THOMISTES ET MOLINISTES
A ce système opposons la croyance catholique,
L homme a été créé dans un état surnaturel ,
c'est-à-dire, comme nous l'avons expliqué déjà.
qu'il a été destiné à une participation de Dieu tel qu'il est en lui-même , à une union avec l'essence divine sans milieu et sans voiles. Or, pour atteindre cette destinée qui dépasse l'exigence et les forces de toute nature créée et même possible, l'homme innocent lui-même avait besoin d'un secours surnaturel. Seulement, alors qu'il possédait encore les admirables privilèges d'intelligence et de volonté que lui avait conférés son Créateur, que l'harmonie existait dans son être, et que de plus les facultés les plus nobles dominaient les facultés infimes, la grâce de Dieu n'était pas efficace par elle-même , et la liberté humaine en disposait à son gré. L'homme tombe, l'harmonie est détruite entre ses facultés, et la concupiscence mauvaise s'établit en son cœur dominante et tyrannique. Il perd ses privilèges surnaturels, mais il n'est pas entièrement dépouillé des forces de sa nature. Son intelligence, quoique obscurcie, n'est pas absolument incapable d'arriver au vrai ; sa volonté, quoique blessée et infirme, n'est pas privée de toute activité , et le mal n'est pas nécessairement le produit de ses actes.
Dieu veut, dans sa miséricorde, rendre à l'humanité ses droits perdus. L'homme alors a besoin non-seulement du secours surnaturel qui lui était nécessaire dans l'état d'innocence, mais d'une grâce médicinale qui guérisse, fortifie et
tourne au bien ses facultés malades , affaiblies et inclinées au mal. Suivant la croyance commune, cette grâce est donnée dans des proportions réellement suffisanles à tous les hommes, justes et pécheurs, pécheurs endurcis, croyants et infidèles, car c'est pour tous que le Christ est mort. Tous cependant n'arrivent pas à leur destinée surnaturelle. Est-ce insuffisance de la grâce ou disposition mauvaise et résistance de la volonté? Y a-t-il distinction essentielle entre les grâces accordées aux hommes?
D'un autre côté, Dieu ne saurait, dans son dessein positif de conduire une partie au moins de l'humanité à sa destinée surnaturelle, être contrarié par la volonté humaine. En donnant à l'homme la liberté , il n'a pas prétendu abdiquer son domaine souverain et absolu sur toutes les créatures pour se mettre à sa disposition et à ses ordres. Il pourra toujours sauver qui il veut, arracher qui bon lui semble, suivant l'expression de la théologie catholique , à la masse de perdition dans laquelle il aurait pu sans injustice, après le péché du premier homme , laisser l'humanité tout entière. Jl exercera donc sur la volonté humaine une action puissante et souveraine, une action suivie d'un effet infaillible. Et cet effet pourtant, infaillible résultat de l'action delà grâce, sera nécessairement conforme à la
nature de la cause seconde qui le produit. Cette cause est libre; l'effet sera libre aussi. Il sera donc à la fois infaillible du côté de l'action divine à laquelle rien ne résiste, libre du coté de la volonté humaine agissant sous l'action de la grâce. En un mot, Dieu veut que l'acte ait lieu, et ait lieu librement, parce que sa volonté toutepuissante non-seulement réalise ce qu'elle veut , mais de la manière qu'elle le veut.
De là la célèbre distinction entre la grâce efficace et la grâce suffisante. Suivant les définitions catholiques, la grâce suffisante confère à la volonté un véritable pouvoir de résistera la concupiscence et d'opérer le bien surnaturel , quoique avec elle seule la volonté n'agisse jamais; la grâce efficace, au contraire, est toujours suivie de son effet, bien que la volonté ait toujours le pouvoir, même relatif, de lui résister.
Or, voici le problème : Comment concilier avec la nécessité de la grâce l'existence de la liberté ? Comment la liberté demeure-t-elle toute entière sous l'action infaillible et toute-puissante de la grâce efficace? Est-elle vraiment suffisante, cette grâce qui jamais ne se traduit en acte ? Et lorsque Dieu la confère seule à l'homme, lui prouve-il suffisamment le désir et la volonté qu'il a de le conduire à sa fin surnaturelle?
Quelles que soient les solutions du problème ,
voici les principes qui devront être nécessairement respectés : Du côté de l'homme , destinée surnaturelle , péché originel , nécessité d'une grâce surnaturelle et médicinale , volonté libre et responsable; du côté de Dieu, domaine souverain et absolu sur toutes les créatures , qui ne saurait s'arrêter aux confins de la création intelligente et libre, volonté réelle et efficace de sauver tous les hommes par la connaissance de son Fils et l'application des mérites de la rédemption, sans qu'on puisse accuser jamais sa justice, sa sagesse et sa bonté.
