CHAPITRE V
La certitude attribuée par Pascal aux preuves apologétiques et l'argument du Pari.
I. Certitude des preuves apologétiques. — Pascal leur attribue une
certitude morale. — Est-il vrai qu'il ne considère les preuves apologétiques prises séparément que comme probables. — L'autorité de Filleau de la Chaise.
II. L'argument du Pari. — Date de sa composition. — A qui il s'adresse. — Il est constitué par un jugement spéculatif et surtout par un jugement pratique. — Son but est de conclure à la nécessité de l'action. — Sa valeur.
Certitude dés preuves apologétiques.
L'argument du Pari a une relation étroite avec la certitude attribuée par Pascal aux motifs de crédibilité. On ne parie, en effet, que de ce dont on n'est pas absolument certain.^ Une incertitude relative est la condition nécessaire du pari ; nous ne parions pas que la ville de Rome existe, mais nous pouvons parier sur le beau ou le mauvais temps, sur le vainqueur d'un combat singulier, parce que dans ces deux derniers cas l'objet de notre choix, de notre pari, est un futur contingent.
Avant d'entrer dans l'analyse de l'argument du Pari, nous devons donc nous efforcer de déterminer quelle certitude Pascal attribue aux preuves de la religion chrétienne. Remarquons qu'il ne s'est point demandé si quelques hommes pouvaient avoir l'évidence de crédibilité, il ne s'est même pas préoccupé de préciser avec la dernière exactitude le degré de probabilité ou de certitude qu'il accordait aux raisons de
CERTITUDE ATTRIBUÉE PA.R PASCAL AUX PREUVES APOLOGÉTIQUES iSS'
croire. [1 n'a point non plus analysé quelle était, par rapport à ces preuves, la position respective du chrétien inculte, du catholique éclairé, du savant et du philosophe incrédules. Il a traité la question en général et par rapport surtout à ceux qui ont une connaissance sulïisante quoique commune des preuves apologétiques.
Pascal a acquis la ferme persuasion que les preuves de la religion chrétienne ne sont pas absolument certaines, il le répète constamment. Il l'affirme à dessein, au début même de cet argument du Pari. Cela s'imposait en effet; si ces preuves étaient évidentes, il n'y aurait plus matière ^parier.
« Qui blâmera donc les chrétiens de ne pouvoir rendre raison de leur créance, eux qui professent une religion dont ils ne peuvent rendre raison ? Ils déclarent, en l'exposant au monde, que c'est une sottise, siultitiam ; et puis vous vous plaignez de ce qu'ils ne la prouvent pas ! S'ils la prouvaient, ils ne tiendraient pas parole : c'est en manquant de preuves qu'ils ne manquent pas de sens.... » (Br,, p. 437).
11 ne faudrait pas cependant se méprendre sur la véritable pensée de Pascal. De ce fragment ou d'affirmations analogues, plusieurs écrivains concluent que : puisque l'auteur des Pensées n'estime pas les preuves de la religion chrétienne certaines, il les croit donc douteuses, ce qui est une erreur grave. Au point de vue métaphysique et absolu, il n'y a point en effet de milieu entre la certitude et le doute, il faut ^}€^ qu'un jugement soit certain ou douteux, comme il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée ; mais en morale, mais en apologétique, il n'en est pas de même ; il y a des degrés infinis entre le certain et le douteux ; une preuve sans être absolument certaine ne sera pas pour autant douteuse, elle pourra être plus ou moins probable, elle pourra même être moralement certaine. Or lorsqu'il écrit que les preuves de la religion ne sont pas certaines, Pascal entend qu'eri?s ne sont pas absolument certaines, c'est-à-dire qu'ellesne sont pascertaines ^ d'une certitude mathématique. Descartes ou ses disciples ont pu, en transportant la méthode géométrique en morale et en théologie, s'imaginer qu'ils atteindraient en toutes choses
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une certitude géométrique. Pascal ne se laissa pas longtemps abuser par cette illusion naïve. Dès ses expériences mondaines, psychologiques et religieuses, il constata, après en avoir fait l'essai, que la géométrie « était inutile en sa profondeur ». Il discerna très vite que la morale et la religion sont d'un autre ordre que les sciences exactes, et que ces différents ordres ont chacun leur méthode et leur certitude ; en géométrie on procède selon la méthode géométrique et on acquiert une certitude absolue, en apologétique on suit la méthode morale, celle du cœur, et on aboutit à une certitude morale.
Lors donc que Pascal dit que la religion n'est pas certaine, il parle de certitude absolue, de certitude mathématique ; il parle en philosophe mathématicien, il se place au point de vue de cet esprit géométrique, qui intervient à chaque instant dans ses réflexions, qui procède avec la dernière rigueur, qui est éminemment absolu et intransigeant, et pour lequel un argument est certain ou douteux, sans milieu. Sous ce rapport les arguments apologétiques ne sont pas certains et le théologien peut le concéder*. Mais il ne s'ensuit nullement qu'au point de vue moral, au point de vue du sens commun, du sentiment naturel, du cœur, comme dit Pascal, ces mêmes arguments ne soient pas certains, c'est-à-dire qu'ils ne soient pas d'une si haute probabilité qu'il serait insensé de ne pas les croire.
