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chapitre, avaient fourni des sommes considérables. Ces

secours ne tardèrent pas à s'épuiser, et il fallut songer à

réformer l'administration. Pascalis était accablé par le

poids des affaires ; sa santé se trouvait compromise ; il

avait même refusé la défense du Tiers dans la dernière

Assemblée de Lambesc '. Les abus qu'il ne lui était pas permis de corriger , furent signalés au conseil par des commissaires. On diminua le traitement de tous les employés, et il n'est pas jusqu'aux trompettes de la ville, les sieurs Vallier 2, qui ne durent subir une réduction.

Les mois de juillet et d'août s'écoulèrent dans ces perplexités et dans un étal de résistance passive. Un arrêt du conseil, rendu le 20 juin, avait cassé comme séditieuses toutes les protestations des Cours , corps et communautés. Pascalis s'effrayait aux approches de l'hiver : « La misère publique , disait-il le 19 août , passe l'idée que nous nous en étions formée...; que sera-ce quand le peuple n'aura plus de ressources! » Le 2! août, la No. blesse de Provence délibéra que des remontrances énergiques seraient adressées au Roi... Tout d'un coup , on annonce que les Parlements vont être rétablis 3; M. de Brienne s'est retiré le 2i août ; M. de Lamoignon, garde des sceaux, s'est démis le 1 4 septembre. Necker reprend l'administration des finances. Les États-Généraux sont promis pour le mois de janvier, par la déclaration royale du 23 septembre , et ordre est donné aux magistrats de toutes les Cours, d'exercer les fonctions de leurs offices.

* Sur le refus de Pascalis , l'Asseinblée des conimunautés avait chargé l'avocat Barlet , ancien assesseur d'Aix , du soin de rédiger les Mémoires qu'elle devrait adresser au Roi, a l'appui de ses délibérations.

^ Il est curieux de noter ici que les membres de cette famille sont trompettes de la ville de père en fils, depuis un Philibert Vallier reçu en '1572, jusquesà aujourd'hui. La noblesse résultant de cette ancienneté , en vaut bien une autre , observe avec raison M. Roux-Alphcran , dans ses Rues d'Aix, t. I,page 105.

3 Un arrêt du Conseil , du 8 août , avait doj'a fixé la tenue des Etats- Généraux au I- mai, et suspendu rctablisscuieut delà Cour p'.énière.

ÈDITS DU 8 MAF.

On trouvait dans cette déclaration, la parole suivante, où se révélait , avec son ineffable bonté , le cœur de Louis XVI : « le bien est difficile à faire, nous en acquérons chaque jour la triste expérience ; mais nous ne nous lasserons jamais de le vouloir et de le chercher. « Quelle émouvante image que celle de ce Roi, luttant seul contre tant d'obstacles, et conservant toujours , néanmoins, le même amour pour son peuple!

La déclaration ne fut reçue à Aix, que le 12 octobre. Des fêtes d'une splendeur inusitée solennisèrent cette pacifique victoire , achetée au prix d'une si respectueuse douleur. Pascalis ordonna que les boutiques et magasins demeureraient fermés dans la matinée du lundi 20 octobre , jour fixé pour la rentrée des deux Cours. Le même élan qui avait entraîné le peuple dans ses supplications, se manifesta dans sa joie. Le triomphe de la Constitution était son triomphe ; et il trouvait dans le rétablissement de ses magistrats une reconnaissance nouvelle de ses droits et la sauvegarde de ses iniérêts. Aussi , voulut-il lui-même se charger des frais. Une compagnie de tambourins et de timbalons, ces symboles traditionnels delà gaîté provençale, fut payée par les coteries des artisans et des marchands, et parcourut la cité en jouant des aubades aux deux premiers Présidents, aux Présidents à mortier et aux Procureurs généraux. Dans la soirée du dimanche, les procureurs en la sénéchaussée firent chanter un Te Deum en musique, dans l'église du Collège , pendant que les perruquiers entonnaient le leur dans l'église des Carmes. Sur le Cours , sur la place des Prêcheurs , on improvisa des feux de joie qui furent allumés successivement par les syndics des corporations , on lança des

i20 CHAPITRE V.

milliers de fusées volantes ; mais ces fêtes allaient être effacées par celles du lendemain.

Le lundi 20 octobre , la capitale de la Provence vit accourir dans son sein une multitude d'étrangers. Toutes les sénéchaussées , tous les corps d'avocats , de procureurs, d'huissiers, les prud'hommes, les lieutenants des amirautés de Marseille et de Toulon , les chapitres , les ordres religieux , les conseils de communautés , envoyaient leurs députations. Des boîtes furent tirées au moment où le premier Président , M. de La Tour , fit son entrée au palais. A neuf heures et demie, le Parlement entra en séance ; puis , il assista dans l'église des Dominicains ' à la messe du Saint-Esprit , qui fut dite par l'abbé de La Beaume, conseiller-clerc. Les cloîtres furent tellement remplis par la foule, que les magistrats eurent grande peine à parvenir dans la chambre. M. de La Tour prononça un discours, où il remercia avec effusion les différents corps et Ordres de la province ; il loua surtout le barreau d'Aix , qui , le premier entre ceux de France, avait signalé son zèle par sa lettre énergique aux ministres.

Rien n'avait été oublié pour rendre cet événement à jamais mémorable. Des guirlandes de buis et des emblèmes pemts sur toile décoraient la porte du couvent des Dominicains , où le Parlement se réunissait depuis la destruction de l'ancien palais , et celle du couvent des

* Cette église, placée aujourd'hui sous l'invocation de sainte Marie-Magdeleine , fut plus tard transformée en Temple de la Raison. Le couvent dont elle dépendait , a été , longtemps encore après la révolution , occupé par les tribunaux de justice jusqua l'achèvement du nouveau palais.

Grands-Carmes, occupé par la Cour des Comptes ^ On y voyait représenté un soleil chassant les nuages, avec ces devises : posi tenebras lux. — Fugatis nubibus, lucct et ditat. Les artisans ne se montrèrent pas moins ingénieux. Chacun de MM. du Parlement qui arrivait en robe rouge, reçut de leurs mains, à son entrée au palais, une branche d'olivier ornée de rubans et de fleurs. Deux menuisiers. Sec et Langlais, très-riches artisans et très-bons citoyens 2, furent remarqués par leurs démonstrations de patriotisme ; ils établirent, à leurs frais, une tribune près de la porte, et payèrent une belle musique qui ne cessa défaire retentir l'air de ses symphonies.

Il y eut, le soir, des réjouissances superbes sur les détails desquelles les manuscrits du temps s'étendent avec complaisance. L'Archevêché, le Palais, l'Hôtel-de-Ville, les demeures des magistrats , des avocats , des artisans , toutes les maisons les plus pauvres s'illuminèrent. Le marquis de Galiffet fit tirer devant son hôtel un feu d'artifice. Le corps des artisans, après avoir chanté un nouveau Te Deiim dans l'église des Augustins, alluma ensuite un feu de joie près du chemin de Marseille. Le plaisir fut partagé partons, comme l'avait été naguère la consternation. Les artisans donnèrent aux pauvres 400 livres ; les droguistes et les autres corporations une même somme ; la Cour des Comptes 4,000 ; le Parlement 6,000. Une salle verte avait été construite au haut du Cours par les pro-

< Ce couvent était situé au haut du Cours et une de ses façades s'y développait au midi , depuis l'ouverture de la rue des Grands-Carmes, en se dirigeant vers le levant.

2 Journal du Parlement, de M. de Saint- Ftncens, page 725.

cureurs. Le peuple y dansa toute la nuit au son de la musique du régiment de Lyonnais et à l'éclat d'une pyramide éblouissante de lumières. Le premier Président réunit , dans un dîner de i 60 personnes , les représentants des Ordres et des Cours. Les dames de l'aristocratie et de la bourgeoisie eurent également leurs fêtes dans les salons 1.

Les députations firent , le lendemain et les jours suivants, leur visite aux Cours souveraines. M.Lavabre, orateur des prud'hommes de Marseille , prononça un très-joli discours , dont toutes les pensées étaient empruntées à la navigation. « Le vaisseau de l'État, dit-il, était agité par la tempête ; heureusement , vous en étiez les pilotes. Après l'orage , les pilotes viennent vous féliciter dans le porl. » Les religieux d'Aix s'exprimèrent par l'organe duR. P. Roman , Observantin , qui appela M. de Brienne, le Philistin, et M. de Lamoignon , le

* Le soir dn 20 octobre, on joua sur le théâtre d'Aix, une pièce intitulée: les Vœux satisfaits ou lou Bouniavagi, dont l'auteur était un sieur Bonneville.de Marseille. Entr'autres eouplets qui terminèrent la représentation, je citerai le suivant :

« Vivo lou Rei de Franco , Vivo lou Parlamen , Vivo dejea l'aboundanço Que nous coumblo de ben.

Deven tout espéra D'un Rei qu'es adoura , Et d'aqupsto assemblado Tant noblo et tant famado , Que s'es tant ben moustrado , Maougra lois envojous.

Chou , chous , Chou , chous , Lcis vaqui , leis vaqui dins lou pous.

Leis vaqui . leis vaqui dins lou pous.

Macédonien. — uCe discours, raconte M. de Saint-Vincens, renfermait des idées neuves et originales qui ont fort diverti le public. On lui a applaudi à tout rompre '. »

Les consuls d'Aix et Pascalis parurent ensuite revêtus des marques distinctives de leur dignité. Une salve de vingt-trois boîtes les annonça. Pascalis venait mêler sa voix à celle de ce bon peuple qui répétait son nom avec amour et regardait en lui son libérateur et le plus dévoué de ses soutiens. Après avoir complimenté les deux Cours en qualité d'assesseur d'Aix , il les barangua encore comme Procureur du Pays. Réquisition fut faite par lui d'enregistrer la délibération de l'Assemblée intermédiaire et renforcée du 2 juin.

L'avocat-général de Calissane lui répondit en faisant l'éloge public de sa fermeté et de sa patriotique conduite.

Hélas ! Pascalis devait se montrer une dernière fois à la barre du Parlement, mais pour le voir mourir et pour mourir avec lui.

* Journal du Parlement, ete...^ page 73i.

Convocation des États-Généraux de France.

SOMMAIRE. — Passage de M. d'Esprémenil à Marseille et h Aix. — Imprudence et faiblesse du gouvernement. — Situation des esprits. — Délibérations des communautés. — Roman-Tributiis, successeur de Pascalis k l'assessorat. — Vête de reconnaissance a Pascalis , délibéré par le conseil municipal d'Aix. — Projets de Pascalis , pour la députation aux États-Généraux de France et la réforme des États de Provence. — Nou- Yelles alarmantes. — M. d'André. — Le Dauphiné. — Assemblée des trois Ordres de la ville d'Aix. — Députation a Paris. — Modération du Parlement. — Divers actes de l'administration de Pascalis. — Sa retraite de l'assessorat.

Vers le même temps , M. d'Esprémenil , conseiller au Parlement de Paris , dont la renommée avait rendu célèbre la courageuse protestation contre les édits du 8 mai, était rappelé avec sa famille de son exil de l'ile Sainte- Marguerite. S'étant arrêté à Marseille , il fut harangué par l'avocat Villecrose , syndic de l'Ordre. Celui-ci lui présenta l'hommage de l'admiration qu'éprouvait pour lui une association d'hommes, francs par caractère et indépendants par principe. Le soir de ce jour , M. d'Esprémenil fut couronné solennellement au théâtre.

Les ovations que ce magistrat reçut à Aix , ne furent

pas moins brillantes. L'esprit d'opposition, irrité parles derniers édits, se mêlait à toutes ces manifestations d'allégresse. Dans beaucoup de villes, on célébra de même le triomphe des libertés provençales. Une mesure de rigueur fut prise par le Parlement contre les cinq officiers de la sénéchaussée de Marseille, qui, pendant la suspension des Cours, avaient demandé l'établissement d'un grand bailliage dans cette ville. M. d'André ^ les dénonça en présence des chambres réunies, le 23 octobre. On ne voulut pas les poursuivre, et on aima mieux les engager à vendre leurs offices 2.

