‹ Pascal; sa vie religieuse et son Apologie du christianismeChapitre 55 sur 118 · I.E PLAN DE l'.VPOLOGIE · texte numérisé non relu

I.E PLAN DE l'.VPOLOGIE

cartésienne et géométrique pour adopter l'ordre du cœur, et que, selon la pensée que nous avons déjà citée mais sur laquelle nous jugeons nécessaire d'insister encore, il voulait écrire ses pensées « sans ordre, mais non dans une confusion sans dessein ». Il n'est rien dans l'existence de Pascal dont il faille plus tenir compte que de cet éloignement pour l'esprit systématique qui alla s'accentuant jusqu'à sa mort. A mesure qu'il perdait l'estime de l'ordre géométrique il changeait de manière.

Peut-être Etienne Périer n'a-t-il pas assez distingué la méthode de composition de Pascal jeune de celle de l'auteur des Pensées. Pascal, nous dit il, (( avait toujours accoutumé de songer beaucoup aux choses, et de les disposer dans son esprit avant de les produire au dehors pour l)ien considérer et examiner avec soin celles qu'il fallait mettre les premières ou les dernières, et l'ordre qu'il leur devait donner à toutes, afin qu'elles pussent faire l'effet qu'il désirait. Et comme il avait une mémoire excellente, et qu'on peut dire même prodigieuse, en sorte qu'il a souvent avoué qu'il n'avait jamais rien oublié de ce qu'il avait une fois bien imprimé dans son esprit ; lorsqu'il s'était ainsi quelque temps appliqué à un sujet, il ne craignait pas que les pensées qui lui étaient venues lui pussent jamais échapper d. Gela est sans doute vrai des premières œuvres de Pascal, mais Etienne Périer conclut peut-être précipitamment qu'il en était ainsi pour l'Apologie. Le neveu de Pascal, cela est si naturel, cède un peu à la tentation de nous étonner. Est-il tout à fait exact que Pascal u n'a presque rien écrit des principales raisons dont il voulait se servir, des fondements sur lesquels il prétendait appuyer son ouvrage, et de l'ordre qu'il voulait y garder ; ce qui était assurément très considérable ?» — Qu'il y ait une grande part de vérité dans ses allégations, on ne saurait en douter ; croira ton cependant sans réserve que a tout cela était parfaitement bien gravé dans son esprit et dans sa mémoire ; et, qu'ayant négligé de l'écrire lorsqu'il l'aurait peut-être pu faire, il se trouva, lorsqu'il l'aurait bien voulu, hors d'état d'y pouvoir du tout travailler »? — A ce récit, on pourrait s'imaginer que

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Pascal avait composé de tête son Apologie et qu'il ne lui restait plus qu'à l'écrire. Ce serait une conception trop simpliste de la manière de Pascal. Gomme Bossuet qui menait de front la composition du plan et l'exécution de ses sermons — et c'est sans doute la cause pour laquelle ils sont si pleins de chaleur et de vie — Pascal, après avoir conçu le dessein général de son Apologie, s'était mis à la composition ; et ce n'est qu'en achevant de l'écrire qu'il en eût définitivement arrêté le plan, la dernière chose qu'il aurait sue en composant cet ouvrage eût été celle qu'il devait mettre la première.

Nous ne croirons donc pas que le plan de l'Apologie était défini dans la pensée de son auteur et par conséquent nous ne nous évertuerons pas à le reconstituer. Nous ne laisserons pas cependant de jeter un regard sur les divers plans qui ont été proposés, car toute reconstruction de l'œuvre de Pascal est au moins suggestive*.

M. Molinier supprime dans son plan de l'Apologie de Pascal les pensées sur les miracles, alors que M""* Périer nous assure que son frère attachait à cette preuve apologétique une importance capitale. Lorsqu'on trouve dans les Pensées des affirmations comme celles ci : « On n'aurait point péché en ne croyant pas Jésus-Christ sans les miracles ; » — u Je ne serais pas chrétien sans les miracles, dit saint Augustin ; » on ne peut manquer de trouver fort extraordinaire le procédé qui retranche de l'apologétique de Pascal une de ses parties essentielles. M. Faugère n'a point commis la même faute ; il retranche cependant encore trop de choses de l'Apologie, comme par exemple les fragments sur le Pape et l'Église ou sur la condition des grands. D'ailleurs ces plans compliqués ne fo;it pas assez lumineux ; lorsqu'on les considère pour la première fois, l'on est tout d'abord désorienté, et l'on a ensuite

1 . Même si Ion avait le discours à Port-Royal, l'on ne serait pas sûr de posséder le plan de l'Apologie. Ce discours prononcé cinq ou six ans avant la mort de Pascal, et composé assez rapidement, ne devait donner qu'une idée du plan, le dessein qui y était trace était provisoire et aurait été certainement remanié par Pascal — Voir dans Michaux, op. c, p. 240 et sv. et Janssexs, op. c, p. in, quelques plans de l'Apologie.