Et s'il nous semble que l'auteur des Pensées tient les preuves de la religion pour moralement certaines ou pour indubitables, ce n'est pas sans raisons. Tout ce que nous savons de Pascal : sa doctrine, ses intentions, les renseignements donnés par ses proches et amis, ses Pensées mêmes, tout cela contribue à nous le prouver. M™** Périer, qui connaissait parfaitement son frère, qui avait toujours été un peu sa mère, qui l'avait soigné dans sa dernière maladie et l'avait entendu maintes fois exposer familièrement ses idées intimes sur les preuves de la religion, nous rapporte qu'il « prétendait
l . Cf. Revue Thomiste. JuilIet-aoùt 1909. L'Évidence de crédibilité, par le fi. P. Uuijueny.
CERTITt DE ATTHIBL ÉE PAU PASCAL AUX PKEUVES APOl.OGKTIQUKS 187
faire voir que la religion chrétienne aAait autant de marques de certitude que les choses qui sont reçues dans le monde pour les plus indubitables » et c'est exactement, et dans les mêmes termes ce que nous dit E. Périer.
M. Stroswki en s'appuyant sur la préface de Filleau de la Chaise pour les Pensées, et sur deux opuscules du même auteur : le Discours sur les preuves des livres de Moyse et le traité : Quil y a des démonstrations d'une autre espèce et aussi certaines que celles de la géométrie, s'efforce de prouver que les preuves apologétiques étaient considérées par Pascal comme probables prises séparément, et certaines seulement dans leur ensemble. « Dans ce genre de démonstration chaque preuve, à elle seule, donne une plus ou moins grande probabilité, leur addition donne la certitude ^ Aussi dans leur cours celui qui les poursuit, après la première ou la seconde preuve, peut parier, a des éléments pour choisir le parti, mais ne peut que parier. A un moment donné, brusquement, il ne parie plus : il est certain. » Comment ce brusque passage s'est-il produit? par l'intervention du cœur. « En somme, que se produit-il dans cette méthode de démonstration non euclidienne? Des probabilités sont devenues des certitudes ; il y a donc eu un passage de l'hétérogène à l'hétérogène. Nous sommes montés d'un ordre à l'autre.... Or, cela n'est pas possible par développement interne ; il a fallu une intervention extérieure. Laquelle ? Celle du cœur. C'est l'esprit qui apporte les probabilités, c'est le cœur qui les additionne et qui, au résultat, obtient une certitude. »
La méthode apologétique de Pascal n'est qu'à demi celle que M. Strowski lui attribue. En lisant les Pensées on constate en effet, comme nous le verrons, que la certitude des
l. C'est M. Strowski lui-même qui souligne, op. c, t. m, p. 289-292 et sv. D'après l'explication proposée, il arrive un moment où on ne parie plus. Mais précisément comme nous le faisons remarquer plus loin, selon la doctrine de Pascal on parie toujours : « Apprenez de ceux qui ont été liés comme vous, et qui parient maintenant tout leur bien. » Par le paii et par l'action, Pascal ne soutient pas qu'on acquiert une certitude intellectuelle, mais une certitude de foi, c'est-à-dire une conviction qui n'iicsite plus.
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prophéties est fondée sur la multiplication des prédictions particulières ; dans cette preuve c'est la méthode du faisceau qui est réellement pratiquée, et dans une moindre mesure cela est vrai aussi pour les miracles ; mais on se tromperait lourdement si l'on croyait que Pascal ne considérait les arguments tirés des prophéties, des miracles, de l'établissement du christianisme, etc.... comme probables seulement, lorsqu'ils sont divisés, et certains lorsqu'ils sont additionnés. Il serait aisé de prouver, et nous le ferons tout à l'heure, que l'argument des prophéties pris isolément est considéré par Pascal, et aussi d'ailleurs par Filieau de la Chaise, comme ayant à lui seul une véritable certitude.
