LE SECTAIRE. ANATHÈME POUR ANATIIÈME
L'ardeur de Pascal ne s'était pas ralentie. Il y avait plus de trois ans ^ qu'il poursuivait les Jésuites avec un acharnement que ne suffisent pas à expliquer sa haine contre eux et ses passions
« T. lil, p. 208.
=* Du 23 janvier IGôGau 25 juin 1G59, dates de la 1 •f Provinc. et du Se factuin.
de sectaire. Mais, dès le commencement de la lutte, son imagination avait été frappée par un fait extraordinaire où il avait vu le doigt de Dieu et une invitation céleste à continuer son œuvre. Nous voulons parler du mirale de la Sainte-Epine, dont nous devons dire ici quelque chose, tant il tient une large place dans cette polémique et dans sa vie.
Marguerite Perier, nièce de Pascal, âgée d'environ douze ans, était pensionnaire à Port-Royal de Paris. Cette enfant, depuis trois ans et demi, était incommodée d'une fistule lacrymale à l'œil gauche, de si mauvaise nature, que l'os du nez était carié, et que pour peu qu'on pressât, il s'écoulait par l'œil, le nez et la bouche une matière tellement fétide qu'on avait été contraint de la séparer des autres pensionnaires. On l'avait traitée pendant dix-huit mois sans aucun succès, et le mal allait toujours en empirant. Aussi les médecins étaient-ils d'avis qu'il n'y avait plus de remède que l'application du feu, et l'opération devait avoir lieu au printemps.
Les choses étaient en cet état, lorsque le 24 mars 1650 un ecclésiastique, nommé de la Potherie, envoya à Port-Royal un fort beau reliquaire dans lequel était enchâssée une épine de la sainte couronne.
La relique fut exposée dans l'Eglise à la véné-
ration de la communauté. Religieuses et pensionnaires s'y rendirent, entr' autres la petite Marguerite Perier. A la vue de cette enfant, la sœur Flavie, sa maîtresse, se sentit pressée d'appliquer la relique à l'œil malade. Elle le fit sans plus de rétlexion et immédiatement après n'y pensa plus. Aussi fut-elle bien étonnée lorsque le soir elle entendit l'enfant dire à une de ses compagnes : Mon œil est (jnéri, il ne me fait plus de mal! Elle regarde, et ne voit plus, en efîet, la moindre trace du mal horrible. La mère Agnès fut aussi tôt prévenue, mais on ne se liàta pas de crier au miracle avant d'avoir fait bien constater la guérison. La nouvelle ne se répandit même que peu à peu dans le monastère, et, à cause du grand silence qu'on y gardait pendant le carême, quelques religieuses ne le surent qu'au bout de huit et même de quinze jours seulement.
Le 31 , on appela Dalencé , chirurgien du monastère, qui n'avait pas vu l'enfant depuis deux mois, et on la lui présenta sans lui rien dire. Il ne peut en croire ses yeux, se fait raconter l'histoire, et déclare qu'il est impossible que cette guérison ait pu se faire sans miracle. Quelque temps après, lorsqu'il s'est assuré que la guérison est complète, il s'adjoint plusieurs médecins et chirurgiens distingués, et tous signent un certificat par lequel ils attestent qu'une guérison si
subite et si radicale surpasse les forces ordinaires de la nature.
On procéda ensuite aux informations canoniques, et l'official de Paris, accompagné de chirurgiens d'office, examina de nouveau et constata le miracle. En conséquence, un Te Deum solennel fut chanté dans l'Eglise de Port Royal, et on y célébra une messe d'actions de grâce. La famille de la petite miraculce fonda à perpétuité, dans la cathédrale de Clermont, une messe qui s'y chantait encore au milieu du xviu^ siècle, et transmit par une inscription la mémoire du prodige à la postérité *. Ajoutons que Benoît XIII discuta les circonstances du fait dans ses homélies sur l'Exode, et le jugea miraculeux.
