RÉTRACTATION
Ce ne fut pas immédiatement néanmoins que Pascal brisa avec le Pape. En 1661, il en était encore pour les moyens de conciliation. Le 8 juin de cette année parut le premier mandement desvicairesgénérauxdeParis pour la signature du formulaire. On croit que M. Pascal l'a dressé, dit le Recueil d'Utrecht'^. Ce n'est plus aujourd'hui une conjecture, mais une certitude. Quoi-
' Pensées , fragments, etc., t. I, p. 321. * P, 311. — Voir le mandement, OKnvres de Pascal, t. m, p. 490.
CHAP. II.- PASCAL DANS LA POLÉMIQUE. bM
que le formulaire lui- môme contînt la condamnation des cinq propositions au sens de VAtigmtiniis et de son auteur, le mandement, sorte d'ejrposé des motifs, véritable esprit d'une lettre morte, était en contradiction avec la formule soumise à la signature de tous, et n'exigeait , sur la question de fait, qu'un silence respectueux, en môme temps qu'il interdisait toutes les discussions et toutes les censures réciproques des partis sur les matières de la grâce. Tout cela était bien misérable. Aussi plusieurs religieuses de Port- Royal, plus franches et plus courageuses que leurs chefs, refusaient de se prêter à cette pohtique hypocrite et menteuse. De toutes, celle qui témoigna la plus noble répugnance fut la sœur de Pascal. Avec raison elle ne pouvait comprendre comment une conduite si fausse se conciliait avec la sincérité chrétienne. Au milieu de ses angoisses elle écrivit de Port-Royal des Champs une lettre vigoureuse à la sœur Angélique , lîlle de d' Andilly, sous-prieure à Port-Royal de Paris. Ce fut après avoir communié dans une grande amer*tiime de cœur, qu'elle conçut le projet de répandre toutes les pensées qui l'oppressaient. Elle écrivait à la sœur Angélique parce qu'il fallait que sa lettre passât par quelque voie pour arriver à sa véritable destination. Mais elle l'envoya d'abord à Arnauld ; et, en réalité, elle l'adressait
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à tous ceux qui avaient trempé dans l'atlaire du mandement, surtout à Pascal , quoiqu'elle semble défendre, à la fin du billet d'envoi écrit à Arnauld , de la montrer à personne, si ce n'est à quelques élus, (^{pciU-êlre à son frère, s'// seportc bien. Toutes ces précautions prises, elle ouvre son cœur au sujet du mandement,ce qu'e//6'/?c«^ faire plus Ubrenwnl qu'un autre à cause de celui qui y a eu bonne part '. Elle savait donc que son frère avait joué le principal rôle. Mais ce qu'elle ignorait, du fond de sa retraite des Champs, c'étaient les explications qui avaient été données à Paris, dans le conseil janséniste, sur la signature du formulaire. Elle admirait toute la subtilité d'esprit qu'on avait déployée en cette circonstance. Je crois, disait-elle, qu'il est bien difficile de trouver une pièce aussi adroite et faite avec tantd'art. Cependant, au fond deceshabiles supercheries, elle ne pouvait voir que la contradiction manifeste qui existaitentrelemandement, restrictif sur le point de fait, et les termes si absolus de la formule à signer. C'est ce qui l'enhardissait encore à parler avec une plus entière liberté. Du reste, les religieuses de Paris, qui avaient entendu leurs maîtres leur répéter que la signature n'engageait en rien la con-
• Voir sa lettre à Arnauld, Lettres^ opusc, etc., p. 414.
■^? CHAP. II. — PASCAL DANS LA POLKMigUli. 54;}
science, ne s'étaient résignées à l'apposeï* qu'aptes ravoir fait précéder de (piclques lignes d'explication *. Que devait donc l'aire la sœur Saiiite- Euphéniie (pii ne voyait en tout cela que la vérité trahie, et trahie par son frère? A son point de vue, rien autre chose qu'écrire la lettre que nous allons analyser, et mourir!
