourir. Quand la victoire remportée sur Tempire romain eut affranchi Tintelligence chrétienne, on vit se produire les systèmes qui n'avaient trouvé ni place ni loisir au milieu des persécutions. Au cinquième siècle paraît le moine anglais Pelage. Il nie que le péché d'Adam soit passé à sa race. Notre libre arbitre possède , en conséquence, la môme énergie qu'au jour de la création. Nul besoin pour lui d'un secours divin, à moins qu'on n'entende par grâce les dons naturels. Si plus tard les Pélagiens admirent la nécessité d'une grâce véritable et intérieure, ce ne fut que pour l'achèvement de l'acte, et encore ne la regardaient-ils pas comme absolument indispensable, mais comme donnant à la liberté plus de facilité pour agir. D'ailleurs elle n'était pas gratuite, mais une suite d'un mérite antérieur.
L'erreur pélagienne renversait le christianisme dont elle détruisait les deux bases, le péché originel et la nécessité de la rédemption. Aussi, en dix-neuf ans, vingt-quatre conciles lui jetèrent anathémc, jusqu'au concile général d'Éphèse qui renouvela les précédentes condamnations; sept souverains pontifes, quatre empereurs la poursuivirent de leurs constitutions, en même temps qu'elle était battue en brèche par tout ce
qu'il y a\ait d'illustre alors dans les rangs catholiques par la science et le génie. Le plus grand de ses adversaires fut S. Augustin. Déjà il avait défendu contre les Manichéens la liberté humaine, mais il combattit avec bien plus d'énergie et de persévérance pour maintenir les droits de la grâce divine : aussi est-il surtout appelé le Docteur de la grâce. Cependant il sut conserver et défendre les deux points essentiels du dogme, la grâce et la liberté qui en sa personne et dans ses écrits se donnent le baiser de paix et de conciliation. On conçoit alors qu'il jouisse dans l'Église d'une si grande autorité, que tous aient voulu se prévaloir de son nom, et que les plus célèbres écoles et les conciles eux-mêmes aient adopté ses principales doctrines.
Vaincu dans ce premier combat, l'orgueil de la liberté sembla laisser le champ libre à la grâce et se retira aux limites de l'arène, mais dans l'espérance de pouvoir bientôt tout envahir. Marseille, l'île de Lérins, étaient alors le séjour d'hommes éminents à la fois par leurs vertus et leur science : dans leurs rangs naquit le Sémi- Pélagianisme qui rejetait la nécessité de toute grâce intérieure prévenante pour le commencement de la foi et la persévérance dans le bien. Les premiers chefs de ce Pélagianisme mitigé étaient de bonne foi et ne croyaient pas qu'il fût possi-
ble de maintenir aulremcnt l'action de la liberté. Aussi, dans certaines églises, sont-ils rais au nombre des saints. Mais S. Augustin, S. Prosper, S. Fulgence, montrèrent alors que si l'on soutenait sur un point les droits exclusifs de la liberté, on la rendrait bientôt entièrement indépendante, et qu'on anéantirait la grâce divine. Le Sémi-Pélagianisme succomba.
L'intelligence humaine passe bien vite d'une erreur à une erreur contradictoire. Les Pélagiens avaient lutté contre la grâce au nom de la liberté; les Prédestinations du cinquième siècle sacrifièrent le libre arbitre à la grâce. Ils soutinrent ces principes odieux, que quelques hommes étaient prédestinés à l'éternelle damnation , que Jésus-Christ n'était mort que pour les élus, et que le libre arbitre était anéanti depuis le péché. Celte hérésie désespérante fut renouvelée au neuvième siècle par le moine Gotescalc et combattue par le fameux Hincmar.
Au quatorzième siècle parut l'anglais Wiclef, précurseur de Luther. Du même coup il détruisait la liberté humaine et la liberté divine, faisait de Dieu l'auteur de tous les crimes, et sur ces jmmenses ruines établissait l'idole d'une monstrueuse fatalité.
