L'expre?5ion est de M. Jovy
faudrait écrire pour prouver que les Périer, Arnauld, Nicole, etc., s'ils n'ont pas toujours été très exacts, et s'ils ont même tiré les faits ù eux en les accommodant, en taisant ce qui leur était défavorable et en exagérant les circonstances qui les favorisaient, n'ont cependant pas commis de si nombreux et de si graves mensonges. Ce serait une biographie d' Arnauld qu'il faudrait écrire, l'on verrait si vraiment on peut se faire l'écho des injures de Jurieu, et l'appeler un A^eux « Tartuffe démasqué^ ». Les écrivains ont souvent accusé Arnauld et Nicole d'hypocrisie dans cette distinction qu'ils avaient instituée entre le droit et le fait, et qui leur permettait de signer la condamnation de Jansénius sans y croire en effet. Mais il en est de cette question comme de celle de la morale relâchée. La plupart des casuistes n'étaient nullement indulgents pour eux-mêmes et n'entendaient aucunement favoriser le relâchement; mais, entraînés par leur argumentation, ils tiraient de principes souvent justes et quelquefois contestables des conclusions détestables. Une fois engagé sur le terrain des distinctions subtiles, il est malaisé de ne pas se tromper et de bien discerner le vrai du faux, le juste de l'injuste. Quand Arnauld et Nicole eurent distingué entre le fait et le droit, distinction aisée à faire et que la plupart des écrivains qui s'en moquent ne sauraient pas réfuter, il leur
1. «Il (Pascal) aimait tendrement Arnauld. Voici.,... une anecdote qui prouve celte amitié et cette tendresse. Au mois d'avril 1661, Arnauld eutun gros chagrin. On craignait alors la dispersion des religieuses de Port-Royal, tout au moins de grosses modifications dans l'administration de l'abbaye; or la principale, peut-être l'unique ressource d'Arnauld était une pension qui lui était due sur les biens du couvent ; Arnauld voulut donc prendre quelques mesures pour sauvegarder ses intérêts légitimes. Il en parla à Pascal. Eh bien, M. Singlin fut irrité que Pascal eût été mis dans la confidence. « M. Singlin, raconte Arnauld, m'en fit faire des plaintes par M. de Beaupuys, et tout ce que j'en ai pu comprendre, est qu'il n'a pas trouvé bon que j'eusse dit à M. Pascal ce qu'il aurait trouvé bon que j'eusse dit à M. Akakia.... Je suis horriblement choqué du traitement que l'on fait en cela à M. Pascal — Je n'entends point tous ces mystères; et croirais blesser la charité et l'amitié chrétienne si j'étais dans ces pensées de cachette et de défiance. » Cf. Strowski, op. cit., p. 370. Nous avons vu que Pascal était très probablement l'auteur du Mandement contre lequel Jacqueline écrivit sa lettre à Arnauld. M. Jovy, nous ne savons pour quelles raisons, dit : « On a imaginé — c'est probablement Arnauld pour excuser et masquer sa conduite — et souvent raconté que Pascal avait dressé le premier mandement des grands-vicaires. »
APPENDICE 4o3
fut très difficile de bien savoir quelle formule on pouvait signer en sauvegardant Jansénius et quelle formule on devait refuser. Jacqueline, Pascal lui-même ne surent pas toujours très bien jusqu'où l'on pouvait aller dans cette voie. La preuve en est que Jacqueline promit « à l'égard même des faits décidés par les dites constitutions » le silence respectueux, et signa en s'engageant a pour la décision de foi ». Le subterfuge n'est évident que pour ceux qui connaissent parfaitement les circonstances. Arnauld et Nicole crurent qu'on pouvait encore aller plus loin et signer simplement : c( Je souscris aux constitutions louchant la foi. » Pascal ne le crut pas, et se fâcha. Cependant entre la première et la seconde formule il n'y a qu'un pas, et quand on avait fait le premier avec Pascal, pourquoi ne pas faire'le second .►> La limite du devoir était-elle donc nettement située entre les deux formules, de telle sorte qu'en demeurant en deçà de la seconde l'on était honnête et qu'en allant au delà on était un imposteur.^ Arnauld, Nicole, tous les solitaires qui opinaient pour la signature de la seconde formule, étaient de tout aussi bonne foi que Pascal quand il admettait la première. D'ailleurs la signification des mots et des phrases n'est pas absolue, elle est conventionnelle et relative aux personnes à qui l'on parle : le Conseil d'Etat était parfaitement informé des distinctions etde la subtilité des jansénistes, et quand il lisait dans la « queue » de la signature les mots droit, fait, ou foi, il savait immédiatement ce que cela signifiait. Les formules que nous citions tout à l'heure, tant la première signée par Pascal que la seconde, sont « hypocrites » si on les considère objectivement ; pour des théologiens, ou des ministres avertis comme ceux du Conseil d'État, elles sont lumineuses.
Tous les jansénistes étaient d'accord pour signer une formule qui réservait clairement le fait, tous furent d'accord pour refuser la signature sans queue. Entre ces deux points extrêmes, il y avait une limite impossible àdéterminer. Il est fort naturel qu'on ne se soit pas entendu. Mais ce qui prouve qu'Arnauld et les autres étaient sincères, c'est que tous d'un commun accord, « depuis Arnauld le docteur, jusqu'à la
4o4 LA PRÉTENDUE RÉTRACTATION DE PASCAL
plus humble religieuse* », refusèrent de signer le Formulaire sans queue. Et Arnauld, en s'opposant à la signature pure et simple sans restriction, était d'accord non seulement avec lui-même, mais avec Pascal et tout Port-Royal. Il ne changeait nullement d'opinion comme le soutient par erreur M. Jovy dans ce passage : (p. lyS).
« Suivant les conseils d'Arnauld, les religieuses de « Port- Royal de la Ville », puis celles de Port-Royal des Champs, mais avec plus de résistances, signèrent le Formulaire en juillet 1661. Le k octobre, Jacqueline Pascal mourait de douleur d'avoir signé, même avec restriction, et sa mort atteignait Pascal.
« Le i^"^ août, le Pape révoqua par un bref sévère le premier mandement des grands vicaires. Le second mandement paraissait le 3i octobre. Il était publié le 20 novembre. Il exigeait la signature pure et simple. La politique d'Arnauld change alors totalement. Il prend, cette fois, des airs de bravoure, se prononce pour l'opposition et encourage les religieuses de Port-Royal à la résistance. On lui a rapporté que M. Taignier est là-dessus d'un avis différent du sien. Aussitôt il lui écrit :
(( Je n'ai pu croire que l'appréhension de la plus grande tempête qui se soit élevée vous faisait pencher à l'opinion de ceux qui voudraient que les religieuses de Port-Royfd eussent signé simplement. Je ne saurais m'imaginer que vous leur eussiez voulu conseiller cette lâcheté »"-.
u Quelle palinodie !... »
Où M. Jovy voit une palinodie nous estimons qu'il faut voir un acte de conviction sincère. Pascal, après avoir fait toutes les concessions qu'il croyait en conscience pouvoir faire, accusa les autres de lâcheté. Arnauld crut pouvoir faire un pas de plus que Pascal dans la voie des concessions, mais quand on proposa la signature pure et simple du Formulaire, il se conduisit exactement comme Pascal : il accusa les autres de lâcheté.
Nous avons vu aussi que la division entre Pascal d'un côté.