Elle désirerait d'abord que le mandement fût pire, parce qu'au moins on le rejetterait avec une entière liberté. « Je ne puis plus dissimuler, » s'ccrie-t-elle alors, la douleur qui me perce
• L'aulorité de Bossuet ue put balancer, dans Tespiit de c( s femmes, la confiance exclusive qu'elles avaient dans leurs directeurs. Il eut avec elles plusieurs conleiences, mais il n'eu put rien obtenir. Il répondit même à leurs scrupules et à leurs objections dans une longue lettre qu'il prit la peine de rédiger pour elles et qu'il leur adressa {OEuvres, t. XXXVII, p. 12G et suiv.). En vci.» leur représenta-t-il que cette distinction de fait et de droit était inouïe dans les annales de l'Église; qu'elles ne pouvaient se prévaloir, pour résister au jugement, de leur ignorance de la question et du peu d'obligation qu'elles avaient de s'en enquérir, puisque c'étaient-là des motifs de se soumettre avec plus de simplicité et de déférence; que d'ailleurs il n'était pas nécessaire de connaître par soi-même la vérité de quelque fait pour pouvoir signer en conscience le jugement de l'Église qui le décide, car il suffisait de s'en reposer sur son autorité et de souscrire à son témognage, etc.. Rien n'y lit, ni le génie, ni la scieuce, ni la vertu, ni la modération, (iet homme qui avait réussi à ramener à l'Église un grand uombre de protestants habiles, ne put venir à bout de quelques religieuses ignorantes et entêtées.
» jusqu'au fond du cœur, de voir que les seules » personnes à qui Dieu a confié sa vérité lui soient » si infidèles..., que de n'avoir pas le courage de » s'exposer à souffrir, quand ce devrait être la » mort même; pour la confesser hautement.
» Je sais le respect qui est dû aux puissances » de l'Église ; je mourrais d'aussi bon cœur pour » le conserver inviolable , comme je suis prête à » mourir, avec l'aide de Dieu, pour la confession » de ma foi dans les affaires présentes ; mais je » ne vois rien de plus aisé que d'allier l'un à » l'autre. . . Que craignons-nous ? le bannissement » et la dispersion pour les religieuses, la saisie du » temporel, la prison et la mort, si vous le voulez : » mais n'est-ce pas notre gloire et ne doit-ce pas » être notre joie?... Mais peut-être on nous re- » tranchera de l'Église : mais qui ne sait que » personne n'en peut être retranché malgré soi, » et que l'esprit de Jésus-Christ étant le lien qui » unit ses membres à lui et entr'eux, nous pou- » vous bien être privés des marques, mais non » jamais de l'effet de cette union, tant que nous » conserverons la charité , sans laquelle nul n'est » un membre vivant de ce saint corps. »
On voit encore ici ce protestantisme de nouvelle espèce que le Jansénisme cherchait à introduire. S'obstinant toujours à rester dans l'Eglise malgré l'Eglise, il était bien obligé d'en imaginer
une à son usage, sans gouvernement et sans chefs, toute spirituelle et invisible , c'est-à-dire sans existence réelle, dont alors, à la vérité, il était fort difficile de le bannir. Jamais, dans ses définitions de l'Eglise, il ne parlait ni de Pape ni d'évéques, mais seulement de Compagnie de fidèles, servant Dieu dans lu lumière et la profession de la vraie foi et dans l'union de la vraie charité. Quant au discernement de celte vraie foi et de cette vraie charité, nul n'avait à y voir dans ce monde, pas plus le Pape que les autres ; c'était une affaire à régler entre la conscience et Dieu. Que serait devenu le christianisme avec une telle doctrine ? Nous le pouvons dire : ce qu'est devenu le protestantisme lui-même, tout au plus un pur déisme. Que la cour de Rome a donc bien fait de nous délivrer de toutes ces subtilités dont le danger égalait le ridicule!
Ce que nous admirons sincèrement et profondément chez Jacqueline, comme tout-à-l'heure chez son frère, c'est son courage dans l'erreur, c'est l'indignation qu'elle éprouve en voyant ce qu'elle appelle la vérité si bien fardée des couleurs du mensonge quelle ne peut être reconnue, et que les plus habiles ont de la peine à la voir; c'est son horreur de toutes ces finesses, de tous ces déguisements qui étaient alors les seules armes en usage dans les rangs Jansénistes : « Des
» fidèles, (les gens qui connaissent et qui sou- » tiennent la vérité, l'Église catholique , user de » déguisement et biaiser ! Je ne crois pas que cela » se soit jamais vu dans les siècles passés, et je » prie Dieu de nous faire mourir tous aujour- » d'iîui plutôt que de souffrir qu'une telle abo- » mination s'introduise dans l'Eglise... Pardon- » nez-moi, je vous en supplie, ma chère sœur, » je parle dans l'excès d'une douleur, à quoi je » sens bien qu'il faudra que je succombe. »
Et pourtant elle ne voudrait pas se methe en guerre ouverte par une déclaration trop expresse et un refus trop absolu de signer, mais seulement que, demeurant toujours dans les tenues du respect, on ne donnât aucun sujet de croire qu'on eût ou condamné ou fait semblant de condamner la vérité. Et comme toute honteuse d'avoir osé donner des conseils et tracer un plan de conduite, elle ajoute : « Je sais bien que ce n'est pas » à des filles à défendre la vérité, quoique l'on » peut dire, par une triste rencontre, que, puis- » que les évêques ont des courages de filles, les » filles doivent avoir des courages d'évèques ; » mais si ce n'est pas à nous à défendre la vérité, » c'est à nous à mourir pour la vérité '. »
Une inexprimable mélancolie saisit le cœur
* Voir cette kttre, Le/tres^ opusc, p. 402 et suiv.