Mais les fêtes de ce monde sont courtes , et la joie semble n'être souvent que le prélude delà souffrance. Qui aurait dit alors le triste lendemain de ces jours d'enivrement populaire ? Qui aurait prévu que , dans une année, la Provence perdrait sa nationalité, que son Parlement serait détruit , que sa Constitution démantelée n'aurait plus qu'une existence nominale et précaire? Qui aurait révélé à Pascalis, à Dubreuil, à tous ces intrépides champions de notre indépendance, qui leur aurait découvert les terribles secrets de l'avenir ?

L'époque qui va se dérouler devant nous, est inscrite en lettres de feu dans les annales des sociétés humaines. Quels que soient les sentiments qu'elle ait inspirés, sentiments d'admiration ou de réprobation, personne ne lui

' D'André ( Antoine- Joseph-Balthazard) , conseiller au Parlement de Provence , député par la Noblesse de la sénéchaussée d'Aix aux États-Généraux de France en 1789, plusieurs fois président de l'Assemblée Constituante, ministre de la police en 1814, mort en -1 825, intendant d es domaines de la Couronne.

- Journal du Parlement, etc., page 74o.

a contesté son caractère surprenant de grandeur. Véritable image du sphynx antique , elle a posé dans le monde le plus redoutable et le plus obscur des problèmes. Si je ne puis basarder mes pas sur un terrain aussi périlleux et aussi vaste, je dois, cependant, ne pas négliger le point, où l'histoire que je traite se rattache à l'histoire générale, et où se place l'action de Pascalis.

Le mouvement de réforme dont Louis XVI avait donné lui-même le premier signal , venait d'entrer, tout d'un coup, dans une nouvelle phase. Il ne suffisait pas d'avoir retiré les édits bursaux de M. de Galonné et de M. de Brienne ; il fallait rétablir les finances par d'autres moyens ; il fallait, sans entamer les privilèges pécuniaires , combler le déficit. La question était toujours telle que Pascalis l'avait formulée en Provence, dans son Mé~ moirt des contributions, et aux États de 1788. La Cour plenière , ridiculisée dès son origine , semblait n'avoir laissé d'autre issue que celle ouverte par l'hostilité des Parlements, les États-Générauoo. Le sort en était jeté. Le gouvernement suivit la pente , et la nation s'y précipita avec un aveugle enthousiasme.

Ainsi donc, ce n'était plus par des réformes lentes et par des améliorations progressives ', qu'on espérait dé-

* « II eût été préférable que le rotablisscmoiit dos finances par ta réformation des privilèges abusifs, par l'accomplissemenl de tous les retranchements économiques auxquels Votre Majesté s'était déterminée et par l'institution complète des Assemblées provinciales dans tout le Royaume , précédassent la renaissance des grandes Assemblées nationales proprement dit-es, et qu'on ne put pas croire que leur retour fut l'effet du besoin. »

(Lettre adressée au Roi, par M. de Galonné, le 9 février 1789. Londres, T. Spilsbury, in-8', pages 73 et 74).

CONVOCATION DES ÉTATS-GÉ^iÉRAUX. 127

nouer les difficultés du moment. On s'élançait dans la région des tempêtes ; on invitait les trois Ordres à vider eux-mêmes leur différend, et on croyait que du choc des éléments surgirait le remède à tous les maux ! Mais , du moins, avait-on un plan, des idées nettes et précises, un système de conduite mûrement combiné? Enfin, avait-on sonde les abîmes au milieu desquels on allait s'aventurer? Entre les nombreuses calamités de ce temps , la plus lamentable vint de la timidité et des faux scrupules du pouvoir , qui n'osa prendre un parti courageux et serrer les rênes. Le besoin impérieux de l'union eût exigé qu'avant de convoquer les États-Généraux , on tranchât des questions évidemment insolubles en dehors d'une intervention de l'autorité. On ne réunit pas sans d'immenses périls, une masse d'hommes divisés par le rang, par l'éducation , par les mœurs , par l'intérêt , n'ayant que des notions vagues et mal définies sur le mécanisme compliqué du gouvernement, ne se connaissant pas, ne pouvant donc s'entendre et se concilier. « On a dit , observe Portalis, que rien n'est quelquefois moins sage qu'une assemblée de sages. Que faudra-t-il donc penser d'une multitude de forcenés et de furieux qui croient être arrivés au moment de réaliser leurs vaines spéculations , et qui s'imaginent , en profitant des vices de la multitude , pouvoir faire sortir le bien de la corruption même "* ? » En 1787 , lorsqu'on demandait le retour des anciens

* De Vusage et de l'abus de l'esprit philosophique, etc.. tome II, page 384. Portalis parlait de cette foule de meneurs de bas étage qui allaient séduire et pervertir le peuple, qui dominèrent dans l'Assembiée Constituante par la terreur et gouvernèrent la France par les clubs.

i28 CHAPITRE YI.

États de Provence, Pascalis n'avait pas caché les résultats inévitables de cette reconstitution, et il avait supplié les trois Ordres de se fixer d'abord sur les principes , s'ils n'aimaient mieux établir entr'eux un état de guerre. Une nécessité de même nature existait, certes, à un plus haut degré, quand il s'agissait des États-Généraux du Royaume. Devait-on reculer devant la résistance que manifestaient les deux premiers Ordres à se dessaisir de leurs privilèges pécuniaires ? Ce sacrifice urgent pour le bien public , était le vœu le plus cher de Louis XYI ; il eût applani bien des obstacles. Ne convenait-il pas de choisir, comme siège des États-Généraux, une cité moins tumultueuse que Paris , de décider si le vote aurait lieu par Ordres ou par têtes , et de rassembler , sans tarder trop longtemps, les représentants des provinces, pour ne pas laisser s'aggraver la crise...?

Au lieu d'adopter cette marche , on retarda l'époque des États, on ne fixa aucun principe , et on abandonna le mouvement à son impétuosité. Déjà , en vertu d'un arrêt du Conseil du 5 juillet , les citoyens de tous les Ordres , les écrivains , les Assemblées municipales et provinciales avaient été autorisés à éclairer le pouvoir par des observations et par des mémoires. Quelles étaient les conséquences inévitables de cette liberté illimitée d'écrire? Un conflit désordonné de théories et de systèmes. On préludait à l'anarchie par l'anarchie.

Quand , à soixante années de distance , nous parcourons les innombrables pamphlets qui furent publiés à cette époque ' , nous ne doutons plus dé ces vérités. Ja-

* Parmi les pamphlets qui parurcut eu Proveace , vers la fin de 1788 et

mais, en effet, on n'a tant parlé, tant écrit , tant sacrifié le bon sens à la phrase ; dans aucun autre siècle , l'ambition présomptueuse de tout juger , de tout censurer , de tout fronder , de tout savoir , ne détruisit plus activement les liens de subordination, sans lesquels il ne saurait exister d'ordre social. On vit alors ce que l'histoire nous montre, à des degrés divers, chez les peuples perdus dans le matérialisme , lorsque la corruption en est venue à ce point, d'effacer des consciences les premiers principes de la morale. Les ténèbres naquirent de l'excès même et de l'abus des lumières. L'exaltation fébrile des têtes n'était égalée que par la profonde dépravation des cœurs. On déclamait contre les abus , et les abus croissaient chaque jour, à chaque pas. On avait sous les yeux le tableau des plus grands désordres , et on rêvait des institutions d'une perfection absolue. Il eut fallu borner ses désirs à des réformes lentes, mesurées, progressives; on prétendit innover subitement , en tout et partout. Aussi , l'ancienneté devint un motif déterminant de mépris. L'empire de la mode fut donné à l'utopie et au paradoxe. Il y eut une sorte de gloire à ridiculiser les

au commencement de 1789 , nous citerons seulement ceux qui suivent; ilssont presque tons sans nom d'auteur ni d'imprimeur. — Mon mot sur la contrihution aux charges 'publiques. — Catéchisme du Tiers-Etat , à l'usage de toutes les provinces de France, et spécialement de la Provence, 4789. — La voix de la raison et de la justice. — Observations sur ce pamphlet.— ^ Manuel à l'usage du Tiers-État de la Provence et de beaucoup d'autres provinces, pour l'année 1789. — Seconde partie du manuel à l'usage du Tiers-État, du second ordre de l'Eglise, et des Nobles sans-fiefs de la Provence et de beaucoup d'autres provinces , pour l'année 1789 , etc.

II n'est pas besoin d'observer que nous ne comprenons pas dans cctto énumératiou les nombreux et célèbres pamphlets de Mirabeau.

maximes et les coutumes des ancêtres. Depuis longtemps, certains philosophes s'étaient chargés de prouver qu'une destruction complète de la société était nécessaire pour ramener les hommes au beau idéal de l'état de nature. D'autres écrivains moins insensés , recherchèrent dans les constitutions des peuples anciens et modernes, les formes de gouvernement qui flattaient le mieux leurs passions et leurs intérêts. Au milieu d'une si effrayante anarchie morale, dans un moment où le bien et le mal , le vrai et le faux , se trouvaient si étrangement mêlés, il est aisé de concevoir avec quelle confusion d'idées et quelle acrimonie de langage , furent discutées les questions irritantes que souleva définitivement entre les Ordres la convocation des États-Généraux.

Il faut sans doute le reconnaître: des idées justes, excellentes , nationales , des projets utiles de réforme , surnageaient au-dessus du cahos des opinions. Malheureusement , les écrits consacrés à les propager et à les défendre , demeuraient inaperçus. Si le pouvoir flottait incertain , il en était de même des trois Ordres. Où marchait-on ? où allait-on ? Nul n'aurait pu le dire , pas mieux le Tiers que le Clergé et la Noblesse. Dans l'un et dans l'autre camp , on espérait tout aveuglément. Et cependant , on ne cessait d'invoquer la puissance de l'opinion comme la grande divinité du jour. « Mais, je le demande, s'écrie ici Portalis, où était donc cette prétendue opinion publique dont nous étions si orgueilleux ? Il y a une opinion publique , partout où il y a des maximes reçues et invariables qui dirigent les familles et l'État , les mœurs particulières et les mœurs générales ,

les idées privées et les idées communes. Mais comment pouvait-on se vanter d'avoir une opinion publique dans un état de société où, depuis un demi-siècle, on était sans cesse poussé en avant par la multitude des découvertes, et étourdi par l'opposition éternelle des systèmes et la succession des idées ? Comment pouvait-on se glorifier d'avoir une opinion publique dans un état de choses où l'on était sans cesse obligé de tout sacrifier à l'idée du moment, et dans un pays où il y avait tant de coteries et point de public, tant d'ecclésiastiques et point de Clergé, tant de nobles et point de Noblesse , tant de gouvernants et point de gouvernés?

« Ah ! il n'est que trop vrai, que depuis longtemps, il n'y avait plus d'opinion publique; et c'est parce qu'il n'y en avait plus , que les bommes , manquant d'idées et d'affections communes , n'avaient aucune prise les uns sur les autres, aucun lien entr'eux ni avec la société générale... ; c'est parce qu'il n'y avait plus d'opinion publique , que toute nouveauté était accueillie avec empressement, et qu'on ne demandait jamais d'un système s'il était bon, mais s'il était nouveau ; s'il était vrai, mais s'il était hardi ' »

Dans une situation si dangereuse , un pouvoir fort qui aurait contenu et réglé l'élan, eût beaucoup contribué à amortir le choc. « Je ne dis point , ajoute Portalis , que l'ancien régime de la France n'eût pu durer encore longtemps sans les circonstances accidentelles qui en ont précipité la ruine ; je ne dis même pas qu'il eût été im-

* De l'usage et de l'abus de l'esprit philosophique durant le XV1II« siècle, tome H, pages 577-379.

possible de prévenir la catastrophe, si les gouvernements avaient su corriger et diriger l'esprit général de leur siècle , s'ils n avaient pas négligé toutes les institutions qui tenaient aux mœurs , pour ne s'occuper que de celles qui

pouvaient accroître les finances Mais je dis qu'il est

bien difficile que le gouvernement soit plus sage que la nation, et que, dans un certain état de choses, il ne soit pas emporté par le même tourbillon qui emporte la nation elle-même'. »

Ces lignes , écrites par le philosophe chrétien , parle législateur à venir de la France , qui devait concourir plus tard à relever dans Tordre civil les ruines faites par la révolution, suffisent à indiquer ici, dans leur ensemble^ les causes qui vicièrent le mouvement politique de 1789. Portalis ne s'est pas arrêté seulement à découvrir et à constater le mal. Se souvenant des luttes dont il avait été le témoin en Provence , s'inspirant des mêmes maximes qui l'avaient alors dirigé, et qui avaient eu dans Pascalis leur représentant le plus vrai et le plus énergique , il a tracé le programme d'une réforme sérieuse , honnête , raisonnable; il a opposé aux doctrines sauvages du nivellement, celles qui eussent vraiment établi et consolidé la liberté parmi nous.