Tel est le fameux miracle de la Sainte-Epine, d'après le récit de Jacqueline. A s'en rapporter à la narration de Fontaine ^, il n'y aurait pas d'objection à faire, et le miracle serait bien réel. Dalencé aurait vu l'œil encore le jour précédent plein de pourriture, et Marguerite aurait annoncé sa guérison à la sœurFlavie, non plus le soir seulement, mais au sortir même de la cérémonie. Fontaine, dans son zèle naïf, fait lui-même le
' Voir tous ces faits rapportés fort au long dans le Recueil (TUIrcclif, p. 282-305, d'après les lettres de Jacqueline; voir les lettres de Jacqueline, Lettres, opusc, etc., p. 375-391.
^ Mémoires, t. II, p. 132 et suiv.
miracle el en dispose à son gré les circonstances. Jac(jueline devait être mieux informée, et il faut s'en tenir à son témoignage. Or, en raisonnant d'après ses données, on pourrait chicaner sur bien des points. Dalencé n'avait pas vu Marguerite depuis deux mois : il ne pouvait donc constater l'état de la maladie au moment même de l'attouchement de la sainte reli(iue ; et qui nous assure qu'il n'y avait pas eu amélioration naturelle dans Tintervallc? — Comment la sœur Flavie ne s'aperçoit-elle que le soir de la guérison de son élève? — La discrétion de Port-Royal est vraiment inexplicable. On connaît son empressement à croire et à publier les prodiges vrais ou faux accomplis parmi les siens : comment se fait-il qu'au bout de huit jours des religieuses ignorassent encore la guérison si éclatante de Marguerite? Le silence du carême en est-il une suffisante explication ? — Ces objections et bien d'autres ne sauraient cependant détruire la valeur des témoignages qui constatent le prodige. En tout cas, nous aimons mieux croire au miracle que de recourir à la singulière explication de M. Sainte-Beuve, lors({u'il dit que l'application biusque du reliquaire a pu ouvrir la fistule, produire un écoulelement naturel des matières fétides qu'elle renfermait, et amener ainsi peu à peu la guérison.
528 II"^ PARTir.— LCniTS LT GKiMi:.
C'est une plaisanterie bien forte et inconciliable d'ailleurs avec les faits.
Mais il est un point singulier dans le récit des Port-Royalistes au sujet de la Sainte-Epine, et ici nous avouons n'y rien comprendre. La relique avait été remise à son propriétaire. Sur le bruit du prodige qui venait de s'accomplir, toutes les communautés de Paris voulurent en être successivement dépositaires, dans Tespoir d'obtenir par elle de semblables guérisons. Mais ni aux Carmélites, ni aux Ursulines, nulle part ailleurs qu'à Port-Royal , la reli({ue ne faisait de miracles^ de sorte que l'abbé de La Polherie, jugeant que Dieu lui désignait ainsi le lieu qui devait posséder ce trésor, en fit présent à l'Eglise de Port-Royal , et les miracles recommencèrent. Port-Royal triompliait de ce privilège exclusif. 11 était évident que la vertu de la Sainte-Epine entrait moins que la sienne propre dans les miracles qui s'opéraient; c'étaitluietnon la Sainte-Epine qui faisait des prodiges. Une l'osait pas dire ouvertement, et tachait de donner du privilège une explication plus modeste. La foi des autres communautés n'était pas suspecte ; elles n'avaient pas d'ennemis : il n'était donc i>as besoin que Dieu prît en main leur cause, rendît témoiguage à leur vertu et confondît la rage de leurs persécuteurs. Mais au moment où Port-Poyal était faussement accusé d'hérésie,
OÙ de vertueuses tilles étaient attaquées dans leurs plus chères croyances, où la fureur des Jésuites préparait une guerre de destruction, Dieu ne devait-il pas se lever en faveur du saint monastère et en dissiper les ennemis par l'éclat de sa puissance '?11 se le devait à lui-même, car la cause de Port-Royal était aussi sa cause, puisque là s'était réfugiée la vérité bannie du reste de l'Eglise par les intrigues et les erreurs des Molinistes.