nilAP. n.- PASCAI, DANS LA POLÉMIQUE. 547
lorsqu'on songe que celle lellre n'esl pas une œuvre litléraire, que ces mois de souffrance et de mort ne sont pas de vaines formules d'un courage menteur, mais le dernier son que rend un cœur qui se fend pour laisser échapper la vie. Ces grands mots retentissent alors comme une agonie lugubre, et c'est la mourante elle-même qui tinte son dernier soupir. A quelques jours de là, Jacqueline signait contre sa conscience, et le 4 octobre 1661, elle mourait de remords, âgée de trente-six ans, première victime de la signature. Elle se donnait à elle-même et en sa personne la consolation qu'elle appelait de ses vœux : elle voulait voir au moins quelqu'un se rendre volontairement victime de la vérité : ce fut elle !
Nous nous surprenons à parler malgré nous son langage. C'est qu'en présence de cette jeune femme si forte, si vaillante, si généreuse, se précipitant dans la mort pour échapper au remords de vivre coupable d'une soumission que son fanatisme aveugle lui représente comme un crime, nous nous sentons pris d'une immense pitié, et nous n'avons pas le courage de dire anathème. Anathème à ceux qui Vont trompée, peut-être dirions-nous encore ; à elle, jamais ! A la vue de cette femme qui ne peut survivre à la perte de cette foi janséniste qui, bien que menteuse, lui est ' Voir plus haut, p. 350.
plus chère que la vie nous songeons à ces pauvres femmes indiennes qui se jettent dans les flammes qui dévorent leurs époux, et nous n'avons à répandre sur elle que des regrets et des larmes. Mort généreuse, digne d'une meilleure cause ! Puisse-t-elle avoir été agréée de Dieu comme un sacrifice et une expiation d'erreurs trop obstinées ! Cette mort fit une impression profonde sur toute sa famille qui entra dès-lors dans la voie de la résistance ouverte et franche. Etienne Perier, l'aîné de ses neveux, ne consentit jamais à aucun accommodement. La réception unanime des bulles de Rome par tous les évèques de France était pour lui un scandale horrible ; tout formulaire îine chose exécrable '. En sa (jualilé d'aîné, il dirigea dans ce sens son frère Louis, qui devint chanoine de Clermont. Il lui défendit de rien signer, pas même le formulaire des quatre évêques. On sait tout le zèle de Marguerite Perier qui survécut à toute sa famille et fut toujours fàme et l'Égérie du parti janséniste. Elle ne mourut qu'en 1733 à 87 ans. Jamais elle ne voulut recevoir la bulle UnigenituSy qu'elle regardait comme un tissu d'erreurs et une condam-
' Voir la leUre énergique qu'il écrivit en 1665, au sujet d'un mandement de l'évêque d'Aleth, un des quatre opposants, Recueil d'Utrecht, p. 342. — C'est un écho, mais un écho grossissant, de la voix de son oncle Pascal.
nation des principaux articles de la foi. C'est à elle que nous devons la conservation de plusieurs écrits de Pascal et d'une foule de pièces relatives à ses parents et au Jansénisme. Elle a terminé une de ces relations domestiques par ces paroles touchantes : « Voilà quelle a été la vie de toutes les personnes de ma famille. Je suis restée seule. Ils sont tous morts dans un amour inébranlable de la vérité. Je dois dire comme Simon Machabée, le dernier de tous ses frères : tous mes parents et tous mes frères sont morts dans le service de Dieu et dans l'amour de la vérité. Je suis restée seule. A Dieu ne plaise, que je pense jamais à y manquer ! C'est la grâce que je lui demande de tout mon cœur '. »
En apprenant la mort de sa sœur, Pascal se contenta de dire : « Dieu nous fasse la grâce » d'aussi bien mourir! » Puis, sans doute, il laissa tomber sur son cercueil ces paroles qu'il avait déjà répandues sur celui de son père : « La » prière et les sacrifices sont un souverain re- » mède à ses peines; mais... une des plus soli- » des et des plus utiles charités envers les morts » est de faire les choses qu'ils nous ordonneraient » s'ils étaient encore au monde, et de pratiquer » les saints avis qu'ils nous ont donnés, et de » nous mettre pour eux en l'état auquel ils nous ' Lettres, opmc, etc., p. 43S.