« Avec le temps , dit-il , les mœurs se corrompent , les bonnes institutions s'affaiblissent et sont négligées , les abus se glissent partout. Une faut alors ni tout tolérer, ni tout détruire. Sans doute , il faut savoir se résigner aux changements nécessaires , lorsque , par la force des

' Ibid., page 387.

circonstances , ce serait une innovation que de ne pas innover. Mais comme V homme ne change pas de nature , en changeant de mœurs , il faut changer les formes, sa7is aban^ donner les principes qui naissent de la nature même de l'homme-^. »

Tel eut été, en effet, avec un peu moins d'orgueil , et un peu plus de patriotisme, le but désiré qu'aurait atteint la France, en 1789. On eut graduellement supprimé les abus, tout en conservant les principes essentiels de nos vieilles institutions nationales... Mais les événements ne devaient prouver que trop tôt, quel abîme existait entre ces idées et celles qui prévalurent par Tinfluence dissolvante des philosophes , par les menées sourdes des conspirateurs et par l'absence d'un chef et d'un maître.

Regrets amers et vains ! Regrets, cependant, qu'il est utile de ne pas déguiser ! Pourquoi craindrions-nous de remontera la source originelle de nos malheurs et de nos fautes? Pourquoi , avec Portalis , n'avouerions-nous pas les erreurs funestes qui ont créé et qui créent encore de nos jours, pour la société, une perpétuelle alternative de vie ou de mort ?

Dans le moment qui nous occupe , on n'assistait qu'à l'épanouissement d'un irrésistible enthousiasme. Les Etats-Généraux étaient la panacée souveraine qui allait calmer toutes les inquiétudes. Aussi, la déclaration du 23 septembre suscita un nouvel élan en Provence. Sans doute, les bienfaits de la Constitution y rendaient moins sensible le passage subit d'un état d'obéissance passive

« Ibid., page 396.

à Texercice d'une entière souveraineté. Cependant , la fermentation populaire ne tarda pas de s'y développer avec une grande violence. Naguère, les désirs de réforme ne dépassaient pas les limites du Pays ; alors ils s'universalisèrent , et une double action dût s'en suivre. Comment la Provence députerait-elle ? Et même , lui convenait-il de députer ? Formant une nation indépendante , avions-nous intérêt à nous immiscer activement dans les affaires générales du Royaume ? Notre situation à l'égard de la France était analogue à celle des terres adjacentes, d'Arles , de Marseille , vis-à-vis de nous^. Tout au plus , nos représentants pouvaient-ils assister aux délibérations sans y prendre part. Envoyer à Paris une députation munie de pleins pouvoirs , c'était nous dépouiller de notre liberté , c'était , au point de vue de la nationalité provençale , commettre un véritable suicide.

Ce danger fut alors senti dans plusieurs Pays d'États, et particulièrement dans le Béarn^. Le seul reproche qu'on pourrait adresser à Pascalis serait de ne pas en avoir apprécié la gravité , dès l'origine. Son excuse se trouve dans l'impossibilité d'une opposition efficace à l'entraînement des esprits. Du reste , plus que jamais , on espérait que les États-Généraux ne seraient que le

^ Les députés des terres adjacentes n'avaient pas voix délibérative aux Etats de Provence ; ils n'y assistaient que pour veiller au maintien de leurs privilèges.

- C'est ce qui ressort d'une pièce imprimée , ayant pour titre : « Lettre écrite par plusieurs citoyens du Clergé, de la Noblesse et des Communes de Dauphiné , à messieurs les syndics généraux des Etats de Béarn.» Elle est datée de Grenoble, le 24 octobre 1788.

couronnement d'un vaste système d'Assemblées provinciales ; la Constitution de Provence, dès lors, loin d'être compromise , acquerrait une plus grande force par son annexion avec celle des autres Pays d'États, et avec les administrations indépendantes dont seraient pourvus les Pays d'Élections. Tels étaient les projets avoués du gouvernement. Je n'en veux pour preuve que ces paroles de Necker au Roi , dans son rapport du 27 décembre 1788 :

« Vous avez encore , Sire , le grand projet de donner des États provinciaux au sein des États-Généraux, et de former un lien durable entre l'administration particulière de chaque province et la législation générale. Les députés de chaque partie du Royaume concerteront le plan le plus convenable, et Votre Majesté est disposée à y donner son consentement , si elle le trouve combiné d'une manière sage et propre à faire le bien sans discorde et sans embarras ^ . »

La Provence serait donc représentée aux États-Généraux. Ce n'était pas tout. Qui députerait? Serait-ce la nation par une élection directe ? Seraient-ce les États?

Le premier mode d'élection n'était ni dans la raison des choses , ni dans le vœu des hommes éclairés. La Provence était un corps unitaire et indivisible. Selon la Constitution , les députés aux États-Généraux devaient être nommés par les États du Pays, ou du moins par les trois Ordres assemblés séparément. Mais les États ne se

* Rapport fait au Roi, dans son conseil, par le ministre des finances^ le 'il décembre \19S .

trouvaient pas constitués d'une manière satisfaisante pour le Tiers, malgré la réduction adoptée aux États de i 788. Les Nobles non possédant-fiefs en restaient exclus, ainsi que les membres du Clergé secondaire. Quelques communes jouissaient d'un droit de représentation, qu'en justice il fallait répartir sur toutes. Il est donc urgent d'achever l'œuvre de réforme , afin qu'une députation constitutionnelle puisse être faite. Pascalis va diriger de ce côté ses efforts les plus persévérants.

Entendez quel accent prennent dans sa bouche , les sentiments de bonheur qui éclatent de toute part :

V Messieurs , dit-il au conseil municipal d'Aix , le 14 novembre, nous touchons à l'instant d'une régénération universelle. L'opinion publique , cette idole des âmes vertueuses , a éclairé tous les Ordres sur les véritables intérêts de la nation et sur ceux de chaque classe de citoyens. Un monarque qui ne veut régner que par la justice , dépose dans le sein de ses peuples , l'état et la

situation désastreuse des finances

« Déjà , les États du Pays de Provence , suspendus depuis cent cinquante années, ont été rétablis. Déjà , les trois Ordres du Pays , formant la nation , ont tenu une assemblée qui , suivie d'une seconde , dissipera les antiques préjugés dont les Ordres ne pouvaient se dépouiller au premier instant de leur réunion. Déjà, la voix publique, le cri de la raison, l'empire de la justice, annoncent une égalité de contribution qui n"est que le résultat des principes de toute association

« Ce premier pas fait vers le grand œuvre de la régénération politique, a été suivi d'un second. Sa Majesté a

annoncé la convocation des États-Généraux pour le mois de janvier prochain.

«C'est dans cette Assemblée, véritablement représentative de la nation , qui fera époque dans l'histoire , qui sera l'instant de la restauration publique , le signal de ralliement de tous les Ordres, le triomphe des lois, de la justice , de la raison , que seront discutés et approfondis les grands intérêts qui en ont déterminé la convocation, et tout autre tenant au bien général, au droit public, et à celui de la classe lapins indigente, trop évidemment et depuis trop longtemps surchargée en France ^ . »

La pensée dominante de Pascalis est encore exprimée ici avec la même modération de parole. Que les deux premiers Ordres contribuent, et le remède à l'état désastreux des finances est trouvé. Pascalis ne dit pas , non plus, avec l'abbé Siéyès 2, et avec les flatteurs perfides de la bourgeoisie , qu'est-ce que le Tiers- État ? Tout. Mais il dit : « les trois Ordres composant la nation... y> Pour répondre à l'invitation faite par le Roi dans son arrêt du 5 juillet , il exhorte ensuite le conseil à présenter son vœu sur la composition des États-Généraux.

* Extrait des registres des délibérations du conseil municipal d'Aix, du M novembre 1788.

2 Siéyès (Emmanuel-Joseph) était né, le 3 mai 1748, à Fréjus ( département du Var). Le fameux pamplilet qu'il publia en 1789 , sous le voile de l'anonyme , portait pour titre : « Qu'est-ce que le Tiers-État ? Tout. Qu'a-t-il été jusqu'à présent dans l'ordre politique ? Rien. Que demande-t-il? Devenir quelque chose.. .v On assure que 30,000 exemplaires furent vendus dans trois semaines.

L'abbé Siéyès a été l'idole et le chef de cette funeste école , issue du XVIII<= siècle, qui, après avoir imposé a la France la stérile expérience de

438 CHAPITRE YI.

Le conseil numicipal de la capitale de la Provence exerçait naturellement une influence prépondérante , et il adhérait à la cause de la réforme. J'ai déjà raconté comment il s'associa aux réclamations renfermées dans la lettre des députés du Tiers, après les États de 1788. Le 1 4 novembre, il formula ainsi ses doléances :

La Provence aura un nombre de représentants , proportionné aux sommes qu'elle verse dans le Trésor public, et à son caractère d'État uni, principal et indépendant. Les députés seront nommés par les trois Ordres composant les États , et non par bailliages ou par vigueries. Enfin, chaque Ordre fournira un nombre de députés en rapport avec les impôts qu'il paie , en les nommant séparément.

Le conseil adressa de nouvelles supplications pour qu'un syndic fût accordé au Tiers.

Des délibérations analogues furent prises dans d'autres communautés importantes. Elles étaient imprimées et on les répandait dans tout le Pays. Aussi, une sorte de fièvre avait déjà gagné les moindres hameaux. Pascalis avait cherché jusqu'alors à la dominer; mais, la fin de son administration approchait. Bientôt redevenu simple citoyen, il n'aurait plus assez de pouvoir, pour prémunir le Tiers contre ses propres excès. Une crainte secrète saisit en ce moment tous ceux qui ne se dissimulaient pas la difficulté des circonstances , et qui connaissaient le prix d'un homme de devoir et de caractère au milieu d'une si grande crise. « L'assessorat de Pascalis touchait

dix ou onze Constitutions , l'a laissée énervée , sans croyances , sans principes, sans traditions, ot doutant même de son avenir.

CONVOr.ATION DES ÉTATS GÉNÉRAUX. 139

à sa fin, rapporte un historien, et les communes provençales sentaient vivement la perte qu'elles allaient faire. On lui cherchait partout un homme digne d'occuper sa place. Le conseil municipal d'Aix s'assemhla, le jour fixé pour procéder à la nomination du nouvel assesseur et des nouveaux Procureurs du Pays. Jamais élection n'avait été plus difficile et plus importante. Pascalis fixa l'incertitude du conseil ; il assura que l'avocat Ronian- Tributiis méritait les suffrages à tous égards , et qu'il serait toujours fidèle h la cause du peuple. L'Assemblée le nomma à l'unanimité, et le peuple sanctionna ce choix par des cris d'enthousiasme '. »

Pascalis reste néanmoins à son poste jusqu'au premier janvier. A mesure que l'année 1789 apparaît à l'horison, le mouvement s'accélère ; l'agitation populaire grossit toujours davantage. Pendant que la seconde Assemblée des Notables essayait vainement de réagir contre les tendances avouées du ministère , le Tiers mettait à profit dans les provinces les témoignages de faveur qu'on lui prodiguait. La représentation de cet Ordre au sein de nos États , n'était formée que de consuls de communautés 2. Le conseil municipal demanda , ie 18 décembre , que les choix pussent désormais se porter librement sur des hommes plus instruits et plus capables de soutenir les intérêts des communes^

* Histoire de Provence, par Augustin Fabre, Marseille, 1833. Tome IV, pages 369 et 370.

Les consuls d'Aix , Procureurs du Pays , nommés avec Roman-Tributiis, furent le marquis de La Fare, Duranti-Collongue et Arnulphy.

2 L'Assemblée générale, tenue en décembre 1640, a Draguignan, l'avait décidé ainsi.

i40 CHAPITRE VI.