LE PLA?J DE l'apologie lyO

quelque peine à reconnaître Pascal, sa vie et l'idée qu'on s'était faite de son Apologie. Au contraire, lorsque l'on jette un simple coup d'œil sur le plan donné par Sainte-Beuve ^ il semble que l'on se retrouve en pays connu. C'est que Sainte-Beuve avait pris la bonne méthode qui est de suivre pas à pas les indications données par Filleau de la Chaise et par Etienne Périer, et de se contenter d'ailleurs de tracer un dessein général plutôt qu'un plan détaillé*.

Nous adopterons donc l'ordre donné par Etienne Périer et Filleau de la Chaise, sans cependant attacher aux discours de ce dernier une trop grande importance. S'il était prouvé que Filleau de la Chaise a assisté à la conférence dans laquelle Pascal exposa h Port- Royal les grandes lignes de son Apologie, il serait un témoin plus autorisé. Mais le fait n'est pas prouvé.

D'après ce discours et les quelques indications laissées dans les Pensées, l'Apologie de Pascal aurait été composée de deux, parties précédées d'une préface assez considérable. Dans cette préface, Pascal aurait expliqué ce qu'il entendait par l'ordre du cœur, pourquoi il appréciait peu les preuves métaphysiques et pourquoi il n'adoptait pas l'ordre géométrique. Peut-être eût-il tempéré quelques-unes des affirmations absolues qu'on rencontre dans le livre des Pensées. Les idées qu'un génie passionné produit dans le feu et l'emportement du premier jet sont, comme les blocs que vomit un volcan,. presque toujours excessives, elles dépassent la réalité, ellessont en partie inexactes et fausses. C'est en exprimant se&^ jugements qu'un écrivain les corrige, les atténue, les ajuste et les rend équitables. Que de pensées un auteur écrit pour lui-même, qu'il ne voudrait pas publier sans les revoir et les retoucher. Nous possédons les Pensées de Pascal pour ainsi dire à l'état brut, elles en ont plus de force, elles en ont quelquefois moins d'exactitude. N'a-t-il pas

i. Le plan donné par M. Janssens est excellent ; il a même un avantage sur celui de Sainte-Beuve, qui est de n'avoir divisé l'Apologie qu'en deux parties et non en trois. Le plan de Sainte-Beuve a été résumé en tableau par Michaut, op. c. p. 240. Cf. Sainte-Beuve, P. B, Livre III, ch. 21-

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accordé trop de valeur aux preuves morales, aux raisons du cœur et trop peu aux preuves métaphysiques? Nous le craignons. Il est vrai que les preuves géométriques alors en vogue, celles de Descartes en particulier, avaient une telle apparence de sophisme, qu'il n'était besoin que d'un grand bon sens pour s'en défier. On peut penser que si Pascal avait reçu une éducation philosophique plus forte, il n'eut peut-être pas fait si bon marché des preuves métaphysiques traditionnelles, mais le fait est que nous n'en savons rien. Ce que nous constatons, et c'est un des caractères le plus saillants de l'apologétique de Pascal, c'est qu'il écarte résolument les preuves philosophiques de l'existence de Dieu, etc., que l'on trouve au début et à la base de la plupart des apologies, pour les remplacer par des considérations psychologiques et morales. Ce procédé inaccoutumé, Pascal le sentait bien, devait étonner, et c'est pourquoi il avait cru bon de justifier d'abord sa méthode.

Dans la première partie de l'Apologie, qui eût été toute psychologique, Pascal, avant d'exposer les preuves de la religion à l'incrédule, tente d'abord de le faire sortir de son indifférence, de le jeter dans l'inquiétude par la pensée de l'éternité de misère à laquelle il court de gaîté de cœur.

« Avant que d'entrer dans les preuves de la religion chrétienne, je trouve nécessaire de représenter l'injustice des hommes qui vivent dans l'indifférence de chercher la vérité d'une chose qui leur est si importante et qui les louche de si près.