550 H- PARTIE. — ÉCRITS KT GÉiNlE.
» souhaitent à présent '. » Il suivit fidèlement les saints avis qui lui vinrent alors du fond du sépulcre de Jacqueline dont il se montra désormais le digne frère.
Sur la réclamation des évèques de France , le mandement des grands-vicaires de Paris fut condamné par un bref d'Alexandre VII, et révoqué par un arrêt du conseil d'État. Les vicaires généraux durent publier un second mandement qui ordonnait unesignature pure et simple. Port- Royal se trouva plus embarrassé qu'auparavant. Après bien des discussions, les religieuses , sur l'avis des Messieurs, se résignèrent à signer le formulaire avec la restriction suivante :
«Nous, Abbesse, etc., considérant que dans » l'ignorance où nous sommes de toutes les cho- » ses qui sont au-dessus de notre profession et » de notre sexe, tout ce que nous pouvons faire » est de rendre témoignage de la pureté de notre » foi, nous déclarons très-volontiers par cette » signature qu'étant soumises avec un profond » respect à notre S. P. le pape, et n'ayant rien » de si précieux que la foi, nous embrassons » sincèrement et de cœur tout ce que sa Sainteté » et le pape Innocent X en ont décidé, et rejetons » toutes les erreurs qu'ils ont jugées y être con- » traires. »
* Cité par M. Sainte-Beuve, Port-Royal, t. III, p. 277.
CIIAP. IL— PASCAL DANS LA POLÉMIQUE. ô.-iJ
C'était encore assez habile et très-conforme aux l)iais ordinaires de la secte. On ne se prononçait pas sur la question de fait, pas même sur la question de droit; on laissait au Pape toute la responsabilité de ses condamnations ; on enveloppait son esprit de révolte , d'obstination et d'orgueil dans une humble profession d'ignorance, sous laquelle on mettait en même temps à l'abri ses chères pensées secrètes. Certainement, avant la mort de sa sœur, Pascal aurait accepté cette formule, plus exphcitement restrictive que le mandement qu'il avait rédigé. Au moins ici la restriction se mêlait à la signature elle-même, et ne se perdait plus dans des considérants étrangers à l'acte officiel qui devait en être revêtu. Et pourtant il désapprouva la restriction comme insuffisante , manquant de sincérité et ne mettant pas la vérité assez à couvert. Evidemment il avait lu la lettre de Jacqueline et en avait épousé les sentiments. Il se trouva alors en désaccord avec Arnauld, Nicole, auteurs du formulaire restrictif, et ses autres amis de Port-Royal. Il composa à cette occasion un petit écrit où se montrent toute la netteté de son esprit et la franchise de son caractère ^ Là il soutenait qu'il n'y avait aucune différence entre condamner la doctrine de Jan-
< OEnvres,X. III, p. 607.