Luther vint et renouvela d'abord toutes les erreurs des Prédestinations. 11 soutint ensuite
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que là justice primitive d'Adam élait due à sa nature, d'oii il suivait que l'homme avait été ]ésé par la faute d'origine dans ses dons naturels, qu'il était aujourd'hui essentiellement modifié , de sain et d'intègre , devenu infirme et corrompu , n'ayant plus en partage que la misère et le péché. Autrefois la vie , maintenant la mort, deux mots qui résument les deux parties de notre histoire : l'homme n'est plus qu'un cadavre. Tous les mouvements de la concupiscence sont coupables en lui. Les plus justes pèchent toujours et nécessairement, et encourent l'éternelle damnation ; et si les péchés ne leur sont pas imputés , ce n'est que par pure condescendance de la miséricorde divine. Le libre arbitre est devenu esclave , et Luther inscrit en tête de son livre ce titre énergique : De servo arhitno. La grâce et la concupiscence impriment à la volonté une nécessité , non de coaction et de violence , mais pourtant invincible et insurmontable , de sorte que l'acte contraire n'est plus en son pouvoir, et que, sous l'impulsion de l'une ou de l'autre, elle est purement passive , comme la pierre entre les mains de l'enfant. L'homme est donc dans l'impossibihté d'accomplir le* commandements de Dieu; et comme, d'un autre côté , ses actes les meilleurs en apparence ne sont que péchés , il ne peut par ses œuvres
arriver qu'à hi damnation et non à la justification ni au salut. Aussi Luther avança-t-il qu'il n'était justifié et sauvé que par la foi.
A toutes ces erreurs , Calvin en ajouta quelques autres qui lui sont particulières : que tous les fidèles doivent être certains, d'une certitude de foi divine, non-seulement de la grâce et de la justice présente , comme l'exigeait Luther, mais encore de leur persévérance , de leur prédestination et de leur élection à la gloire ; que dans les élus, la foi et la justice sont inamissibles , quelque énormes que soient leurs fautes : ils ne perdent alors que le sentiment de la grâce, mais non la grâce elle-même.
Quelque temps après, Baïus, professeur à l'Université de Louvain , enseigna des principes analogues. Avec Luther, il disait que la grâce et la gloire étaient dues à la nature innocente , que les commandements de Dieu étaient impossibles, que tous les mouvements de la concupiscence étaient péchés ; tous les péchés , mortels ; tous les actes des infidèles , coupables ; les vertus des philosophes , des vices ; que , sans la grâce , le libre arbitre n'était capable que de mal ; que la violence seule répugnait à la liberté, et que tout acte volontaire , môme nécessité , était libre. Mais toute la doctrine de Baïus consistait surtout en ce principe, qu'il n'y avait pas de milieu
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entre la charité divine et une vicieuse concupiscence, et qu'à Tune ou à l'autre se rapportait nécessairement tout amour chez l'honnuc. A peine les erreurs de Baïus avaient-elles été condamnées par la constitution d'Urbain VllI , en 164? , que de graves dissentiments s'élevèrent entre les théologiens catholiques. Les Dominicains accusaient les Jésuites de renouveler le Pélagianisme , et les Jésuites accusaient les Dominicains de tomber dans les erreurs de Calvin. Déjà les Universités de Louvain et de Douai avaient condamné plusieurs propositions de Lessius, célèbre théologien de la Compagnie de Jésus. Lessius combattait la prédestination gratuite , antérieure à la prévision des mérites , que professait l'école desThomistes, pour y substituer la prédestination conséquente, qu'il faisait dépendre de la prévision des œuvres méritoires de l'homme. Si non es prœdestinatus, fac ut prœdestineris , telle fut sa maxime, qu'il attribuait à S. Augustin. Il n'avait pas inventé cette doctrine que soutenaient plusieurs Universités avec S. Bonaventure; mais, secondé par les théologiens de la Compagnie, il la rendit populaire. Comment, disait Lessius, admettre la prédestination antécédente, sans admettre en même temps la réprobation négative, et comment accorder la réprobation négative avec la volonté de
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Dieu de sauver tous les hommes? Ainsi pensait c:icore S. François de Sales qui , le 26 août 1013, écrivit à Lcssius pour le félidter et le remercier d'avoir si cloquemment défendu les principes qu'il avait professés lui-même dans son D'aité de V Amour de Dieu. Mais les Thomistes accusaient Lessius et les Jésuites de pousser l'homme à la présomption , sous prétexte de le fortifier contre le désespoir, de le rendre indépendant de Dieu , sous prétexte de donner à la liberté une pari sérieuse dans sa justification. La dispute s'échauffait, lorsque le pape Sixte V l'évoqua à son tribunal , blâma les censures de rUniversité de Louvain et imposa silence aux deux parties.