De plus, comme il est ici question non de certitude mathématique, mais de certitude morale, il n'y a pas, quand cette dernière certitude est acquise par la somme de multiples probabilités, passage de l'hétérogène à l'hétérogène. « Nous ne sommes pas montés d'un ordre à l'autre. » Il n'y a donc pas à recourir à l'intervention du cœur et nous n'avons vu nulle part dans Pascal que : u c'est l'esprit qui apporte les probabilités, et que c'est le cœur qui les additionne et qui, au résultat, obtient une certitude*, d
l. En affirmant que Pascal na pas dit cela, nous n'entendons pas qu'il n'ait rien dit d'analogue. Le propre du cœur ou de l'esprit de finesse est de juger « d'une vue » c'est-à-dire de porter un jugement d'ensemble, un jugement synthétique. (Cf. Ed. Br., pp. 317 et sv.). .Xous estimons que M. Strowski en précisant trop la théorie de Pascal lui a fait dire ce qu'il n'avait pas dit. Nous croyons aussi, comme on le verra plus loin, que M. Strowski, à la suite de Filieau, a attaché à la méthode du faisccnii beaucoup plus d'importance que Pascal. Un interprète scrupuleux des Pi,7ist'u's devrait s'efforcer de rapporter les opinions de Pascal sans les préciser et telles qu'elles étaient dans l'esprit de l'auteur. Ce qu'on fait pour le texte de Pascal qu'on établit, sans l'éclaircir et en laissant les incorrections, il le faudrait faire pour sa pensée. Tout n'était pas ciair dans l'esprit de Pascal quand il mourut, certaines théories n'étaient pas définitivement élaborées, quelques antinomies n'étaient pas conciliées. Ce ne sont pas seulement les Pensées qui sont inachevées, c'est la pensée même de Pascal qui fut interrompue alors qu'elle était encore en voie de formation. Ce qu'un critique éminent devrait tenter ce serait de nous donner cette pensée dans l'état d'inachèvement où elle était quand Pascal mourut, en se défendant de l'éclaircir, de l'achever, ou même de l'expliciter. Le critique qui explique Pascal, et il est nécessaire que certains le fassent, ne peut pas ne pas y mettre un peu du sien.
Ainsi, même en admettant que Filleau de la Chaise ait traduit sans la trahir, l'intention et la méthode de Pascal, on n'en pourrait pas conclure que les principaux motifs de crédibilité : prophéties, miracles, établissement du christianisme, sont probables, et certains seulement lorsqu'ils sont réunis. Et peut-être n'est-ce pas ce que M. Strowskia voulu dire.
Mais on peut aussi, et nous croyons qu'on doit dans une certaine mesure, se défier de Filleau de la Chaise. Est-il si certain, tout d'abord, qu'il ait assisté à la conférence oij Pascal développa pour quelques amis le plan de son Apologie? Dans son Discours sur les Pensées il s'exprime comme s'il n'y avait pas été présent. « Soit qu'à ce qu'il y avait d'effectif, et de sa part et de la leur, il s'y joignît encore quelque chose de cette union d'esprit et de sentiments, qui échauffe et donne de nouvelles forces, ou que ce fût un de ces moments heureux où les plus habiles se surpassent eux-mêmes, et où les impressions se font si vives et si profondes ; tout ce que dit alors Pascal leur est encore présent, et c'est d'un d'eux que plus de huit ans après on a appris ce qu'on eh va dire. » Et sans doute les jansénistes avaient pour principe de celer leur personnalité; on obéissait scrupuleusement à la loi de l'anonymat imposée par Saint-Cyran. Ainsi >iicole en parlant de lui même écrit : « Il est venu dans l'esprit dune personne, qui a assisté à trois discours assez courts qu'il (Pascal) fit à un enfant de grande condition... d'écrire neuf ou dix ans après ce qu'elle en a retenu. » Mais Filleau, s'il a assisté à la conférence de Pascal, a, dans le passage précédent, fait plus qu'il n'était permis pour nous donner le change^. D'ailleurs on ne sait même pas avec une absolue certitude où cette conférence eut lieu. On présume qu'elle fut donnée à Port-Royal, et, en effet, quelques allusions dans les Pensées nous le font assez clairement entendre. Sainte-Beuve, très documenté sur l'histoire de Port-Royal, en doute. « Quels furent, écrit-il, ces amis devant lesquels il s'expliqua.^ quel fut le lieu de l'entretien.^ Les trop discrètes Préfaces se sont bien gardées
1. Etienne Périer dans la Préface des Pensées s'exprime absolument comme Filleau, cela pourrait nous faire penser que Filleau et lui avaient recouru à une source commune.
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de nous le dire, mais certainement l'élite de Port-Royal se trouvait là, et le lieu du rendez-vous n'était peut-être autre que Port-Royal même de Paris. Les personnes très considérables dont il est question comme présentes, ces juges qui sont d'un esprit à admirer peu de choses, ne défendent point de supposer que ce pourrait bien être quelqu'un des amis du dehors du monastère (comme madame de Sablé) qui aurait eu la curiosité d'entendre l'éloquent apologiste et qui aurait ménagé l'occasion où on l'obligea d'exposer toute sa pensée*.» Mais quand Filleau de la Chaise aurait assisté à cette conférence, on pourrait se demander s'il a parfaitement compris la pensée de Pascal. C'est peut-être aussi parce qu'il ne rapportait pas assez fidèlement les intentions de Pascal dans le Discours sur les Pensées que la famille Périer, qui « portail un soin religieux, scrupuleux et même jaloux- » à la révision des œuvres de Biaise, rejeta ce discours. Entre les Périer et Filleau il semble que le choix s'impose. La famille