sénius sur les cinq propositions, et condamner la grâce efficace, S. Augustin, S. Paul; il reconnaissait enfin tout ce qu'il y avait de subtil, de timide, de peu net dans la conduite qu'on avait tenue jusqu'alors pour se défendre contre les décisions du Pape et des évoques. Y a-l-il un fait et un droit séparé, ou simplement un droit? Le Pape et les évêques sont d'un côté, qui disent, non : le fait emporte un droit ; de l'autre, un très-petit nombre de personnes qui font à toute heure de petits écrits volants, soutiennent que le fait est de sa nature séparé du droit. Que faire en pareille circonstance? Ces mots de fait et de dirait ne se trouvent, ni dans le mandement, ni dans les constitutions, ni dans les formulaires, tandis que le sens de Jansénius y est formellement exprimé. Exclut-on suffisamment le sens de Jansénius, en disant qu'on ne croit que ce qui est de la foi? évidemment non. Or, cette exclusion formelle est absolument nécessaire pour sauver de condamnation la grâce efficace. Signer purement le formulaire, sans restriction, c'est signer la condamnation de Jansénius, de S. Augustin et de la grâce efficace ; signer en ne parlant que de la foi, en n'excluant pas formellement la doctrine de Jansénius, c'est prendre une voie moyenne, abominable devant Dieu, méprisable devant les hommes. Telles étaient les conclusions droites et éner-
giques do Pascal. Ses amis firent un écrit de leur côté, et ce fut Arnauld qui le rédigea. Entr' autres choses , ils soutenaient que les Papes n'avaient jamais eu l'intention de condamner la grâce efficace; qu'ils l'avaient expressément déclaré; qu'à leurs yeux le sens de Jansénius était toute autre chose. — Je le veux bien, répliquait Pascal, mais il n'y en a point d'acte authentique, et le formulaire qui en est un, condamnant le sens de Jansénius sans expUcation; et le sens de Jansénius étant certainement le sens de la grâce efficace, on ne peut signer sans excepter formellement le sens de la grâce efficace et celui de Jansénius. — Mais, disait Arnauld, vous faites injure au Pape et aux évéques en les accusant d'avoir condamné la grâce efficace, et un tort immense à votre cause en laissant soupçonner qu'elle est abandonnée des chefs de l'Eglise et réduite à un petit nombre de défenseurs. — Peu importe, soutenait toujours Pascal ; point d'équivoque en ce qui regarde la foi ; il faut une exclusion formelle. — Prenez garde , reprenait Arnauld, nos ennemis condamneront la grâce efficace. — Ils y regarderont à trois fois avant que de la condamner, répondait Pascal ; et enfin s'ils la condamnent, ce sera leur faute et non pas celle de ceux qui l'auront soutenue. Je persiste dans mon avis.
5S1 !!<• PARTIK. - KCRITS ET GKNIE.
La dispute continua. Pascal n'accusait pas ses amis d'erreur contre la foi et les regardait toujours comme les défenseurs de la vérité. Mais il blâmait les condescendances où les portait leur désir de sauver la maison de Port-Royal, condescendances qu'il appelait des lâchetés. 11 allait même jusqu'à se repentir de la part qu'il avait prise à leurs écrits et de s'être engagé si avant dans leur querelle, puisque maintenant ils l'abandonnaient et demeuraient en arrière.
Cependant les écrits s'échangeaient de part et d'autre. Pascal achevait d'épuiser ses forces dans ces compositions frivoles, aujourd'hui perdues, et que nous n'avons guère le courage de regretter K Un jour enfin, Arnauld, Nicole, Sainte-
* Les écrits d'Arnauld et de Nicole ont été publiés en partie par le P. Qucsnel en 1696. Pascal mourant confia les siens à Domat, en le priant de les brûler si les religieuses de Port- Royal se tenaient fermes, et de les livrer à l'impression si elles pliaient. Roannez en avait aussi des copies qu'il brûla. Domat fut vivement sollicité d'en faire autant, ou du moins de les remettre à la famille de Pascal. Qu'en fit-il? on ne le sait pas, mais il est à peu près certain que ces écrits n'existent plus. Quelques copies étaient pourtant tombées entre les mains des adversaires de Port-Royal. La sœur Flavie que nous connaissons, en avait eu communication par les deux demoiselles Perier, ses élèves. Rentrée dans la soumission, elle livra ces copies à Chamillard, docteur de Sorbonne, que l'archevêque de Paris avait imposé pour supérieur à Port- Royal. TiCs secrets du parti transpirèrent alors, et Chamillard tira bon parti dans ses écrits de toutes ces dissidences. Mal-
CIIAP. II.— PASCAL DANS I.A POLËMIQUK. iS5
Marthe et quelques autres se réuuirent chez hii pour examiner une dernière fois, et pour conchire. La discussion tourna toujours dans les mêmes termes. Mais, moitié par déférence, sans doute, moitié par conviction, tous les assistants, à la tin, se rendirent à l'avis d'Arnauld et de Nicole. Pascal était déjà accablé des luttes précédentes; ses douleurs de tète et ses autres infirmités ne le quittaient plus. Malgré sa faiblesse, il avait parlé avec vivacité et énergie pour faire prévaloir son idée. Cet effort suprême, la douleur d'une défaite qu'il regardait non-seulement comme personnelle, mais comme celle de la vérité même, lui portèrent le dernier coup et il s'évanouit. Quand il fut revenu, ses amis se retirèrent, et il ne resta plus que sa famille, Roanne/ et Domat. Madame Perier lui demanda alors la cause de cet accident. « Quand j'ai vu, répondit- » il , toutes ces personnes-là , que je regarde » comme ceuv à qui Dieu a fait connaître la vé- » rite et qui doivent en être les défenseurs, s'é- » branler, je vous avoue que j'ai été si saisi de
heureusement il se trompa sur quelques points, et les Jansénistes en abusèrent pour le tourner en ridicule dans les Chamillardes , et pour nier qu'il eût eu couuaissance des écrits de Pascal. Mais nous qui savons maintenant toute cette histoire, nous voyons bien qu'il était parfaitement informé. (Voir le Recueil d'Utrecht, p. 322, note.)