Ainsi pensait, ainsi parlait, du moins, Portr- Royal. Nous n'avons pas besoin d'ajouter que les Jésuites n'étaient pas du tout de cet avis. Aussi le P. Annatpublia-t-il sous un titre vraiment trop peu respectueux, Habat-joie des Jaménistes, des observations critiques sur ce qu'on racontait du miracle de la Sainte-Epine. Il contestait la guérison, surtout ne voulait pas absolument admettre les conséquences que Port-Royal en tirait en faveur de son orthodoxie, et en preuve de la prédilection de Dieu pour lui. 11 allait même jusqu'à prétendre qu'on ne devait y voir qu'une démonstration nouvelle de son hérésie et une miséricordieuse invitation à se convertir. Port-Royal ne resta pas
' Les Jansénistes avalent remarqué que le jour du miracle, ou chantait à l'introït de la messe : Kxurgat Deus, et dissipentur Inbnïci ejns; etfiKjiant qtà oderunt eum à fade ejiis. Ps. G7.
630 ll« l'ARTJt;. — ÉCHITS ET GÉNIE.
muet , lorsqu'on cherchait à lui arracher sa couronne et sa gloire. La réponse au père Aniiat est insérée dans les œuvres de Pascal ' . II n'est pourtant pas certain qu'elle soit de lui , du moins de lui tout seul. Le Recueil d'Ulrechl nous apprend ^ que l'abbé de Pont-Château, un des solitaires, s'occupa spécialement des miracles de la Sainte-Epine pendant les années 1636 et 1657 ; qu'il fut chargé d'en dresser les relations, au point qu'on l'appelait le Greffier de la Suinte- Epine. Puis il ajoute un peu plus loin ^ : « On a » lieu de croire que M. de Pont-Château est en » partie auteur , peut-être avec M. Pascal, d'un » excellent ouvrage qui parut au mois de novem- » bre 1656 avec ce titre : Réponse à un écrit » publié an sujet des miracles, etc. »
Nous avons à peu près dit déjà ce que contient cet excellent ouvrage qu'il faut absolument consulter dans cette affaire. Ce qu'on doit y chercher surtout , c'est la joie de Port-Royal à l'occasion du miracle, la confiance aveugle qu'il lui donna en la protection du Ciel. Le miracle est pour lui une démonstration péremptoire du Jansénisme; il est de bien plus grande valeur
a p. 429. — Fontaine en dit autant dans ses Mémoires^ t. II, p. 559.
dans la polémique que les Provinciales et les Facliims. C'est le plus haut déploiement que Dieu ait fait de sa puissance depuis deux siècles ; il faut presque remonter au temps de Jésus- Christ et des apôtres pour rencontrer un scnd)lable prodige. Mais ne s'agissait-il pas pour Dieu de rétabli r le vrai christianisme oublié et méconnu depuis saint Augustin, et d'annoncer l'Ëvangile de la grâce? Aussi toutes les bouches de Port- Royal entonnèrent le chant de la louange et de la victoire ; et Jacqueline qui, sur la parole de la mère Agnès, avait refusé de traduire autrefois les hymnes de l'Église, et avait enseveli dans l'humilité et le silence son talent poétique', le ressuscita à cette occasion , et chanta le miracle opéré sur sa nièce ^. Dieu ne vous demandera point compte de ce talent, lui avait dit Agnès : mais, dans la circonstance, ne l'invitait-il pas à lui en faire hommage? Qui sait même s'il ne le lui avait pas donné pour immortaliser cette œuvre de sa droite ?
Quelle qu'ait été sur Jacqueline l'impression du miracle, elle fut bien plus profonde encore sur Pascal. Évidemment Dieu se mettait de son côté pour combattre les Jésuites et l'excitait à la
' fie de Jacqueline, par M"'e Perier, Lettres, opusc.^ etc., p. 67.