Ce fut après celte séance que Pascalis reçut un honneur dont sa grande âme de citoyen dut avec raison s'enorgueillir :

« La délibération étant terminée , le conseil considérant , 'qu'après tant de siècles d'erreur, d'abus, de faiblesses ^, le moment est venu oii les droits légitimes du Tiers-État vont être rétablis ; que le zèle et le courage du sieur Pascalis , assesseur , ont donné la première impulsion à des réclamations universelles dont l'opinion publique, sanctionnée par le premier tribunal du Royaume , a fixé désormais la justice ; que depuis il n'a cessé de poursuivre avec le même zèle la perfection de ce grand ouvrage, a délibéré unanimement, et par acclamation, de lui présenter des remercîments et de consigner à la suite de la présente délibération, qui sera in)primée, le témoignage public de sa reconnaissance ; et les délibérants ont signé... 2. »

Mais la question importante , celle d'oii dépendait l'avenir, était encore laissée incertaine. Comment reconstituer les États ? Depuis ceux de 1788 , l'opinion s'était de plus en plus prononcée pour une véritable réforme , qui concilierait mieux les divers intérêts en litige. L'Assemblée des communautés de Lambesc avait manifesté un semblable vœu. Nul , en réalité , n'était satisfait. Il

' On voit bien percer dans ce peu de mots , l'esprit de suffisance et de présomption, qui a été le caractère particulier de cette époque. Aujourd'hui, dans l'état de lassitude morale où la révolution nous a réduits, nous pouvons apprécier si nous sommes en droit de mépriser aussi absolument les siècles passés.

2 Extrait du registre des délibérations du conseil municipal d'Aix, commencé le \" d(kcmbre 1787, page 180.

était évident que rien , dans le dernier arrangement, ne pouvait être regardé comme définitif. La Noblesse ellemême se livrait à des démarches actives , dans le but d'obtenir que tous les possédant-fiefs fussent convoqués in plenis aux prochains États, Pascalis consulté ne méconnut pas la justice de cette demande; il fallait, croyaitil , ménager aux trois Ordres les moyens d'être complètement représentés , afin que l'œuvre de restauration s'opérât enfin selon le vœu national. Il accéda donc aux sollicitations de la Noblesse, et il se disposait à réclamer un même droit en faveur du Tiers , lorsque l'Assemblée des Notables vint arrêter le cours des négociations ^ .

Cependant , des bruits alarmants se propageaient ; on annonçait que le Tiers serait maintenu en minorité aux nouveaux États. Pascalis pensa que le silence n'était plus possible. Il écrivit le 20 décembre à MM. de Villedeuil et Necker. Dans cette lettre , il leur présentait un projet qui aurait permis de convoquer tous les gentilshommes possédant-fiefs , et de donner aux communes un nombre égal de voix à celui du Clergé et de la Noblesse. Le lendemain, le comte de Caraman transmettait à Pascalis les ordres du Roi qui déterminaient au 23 janvier la réunion des États; ceux-ci seraient composés, tels qu'ils l'avaient été en 1639 et en 1788. Les ordres portaient, en outre, que les Procureurs du Pays s'abstiendraient de convoquer les communautés qui n'avaient entrée aux Assemblées générales que depuis 1739.

Il est facile d'imaginer l'émotion que produisit une

' Procès-verbal et délibérations de l'Assemblée de la viguerie d'Aix., convoquée au 9 /ani'îcr 1789, pages 26 et 27.

i 42 CHAPITRE VI,

pareille nouvelle. La Provence entière se souleva. Les antiques privilèges dont jouissait la ville d'Aix , la constituaient comme la mère de toutes les autres communautés'. Une résolution soudaine fut prise par les défenseurs du Tiers. La fameuse Assemblée des Notables de Grenoble , tenue dans cette ville, après les édits du 8 mai , offrait un exemple qu'on s'empressa d'imiter 2. Le jour même où les ordres du Roi furent reçus, M. d'André , conseiller au Parlement , rédigea un acte de demande, sous le nom de comparant, qui fut signé par 200 personnes"^. On y sollicitait la convocation immédiate d'une Assemblée des trois Ordres de la ville d'Aix , où tous les ecclésiastiques, tous les gentilshommes sans distinction, et tous chefs de famille du Tiers seraient admis.

Pascalis était trop fidèle à ses maximes de modération et de prudence pour consacrer de sa propre autorité, un aete aussi grave. 11 réunit sur-le-champ le conseil , et le 26 décembre , il soumit le comparant à sa décision. '» Convaincus de l'importance de la réclamation , dit-il , votre sagesse vous prescrira ce que le devoir exige de votre zèle. »

Le conseil arrêta que les trois Ordres de la ville d'Aix s'assembleraient , le lundi 29 décembre ; que tous tes citoyens seraient invités à venir prendre part au vote; que des affiches, destinées aux gens de la campagne, seraient

^ Ibid., page 28.

- Plusieurs autres villes avaient eu également des Assemblées extraordinaires des trois Ordres, ainsi Rouen, Toulouse, etc.

^ M. d'André reconnut, en effet, plus tard, qu'il en était l'auteur ; mais ii ne l'avait pas signe. — Journal du Parlement; de .]f. de Saint-Vincens, page 778.

apposées aux portes des églises paroissiales de Piiyricard et des Milles. Au surplus , le conseil déclara prolester contre les prochains États et contre la députation aux États-Généraux , si les représentants du Pays ne recevaient de la nation leur mandat et leurs pouvoirs.

Le lieu où devait être convoquée l'Assemblée , fut fixé dans la chapelle des Pénitents des Carmes '; mais M. do La Salle, conseiller au Parlement, qui en était le recteur, se fit remettre les clefs et refusa de les livrer 2. Alors, les consuls choisirent l'église du Collège Bourbon. Au milieu de ces démonstrations de résistance, le Parlement témoignait de son embarras par la réserve de son attitude. On ne lui avait pas demandé son autorisation, bien que les lettres patentes de 1575 fussent expresses. Cependant , l'élan était tel , qu'il aima mieux garder la neutralité , afin d'éviter de plus fâcheux désordres. Un seul point nécessita son intervention. Le dimanche, 28 décembre , plusieurs des principaux magistrats ayant appris que MM. d'André et de Montmeyan voulaient se rendre à l'Assemblée du lendemain , provoquèrent une réunion de tous Messieurs présents à Aix. Elle se tint, à huit heures du soir, chez M. de VitroUes. MM. d'André, de Montmeyan, de Vitrolles et de Beauval fils, furent d'avis que l'Assemblée était légale. On leur objecta les lettres patentes de 1 575 ; on ajouta que si le Parlement consentait à se taire par esprit de paix, il fallait, du moins,

* Cette chapelle est encore occupée aigoiird'hui par la même confrérie dans la rue du Louvre. Les Pénitents blancs portaient alors le nom des Carmes, parce qu'ils avaient établi d'abord leur chapelle dans l'église de ce nom ;ils l'avaient abandonnée, en lOoi, pour celle du Louvre.

- Journa' Ou Parlement., etc., page 77'J.

qu'il ne parut pas autoriser de semblables démarches. Les opposants cédèrent à ces raisons et promirent de renoncer à leurs projets ' .

Cette divergence de conduite s'explique , quand on observe les intérêts contraires qui partageaient la Noblesse. Les gentilshommes non possédant- fiefs étaient repoussés des États par le règlement de 1622 , et leur grande ambition était de se créer des titres pour y être admise. De là , leur union apparente avec le Tiers. M. d'André se trouvait placé, par son activité et ses talents, à la tête de cette fraction nombreuse du second Ordre. Il avait écrit un mémoire qu'il avait le dessein de pré-

^ 76 «'(/., page 786.

^ Le règlement adopté en 1620 par les propriétaires de fiefs et ratifié en 1622 par les États , portait que dorénavant , ainsi que toujours a été accoutumé, les seuls gentilshommes possédant-fiefs auront entrée aux Etats et Assemblées.

En 1789, les simples gentilshommes ne manquèrent pas de protester contre ces mots : ainsi que toujours a été accoutumé , et ils cherchèrent à démontrer, par des exemples tirés des procès-verbaux des plus anciens Etats, qu'ils avaient eu jadis droit de suffrage dans nos Assemblées nationales. Cette affirmation fut combattue avec énergie par les Nobles possédantfiefs. Ces derniers prouvèrent victorieusement que les exemples cités étaient sans valeur.

Du reste, il n'est pas hors de propos de remarquer ici, que les prétentions des Nobles non possédant-fiefs étaient contraires aux vrais principes de la Constitution provençale , en vertu de laquelle le droit de représentation était attaché a la terre , soit noble , soit roturière , et non a la personne. Aussi, les qualifications d'Ordre de la Noblesse et d'Ordre du Tiers- Etat, n'étaient pas exactes ; et si, dans le cours de ce travail , nous avons donné cette désignation aux possédant-fiefs et aux communes , c'est qu'en 1789, elle était devenue générale, ou à peu près , par suite des causes qur viciaient dans les esprits la rigueur du droit.

On ne sera pas surpris davantage, quand on verra Pascalis pencher pour l'admission des Nobles non possédant-fiefs aux États de Provence. L'intérêt des communes, les entraînements du moment le portèrent, sans doute, a approuver, sur ce point, une modification des anciens principes.

senter à l'approbation de l'assemblée du 29 décembre. Ne pouvant se séparer de son corps, il chargea de ce soin un de ses amis.

La situation était telle que je viens de la dépeindre , lorsque l'assemblée se réunit au jour indiqué. Pascalis était appelé à en diriger les débats et la marche. Sa qualité d'assesseur , son influence , ses lumières, le patriotisme dont il avait donné depuis deux ans de si éclatantes preuves , fixaient sur lui les regards de tous. De même que Mounier , à Grenoble , il était considéré comme le guide le plus éclairé et le plus sûr que pût avoir le Tiers. Il commença par tracer un tableau des imperfections et des vices qui déparaient les anciens États. 11 n'eut pas de peine à signaler ainsi les causes qui paralysaient la réforme des abus, détruisaient l'harmonie , et empêchaient les Ordres de se rapprocher. « La formation d'une Assemblée nationale, s'écria-t-il , ne peut être que l'ouvrage de la nation. Ses représentants exercent ses pouvoirs; ils doivent donc avoir sa confiance; elle doit donc les choisir. » Or, les États de Provence , tels qu'ils étaient composés en 1639, ne répondent plus aux mœurs et aux besoins nouveaux. Aucune loi constitutive n'exclut telle ou telle partie de tel Ordre. Sur un si grand nombre de communautés,trente-cinq seulement ont des députés , les autres ne sont représentées que par les vingt et un députés de vigueries. Le Clergé inférieur et les gentilshommes non possédant-fiefs n'ont pas droit de suffrages, et se plaignent d'un état de choses , où tous les membres des Ordres ne participent pas à l'administration.

H6 CIlAl'ITUE VI.

((Quel est donc le moyen de faire cesser l'agitation qu'il y a dans tous les Ordres , d'obvier aux plaintes , de représenter la nation, d'assurer notre Constitution , d'avoir des représentants légalement constitués, etqui, députant aux États-Généraux , puissent leur conférer le pouvoir national ?

(( C'est d'assembler ta nation , de concerter dans son sein un règlement salutaire, qui, formé d'après le vœu de tous les citoyens , soit vraiment constitutionnel , et fasse la loi du Pays, comme émané de tous et sanctionné par l'autorité'^. »

On ne se rendrait pas un compte exact de l'impression qui suivit ces paroles, si on ne savait les événements qui attiraient alors l'attention publique sur une province voisine. Le Daupbiné montrait en ce moment à la France et à l'Europe , tout ce que peut le patriotisme secondé par l'union. Après avoir perdu ses États particuliers, en 4 628 , il venait de les reconquérir vaillamment , le 21 juillet, à Vizille2 ; puis, il avait désarmé le pouvoir, par la sagesse qu'il avait gardée dans son triomphe. Les

* Procès-verbal de l'Assemblée des trois Ordres de la eUle d'Aix, tenue, le 29 du mois de décembre 1788, à neuf heures du matin , dans l'église du Collège, page 11. A Aix, Gibelin David etÉméric David, 1788.