» douleur que je n'ai pu la soutenir, et il a fallu » succomber. »
Energiques natures! conviction obstinée! la sœur en est morte, le frère s'évanouit. C'est le zèle des premiers siècles chrétiens, c'est le courage des martyrs mis au service de l'erreur. Ici nous voudrions être tout entier au culte et à l'admiration. Mais à mesure qu'ils s'élèvent, nos élans les plus sincères retombent sous cette parole de Pascal lui-même : « Toutes les vertus, » le martyre, les austérités et toutes les bonnes » œuvres, sont inutiles hors de l'Église et de la » communion du chef de l'Eglise, qui est le » Pape. »
Qu'il était changé! que nous sommes loin des Provinciales, des lettres subtiles au père Annat ! Mais au lieu de le blâmer de ses variations, nous y voyons un sujet d'éloge : car, comme nous l'avons dit si souvent déjà , cette fois au moins il était lui-même, net, droit et franc. Nous ne chercherons donc pas, avec le Recueil iV Utrecht, à nier un changement auquel nous applaudissons, ni à le couvrir de nos excuses. Nier, du reste, c'est impossible : la subtihté, la fausseté jansénistes pouvaient seules entreprendre cette tâche, et le Recueil est en même temps curieux et pitoyable lorsqu'avouant d'un côté que M. Pascal semble avoir changé de langage, il ajoute qu'il
CHAP. II. — PASCAL DANS LA POLÉMIQUIi!. 567
serait aisé de faire voir qu'il n'a point changé dans le fond ' .
Le Recueil est-il plus heureux quand il cherche à prouver que rintimité qui régnait entre Pascal et ses amis ne fut pas altérée par tous ces différends? — Disons tout de suite que la cause de leur dissension fut otée par un troisième mandement des vicaires généraux , qui refusait d'admettre aucune restriction et exigeait la signature pure et simple. — Il ne faut ni grossir ni dissimuler, comme on fit alors, une dissidence qui fut réelle et profonde. Le Recueil et Marguerite Perler nojjs ont répété les gros mots que Pascal envoyait à l'adresse de ses amis, ses regrets de s'être engagé si avant à eux; et ses écrits, s'ils n'eussent été })erdus, nous en apprendraient sans doute bien davantage. C'est sous ce rapport seulement qu'ils sont regrettables. L'évoque d'Aleth écrivait à leur propos à Domat qui en était détenteur, pour le porter à les détruire ou à les mettre en lieu sûr : « 11 y a tout sujet de craindre » qu'on en abuse d'une manière préjudiciable à » la vérité et à la mémoire de M. Pascal ^ » En langage janséniste , nous savons ce qu'il faut entendre par là. On craignait donc que Pascal ne
' p. 318. — Sur toute cette affaire, voir le lieciœil, p. 314- 330. — IMarguerite Perier, Lettres, opi(sc., etc., p. 462 et suiv. • Recueil, p. 322, note.
parût avoir l)risé avec Port-Royal et la secte ? Cependant, quoique nous soyons loin de penser avec le Recueil que la tempête ne laissa pas après elle quelque nuage ; que les amis continuèrent à se voir comme auparavant ; que dans les discussions chacun soutenait son sentiment, mais sans aigreur, nous ne croyons pas non plus que le dissentiment soit allé jusqu'à la rupture. Cliacun continua à suivre sa voie, sur des lignes parallèles peut-être, mais une voie difîérente. Et, en etîet, ces hommes ne pouvaient marcher ensemble. La logique de Pascal ne s'accommodait pas des inconséquences d'Arnauld, ni son caractère courageux et bouillant des faiblesses timides de Nicole. Entré une fois dans une idée , Pascal allait droit et ferme jusqu'au bout. C'est ainsi qu'ayant touché le terrain janséniste , il arriva, après quelques biais et quelques détours accidentels, au\ confins de l'orthodoxie catholique , mit un pied au-delà, et la mort seule peut-être l'enq^ècha d'y poser l'autre.