Disons-le de suite, une conciliation absolument satisfaisante entre les deux extrêmes du problème est impossible à la raison humaine. Comment résoudre une équation dont tous les termes nous sont inconnus? Qu'est-ce que le surnaturel? Dans quel état la faute primitive a-telle laissé la volonté de l'homme? En quoi consiste l'action de Dieu sur sa créature? Quels sont les droits de sa justice, les exigences de sa bonté et de son amour? Qu'est-ce que les attributs divins? Nous croyons les comprendre en les comparant aux facultés analogues de notre âme, mais y a-t-il la moindre proportion entre le fini et l'infini? Comment concevoir l'action de Dieu et son souverain domaine sur l'homme , comment les concilier avec le libre arbitre, lorsqu'on
songe à ce principe incontestable, qu'aucune raison prise de la créature ne saurait déterminer le créateur? Il n'y a pas là cette réciprocité de droits et d'obligations qui forme l'essence de toutes les relations humaines. Enfin, l'action de l'homme est renfermée dans le temps et morcelée par les divisions successives de sa vie; l'action de Dieu est éternelle et indivisible : comprendrons-nous jamais les rapports d'actes temporels et successifs avec une action éternelle et simultanée?
La raison humaine a essayé bien des fois , cependant, de les fixer et d'établir conciliation entre les deux termes extrêmes. De son côté , la théologie catholique a imaginé plusieurs systèmes pour expliquer la distinction de la grâce efficace et de la grâce suffisante , qui semble renfermer le mot de l'énigme.
Si nombreux et si variés que soient ces systèmes, ils peuvent être tous ramenés à deux, dont l'un tire V efficacité et la suffisance de la grâce de la nature intrinsèque de la grâce ellemême ; l'autre , de l'assentiment ou du dissentiment de la volonté humaine. Suivant les uns , il est de l'essence de la grâce efficace , qu'avec elle la volonté fasse le bien , quoiqu'en même temps elle puisse ne le pas faire, et de l'essence de la grâce suffisante, qu'avec elle la volonté
n'agisse jamais, bien qu'elle puisse toujours agir. De sorte que la grâce efficace tombe sur l'acte lui-même , non sur le pouvoir qu'elle suppose complet, tandis que la grâce suffisante affecte seulement le pouvoir, sans rapport avec l'acte. Dans ce système , la grâce efficace est dite prémotion ou prédétermination physique , parce que, antérieurement à tout assentiment de la volonté, elle la pousse, la détermine et l'applique à l'acte , et les théologiens qui le suivent s'appellent Thomistes, parce qu'ils prétendent que leur doctrine est la doctrine même de S. Thomas.
Suivant d'autres théologiens, l'efficacité ou la suffisance de la grâce ne vient pas de la nature intrinsèque de la grâce elle-même , mais de la volonté qui , à son gré , lui donne ou lui refuse son assentiment : non en ce sens pourtant qu'elle puisse ajouter une vertu quelconque à la grâce par son consentement, ni rien lui ravir par sa résistance, mais en ce sens seulement que la grâce n'obtient son effet qu'autant que la volonté obéit à son impulsion, et n'en est privée qu'autant que la volonté lui résiste et lui apporte obstacle.
Or, voici comment, dans ce système, le souverain domaine de Dieu et sa volonté spéciale de sauver les prédestinés, se concilient avec le libre arbitre. Dieu , par son intelhgence, prévoit
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toutes les choses possibles. 3Iais par la science moyenne ou la science des futurs conditionnels, qui tient le milieu entre la science des objets purement possibles et celle des objets réellement existants ou devant avoir une existence réelle, il prévoit ce qui arrivera en conséquence de telle condition , et même ce qui serait arrivé si telle ou telle condition avait été posée. Veut-il convertir un pécheur ou maintenir un juste dans la voie du bien , il cherche dans les trésors innombrables de ses grâces celles qu'il prévoit , par la science moyenne , devoir incliner leur volonté ou les faire persévérer dans la vertu. N'a-t-il pas pour eux cette prédilection spéciale et positive, il se contente de leur envoyer des grâces ordinaires , sans songer à établir entre les secours concédés, et les circonstances où ils se trouvent , cette harmonie nécessaire à l'accomplissement du précepte. Les premières grâces sont efficaces, les secondes seulement suffisantes.
Tel est le système de Molina , auquel on ne peut refuser, quelque jugement qu'on en porte du reste, d'être un admirable effort de la raison humaine pour expliquer l'accord de la grâce et de la liberté. Quelques-uns des plus célèbres disciples de Molina, membres comme lui de la Société de Jésus, Yasquez, Suarez , modifièrent un peu ses idées devant les accusations de Semi-
Pélagianisme intentées contre la théorie de la science moyenne. Mais leur système, connu sous le nom de Comjruisme , diffère plutôt par l'expression que par le fond même des choses de celui deMolina.
On voit que dans le système moliniste , l'accord de la grâce, même efficace , avec la volonté est assez facile à comprendre. Il ne reste plus que la difficulté, immense encore, il est vrai, qui résulte de la prescience divine , de la nécessité de la grâce et de f inégalité de sa distribution. De plus, la part est faite assez large à la liberté humaine. Le système thomiste , au conti'aire , accorde davantage à la grâce , respecte mieux le souverain domaine de Dieu sur la créature intelligente, mais rend plus difficile à concevoir la permanence de la liberté sous l'action divine.
Nous demandons grâce pour toute cette théologie. Mais ces détails étaient nécessaires pour l'intelligence de la grande controverse des Provinciale. Désormais, nous entendons la langue de Pascal et la langue de ses adversaires, nous savons quelle est la nature du débat : nous pouvons nous mêler à la discussion en juges compétent*.