2 Dans l'Assemblée des Notables de Grenoble , tenue le 14 juin 1788 , il avait été délibéré défaire une adi esse au Roi , pour demander le rappel du Parlement et le rétablissement des anciens États de la province, où les trois Ordres délibéreraient ensemble et voteraient par tète. Il avait été encore décidé que si les députés des trois Ordres n'étaient pas convoqués par le gouvernement, ils se réuniraient dans soixante-dix jours. Les gentilshommes prirent une même résolution. Six d'entr'eux allèrent a Paris négocier avec le ministre qui leur proposa des États formés sur le type de ceux de Provence. Mais déjà les députés s'étaient assemblés. Le maréchal Devaux , qui avait reçu la mission de les dissoudre, n'osa lutter contre l'entraînement de l'opinion. On sait que c'est de Vizille , que partirent les premières réclamations pour la convocation des États-Géuéraux.

liT

Étals accordés par le minisire, s'étaient réunis à Romans. Là , un règlement constitutionnel avait été unanimement adopté, pour fixer d'une manière égale et avec l'adhésion de tous , la représentation du Clergé , de la Noblesse et du Tiers. Ainsi , pendant qu'ailleurs les trois Ordres accroissaient leurs divisions par des querelles stériles , ils avaient fait taire en Dauphiné de vaines susceptibilités, et ils s'étaient conciliés à l'amiable. Il avait été décidé qu'à l'avenir les États de cette province seraient formés de 24 députés du Clergé , de 48 députés de la Noblesse , de 72 du Tiers-État , nommés respectivement par les libres suffrages de chaque Ordre. De plus , la Noblesse n'avait pas hésité de sacrifier une grande partie de ses privilèges pécuniaires. Tels étaient les premiers fruits de cette union , que Pascalis n'avait cessé de recommander comme la sauvegarde de la paix sociale. Sanctionné par le Roi , le 22 octobre , le règlement était donc déjà en pleine vigueur; d'innombrables exemplaires en avaient été répandus dans toutes les communautés du Midi , et il excitait en Provence , comme dans le reste du Royaume ' , des transports d'enthousiasme.

On comprendra, dès lors , au milieu de quels applaudissements furent accueillies les propositions faites par Pascalis , le 29 décembre. Il s'agissait de réclamer pour la Provence , le même privilège qui avait été reconnu au Dauphiné , et de demander une même convocation des

' Une foule de i)roYiiices voulurent alors reconstituer leurs anciens États, ou former leurs Assemblées jirovinciales, sur le modèle des nouveaux Etats de Dauphiné ; ainsi, la Franche-Comté, la Normandie, l'Alsace, la Lorraine? l'Auvergne, le Poitou, la Guicnne, etc..

148 CHAPITRE Vf.

trois Ordres du Pays. « Nos voisins , dit Pascalis , nous ont prouvé qu'il n'est ni impossible, ni même difficile de convoquer la nation et de la représenter. Chaque communauté, prenant le vœu des individus de chaque Ordre, donne ses pouvoirs à un ou plusieurs députés; et ces députés concourant par eux-mêmes ou par d'autres députés , à la formation de l'Assemblée Nationale , concourent ainsi à représenter la nation et à former Vexpression de ce vœu qui porte le caractère d\in vœu vraiment national.

«Par cette organisation facile, qui n'est que le résultat de nos administrations, la nation provençale s'assemble, délibère, députe aux États-Généraux, concourt à consolider la dette nationale , au rétablissement de l'ordre dans les finances , à donner au souverain de nouvelles preuves d'amour et de fidélité , au maintien de l'harmonie générale et à la discussion des grands objets qui doivent être agités dans l'Assemblée de la nation '... »

a Si l'on n'a pas pris pour règle de la formation des États de Dauphiné, ses États de 1628, dit encore Pascalis, on ne peut pas prendre pour règle de nos États ceux de 1639. — Implorons donc avec confiance la justice du meilleur des Rois , nous sommes dignes de sa bienfaisance , par notre amour et par notre fidélité. Le peuple de Provence n'a cessé de faire des efforts au-dessus de ses moyens 2...»

Les circonstances sont impérieuses ; mais avant de délibérer , Pascalis requiert la lecture du mémoire de

* Procès-verbal de l'Assemblée des trois Ordres de la ville d'Aix, etc., pages 6 et 7. - Ibid., page 15.

M. d'André. Il exprime le désir qu'il soit présenté au Roi. Puis, la motion sur l'assemblée des trois Ordres est votée unanimement et par acclamation. Pascalis se lève encore , et il demande que des commissaires choisis dans les trois Ordres s'occupent de la correspojidance et accélèrent Veœécution du plan qu'il propose. Ces commissaires sont nommés. Des députés doivent aussi être envoyés à Paris, pour porter au pied du trône les justes réclamations de la Provence , et Vhommage de ses vœux et de son amour pour le meilleur des Rois. Les plus modérés de la réunion indiquèrent les noms de Siméon et de Portalis ^ . Pascalis eut voulu que ces deux célèbres avocats, avec lesquels il était lié par une étroite sympathie, reçussent de leur cité ce témoignage de confiance. Obéissant à d'autres influences, la masse des assistants aima mieux désigner les avocats Bouche et Barlet. Celui-ci refusa à cause de l'état de sa santé. Le lendemain , un conseil renforcé de cent personnes , adjoignit à Bouche, le Président de l'Evesque^ pour la Noblesse, l'avocat Pochet et Mollet de Barbebelle pour le Tiers.

Ainsi se termina cette Assemblée qui eut un si grand retentissement dans le Pays, et qui fut le point de départ d'une nouvelle ère de combats. Le barreau y assista dans la personne de trente de ses membres, parmi lesquels se trouvaient les plus illustres, Portalis , Siméon, Pazery,

^ Journal du Parlement, etc., page 783.

2 L'Evesque (François-Auguste de), président de la Cour des Comptes, second Consul d'Aix, Procureur du Pays en 1 785 et 1 786, mort en 1 803. Il eut la douleur de voir sou fils, âgé de 33 ans, exécuté révolutionnairement à Marseille, en 1793 (Voir sur cette ancienne famille, les Rues d'Aix, tome I, pages 380-387).

Barlet, Dubreuil '...; tous se serraient autour de Pasealis , animés par un égal sentiment de patriotisme. Les ecclésiastiques et les possédant-fiefs n'y parurent pas. Mais la foule des bourgeois , des artisans et des cultivateurs fut considérable, et leur nombre s'éleva à 1 ,200. Cet abandon dans lequel on laissa le Tiers fut fâcheux ; cwv le Tiers avait besoin d'être retenu sur la pente glissante de la révolution. Le comte de GaliffetetM.de Suffren Saint-Tropez essayèrent en vain de s'opposer au voyage des députés , en signifiant au conseil municipal un acte protestatif. Repoussés de ce côté , ils se replièrent vers le Parlement , où leur but était d'évoquer l'affaire. Après bien des instances , ils obtinrent qu'une réunion de Messieurs serait tenue, chez le Premier-Président , le 8 janvier. Mais les mêmes magistrats qui avaient d'abord conseillé le silence, se prononcèrent encore contre toute mesure de rigueur. Leur opinion prévalut 2. Du reste , les députés étaient déjà partis le 3 janvier.

La marche était tracée. Malgré les tentatives hostiles, l'Assemblée des trois Ordres devint l'objet des plus vives espérances. Les conseils de viguerie et de communautés adoptèrent bientôt des délibérations^dans le même

^ Nous ajouterons a ces noms ceux qui suivent, et qui appartenaient presque tous au barreau : Arbaud, Émérigon, Bouche, Cliansaud, Guieu, Mollet de Barbebelle, Espariat , Serraire , Alphéran , Éméric-David , Bouteille , Cappeau, Roux-Martin, Pellicot, Muraire, Clappiers-Collongue, Henricy fils cadet, Reinaud-Fonvert , Bernard, Dubreuil aine, Baille, ancien notaire, etc.. (Voyez le Registre des délibérations du conseil municipal d'Aix , commencé le 1" décembre 1787, pages 194 et 195).

* Journal du Parlement, de M. de Saint -Vincens^ page 787.

CONVOCATION DES ÊTATS-GÊNÉRAUX. 151

sens. Chacun envoya aux quatre députés élus à Aix, le 29 décembre , les pouvoirs particuliers qui leur étaient nécessaires pour agir au nom de la province '. Le gouvernement montra, lui aussi, l'intérêt qu'il prenait à ses doléances , en accueillant d'une manière flatteuse les mandataires de la ville d'Aix.

Mais il était à craindre qu'on ne parvînt à égarer sa justice, en lui représentant l'Assemblée des trois Ordres de Provence comme une innovation dangereuse. Des écrivains se chargèrent de réduire à leur véritable valeur les exagérations de certains esprits. Il fut prouvé que dans des occasions solennelles , en 1480 et 1482 , et spécialement lorsque le Pays , en 1 486 , ratifia l'union de la Provence à la Couronne , une assemblée des trois Ordres , concilium trium Statuum , fut appelée. On invoqua les anciens procès-verbaux, où était attestée la présence de plusieurs personnes de tout genre, condition et état, savoir : nobles , principaux , notables , bourgeois , gens du peuple, réunis pour tenir conseil 2.

Pendant que Pascalis déployait tant d'énergie pour assurer l'avenir des libertés provençales, il ne négligeait pas ses fonctions administratives et il veillait à la bonne gestion des intérêts publics. On sait avec quel zèle il avait pris en main la cause du peuple. Les agents du fisc

* Observations sur un imprimé ayant pour titre : Lettre de la Noblesse de Phovence AU Roi , DU 31 janvier 1789 , par les commissaires des députés des communautés et des vigueries de Provence. A Aix , Pierre- Josepli Calmen, in-8% page 1 9. Cette pièce porte la date du 2S février 1 789. La Noblesse, dans sa lettre du 31 janvier, avait qualifié de séditieuse l'Assemblée du 29 décembre.

2 Observations sur V Assemblée des trois Ordres, 1789. A Aix, Gibflin David et Éméric David, in-8".

i52 CHAPITRE VI.

se livraient à de nombreuses violences. Il n'était pas rare que les contribuables fussent en butte à des procédures de mauvaise foi ou à des saisies arbitraires. Déjà , l'Assemblée des communautés de 1786 . alarmée par de tels abus de la force, avait établi tm défenseur gratuit pour les pauvres, soit afin de les dissuader d'une résistance coupable, soit dans le but de les protéger contre une injuste avidité. Les Etats de 1788 s'étaient aussi occupés de cette importante réforme. Ils avaient même décidé qu'un bureau central de correspondance serait créé au sein de l'administration, et que les communautés, vexées par le fermier , seraient averties qu'elles pourraient y recourir'. Pascalis mit tous ses soins à hâter l'établissement d'une institutionaussi utile. Le bureau entra en fonctions dès les premiers mois de l'année 1788. Chaque particulier qui se croyait injustement attaqué , devait référer ses plaintes aux chefs de viguerie, qui les transmettaient ensuite aux Procureurs du Pays.

Pascalis étendit plus loin sa sollicitude. Dans l'assemblée intermédiaire du 27 décembre 1788 , il signala d'autres abus qui se glissaient journellement dans la perception des droits royaux. « Ces abus , ajouta-t-il , méritent d'autant plus Vatlention des administrateurs du Pays, qu ils portent souvent sur la classe de citoyens la plus faible et la plus pauvre^. » II fut convenu , d'après sa motion , qu'une requête serait adressée à l'intendant ,

* Procès-verbal des Etats de 1788, pages 167 et 168.

2 Procès-verbaux manuscrits des Assemblées particulières de 1 788 à 1789. Registre n« 1. ( Archives du département des Bouches-dn- Rhône).

pour qu'il voulût bien admonester le fermier , et qu'un mémoire dénonciatif serait présenté par les Procureurs du Pays aux prochains Etats. Plus on étudie notre ancienne administration provençale , plus on a lieu d'en admirer l'esprit pratique et la courageuse indépendance.

Pascalis venait d'arriver au terme dernier de son assessorat. Quelles pénibles émotions ne dut-il pas éprouver , en se retirant ainsi des affaires ! C'était , en effet , au moment du péril et à la veille de l'ouverture de ces funestes Etats qui ne pouvaient amener que des catastrophes ; c'était lorsque les droits constitutionnels du Pays, dans la députation aux Etats-Généraux du Royaume ; avaient besoin d'être énergiquement défendus , et qu'il fallait obtenir du gouvernement la convocation immédiate des trois Ordres provençaux.

Pour nous, qui nous reportant par la pensée dans cette époque si féconde en contrastes , essayons d'arracher à l'oubli un des plus nobles caractères qu'elle ait produits, nous comprenons de telles émotions dans des conjonctures aussi malheureuses; car, nous sentons que l'heure propice de la réforme s'en va, et que celle de la révolution commence ; et , de plus , nous savons comment les faits allaient répondre bientôt aux patriotiques désirs de concorde dont était animé Pascalis.