Mais les discussions devinrent plus vives encore en Espagne , à l'occasion des livres de Molina. Nous devons reprendre les choses d'un peu plus haut.
La Société de Jésus avait été fondée pour combattre le protestantisme. S. Ignace lui avait désigné S. Thomas pour principal théologien. Mais à la marge des Constituhons, on accolait au nom de S. Thomas celui du Maitre des sentences, et on permettait l'usage de toute somme de lliéologie scolastique qui, après mûr examen des théologiens les plus habiles de la Société et J'approbation du Général , serait jugée plus utile
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aux étudiants et plus appropriée aux circonstances. Cette note marginale, quoi qu'on en ait dit, était de la main de S. Ignace lui-même, comme le prouve l'autographe des Constitutions conservé à Rome dans la bibliothèque de la Société.
Cependant on accusa bientôt les Jésuites de s'être écartés de leur première doctrine et d'avoir abandonné les principes de S. Thomas. Pour répondre à cette accusation , Aquaviva fit rédiger le livre célèbre intitulé, Ratio studiorum, destiné à fixer les opinions qui devaient être admises ou rejetées dans la Société. Les théologiens qu'il avait commis à cette œuvre reproduisirent l'article des Constitutions relatif à S. Thomas, mais sans prétendre obliger les professeurs de théologie à soutenir toutes les doctrines de l'Ange de l'École. Ils dressèrent même un catalogue d'environ soixante opinions abandonnées à la libre discussion des Universités. Après avoir consulté les provinces et convoqué deux assemblées générales, Aquaviva publia enfin le Ratio studiorum. On y prescrivait l'étude et le culte de S. Thomas, mais sans imposer aux professeurs toutes ses doctrines, puisque les Thomistes eux-mêmes s'en écartaient quelquefois.
Des thèses furent alors discutées à l'Université de Salamanque sur la Science moyenne par le
P. Montcmajor, théologien de la Société de Jésus. Le dominicain Bannez en soumit plusieurs propositions au Saint-Office qui les condamna , mais sans les attribuer au Jésuite lui-même. Aussi Montemajor ne les reconnut-il jamais comme siennes, et les théologiens de la Société continuèrent de soutenir à Salamanque la Science moyenne.
En 1588, Molina, professeur de théologie à Evora, mit au jour son ouvrage fameux Sur la concorde de la liberté et de la grâce. Bannez le dénonça encore, mais sans pouvoir le faire condamner. L'ouvrage passa alors de Portugal en Espagne, et les querelles recommencèrent entre les Dominicains et les Jésuites, qui se déférèrent mutuellement au tribunal de l'Inquisition. Informé par le grand inquisiteur, Clément Mil se réserva encore l'affaire, imposa silence aux parties , et soumit les pièces du procès aux célèbres congrégations dites de Atixiliis.
Elles durèrent près de dix ans , du 2 février 1598 au 28 août 1607. Les Dominicains et les Jésuites exposèrent leurs doctrines devant d'habiles consulteurs désignés par le souverain pontife, devant les souverains pontifes eux-mêmes Clément VIII et Paul V , et tout se termina par un décret qui permettait aux deux parties de suivre leur sentiment, leur défendait de se trai-
ter d'Iiéi'étiquos et de rien publier sur ces malièrcs sans rautorisalion du S. -Siège. La dispute n'alla pas plus loin , jusqu'à l'apparition des Jansénistes qui inventèrent une bulle de Paul Y, condamnant les Jésuites, et falsifièrent l'histoire des congrégations de Aiixiliis au profit de leurs opinions. Ce furent le fameux Gorin, plus connu sous le nom d'abbé de Saint-Amour, et les autres tléputés jansénistes à Rome, qui répandirent ces fabl(!S contre lesquelles protesta Innocent X, en 1654.
JANSÉNIUS ET SON LIVRE. — HISTOIRE SOMMAIRE DU JANSÉNISME jusqu'à LA PAIX DE l'ÉGLISE. — SYS- TÈME JANSÉNISTE. LES CINQ PROPOSITIONS.