* Ibld., p. 148.
lutte. Il était alors au fort de la guerre et venait de lancer sa cinquième Provinciale. Son ardeur s'en accrut. Désormais, Dieu le veut, il poursuivra à outrance les nouveaux mécréants ; il fera la conquête du Saint-Tombeau où est enfermée la grâce de Jésus-Christ. Cette grâce, la force intérieure de Dieu , est pour lui ; les miracles , sa force extérieure , viennent encore à son aide : rien ne lui résistera. Le miracle est l'arme terrible qu'il va tourner contre les Jésuites : « Injustes » persécuteurs de ceux que Dieu protège Yisible- » ment, votre dureté surpasse donc celle des » Juifs, puisqu'ils ne refusaient de croire Jésus- » Christ innocent que parce qu'ils doutaient si ses » miracles étaient de Dieu. Au lieu que vous, ne » pouvant douter que les miracles de Port-Royal » ne soient de Dieu, vous ne laissez pas de douter » encore de l'innocence de cette maison... Ce » lieu qu'on dit être le temple du diable. Dieu en » fait son temple. On dit qu'il faut en ôter les » enfants : Dieu les y guérit. On dit que c'est » Varsenal de l'enfer : Dieu en fait le sanctuaire » de ses grâces. Enfin, on les menace de toutes » les fureurs et de toutes les vengeances du ciel, » et Dieu les comble de ses faveurs. Il faudrait » avoir perdu le sens pour en conclure qu'elles » sont dans la voie de la perdition... Jamais » l'Eglise n'a approuvé un miracle parmi les hé-
» rétiquos... Les miracles sont l'appui de la re- » ligion. Ils ont discerné les Juifs, ils ont dis- » cerné les Chrétiens, les saints , les innocents , » les vrais croyants. . . Ils ont servi à la fondation » et serviront à la continuation de l'Église jus- » qu'à l'Antéchrist, jusqu'à la fin '. »
Désormais toutes ses pensées tournaient au miracle. C'est qu'il regardait le prodige accompli sur sa nièce et Çûie spirituelle dans le baptême, non-seulement comme une pleine justification du Jansénisme et de Port-Royal , mais comme une faveur personnelle. « Comme il n'a pas rendu » de famille plus heureuse, disait-il, il faut » aussi qu'il n'en trouve point de plus recon- » naissante ^. » Il avait une autre raison particulière , suivant le Recueil d' Utrecht ^, d'en être plus touché que personne. Quelques jours avant le 24 mars, il avait eu un entretien avec un homme sans religion qui concluait de l'abandon de Port-Royal à la négation de la Providence. Il avait alors répondu sans hésiter qu'il croyait les miracles nécessaires , et qu'il ne doutait point que Dieu n'en fît incessamment. Le miracle était donc accordé non-seulement aux prières et aux besoins du parti , mais encore à la foi de
' Pensées diverses sur les Jésuites réunies ensemble, voir Pensées, fragments, etc., t. I, p. 280, 281, 287, 290. 2 lUd.,^. 291.— 3 p 300.
m n« PARTIE. — ÉCRITS ET GÉNIE.
Pascal. La joie qu'il eut de voir Dieu tenir l'engagement qu'il a\ait pris en son nom, « lui ins- » pira , dit M"" Pcrier, une infinité de pensées » admirables sur les miracles, qui, lui donnant » de nouvelles lumières sur la religion, lui re- » doublèrent l'amour et le respect qu'il avait » toujours eus pour elle'. » C'est alors qu'il aurait conçu son projet d'Apologétique, mais il ne s'en occupa sérieusement qu'après les Provinciales. En attendant, il ne négligeait aucune occasion de s'instruire de la matière des miracles. Il interrogeait autour de lui, écrivait à ses amis, réfléchissait beaucoup : en un mot , sa prodigieuse activité semble, pendant quelque temps, s'être concentrée exclusivement sur ce point. Nous trouvons dans ses œuvres ^ une série de questions sur la nature et les conditions des miracles, qu'il avait proposées à l'abbé de Barcos, neveu du fameux Saint-Cyran, qui devait à ce titre la grande autorité dont il jouissait dans le parti Janséniste. 11 envoya à mademoiselle de Uoannez la sentence ecclésiastique qui approuvait la guérison miraculeuse do Marguerite Perier, et saisit cette occasion de lui écrire sur les coups extraordinaires par lesquels Dieu daignait se faire
* Fie, Lettres, gpusc.^ etc., t. I, p. 19. « T. III, p. 60t.