SOMMAIRE. — Pascal is au conseil municipal d'Aix. — Apparition de Mirabeau en Provence. — Protestation et déclaration des possédant-fiefs sur le rapport fait au Conseil du Pioi, le 27 décembre 1788. — Ajournement de l'Assemblée des trois Ordres de Provence. — États du Pays convoqués au 25 janvier , sans réduction. — Moyens de conciliation proposés par Pascalis et adoptés par le conseil municipal. — Rôle de Mirabeau aux États. — Leur suspension. — Plan des commissaires du Roi. — Entrée triomphale de Mirabeau k Aix. — Les six réquisitions de Pascalis dans le sein du conseil municipal. — Le règlement du 2 mars. — Soumission du Tiers. — Opinion de Mirabeau. — Les huit députés particuliers de la Noblesse.— Insurrections a Aix et en Provence. — Mandement de l'Archevêque.— La Noblesse renonce à ses privilèges pécuniaires le 27 mars. — Élections , par sénéchaussées, pour les États-Généraux du Royaume. — Pascalis est élu par le Tiers-État a Aix. — Son refus. — Reprise des États de Provence. — Nouveaux désordres.

Un usage excellent avait attribué en Provence une sorte de magistrature politique aux anciens Procureurs du Pays. Après leur sortie de charge, ils restaient membres du conseil municipal dAix', et on les consultait même souvent pour les affaires générales dans les cas difficiles. On imprimait ainsi une marche régulière et

■< Les consuls et assesseur d'Aix , prenaient le titre à'ex-consuls et A' ex-assesseur , dans l'année qui suivait leur sortie de charge. Après

uniforme à l'ensemble de l'admimstration de la province; on évitait les changements l)rusques de direction et de conduite. Certes, rien n'est comparable, en majesté et en autorité , à ce corps d'hommes éminents , tous grands jurisconsultes , qui perpétuaient dans le Pays Ui science du droit public , le culte des traditions et les principes du véritable patriotisme.

Pascalis ne s'éloigna donc point complètement des affaires. Sans doute , il avait perdu une arme puissante d'influence, en cessant dètre assesseur ; mais, en lui, le citoyen restait debout. L'homme de dévouement conservait la même force et les mômes droits à la confiance publique.

L'année 1789 s'ouvrit sous les plus tristes auspices. Le froid fut si rigoureux , que les consuls d'Aix ne purent être installés dans la forme ordinaire ^ . A ces sujets de crainte , s'ajoutaient les incertitudes politiques de l'avenir. Ce fut dans ces circonstances que Mirabeau arriva à Aix, le 1 3 janvier.

Affamé de pouvoir, impatient de trouver un emploi à

cotte année , ils étaient désignés sous le nom de pro-consuJs et de pro~ assesseur.

Dans le cours des années suivantes, lorsque le conseil procédait, selon les règlements municipaux, au renouvellement de la moitié de ses membres, les anciens consuls et assesseurs d'Aix étaient presque toujours élus conseillers. C'est ainsi que dans la séance du 30 novembre 1788, Pascalis, exerçant son droit de présenter huit candidats , proposa entr'autres : Portalis, Barlet et Pochet, tous anciens assesseurs.

^ Voyez, dans les Rues d'Aix, tome f, pages 98-103, quelques détails curieux sur le mode d'installation des consuls d'Aix.

M. de Saint-Vincens raconte que le 31 décembre, le thermomètre descendit, dans la ville, U 10 degrés au-dessous de la glace.

ioG' CHAPITRE VII.

l'activité dévorante de ses passions, las d'user vulgairement sa vie dans les travaux stériles du pamphlet , Mirabeau n'avait plus qu'une ambition , celle d'être élu député aux États-Généraux du Royaume. Il avait d'abord jeté les yeux sur l'Alsace ; il perdit bientôt l'espoir d'y faire réussir sa candidature. Il se détermina enfin pour la Provence. Il n'avait pas oublié les humiliations qu'il y avait endurées, et l'opprobre que la Noblesse avait déversé sur lui dans son procès en séparation avec sa femme , M^'® de Marignane. La haine au cœur , il venait exploiter les instincts populaires contre cette aristocratie dont il brûlait de se venger. Pour entreprendre un voyage aussi dispendieux, en l'élat de détresse pécuniaire auquel il était réduit , il vendit à un libraire ÏHisloire secrète de la Cour de Berlin. Cette production, où il jouait le rôle de délateur , le déshonora dans l'opinion et souleva un moment contre lui toute l'Europe.

Il ne voulut pas , d'abord, occuper trop vivement la curiosité publique. Il s'était réservé pour les Etats. Tout au plus le vit-on aux Assemblées de la Noblesse, auxquelles il ne négligea point de prendre part , et où il plaida chaleureusement la cause du Tiers ' . Cependant, l 'Assemblée des trois Ordres était toujours impatiemment attendue. C'était par elle que le Pays devait avoir une députation régulière aux Etats-Généraux ; c'était aussi dans elle que la réforme de nos Etats s'opérerait. Les quatre députés que la ville d'Aix avait envoyés à Paris , entretenaient eux-mêmes cette douce confiance. Ils

^ Ainsi U TAssemblée générale de la Noblesse de Provence . dans kt séance du 21 jaiivifi- 1789.

annonçaient les dispositions favorables de la Cour et le bon accueil qu'ils recevaient des ministres. Le rapport au Conseil, du 27 décembre, acheva de porter l'enthousiasme à son comble. Le gouvernement , cédant à la pression qu'il avait imprudemment provoquée, le 5 juillet , et dirigé par les vues secrètes de Necker, avait, en effet, décidé : 1^ que les députés du Tiers-Etat aux Etats- Généraux seraient en nombre égal à ceux des autres Ordres réunis ; 2° que les députés seraient au moins au nombre de mille.

Le Tiers obtenait , sans coup férir, presque tout ce qu'il demandait , et même , sur certains points , il était satisfait au-delà de ses espérances. Le rapport de Necker contenait, en outre, des promesses vagues qui laissaient entrevoir dans l'avenir bien d'autres concessions. Les esprits sages jugèrent ce rapport peu favorablement. Accorder au Tiers la double représentation , sans fixer si le vote aurait lieu par Ordres ou par têtes , était une nouvelle et mortelle imprudence '. Multiplier le nombre des députés, en ne traçant pas les limites de leurs droits, c'était préparer la voie à tous les désordres. Mirabeau ne s'était pas trompé, quand il écrivait, au mois d'août 1788 : i( Huit cents hommes se mènent plus aisément que

* « Les ministres du Roi , dit Mounier, ne calculèrent point les conséquences de la double représentation ; ils ne prévirent point qu'elle entraînerait la réunion forcée du Clergé et de la Noblesse. Ils ne prirent aucune mesure pour diriger les suffrages des électeurs , pour se concerter d'avance avec les députés les plus éclairés, pour écarter ou gagner les hommes dangereux. (Influence attribuée aux philosophes , aux francs-maçons et mix illuminés de France , sur la révolution de France, par Mounier. Paris , Ponthicu, nouvelle édition de 1822, page 85}.

^58 cHAi'iTui:: \n.

trois ccnls. Cinq ou six personnes détermine) ont le troupeau, quelque gros qu'il soitK

A la même date que le rapport de Necker , fut publié le résultat d'une Assemblée, tenue au Louvre, le 20 décembre , par les Princes et Pairs de France. Dans leur déclaration présentée au Roi , ils le suppliaient de recevoir le vœu solennel quils portaient au pied du trône , de supporter tous les impôts et charges publiques, dans la juste proportion de leur fortune, sans privilèges pécuniaires quelconques. Deux jours après , le Parlement de Paris exprimait son vceu formel pour rentière suppression des privilèges pécuniaires . Uéhfi l il était dit que les meilleures tentatives seraient frappées d'impuissance. Le ministère, au lieu de saisir celte occasion pour rapprocher les trois Ordres, sembla ne pas s'en apercevoir.

Ces inconséquences et celte faiblesse avaient rendu inévitable l'anarchie. Elle ne tarda pas à se manifester. Le 21 janvier, 46 membres de la Noblesse de Provence adoptèrent l'avis de protester contre l'arrêt du Conseil qui doublait le Tiers ; ils annoncèrent que les députés de leur Ordre seraient tenus de se retirer, si on délibérait par têtes et non par Ordres ~. «Peut-on disputer aux Etats-Généraux , remarquait à ce sujet M. de Saint-Vincens, de régler la manière dont ils émellront leur vœu et leur opinion? Et si les Etats veulent qu'on opine par

' LeUre de Mirabeau , du 16 août 1788, insérée dans les Mémoires de Mirabeau, tome V, page 4 89. Paris, Adolphe Guyot, 1834.

* Protestation et déclaration de la Noblesse , dans son Assemblée générale, commencée le 20 janvier 1780. A Aix, Gibelin David et Éméric David, 1789, Sa publication uefut laite que le 4 lévrier.

têtes, dépendra-t-il des députés de la Noblesse de Provence de ne pas reconnaître la légalité des Etats-Généraux ? Voilà le Dauphiné qui veut qu'on opine par têtes. Le Royaume est perdu , si la division se met ainsi entre les Ordres. Le despotisme prendra bientôt le dessus K » La même Assemblée rejeta, le 23 janvier, la demande d'admission aux Etats , formée par les nobles non possédant-fiefs. M. d'André , que son zèle poussait toujours dans l'action, avait rédigé le mémoire, et il l'avait signé avec M. Duranti de La Calade et le chevalier d'Orsins, au nom de 60 gentilshommes 2. Les possédant-fiefs résolurent d'imprimer à leur tour une réponse.

Sur ces entrefaites , M. de la Tour reçut un arrêt du Conseil qui cassait les délibérations de l'Assemblée des trois Ordres de la ville d'Aix , comme n'ayant pos été autorisée par le Parlement 3. La forme était improuvée , mais on avertissait le Tiers qu'on ne condamnait pas les réclamations du Pays dans l'avenir. Quelles que fussent ces assurances , elles n'empêchaient pas les Etats de se réunir sans réduction , le 25 janvier. Il était certain , désormais , que l'Assemblée des trois Ordres avait été remise après la tenue des Etats-Généraux. Quelle serait donc l'attitude du Tiers? Satisfait des avantages que lui donnait le règlement royal du 27 décembre, ajournerait-

* Journal du Parlement, etc., page 788.

* Observations pour les nobles non possédant-fiefs de Provence. A Aix, Pierre-Joseph Calmen , 1789 , in-8\ Les nobles non possédant-fiefs publièrent encore plusieurs mémoires auxquels les possédant-fiefs répondirent,

* Journal du Parlement^ etc. , page 791 .

il la réalisation de ses vœux ? Ou bien se jetterait-il dans les moyens extrêmes?

Par malheur , les communautés avaient déjà donné leurs instructions aux députés. II n'était plus permis d'en douter. Ces Etats, convoqués tels que l'avaient été ceux de 1788 , et où les possédant-fiefs viendraient m ^j/ems, tandis que le Tiers n'aurait que 56 voix, allaient envenimer les passions et servir les desseins des factieux. Presque tous les représentants du Tiers s'étaient engagés à protester d'abord contre leur illégalité, à n'y assister que passivement, à leur refuser le droit de députer aux Etats-Généraux et à demander une Assemblée des trois Ordres. Le conseil municipal d'Aixse signala, dans cette situation difficile, par la sagesse de sa conduite. Pascalis, au sortir d'un assessorat, où il avait mérité l'admiration de tous par la fermeté de ses démarches , était regardé comme l'homme le plus capable d'indiquer la route qu'il convenait de suivre. M. de LaFare, 1*^' consul, le désigna le premier au nombre des commissaires qui prépareraient les instructions, dont seraient chargés aux Etats les consuls d'Aix, Procureurs du Pays '.

Pascalis ne se dissimula pas la gravité du péril. Tout portait à croire que par la résistance inconsidérée des deux premiers Ordres , et l'irritation du Tiers, la députation de la Provence aux Etats-Généraux du Royaume , deviendrait impossible au sein de nos Etats. Qu'arriveraif-il alors? Ou les Etats-Généraux seraient retardés , ou, ce qui était plus probable, le gouvernement, obligé de

* Les autres commissaires furent MM. de Saint-Ferréol, Barlct, Alphcran, d'Aruaud Saint-Gayetan, Bcuoist, Éméric-David et Giiiczy,

LUTTES POLITIQUES DE 1789. Kî 1

briser ces obstacles, ferait bon marclié des privilèges du Pays.