Les choses en étaient là , lorsque parut le trop célèbre Augustlnus. Dans son testament, Jansénius soumettait son livre au jugement de Rome. Ainsi avait-il fait déjà dans la préface et l'épilogue du livre lui-même. Mais il paraît s'être privé du bénéfice de cette déclaration , par sa correspondance avec Saint-Cyran. « La doctrine que j'ai puisée dans S. Augustin, écrivait-il à son ami , plongera tout le monde dans la stu-
CIIAP. H. — PASCAI. DANS LA POLÉMIQUK. 285
peur'. » — « Je n'ose pas dire ce que je pense de la prédestination et de la grâce, de peur qu'avant que tout soit prêt et mûr, il ne m'arrive ce qui est arrivé à tant d'autres , d'être condamne à Rome^. » — « Je ne puis croire que mon ouvrage soit approuvé par mes juges ^. » Avec une outrecuidance extrême, il condamnait tous les docteurs scolastiques et même S. Thomas : « Après les hérétiques , personne n'a jamais altéré et corrompu la tliéologie , plus que ces disputcurs... S il'école des Thomistes et l'école des Jésuites continuent à disputer jusqu'au jour du jugement, elles s'égareront de plus en plus, étant déjà à cent lieues de la vérité... S. Thomas me parait fade , depuis que j'ai goûté S. Augustin ^. » C'était condamner l'Ëglise tout entière. Du reste, il ne craignait pas d'écrire à Saint-Cyran de l'ignorance de la cour de Rome dans les matières de la foi, et de l'adresse de cette même cour dans le maniement des affaires de Machiavel ^. Fidèle à ces enseignements schismatiques , Saint-Cyran disait à l'abbé de Prières : « Qu'il fallait excuser les
« LeUre CXIII.
2 Lettre XVI.
» Lettre CXXXL
* Lettre XVL
• Lettre XXL
fautes particulières des Jésuites, mais qu'il en fallait ruiner le corps comme dommageable à l'Église ; que c'est Dieu même qui détruit l'Église; que le temps de l'édification est passé; que les évoques , ecclésiastiques et religieux d'à présent , parlant communément , sont dépourvus de l'esprit du christianisme , de l'esprit de grâce et de l'Église ; que si les religieux de son ordre étaient vrais enfants de S. Bernard , ils s'emploieraient tous à la ruine de la théologie scolastique ; que S. Thomas même avait ravagé la vraie théologie par le raisonnement humain et les principes d'Aristote '.»
S. Vincent de Paul écrivait encore à l'abbé d'Origny : « M. de Saint-Cyran me parla un jour ainsi : Dieu m'a donné et me donne de grandes lumières : il m'a fait connaître que depuis cinq ou six cents ans il n'y a plus d'Église. Avant, cette Église était comme un grand fleuve qui avait des eaux claires ; mais maintenant ce qui semble l'Église n'est plus que de la bourbe. Le lit de cette rivière est encore le même, mais ce ne sont plus les mêmes eaux. Je lui représentai que tous les hérétiques avaient pris ce prétexte pour établir leurs erreurs, et je lui citai Calvin. — Calvin, me répondit-il, n'a pas mal fait tout ce
* Déposition de l'ibbé de Prières contre Saint-Cyran, dans l'info rmation de son procès.
qu'il a entrepris, mais il s'es^t mal défendu '. » Après de semblables déclarations , on se demande deux choses : d'abord, si le Jansénisme ne fut qu'un fantôme créé et éroqué par les Jésuites; en second lieu, pourquoi Jansénius déférait son livre à l'Église , si ce n'est en vertu de cette hypocrisie, de cette soumission menteuse qui fut toujours un des caractères de la secte ?
Jansénius avait travaillé vingt ans à son Âugustinus. Dix fois, dit-il, il avait lu tout S. Augustin et trente fois les livres contre les Pélagiens. 11 semble donc qu'il dût connaître son auteur, et qu'il eût le droit de mettre ce nom vénéré en tête de son ouvrage. Nous nous garderons bien de pénétrer dans ce gros in-folio pour en parcourir les diverses parties. Ce sera bien assez de donner tout-à-l'heure une analyse sommaire de la doctrine qu'il contient.
Ce livre fut pour Jansénius le travail et, croyait-il, la mission de sa vie. Aussi, à peine l'eut-il achevé qu'il se hâta de mourir, confiant à son chapelain *le soin de la publication. A son apparition, Y Amjustimis trouva des partisans depuis longtemps préparés; mais d'autres en plus grand nombre n'y virent que la rénovation
' Lettre citée par Abelly, évêque de Rhodez, dans sa He de saint f incent de Paul.