Ils suivirent donc chacun leur chemin et ne se rencontrèrent une dernière fois qu'autour du lit de mort de Pascal. Arnauld , qui se tenait alors caché, le vint voir plusieurs fois, ainsi que Nicole, et Sainte-Marthe reçut sa confession. Pascal, dit le Recueil, les reçut toujours avec toutes sortes de marques de tendresse et d'affec-
tion. Il semblerait pourtant résulter des expressions qui suivent que la conliance et la réconciliation n'étaient pas parfaites, que du moins il éprouva quelque répugnance à se confesser à Sainte-Marthe, car il est dit qu'il ne crut pas « en ce temps où l'on a moins d'égards que jamais à toutes les considérations humaines, pouvoir choisir une personne qui put lui être plus utile pour le bien de sa conscience. »
Toujours est-il qu'on pouvait aisément s'y tromper. Aussi Beurrier, curé de Saint-Etiennedu-Mont, qui l'assista à la morl, interpréta les paroles incomplètes qu'il lui dit au sujet de ces contestations, dans le sens d'une rupture complète avec Port -Royal, et même d'une rétractation des principes jansénistes. Cependant, ayant interrogé son pénitent au sujet des Provinciales, dont il venait d'apprendre qu'il était l'auteur, il aurait reçu cette réponse : « Je puis vous assurer, » comme étant sur le point d'aller rendre compte » à Dieu de toutes mes actions, que ma con- » science ne me reproche rien, et que je n'ai eu » dans la composition de cet ouvrage aucun mau- » vais motif, ne l'ayant fait que pour l'intérêt de » la gloire de Dieu et la défense de la vérité, sans » y avoir jamais été poussé par aucune passion » contre les iésu'iies. » Aucune passion contre les Jésuites! L'unique intérêt de la gloire de Dieu et
la défense de la vérité! On ne dit jamais à un mourant qu'il en a menti. Il vaut mieux croire à son illusion aveugle , ou plutôt soupçonner l'authenticité de cette déclaration. Beurrier l'aurait rapportée à plusieurs Pères de Sain te- Geneviève ^ ; mais alors comment se serait-il trompé si fortement sur le sens des derniers aveux de Pascal?
Quoi qu'il en soit, Pascal était mort depuis deux ans et demi, lorsque Péréfixe, archevêque de Paris, envoya chercher Beurrier et lui dit : « N'est-il pas vrai que M. Pascal est mort sans sacrements? — Non, répondit le curé, car je les lui ai administrés moi-môme. — Comment! reprit l'archevêque , ne. saviez - vous pas que c'était un Janséniste? » — Beurrier, il paraît, n'était pas brave. Il craignit une affaire , fouilla dans sa mémoire et se rappela ce que Pascal lui avait dit de ses dissentiments avec Arnauld. Or, Arnauld passait pour le plus ferme soutien du Jansénisme, la sentinelle avancée du parti. Beurrier ne pouvait donc s'imaginer qu'il eut été dépassé par personne, et il déclara que Pascal mourant avait accusé Arnauld et les autres de manquer de soumission au Pape et d'aller trop avant dans les matières de la grâce.
* Recueil, p. 330.
L'archevêque en dresse acte aussitôt et le présente à la signature de Beurrier. Beurrier hésite d'ahord, signe enfin et n'y pense plus. Un an après, dans un de ses écrits, le père Annat croit devoir mentionner la déclaration du curé de S.-Etienne. Là-dessus grand émoi dans le parti et la famille de Pascal. Les écrits, les lettres, les déclarations * contraires plcuvent de tous côtés. Arnauld, Nicole, Sainte-Marthe, Boanncz, Domat, tous les chefs, en un mot, s'empressent de défendre la mémoire de Pascal et la pureté de sa foi janséniste. La couronne était tomhée de leur tète, leur gloire évanouie : on leur enlevait leur grand homme. Tout ce mouvement se faisait à la requête de M""" Perier qui, de son côté, écrivit au curé de S.-Etienne pour lui faire un exposé des faits que nous connaissons. Elle terminait ainsi : « Je vous supplie très-humblement, » Monsieur, d'avoir la bonté de repasser dans » votre mémoire toutes les paroles que mon frère )) vous a dites, et vous verrez que, quoique la » conséquence f|ue vous en avez tirée que mon » frère croyait que ces Messieurs allaient trop » avant dans les matières de la grâce, soit tout- » à-fait juste à cause des expressions dont il se )i servait, néanmoins il avait dessein de vous
' En voir quelques-unes, Recueil d' Utrecht , p. 327. 1. 36
662 ll« l'AUTlE.— ÉCKITS ET GÉME.