A tout prix , il fallait échapper à cette alternative désolante. Le parti auquel se fixa Pascalis, était le seul conforme à la raison. Ce fut celui qu'adopta le conseil. Le Dauphiné, encore ici, servit d'exemple. L'Assemblée de cette province, tenue à Romans, dans le mois de septembre 1788, avait arrêté : « que le Clergé, la Noblesse et les Communes procéderaient à l'élection d'un nombre de représentants égal à celui des membres des Etats, et que ces nouveaux représentants se réuniraient aux Etats pour élire, par la voie du scrutin, ceux qui seraient envoyés aux Etats-généraax. »

Un expédient d'une même nature fut approuvé par le conseil municipal d'Aix , le 33 janvier, pour sauvegarder les droits de la nation provençale. Il fut délibéré : 1° que les consuls Procureurs du Pays , renouvelleraient préalablement la demande d'une Assemblée des trois Ordres, qui aurait la mission de régler la nouvelle formation des Etats de Provence ; 2*^ qu'ils pourraient , pour cette fois seulement , voter les impositions ; 3° qu'afin de ne pas éloigner les Etats-Généraux, on se contenterait de l'adjonction de nouveaux députés, nommés par les vigueries, qui , confondus avec ceux formant déjà l'Ordre du Tiers aux Etats, nommeraient, séparément des deux premiers Ordres , les représentants des communes du Pays aux Etats-Généraux ; 4*^ qu'à cet effet , les Procureurs du Pays solliciteraient la convocation prochaine de toutes les vigueries, soit pour nommer les nouveaux députés , soit pour autoriser les anciens à faire cette élection ; 5° que

les représentants des communes du Pays auraient l'a charge spéciale de requérir dans l'Assemblée de la nation française, quil ne serait rien dérogé aux droits, franchises et libertés de la Provence.

Pascalis crut utile d'exprimer plus hautement sa pensée, s'il était possible. Ce même jour, il fit dans le conseil municipal la motion de remercier les nouveaux consuls , « pour leur zèle à défendre les privilèges de la ville d'Aix, et pour le vœu quils n'avaient cessé de porter , afiji que les délibérations que le conseil de la communauté jugerait à propos de prendre pour le maintien des droits du troisième Ordre , n apportassent aucun obstacle à la tenue des Etats-Généraux. »

Tel était alors, en effet, le but essentiel qu'il importait d'atteindre: concilier le maintien des privilèges du Pays et la légitime défense des droits des communes , avec la nécessité de députer sans retard aux Etats-Généraux. Une seconde occasion s'offrit bientôt, oli Pascalis put donner encore un témoignage public de ses sentiments. Le 27 janvier , l'assesseur Pioman-Tributiis lut au conseil municipal deux lettres de MM. de Villedeuil et Necker. Ces ministres y blâmaient la convocation non autorisée des trois Ordres de la ville d'Aix, et l'initiative prise par l'Assemblée du 29 décembre , qui , par ses protestations et ses démarches intempestives, avait créé des embarras sans nombre au gouvernement.

Pascalis demanda sur-le-champ la parole. Il fit observer que le conseil avait prévenu le vœu du ministère ; que son vœu personnel et celui des bons citoyens n'avaient jamais eu pour objet que la réforme des Etats du Pays

LLITES POLITIQUES DE 1789. 1 G3

et l'Assemblée la plus prochaine des Etals-Généraux ; que la délibération adoptée dernièrement par le conseil rendait ce double résultat possible. Il proposa, en conséquence, d'instruire de cette délibération, les commissaires du Roi, MM. de Caraman et de La Tour, ainsi que les deux ministres. Son avis entraîna le conseil. Quatre de ses membres, Dubreuil, Barlet, Miollis et Batalier furent aussitôt députés pour aller avec les consuls et l'assesseur , faire part de ces dispositions conciliantes aux commissaires du Roi.

Appréciés au point de vue des i^rands intérêts qui se trouvaient engagés dans la lutte , ces détails méritent assurément toute notre attention. Si, maintenant, on considère que ces moyens de transaction étaient proposés à la veille du jour où devaient se réunir les Etats , dans un moment où l'avenir des libertés nationales dépendait de la marche qui serait prise , on ne sera point étonné de l'insistance de Pascalis. Du reste , les nouveaux administrateurs du Pays n'étaient pas sans partager les mêmes sentiments et les mêmes alarmes. A peine étaient-ils entrés en charge , et déjà on suspectait leurs intentions; déjrà, on les accusait de servir la cause des privilégiés. En vain , le 13 janvier, Roman- Tributiis avait porté dans le conseil delà viguerie d'Aix, un projet semblable à celui qu'adopta , quelques jours après le conseil municipal 2. Ce projet avait été repoussé.

* Registre des délibérations du conseil municipal d'Aix , commencé le 1- décembre 1787, page 210.

- « Ce n'est pas delà tiédeur pour la chose pul)li(jue, que nous devons croire avoir a vou: détendre , disait llonum-Tributiis ; mais n'est-il pas de no-

164 Cii APURE MI.

Pascalis s'apercevait lui-même qu'il était débordé par l'opinion. Avant la fin de son assessorat, il avait pu s'en convaincre, quand il s'était vu représenté dans un libelle comme ayant abandonné la défense du Tiers '' . Triste mais presque inévitable destinée des hommes , qui , en temps de révolution, ont le généreux courage de vouloir régler les passions aveugles de la foule. Également éloignés de toutes les exagérations familières aux partis , ils deviennent, tôt ou tard, les victimes de leur amour éclairé du bien public.

Les Etals s'ouvrirent enfin le 25 janvier. 11 était aisé de prévoir que malgré ces influences pacificatrices , ils seraient très-agités ; qu'aucune des questions vitales pour l'afl'ermissement de nos institutions, n'y serait résolue ; que le Tiers, asservi désormais au char triomphal de Mirabeau, lèverait sans peur la tête et provoquerait les deux premiers Ordres à une lutte désespérée.

Il n'entre pas dans le plan spécial de cet ouvrage, de tracer, ici, ce sombre tableau dans toute son étendue. Largement exposé, déjà, par divers historiens modernes, il n'aurait plus aujourd'hui les attraits de la nouveauté. Les imprécations de Mirabeau, ses trop éloquents appels au fanatisme démocratique , ses phrases de tribun , ne

ire devoir, de vous avertir contre les mouvements d'un zèle trop ardent? Dans un moment où le résultat du Conseil de Sa Majesté et le

rapport du ministre des finances ont caïmé toutes les inquiétudes , il est beau pour le Tiers , mais il lui est aisé cependant d'avoir de la modestie et de la modération. » — Voyez le Procès-verbal de l'Assemblée de la viguerie d'Aix, convoquée au 'è janvier, pages 31-37.

* Ce libelle portait pour titre: Catéchisme du Tiers-État , à l'usage de toutes les provinces de France, et spécialement de la Provence, 1788.

LUTTES POLITIQUES DE 1789. 1 6o

jetteraient aucun jour sur les derniers moments de notre nationalité expirante. Une courte analyse, en nous aidant à suivre le fil des événements , sera plus instructive et plus utile.

Ce que tant de causes actives avaient préparé, arriva. Dès les premiers jours, éclatèrent les plus violentes dissensions. Les députés des communes et des vigueries , ces hommes aux têtes cuites par le soleil de Provence, selon l'expression de Mirabeau, ne manquèrent pas de protester dans chaque séance contre l'illégalité de l'Assemblée. Ils déclarèrent que leur assistance aux Etats ne serait que passive , qu'ils avaient seulement pour mission de réclamer la convocation des trois Ordres de la province , et de voter individuellement les impositions royales , pour donner une preuve de leur dévouement à la personne du Roi. En conséquence, ils refusèrent, presque unanimement ', d'opiner sur la légitimation des pouvoirs. Ils firent consigner dans un acte passé devant notaire , les motifs de leur conduite, et le signifièrent aux Etats , le 29 janvier.

Cet acte, cassé par les commissaires du Roi , entraîna des scènes de désordre. Les meneurs attroupèrent le peuple sur la place de l'Hôtel-de-Ville, dans la grande salle duquel se réunissaient les Etats. LArchevêque et la Noblesse furent hués à leur sortie. « Ce ne sont pas , sans doute , les députés eux-mêmes du Tiers qui font le tumulte, écrivait alors M. de Saint-Yincens, c'est le peuple d'Aix , qui , sans savoir ce qu'il veut et ce qu'il fait , se

* Les consuls d'Aix , Procureurs du Pays , et le député de la viguerie de -Sisteroii; seuls, consentirent à opiner sur la légitimation des pouvoirs.

dévoue ail soutien de leur cause , d'une manière tumultueuse '. » Le lendemain, sur les réquisitions de l'avoeat-général de Calissane, le Parlement ordonna la publication, à son de trompe, d'un arrêté contre les fauteurs d'attroupements.

Le 30 janvier, il y eut une apparence de calme. Les députés du Tiers consentirentà légitimer les pouvoirs par acclamation. Mirabeau choisit cet instant pour lire un discours sur la mauvaise composition des Etats. Quels que fussent les signes de résistance émanés du Tiers, ils étaient en effet bien loin de le contenter. Les députés de cet Ordre étaient trop lâches; leur patriotisme était incertain, timide. Ayant surtout à cœur sa candidature, hostile à Necker , qui ne négligerait pas de la combattre , « repoussé par les privilégiés , auxquels l'associait sa naissance , assuré qu'ils prédomineraient dans une Assemblée où les intérêts publics n'étaient pas suffisamment représentés , Mirabeau voyait , raconte un de ses panégyristes, que le maintien de la composition des Etats rendrait son élection impossible; il résolutdonc d'attaquer hautement cette composition. Il parla dans ce sens le 30 janvier 2, )>

Mirabeau ne méconnut pas que laiiation provençale avait S117' beaucoup de points une Constitution très-libre ^ ; mais

* Journal du Parlement, de M. de Sa??îi-F/ncens, page 796.

2 Mémoires de Mirabeau, tome V, pages 247 et 248.

3 Discours sur la représentation illégale de la nation provençale , dans ses États actuels, et sur la nécessité de convoquer une Assemblée générale des trois Ordres, prononcé par le comte de Mirabeau, dans la quatrième séance des Etats actuels de Provence, le 'iO janvier 1789 A Aix. (iiboliii David et Ëniéric David , in-8' , page 2-3.

il ajouta qu'il y rencontrait des abus, et qu'une convocation générale des trois Ordres de la province était nécessaire. Mirabeau oubliait seulement que tout établissement politique humain est par cela même imparfait , et que Pascalis, en demandant avant lui une réforme , savait tenir compte du temps , et ne faisait pas d'un moyen d'union et de concorde , une arme de guerre et un instrument dambition. « Les esprits sont trop aigris, disait encore M. de Saint-Vincens, trop opiniâtrement attachés aux anciennes idées, pour qu'il (le discours de Mirabeau) ait pu produire un bon effet. D'ailleurs, le ton insultant pour l'Ordre de la Noblesse , avec lequel il a été débité , n'a fait qu'aigrir davantage les deux premiers Ordres et susciterle Tiers '.«Mirabeauécrivit,quelquesjours après, à un de ses amis -.n J'aurai à jamais V honneur d'avoir posé les inébranlables bases de la Constitution provençale 2. » Veut-on apprendre quelle était la sincérité de ce patriotisme? Qu'on lise le fragmentquisuit.il est extrait d'un ouvrage inédit de Mirabeau.

« Notre Provence , aujourd'hui si jalouse de ce qu'elle appelle ses droits antiques , qui ne sont qu'un désordre dans le désordre , une incohérence dans l'incohérence , une anarchie dans l'anarchie , notre Provence , si fière aujourd'hui , fut subjuguée par les Romains , sans coup férir ; quoique éloignée de la métropole , jamais elle ne songea à secouer le joug. Les Romains l'appelèrent la province fidèle , c'est-à-dire esclave , ou la province par

* Journal du Parlement, etc., page 801.