:83 II" l'AKTlE. — ECÎUÏ3 ET GKM!:.
des dogmes de Baïus et de Calvin. I^e pape Urbain YIII fut de ce dernier avis, et en 1012 il proscrivit VAuguslimis comme publié sans l'antorisation du Saint-Siège et comme contenant des propositions déjà condamnées. Les Jansénistes tirent de vains eiîorls pour atténuer l'autorilc de la bulle pontificale qu'ils traitèrent de subreptice, et Arnauld entreprit l'apologie de Jansénius. Pendant ce temps Nicolas Cornet, syndic de la faculté de théologie de Paris, résumait la doctrine de ÏAugustiniis en cinq propositions * qu'il soumit à la censure de la Sorbonne. Mais la Sorbonne renvoya la cause aux évéques de France , alors assemblés à Paris ; de leur côté, les évêques la renvoyèrent au pape, et Innocent X en investit une congrégation de cardinaux et de théologiens. Le procès dura plus de deux ans. La discussion, qui vers la fin eut lieu en présence du pape, fut sérieuse et solennelle, l'examen attentif et profond, et le 31 mars 1653 les propositions furent condamnées comme hérétiques.
Cette même année 1653, les évêques de France { présidés par le cardinal Mazarin adoptèrent la censure d'Innocent X, et les Jansénistes ne purent plus, à moins de se constituer en dehors de TÉ-
' Coruet dénonça d'abord sept propositions , qui ensuite furent réduites à cinq.
ClIAP. 11. — PASCAL DANS LA POLÉMIQUE. S89
glise, soutenir direclemenl la doctrine des cinq propositions. Ils eurent recours alors à un subterfuge, et inventèrent la fameuse distinction du . fait et du droit. Les cinq propositions étaient bien légitimement condamnées et contenaient ; une doctrine bérétique, ils en convenaient; mais elles n'avaient pas été censurées dans le sens de Jansénius et n'étaient pas dans son livre. Ils trouvaient ainsi le moyen de respecter en apparence la bulle d'InnocentX et de continuer à soutenir la/ doctrine de YAugustimis. Car s'ils se croyaient obligés d'accepter les décisions pontificales sur un point de droit et de dogme , ils n'étaient pas tenus, disaient -ils, d'avoir la même soumission sur un point de fait, comme le sens d'un auteur et d'un livre. On les suivit sur ce nouveau terrain, et, en 1654, les évêques de France déclaré rent que les cinq propositions étaient dans Jansénius et qu'elles avaient été condamnées dans le sens de l'auteur. Innocent X eut à peine le temps de les féliciter de leur zèle et mourut. Le cardinal Chigi lui succéda sous le nom d'Alexandre VII. Mieux que personne il était à môme de juger le nouveau débat, et de décider dans quel sens avaient été condamnées les cinq propositions, car il avait joué le principal rôle dans les congrégations où avait été instruite la cause de Jansénius. Le 2 septembre 1650 il déclara d'une manière
péreniptoire que la censure d'Innocent X portait sur la doctrine même de Jansénius et le sens de son livre. Pour arrêter le progrès de l'erreur et couper court aux vains subterfuges de la secte, les évêques de France, dans leur assemblée de 1657, proposèrent alors un formulaire de foi que tous devaient souscrire , et qui embrassait la question de droit et la question de fait.
Mais, dans l'intervalle, l'attention publique s'était portée sur un autre point. En janvier i656, Arnauld avait publié une lettre dans laquelle, tout en se déclarant soumis à la Constitution d'Innocent X, il renouvelait en partie l'erreur des cinq propositions. 11 fut condamné par la Sorbonne et rayé de la liste des docteurs, mais il avait chargé Pascal de sa vengeance, et les Provinciales, pendant plus d'une année, firent taire toute autre voix et absorbèrent l'attention de la France entière.
Ce ne fut qu'en 1661 que, dans une nouvelle assemblée du clergé de France, les évêques proposèrent un second formulaire. L'autorité royale s'unissait cette fois à l'autorité ecclésiastique pour en exiger de tous les clercs la signature. Le 8 juin de cette même année, les vicaires généraux du cardinal de Retz publièrent, en exécution de cet ordre, un mandement dans lequel ils insinuaient qu'un silence religieux était suffi-
sant pour la question de fait. Ce mandement était l'œuvre du parti. Aiissi, sur la réclamation des évoques , il fut condamné par un bref d'Alexandre VII. Les vicaires généraux de Paris n'y étaient guère éparçnés, car les épithètes de menteurs, téméraires, semeurs de zizanie dans le champ du Seigneur, perturbateurs de l'Eglise catholique, y étaient prodiguées. Les vicaires généraux publièrent alors un nouveau mandement qui exigeait une souscription pure et simple du formulaire.
