LE PLAN DE L APOLOGIE
quefois, et que, puisque le désir de la gloire fait bien faire à ceux qu'il possède quelque chose, les autres le pourront bien aussi. Ce sont des mouvements fiévreux, que la santé ne peut imiter.
» Epictète conclut de ce qu'il y a des chrétiens constants que chacun le peut bien être » (35o).
Ne pouvant trouver la vérité ni en nous-mêmes, puisque notre nature est pleine de contradictions, ni chez les philosophes, il nous reste à nous adresser à la religion. Pascal nous montre des foisons de religions fausses, mais il insiste sur trois principales, les religions paienne, mahométane et juive. Les deux premières sont évidemment fausses, lareligion juive en tant que préparation au christianisme est vraiment divine par ses enseignements et la révélation qu'elle contient, mais les juifs actuels qui refusent de croire au Rédempteur sont dans l'erreur.
u Je vois donc des foisoiis de religions en plusieurs endroits du monde et dans tous les temps, mais elles n'ont ni la morale qui peut me plaire, ni les preuves qui peuvent m'arrêter, et qu'ainsi j'aurais refusé également et la religion de Mahomet et celle de la Chine, et celle des anciens Romains et celle des Égyptiens, par celte seule raison que l'une n'ayant pas plus de marques de vérité que l'autre, ni rien qui me déterminât nécessairement, la raison ne peut pencher plutôt vers l'une que vers l'autre ....» (619)
« La religion païenne est sans fondement (aujourd'hui. On dit qu'autrefois elle en a eu par les oracles qui ont parlé. Mais quels sont les livres qui nous en assurent ? Sont-ils si dignes de foi par la vertu de leurs auteurs ") Sont-ils conservés avec tant de soin qu'on puisse s'assurer qu'ils ne soient point corrompus ? )
» La religion mahométane a pour fondement l'Alcoran et Mahomet. Mais ce prophète, qui devait être la dernière attache du monde, a-t-il été prédit ? Quelle marque a-t-il que n'ait aussi tout homme qui se voudra dire prophète ? Quels miracles dit-il lui-même avoir faits ? Quels mystères a-t-il enseignés selon sa tradition même ? Quelle morale et quelle félicité ?
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« La religion juive doit être regardée différemment dans la tradition des Livres Saints et dans la tradition du peuple. La morale et la félicité en est ridicule dans la tradition du peuple ; mais elle est admirable dans celle des (Livres Saints). (Et toute religion est de même ; car la chrétienne est bien différente dans les Livres Saints et dans les casuistes.) Le fondement en est admirable, c'est le plus ancien livre du monde et le plus authentique ; et, au lieu que Mahomet, pour faire subsister le sien, a défendu de le lire. Moïse, pour faire subsister le sien, a ordonné à tout le monde de le lire.
« Notre religion est si divine, qu'une autre religion divine n'en a que le fondement. » (60 1)
Convaincu par Pascal que l'humanité se trouve dans une incapacité absolue de trouver par elle-même la vérité, l'incrédule désespère ; il est sur le point « de prendre le parti de se donner lui-même la mort, pour sortir tout d'un coup d'un état si misérable, lorsque, prêt de tomber dans le désespoir, il découvre un certain peuple, qui d'abord attire son attention par quantité de circonstances merveilleuses et uniques, c'est le peuple Juif. ...» Ainsi donc d'après Filleau de la Chaise, il semble que tout le dessein de Pascal dans la première partie de son Apologie ail été de convaincre l'homme de son impuissance et de le porter au désespoir. Dès que ce résultat est atteint, l'auteur des Pensées qui fait le vide dans l'âme qu'il guide vers la religion, qui l'a creusée à fond, commence à poser les fondements de l'édifice qu'il veut élever, c'est la partie positive de l'Apologie qui débute, et c'est en lui mettant la Bible dans les mains que Pascal procède à l'instruction de l'incrédule qui recherche la vérité *.