M faire entendre le contraire, et qu'il voulait dire » qu'ils reculaient et qu'ils n'y allaient plus si » avant qu'autrefois , ses paroles étant aussi ca- » pables d'un sens que de l'autre, quand on sait » ce qui s'était passé entre eux K » Beurrier suivit ce conseil, fit un nouvel appel à ses souvenirs, reconnut qu'il s'était trompé, et l'affaire en resta là.
Trois ans après, vers la fin de 1669, le libraire Desprez , éditeur du livre des Pensées , vint en présenter un exemplaire à l'archevêque de Paris. Au milieu de la conversation, l'archevêque lui dit : « M. Desprez, j'ai une chose qui pourrait » bien servir à fairp vendre votre livre, et qui » serait bonne à mettre au commencement; c'est )i un témoignage par écrit de M. le curé de Saint- « Etienne , de l'esprit dans lequel est mort » M. Pascal. »
Quelques jours après, l'archevêque écrivit à Perier une lettre très-aimable pour le remercier de la remise qu'il lui avait fait faire par Desprez du livre de son beau-frère, et lui envoya en même temps une copie de la déclaralion de Beurrier, en manifestant encore le désir qu'on l'imprimât en tête de l'ouvrage dans une seconde ^édition. Perier se trouva fort embarrassé. Il répondit
• Lettres, opusc, etc., p. 90.
CHAP. H. — PASCAL DANS LA POLÉMIQLK. 66a
comme il put, donnant quelques prétextes pour se refuser à la proposition de l'archevêque , taisant les motifs réels. Arnauld trouva sa lettre fort judicieuse, mais crut cependant que si l'archevêque faisait de nouvelles instances , il fallait éclaircir la méprise de Beurrier. « C'est une jus- » tice, disait-il à Perier, que vous devez à la vérité » et à la mémoire de M. Pascal, que de ne pas w laisser triompher monsieur de Paris de cette M fausse attestation. » Et pour couper court aux instances de l'archevêque, on se hâta de mettre seconde édition en tête de celle que Desprez allait débiter.
On ne sait si Perier suivit le conseil d' Arnauld. Marguerite Perier dit que l'affaire n'alla pas plus loin. L'auteur du Recueil d' Ulrecht a cependant trouvé une lettre de lui ^ , dans laquelle il expliquait comment Beurrier s'était mépris sur le sens des paroles de Pascal. Peut-être n'était-ce qu'un projet dont il ne fit pas usage. Un an après, l'archevêque de Paris mourait, et Beurrier, débarrassé de toute contrainte, écrivit à M'"" Perier pour retirer sa première déclaration. Le bruit de la prétendue rétractation de Pascal n'était pas encore étouffé pourtant en 1682. Deux lettres de
V Voir cette lettre, Recueil, p. 369.
564 lie PARTIE. - ÉGUITS ET GÉNIE.
M'"" Perler ^ nous apprennent qu'un nommé Audigier se proposait de publier l'opuscule qu'elle avait composé sur la vie de son frère, et d'y joindre une préface où il rappelait tous les dissentiments de Pascal avec ses amis, qu'il expliquait dans le sens d'un renoncement au Jansénisme , sans faire aucune mention de la dernière déclaration du curé de Saint-Etienne. M™" Perier lui écrivit et lui fit écrire par Domat pour l'empôcher de disposer de son ouvrage contre sa volonté, et surtout de rien publier contre l'honneur de son frère.
Nous sommes au terme de cette longue polémique. Qu'ajouter, pour finir, à ce que nous avons dit dans le cours de la discussion ? Partagé entre notre profonde sympathie pour Pascal et notre amour bien plus grand de la vérité catholique, nos pensées se confondent, et la parole expire sur nos lèvres. Au risque de scandaliser bien des hommes de nos jours, nous dirons cependant que nous déchirerions de grand cœur une page de sa vie, dussent les Provinciales cire emportées avec elle. Mais, sévère pour une doctrine et une œuvre qui ont été si fatales à la religion en France, nous n'avons que de l'indulgence
' Lettres^ opusc, p. 112.
et de la compassion pour le malheureux écrivain dont on exploita le génie. Contrairement à la plupart de nos contemporains, nous condamnons l'œuvre et nous absolvons l'homme. C'est que l'œuvre a été jugée par la plus haute autorité qui soit dans ce monde, et que nul n'a le droit de remuer la cendre de l'homme et de citer ses intentions et sa mémoire à son tribunal.
Son cercueil est fermé ; Dieu l'a jugé : silence !