Pendant ce temps des efforts inutiles furent tentés pour ramener la paix dans l'Église. Pendant que rarchevêque de Paris et Bossuet tâchaient de vaincre l'obstination des religieuses, des conférences théologiques avaient lieu entre Choiseuil, évéque de Comminges, Arnauld et les PP. Annat et Ferrier. Les discussions furent solides et graves. Les Jésuites ne cherchèrent pas à se venger des sarcasmes de Pascal , ni de l'infamie que la secte janséniste avait voulu répandre sur l'Institut, ses constitutions, ses docteurs. Nécessairement victorieux sur le terrain d'une discussion sérieuse , ils se montraient modérés et sans rancune, et se prêtaient, dans leur désir de la paix, à toutes les concessions que permettaient la conscience et l'inviolabilité du dogme. Choiseuil écrivait à Henri Arnauld, évêque d'Angers,
292 II" PARTI!-:.— ÉCRITS Eï GÉNIE.
en parlant des PP. Annat et Feriier : « Je vous » dois rendre ce témoignage de leur sincérité, » que , dans toute la suite, il m'a toujours paru » qu'ils étaient véritablement amis de la pai\, » qu'ils y travaillaient de la meilleure foi du » monde, et que, s'ils avaient de la fermeté en » quelque occasion contre les sentiments de ceux » qu'on appelle Jansénistes, cela ne venait pas » d'aucune aversion de leurs personnes, mais de » l'attachement qu'ils ont à l'autorité du S. -Siège » et du désir d'établir solidement la tranquillité » que nous cherchons K » Aussi la plupart des chefs du parti acceptaient la transaction ; Arnauld j seul résistait, malgré les sollicitations de ses amis, ( par amour de la guerre et par haine des Jésuites. « Vous serez condamné, et devant Dieu , et devant les hommes, lui écrivait Le Nain, maître des requêtes, père de Tillemont le savant annaliste de Port-Royal, si vous ne voulez pas croire un prélat aussi éclairé, aussi vertueux et aussi éloigné de tout soupçon que M. de Comminges. » Arnauld ne se rendit pas et fît rompre les négociations. Pour en fmir, Alexandre YII prescrivit, en 1665, une formule de foi analogue à celle qu'avait proposée déjà le clergé de France. Cette formule
* Lettre du 20 mars 1663, dans les Lettres d'Ant. Arnauld^ X. I, p. 432.
devait être signée par le clergé régulier et séculier, et même par les religieuses, sous les peines les plus graves que sanctionnait l'autorité royale. Le parti se divisa alors en deux camps. Les uns, plus rigides, voulaient qu'on fit une exception et une réserve pour la question de fait ; les autres étaient d'avis qu'on signât simplement, mais en sous-entendant le sens de Jansénius. C'était une hypocrisie et un parjure. Les évêques souscrivirent et tirent souscrire le formulaire dans leurs diocèses. Il n'y eut que quatre opposants : Pavillon, évêque d'Aleth ; Caulet, évêquc de Pamiers; Chouart de Buzenval, évêque de Beauvais, et Henri Arnauld, évêque d'Angers. Ces quatre évêques s'en tinrent sur la question de fait à un silence respectueux, et publièrent en ce sens leurs mandements. Clément IX, successeur d'Alexandre YII, fut offensé de cette obstination et voulut exiger des évêques opposants la révocation de leurs mandements. Mais on lui fit observer qu'il rencontrerait une résistance qui pouvait devenir fatale et perpétuer le schisme. Il se contenta alors de demander aux quatre évêques la publication d'un second mandement qui pût être regardé comme une suffisante rétractation du premier, et d'un nouveau formulaire explicite sur la double question de fait et de droit. Les évêques parurent se soumettre. Mais la distinc-
tion du fait et du droit restait clairement énoncée dans leurs procès-verbaux, dont on fit pour cela un grand mystère', tandis que leurs lettres au pape donnaient à entendre qu'ils avaient agi et signé comme tous leurs collègues. On n'omit rien pour persuader le souverain pontife de leur soumission franche et sincère, et il leur rendit sa bienveillance : c'est ce qu'on appela, en langage un peu prétentieux et emphatique, la paix de l'Église ou la paix de Clément IX; etColbert, par ordre de Louis XIV, fit frapper une médaille l'année suivante pour en perpétuer le souvenir. C'était donner à quatre évéques entêtés et hypocrites, une grande importance, que de les représenter comme tenant en leurs mains la paix et la guerre.