1. La Bible et la religion juive forment la transition entre la partie négative de l'Apologie et la partie positive. C'est pourquoi Pascal aurait déjà pu dans la première partie parler de l'Ancien Testament. Etienne Périer fait rentrer l'enseignement par l'Ecriture dans la partie de l'Apologie destinée à disposer l'âme de l'incrédule à l'acceptation des vérités chrétiennes. Filleau de la Chaise semble au contraire ne faire intervenir la religion juive qu après que Pascal a poussé à bout l'athée et l'a désespéré. Qu'importe après tout que telle considération soit à la fin de la première partie ou au début de la seconde? La pensée et le dessein de Pascal ne demeurent-ils pas les mêmes? Nous suivons Filleau de la Chaise, nous mettons dans la 2'"« partie ce qui concerne l'Ecriture pour nous conformer à l'indication des Pensées : « Seconde partie : Qu'il y a un réparateur Par l'Ecriture ».
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Enfin, nous dit E. Périer, Pascal « fait jeter les yeux sur le peuple juif; et il lui en fait observer des circonstances si extraordinaires qu'il attire facilement son attention. Après lui avoir représenté tout ce que ce peuple a de singulier, il s'arrête particulièrement à lui faire remarquer un livre unique par lequel il se gouverne, et qui comprend tout ensemble son histoire, sa loi et sa religion. A peine a-t-il ouvert ce livre qu'il y apprend que le monde est l'ouvrage d'un Dieu, et que c'est ce même Dieu qui a créé l'homme à son image, et qui l'a doué de tous les avantages du corps et de l'esprit qui convenaient à cet état. Quoiqu'il n'ait rien encore qui le convainque de cette vérité, elle ne laisse pas de lui plaire ; et la raison seule suffît pour lui faire trouver plus de vraisemblance dans cette supposition, qu'un Dieu est l'auteur des hommes et de tout ce qu'il y a dans l'univers, que dans tout ce que ces mêmes hommes se sont imaginé parleurs propres lumières. Ce qui l'arrête en cet endroit est de voir, par la peinture qu'on lui a faite de l'homme, qu'il est bien éloigné de posséder tous ces avantages qu'il a dû avoir lorsqu'il est sorti des mains de son auteur; mais il ne demeure pas longtemps dans ce doute ; car dès qu'il poursuit la lecture de ce même livre, il y trouve qu'après que l'homme eut été créé de Dieu dans l'état d'innocence, et avec toute sorte de perfections, sa première action fut de se révolter contre son créateur et d'employer à l'offenser tous les avantages qu'ils en avait reçus » ( Br. p. ?o6).
Voici donc que l'incrédule commence à sortir du désespoir; il espère, et sans avoir encore de preuves certaines il entrevoit la vérité. C'est alors que Pascal apporte les preuves formelles de la religion, les prophéties, la vie de Jésus et des Apôtres, et les miracles. Il démontre « que la religion chrétienne a autant de marques de certitude et d'évidence que les choses qui sont reçues dans le monde pour les plus indubitables ».
Pascal cependant n'a pas encore atteint son but, il sait bien que la foi est un don de Dieu et que l'âme déjà à demi convaincue pourra avoir encore des hésitations : alors il conseille au demi converti de parier, de ployer la ma-
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chine, de prendre de l'eau bénite, d'entendre des Messes-
Quand l'indifférent, convaincu par la raison autant qu'on peut l'être, de la vérité de la religion, se sera mis à la pratiquer, la conversion est virtuellement achevée, elle n'est plus qu'une affaire de temps. Dès lors la tâche de l'apologiste est finie, c'est au directeur et au confesseur de mener cette âme vers le genre de perfection à laquelle Dieu l'appelle.
On a pu, nous l'espérons, se rendre compte des degrés insensibles par lesquels Pascal fait monter l'incrédule de l'indifférence à la foi, de la terre au ciel. D'après quelques indications laissées dans les Pensées, l'Apologie de Pascal, on commence à s'accorder sur ce point, aurait été divisée en deux parties.
« Première partie : Misère de l'homme sans Dieu.
Seconde partie : Félicité de l'homme avec Dieu.
Autrement :