« De tous les égarements, c'est sans doute celui qui les convainc le plus de folie et d'aveuglement, et dans lequel il est le plus facile de les confondre par les premières vues du sens commun et par les sentiments de la nature. Car il est indubitable que le temps de celte vie n'est qu'un instant, que l'état de la mort est éternel, de quelque nature qu'il puisse être, et qu'ainsi toutes nos actions et nos pensées doivent prendre des routes si différentes selon l'état de cette éternité, qu'il est impossible de faire une démarche avec sens et jugement qu'en la réglant par la vérité de ce point qui doit être notre dernier objets

LE P^\y DE l'apologie l'JJ

« Il n'y a rien de plus visible que cela, et qu'ainsi, selon les principes de la raison, la conduite des hommes est tout à fait déraisonnable s'ils ne prennent une autre voie.

« Que l'on juge là-dessus de ceux qui vivent sans songer à cette dernière fin de la vie, qui se laissent conduire à leurs inclinations et àleurs plaisirs sans réflexion et sans inquiétude, et, comme s'ils pouvaient anéantir l'éternité en en détournant leur pensée, ne pensent à se rendre heureux que dans cet instant seulement.

« Cependant cette éternité subsiste, et la mort, qui la doit ouvrir et qui les menace à toute heure, les doit 'mettre infailliblement dans peu de temps dans l'horrible nécessité d'être éternellement ou anéantis ou malheureux, sans qu'ils sachent laquelle de ces éternités leur est à jamais préparée.... » (42/i)

Après avoir inquiété l'indifférent, après l'avoir décidé à se mettre en quête de la vérité, Pascal prie cet homme de le suivre dans ses investigations. Comme un guide qui marcherait devant un voyageur égaré, il le mène par les chemins qu'il sait conduire à la religion chrétienne.

Ce n'est donc qu'après avoir démontré qu'on ne peut raisonnablement et sans inquiétude vivre dans rincerlitude et l'indifférence de la fin suprême, que commence la recherche, l'enquête de la véritable solution. Cette recherche se divise en deux phases bien distinctes qui divisent elles-mêmes l'Apologie en deux parties.

La première partie est négative, elle est môme destructive. Nous avons peut-être de fausses persuasions. Peut-être nous imaginons-nous pouvoir trouver la vérité et le bonheur en nous-mêmes et par nous-mêmes ? Ce sont là préjugés dangereux, véritables obstacles à la conversion, dont il faut donc faire table rase, afin de préparer les voies au Rédempteur.

Pascal procède de la même manière que Montaigne dans l'Apologie de Raymond de Sebonde. Avant de commencer à construire, il détruit, il s'elforce de débarrasser la place de tout édifice étranger .^ Il n'entend pas que l'homme puisse prendre son point d'appui et trouver de fondement inébranlable hors de la révélation. Hors du christianisme point de

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certitude absolue, point de véritable vertu, point de félicité. Ainsi il apparaît tout d'abord comme un conquérant, comme le fléau de toutes les doctrines humaines ; il monte à l'assaut de tous les systèmes, de tous les échafaudages philosophiques ; il sape leurs fondements, il les culbute et les met en pièces.

Le philosophe s'exténue vainement à interroger la nature, la nature est muette : « Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie. » Le savant, le géomètre, le physicien qui se distrait et s'absorbe dans la poursuite de solutions difficiles, comme d'autres dans la chasse, oublie un instant son infortune ; mais la science des choses extérieures ne le consolera pas au temps d'affliction. Quant aux problèmes intérieurs que se pose invinciblement tout homme qui pense, nous sommes incapables de les résoudre avec certitude par nousmêmes ; nos diverses facultés de connaissance : intelligence, imagination, mémoire, sens, sont corrompues ; elles nous abusent et se trompent l'une l'autre àl'envi. Les philosophes, qu'ont-ils trouvé de certain ? Nous avons d'un côté les dogmatistes, de l'autre les pyrrhoniens ; ils se réfutent, ils se détruisent les uns les autres.

« Lettre pour porter à rechercher Dieu. »

« Et puis le faire chercher chez les philosophes, pyrrhoniens et dogmatistes, qui travaillent celui qui les recherche. »

« Nous avons une impuissance de prouver, invincible à tout le dogmatisme. Nous avons une idée de la vérité, invincible à tout le pyrrhonisme » (SgS).

Les philosophes sont donc incapables de nous enseigner la vérité, les moralistes ne nous apprendront pas davantage à pratiquer la vertu. Epictète est l'homme qui a le mieux connu les devoirs de l'homme, mais c'est en même temps un homme d'une superbe diabolique. Les stoïciens font de vains efforts, leur doctrine est inhumaine et absurde, elle est d'ailleurs impossible à pratiquer.

« Ce que les stoïques proposent est si difficile et si vain !

» Les stoïques posent : Tous ceux qui ne sont point au haut degré de sagesse sont également fous et vicieux comme ceux qui sont à deux doigts dans l'eau. » (36o)

» Ils concluent qu'on peut toujours ce qu'on peut quel-

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