Nous serons| obligé de revenir dans la suite sur quelques-uns de ces faits que nous avons cru, pour plus de clarté, devoir présenter d'abord dans leur ensemble. Inutile de pousser plus loin ce résumé historique, puisque nous avons dépassé déjà les limites de la vie de Pascal.
Et maintenant nous n'entrerons pas dans une discussion théologique pour prouver que c'est bien la doctrine de Jansénius qui avait été soumise au jugement du S,-Siége, que c'est bien elle qui a été condamnée, que cette condamnation est légitime tant pour le fait que pour le droit,
puisque, ainsi que l'observe Bossuet, des deux côtés « on voit concourir la même puissance, les mêmes forces , le même examen , la même acceptation et consentement unanime de tous les évêques. » En vain, dans leur fameux écrit à trois colonnes, les Jansénistes ont-ils mis en regard et opposé l'un à l'autre le sens de Jansénius et celui de Calvin. L'Église universelle était capable aussi bien qu'eux de faire ce discernement, s'il eût été possible : or, elle a condamné le sens de Jansénius comme conforme au sens de Calvin. La sentence est-elle injuste? vous allez alors l'accuser ou de défaut d'attention , ou de défaut d'intelligence et de sincérité : l'oserez-vous ?
Laissons cela , et disons brièvement en quoi coftsistait le système janséniste. Jansénius enseigna que la volonté , par suite de la faute originelle, avait perdu le libre arbitre, c'est-àdire le pouvoir de faire ou de ne pas faire. La délectation est désormais le seul mobile auquel elle obéisse. Or, il y a deux délectations , l'une terrestre qui nous entraîne au mal, l'autre céleste qui nous porte au bien ; toutes deux en état de lutte continuelle dans notre âme qui suit toujours et nécessairement l'impulsion de la plus puissante, selon le mot de saint Augustin si souvent invoqué par les Jansénistes : Secundum id operemiir necesse est, quod amplius
nos délectai. Cette nécessité n'est cependant pas absolue , mais relative : c'est-à-dire qu'actuellement, dans tel acte donné, pendant que domine une délectation , la volonté ne saurait changer de détermination; mais dans d'autres circonstances, si les rôles des délectations étaient intervertis , la volonté pourrait se mouvoir en sens contraire. Toute délectation produit nécessairement son efîet , complet et achevé si elle est la plus forte, imparfait seulement si elle est la plus faible ; d'où il suit que toute délectation est efficace, quoique non victorieuse. '
Dans ce système, l'âme est une balance dont les délectations sont les poids , et la volonté se trouve entraînée mécaniquement et fatalement au bien ou au mal ; car ce n'est pas ici la volonté qui commande à la délectation, comme dans le système catholique, mais la délectation qui com mande à la volonté. Les deux délectations luttent entre elles : l'assentiment de la volonté est nécessairement l'enjeu du combat et le prix de la victoire.
C'est du principe de la délectation supérieure et toujours victorieuse que découlent, par voie de rigoureuse conséquence , les cinq fameuses propositions : 1 . Quelques préceptes sont impossibles aux justes, malgré les efforts de leur volonté, avec les forces dont ils disposent présentement ;
de plus, ils n'ont pas la grâce qui les leur rendrait possibles. — 2. Dans l'état de nature tombée on ne résiste jamais à la grâce intérieure. — 3. Pour mériter et démériter dans l'état de nature tombée , la liberté de nécessité n'est pas indispensable ; il suffit de la liberté de coaction. — i. Les Sérni-Pélagiens admettaient la nécessité d'une grâce intérieure prévenante pour tous les actes , même pour le commencement de la foi ; ils étaient hérétiques en ce qu'ils croyaient que la volonté pouvait résister ou obéir. — 5. C'est être Sémi-Pélagien que de dire que le Christ €st mort et a versé son sang pour tous les hommes. Telles sont les propositions qui, non-seulement se lisent dans V Angustitms , mais encore, suivant le mot de Bossuct, sont tout le livre lid-nicme.
CROYANCE CATHOLIQUE. SYSTÈMES POUR LA CON- CILIATION DE LA GRACE ET DE LA LIBERTÉ.