CHAP. n. — PASCAL DANS LA POLÉMIQUE. 535
paraître ' . Cette lettre est vraiment belle et contient de très-hautes pensées sur le plan de la Providence et les différentes manifestations divines dans le monde.
L'impression du miracle de la Sainte-Épine fut si profonde sur Pascal, que d'abord il fut dans une sorte d'impossibilité de voir autre chose. Pour lui, ce prodige balançait l'autorité du Pape, vengeait Port-Royal, foudroyait les Jésuites, était le seul fondement de l'Eglise , l'unique espérance de la vérité. Ici le sectaire paraît en plein. Mais ce n'est pas dans la haine des Jésuites elle mépris des sentences pontificales qu'on va do nos jours chercher son fanatisme ; pour nos contemporains, il n'y a que philosophie dans celte passion et cette indépendance.
«Les miracles ne sont plus nécessaires, dit » Pascal, à cause qu'on en a déjà. Mais quand » on n'écoute plus la tradition ; quand on ne » propose plus que le Pape, quand on l'a sur- » pris ; et qu'ainsi ayant exclu la vraie source de » la vérité, qui est la tradition, et ayant prévenu » le Pape, qui en est le dépositaire, la vérité n'a « plus de liberté de paraître : alors les hommes » ne parlant plus de la vérité, la vérité doit
< Pensées, fragments, etc., 1. 1, p. 37, Ile Lettre à M"e de Roannez.
» parler elle-même aux hommes. C'est ce qui » arriva au temps d'Arius K »
Mais ensuite il va plus loin et dépouille entièrement le respect pour l'Eglise et pour le Pape qu'il avait si magnifiquement professé, au commencement de 1656, dans une lettre à M„e de Roannez. Citons d'abord ces belles paroles : « Je » loue de tout mon cœur le petit zèle que j'ai » reconnu dans votre lettre pour l'union avec le » Pape. Le corps n'est non plus vivant sans le )} chef, que le chef sans le corps. Quiconque se » sépare de l'un ou de l'autre n'est plus du corps » et n'appartient plus à Jésus-Christ. Je ne sais » s'il y a des personnes dans l'Église plus atta- » chées à cette unité de corps que ceux que vous )) appelez nôtres. (Ils l'ont bien prouvé !) Nous » savons que toutes les vertus, le martyre , les » austérités et toutes les bonnes œuvres sont inu- » tiles hors de l'Eglise et de la communion du » chef de l'Eglise, qui est le Pape.
» Je ne me séparerai jamais de sa communion, » au moins je prie Dieu de m'en faire la grâce ; » sans quoi je serais perdu pour jamais ^. »
Il avait dit encore dans sa xvu* Provinciale : « Grâces à Dieu, je n'ai d'attache sur la terre
' Pensées, fragments, etc., t. I, p. 282. a Ihid., p. 36.
» qu'à la seule Église catholique, apostolique et » romaine, dans laquelle je veux vivre et mourir, » et dans la communion avec le Pape, son souve- » rain chef, hors de laquelle je suis très-persuadé » qu'il n'y a point de salut. » Puissent ces paroles n'être pas retombées sur lui comme un anathème ! — Nous avons entendu le catholique ; écoutons maintenant le sectaire.
« Après que Rome a parlé et qu'on pense » qu'elle a condamné la vérité, et qu'ils (les Jé- » suites) l'ont écrit, et que les livres qui ont dit » le contraire sont censurés, il faut crier d'au- » tant plus haut qu'on est censuré plus injuste- » ment et qu'on veut étouffer la parole plus vio- » lemment ; jusqu'à ce qu'il vienne un Pape qui » écoute les deux parties et qui consulte l'anti- » quité pour faire justice '. » — «Aussi les bons » Papes trouveront encore l'Église en clameurs ^.w -- « Toutes les fois que les Jésuites surprendront » le Pape , on rendra toute la chrétienté par- » jure ^ » Pascal fait dire aux Jésuites des Jansénistes : « S'ils disent qu'ils sont soumis au » Pape, c'est une hypocrisie \ » — D'après les passages cités, les Jésuites étaient-ils des calomniateurs?
Pascal finit donc par accuser le Pape de s'être
' ïbkL, p. 2G7. — « Ihid., ibld. — » Ibid.j p. 269. * Ibld., p. 280.
538 Ile PARTIE. — ÉCRITS ET GÉNIE.
trompé non plus sur le fait, mais sur le droit même. Comment expliquer ce changement dans sa croyance et dans sa polémique ? Au commencement de la lutte, il était nouveau et ignorant; il avait tout à créer, fond et forme , style et science tliéologique. Ne suffisant pas à la tâche, il répétait d'abord ce que lui soufflaient ses amis de Port- Royal, qui s'en tinrent toujours à cette distinction du fait et du droit. Mais ensuite il étudia lui-môme. Il descendit au fond des choses, et recommt bien vite qu'il ne pouvait se soutenir sur une pente si glissante. 11 ne lui fut pas plus difficile de voir que le Jansénisme était condamné aussi bien que le Calvinisme , qu'il ne s'agissait plus du sens et de l'interprétation de VAiigustiniiSj mais de la doctrine môme de Jansénius sur la grâce et la prédestination, qu'il fallait, par conséquent, se soumettre humblement sur le fait et sur le droit ou rompre franchement avec Rome. Hélas ! il embrassa ce dernier parti, et abandonnant sa première tactique , ridicule sans doute, mais qui le retenait encore dans les rangs catholiques, il renvoya anathème pour anathème et en appela du pape au tribunal de Jésus-Christ : « Si » mes lettres sont condamnées à Rome , ce que » j'y condamne est condamné dans le ciel — Ad » tinim, Domine Jesu, tribunal appello ' ! » Mais, ' Pensées, etc., t. I, p. 267.
s'il perd la foi catholique, il lui reste au moins le mérite de la logique et do la franchise; il ne veut plus de détours hypocrites pour rentrer dans Rome qui le hannit. Les spirituelles plaisanteries de M. de Maistre passent sur sa tête pour ne plus atteindre qu'Arnauld, Nicole et le reste de ce parti à la fois audacieux et timide, belliqueux et mauvais politique.
Chose singulière, pour Pascal comme pour la plupart de nos anti-catholiques français, les opinions gallicanes ont été la transition de son catholicisme à son schisme et à son hérésie. Il avait commencé par dire : « Dieu ne fait point de mira- » clés dans la conduite ordinaire de son Eglise. » C'en serait un étrange, si l'infaillibilité était » dans un '. » Et bientôt il passe à un vrai protestantisme. Les protestants remplaçaient l'Eglise par l'Ecriture qu'ils ne lui donnaient pas le droit d'interpréter; 1 ascal substitue à l'Ecriture la tradition qu'il rend également indépendante de l'autorité de l'Eglise: « Si rancienne Eglise était dans M l'erreur, l'Église est tombée. Quand elle y serait » aujourd'hui, ce n'est pas de même, car elle a » toujours la maxime supérieure de la tradition, » de la main de l'ancienne Eglise ; et ainsi cette » soumission et cette conformité à l'ancienne
' Pensées, etc,, p. 31 .
54« Ile PARTI i:. - ÉCRITS ET GÉNI2.
» Eglise prévaut et corrige tout. Mais l'ancienne » Eglise ne supposait pas l'Eglise future et ne la » regardait pas, comme nous supposons et regar- » dons l'ancienne * . »
LE FORMULAIRE. — MOYENS PEU SINCÈRES DE CONCI- LIATION ESSAYÉS PAR PASCAL. JACQUELINE PLUS