2 Lettre de Mirabeau , à M. de Conips , du 3 février 1789. — . Mémoires de Mirabeau, tome, V, page 2o^.

excellence. Lors du rétablissement de leur empire , elle fut au premier occupant , et lui resta fidèle aussi. Boson la démembra de l'empire de Charlemagne, et la Provence obéit. La reine Jeanne en vendit une portion au Pape, et la Provence obéit. Charles d'Anjou disposa du reste par son testament , en faveur de Louis XL, et la Provence obéit. Vienne enfin une Constitution qui amalgame nos vingt Royaumes en un Royaume , et il faudra bien que la Provence obéisse ' . »

La séance du 31 janvier fut la dernière. Les députés du Tiers votèrent le don gratuit. 11 n'en fut pas ainsi pour les impositions de la province , qui ne purent être l'objet d'une délibération. L'affaire si difficile de l'égalité des charges ne fut pas davantage résolue. Des voies d'accommodement furent offertes ; les membres du Clergé et de la Noblesse acceptèrent le principe d'une contribution proportionnelle. Cependant, les commissaires du Roi , effrayés par les progrès de l'esprit de désordre, et voyant que les députés du Tiers s'obstinaient à dénier la validité de leurs pouvoirs , crurent qu'il était prudent de suspendre les États. L'Archevêque avait été hué plus fortement que jamais le 31 . Les commissaires signèrent alors une ordonnance, par laquelle l'Assemblée était prorogée jusqu'au 10 mars.

Les événements venaient de prouver la justesse des craintes qu'une convocation aussi maladroite avait inspirées. Par la faute de tous , la députation de la Provence aux États-Généraux paraissait indéfiniment

^ Lettres écrites par tm ancien magistrat , etc.. , ouvrage inédit de Mirabeau, {^fémoires de Mirabeau), tome V, page 23?.

LUTTES POLITIQIES DE 1789. 1 G9

ajournée. Il n'était même pas à espérer qu'un accord pût se réaliser dans un temps prochain. Les représentants des communes et des vigueries étaient demeurés en grand nombre à Aix, et ils s'étaient choisi des commissaires ', afin de poursuivre avec une nouvelle activité le cours de leurs réclamations. On leur avait bien accordé le syndic qu'ils demandaient, mais sous la condition qu'il n'entrerait pas aux États ; et alors ils avaient refusé de le nommer. La Noblesse ne pliait pas davantage , sous l'influence de ses sentiments de colère contre Mirabeau. Elle avait écrit, le 31 janvier, une lettre au Roi , où elle accusait le troisième Ordre de détruire la Constitution. Puis, mécontente de la suspension des Etats , elle avait délibéré dans plusieurs réunions particulières, si elle ne contesterait pas aux commissaires du Roi le pouvoir absolu de proroger ou de dissoudre eux-mêmes une Assemblée nationale 2. Ceux-ci , cherchant à concilier toutes choses , finirent par se rattacher , sauf quelques modifications exigées par les circonstances, à la décision prise, le 23 janvier , par le conseil municipal d'Aix. C'était un éclatant hommage rendu à l'opinion de Pascalis , qui était celle de l'assesseur Roman-Tribuliis et des Procureurs du Pays.

Après en avoir conféré avec l'Archevêque, les com-

* Ces commissaires étaient, MM. Satoa^o?-, député do la viguerie de Digne ; Benoist , député de Saint-Maxiniin ; Verdolin , député d'Annot ; Latil, député de Sisteron ; Tiran, député de Seyne ; Giraud , député de Colmars ; Mandine , député de la viguerie d'Annot ; Silvy , député de Pertuis ; Cappeau , député de la viguerie d'Aix ; Nevières , député de Forcalquier.

2 Journal du Parlement, etc., |)ag(' SOG.

4 70 CUAPITRE VII.

missaires du Roi écrivirent à ces derniers , le 5 février , pour hâter l'exécution de leur plan ' . Les chefs de viguerie devaient être sur-le-champ avertis de donner des ordres, afin que dans chaque communauté , des conseils généraux de tous chefs de famille nommassent leurs députés. Ceux-ci , réunis ensuite par arrondissement , concourraient à une Assemhlée générale, tenue à Aix, qui élirait les représentants du Tiers-Etat de Provence aux Etats-Généraux. Les Evêques en feraient autant dans leurs diocèses. Les trois Ordres députeraient de la sorte séparément , et la Constitution provençale ne recevrait aucune atteinte. Au milieu de ces préoccupations , une lettre de Necker vint modérer l'ardeur aggressive du troisième Ordre 2. Elle ne fut livrée au public que plus tard , par les soins de la Noblesse, et au grand déplaisir du Tiers ^. Le ministre priait les communes de ne pas outrepasser les limites dune résistance légale : «Puisque vous me témoignez, disait-il, des intentions favorables , je vou§ demande instamment de ne pas contrarier mes soins et mes travaux, en vous opposant au cours naturel des affaires et à la tenue des Etats de votre province. »

' Lettre écrite par messeigneurs les commissaires de Sa Majesté , dans les États du Pays de Provence séant actuellement à Aix, à MM. les Procureurs du Pays. Aix, le b février 1789. Des copies de cette lettre furent e.xp6(lioes le 7 février par les quatre Procureurs du Pays aux députés du Tiers, chefs de vigucrie.

2 Lettre de M. Necker aux communes de Provence , en date du 8 février 1789 , insérée dans le Recueil de pièces concernant les Etats de Provence, 1789, in-8°, page 27. A Aix, Gibelin David et Éniéric David.

2 Acte protestatif des commissaires des députés des communes de Provence, sur le recueil de pièces concernant les Etats de Provence. A Aix, Pierre .Tosepli Calnieii, in-8".

Ces conseils , ainsi que les projets des commissaires , €taient dictés par la sagesse. La trêve, néanmoins, ne fut que transitoire. De la lutte naquirent les représailles. On sait comment Mirabeau fut rejeté , le 8 février , de rOrdre de la Noblesse. Il était simplement investi de substitutions ; or, il fallait être possesseur de fief pour avoir droit de suffrage aux Etats. Le premier consul d'Aix , le marquis de La Fare, avait provoqué cette mesure de rigueur , en déposant ses titres sur le bureau et en requérant que le comte de Mirabeau en fit de même. Celui-ci ne le lui pardonna jamais.

Mirabeau répliqua, le 11 février, par un pampblet intitulé: A la nation provençale. Il partit ensuite pour Paris, d'où il ne revint qu'au commencement de mars. Libre dans ses haines , il voulut savourer le plaisir d'accabler du poids de sa gloire, ceux dont il était obligé de subir la sentence d'exclusion. L'entrée que ses affîdés lui préparèrent à Aix, fut celle d'un triomphateur. Aucun souverain , dans tout l'éclat de sa puissance , n'avait été jusqu'alors aussi servilement adoré et encensé. A deux lieues d'Aix , les artisans lui portèrent des couronnes et des fleurs. Les cloches sonnèrent à grandes volées quand il parut; les acclamations, les cris de joie, les témoignages les plus expressifs de l'enthousiasme populaire , lui furent prodigués. Le soir, le directeur de la comédie vint le supplier d'allei- au spectacle , en lui représentant que son refus produirait une émeute. On lui offrit solennellement soixante-neuf délibérations des communautés qui lui avaient voté des remercîments. Peu de jours après , les mêmes démonstrations révolutionnaires eurent pour

théâtre la ville de Marseille , où Mirabeau fut reçu au milieu des transports d'un peuple en délire. Dans une ode qui fut composée en son honneur, on lui donna l'assurance que si la liberté du vote était laissée, il serait élu roi des Provençaux.

Pendant ce temps, des impressions d'une autre nature occupaient l'âme des vrais citoyens. La division des Ordres produisait ses fruits. Les projets du conseil municipal d'Aix et des commissaires du Pioi n'avaient pas été approuvés par le gouvernement '. C'était donc décidé : la nation provençale ne députerait pas constitutionnellement aux États-Généraux ; les élections se feraient par sénéchaussées , comme dans les autres provinces du Royaume; le Clergé aurait huit députés, la Noblesse un même nombre ; seize seraient dévolus au Tiers. Le mardi, 10 mars, les règlements et les lettres de convocation furent reçus par M. de La Tour 2. On observa que le Roi n'y prenait pas même le titre obligé de Comte de Provence. Il est vrai que toutes réserves étaient accordées pour l'avenir. Le 12 mars, le lieutenant-général au Siège d'Aix, Bruno-Philibert Audier, prescrivit, par une ordonnance, l'enregistrement des lettres de convocation, et fixa l'Assemblée de la sénéchaussée d'Aix, au 2 avril.

Mais déjà, l'alarme avait été donnée; car avant sa publication , le règlement était connu. Le 3 mars, les possédant- fiefs délibérèrent qu'ils n'iraient pas aux sénéchaussées 3. Quatre jours après, le conseil municipal

' Journal du Parlement, etc.., page 8lo.

••i !hid.

- Ibiil.; ji;ige 817.

d'Aix se réunit. L'assesseur exposa d'abord ce qui s'était passé aux États. Pascalis demanda ensuite la parole. 11 rappela l'Assemblée des trois Ordres de la ville d'Aix; il constata l'unanimité du Pays à vouloir une meilleure représentation ; il expliqua les motifs de l'opinion qu'il avait appuyée , dans la séance du 23 janvier ; il avoua ses craintes que l'insistance mise à solliciter une Assemblée des trois Ordres de la province, ne retardât la tenue des États-Généraux ; il prouva la possibilité de députer selon la Constitution , en accédant à des vœux légitimes. Son avis fut que le conseil adoptât une nouvelle délibération dans ce sens.

Six réquisitions furent présentées par lui au conseil. Elles tendaient toutes à soutenir les droits de la Provence et ceux du Tiers. Il émit le vœu que les députés de cet Ordre nommassent aussitôt leur syndic, et que les commissaires du Roi fussent priés de permettre l'entrée des États à ce défenseur des communes. Il termina, en faisant !a motion que le député à' A.\x proposât aux commissaires du Tiers, de tenter un dernier effort pour tâcher de ramener les deux premiers Ordres à une conti'ibittion dont la justice, la raison, l'opinion publique annonçaient la nécessité. Il cita les propres paroles du Roi, dans ses lettres patentes lues aux États le 28 janvier, où il demandait l'octroi et rétablissement de l'impôt, sans aucune exception 7ii réserve, le tout le plus justement et également, et à la moindre foule du pauvre peuple que faire se pourrait K Telle était toujours, aux yeux de Pascalis, la voie pour arriver à l'union et au

• Registre des délibérations du conseil mnnieii>al d'Aix , conuncncé le 1-' décembre 1787.

rapprocliement des Ordres. Le conseil le chargea , ainsi que trois de ses membres , MM. Miollis , Grégoire et Batalier, d'aller féliciter les députés des communes de leur patriotisme.

Efforts louables ! mais efforts impuissants ! Une conciliation aussi tardive n'eût pas changé la marche des choses. Le Tiers fut partagé entre deux sentiments au sujet du règlement du 2 mars. Il ne put contenir sa joie en y lisant l'aveu formel que les États étaient privés du droit de députer, parce qu'ils ne représentaient pas suffisamment la nation provençale ; d'un autre côté , il fut froissé par le refus de l'Assemblée des trois Ordres. Cependant, il se résigna; le ministère lui était trop favorable, pour qu'il se hasardât à le contrecarrer. Les députés des communes et des vigueries , qui étaient restés à Aix après la suspension des États , arrêtèrent doncqu'ils iraient aux Assemblées de sénéchaussées ' . Le conseil municipal d'Aix céda lui-même à l'entraînement, en sanctionnant, le 14 mars, cette détermination par son vote. Hélas ! le jour était venu, où la situation devait être plus forte que les hommes. Pascalis le sentit bien et se tut. L'assesseur exprima d'inutiles regrets sur la grave atteinte portée à la Constitution . Le conseil délibéra d'accepter la forme indiquée dans les lettres de convocation, avec la réserve que les droits du Pays et des trois Ordres seraient gardés intacts pour les Etats-Généraux qui suivraient ceux de 1789 2.

* Journal du Parlement, etc.... page 818.

- Registre des délibérations du conseil municipal d'Aix , commencé le \'^' décembre 1787. pages 220-222.

LUTTES POLITItîUES DE 1789. 175

Mirabeau ne fut pas aussi facile, et il ne cacha pas sa mauvaise humeur. Son amour-propre le portait à préférer une élection par l'Ordre entier du Tiers. Il harangua longtemps les députés dans le but de les éloigner des sénéchaussées. Il consigna même son opinion dans un écrit daté du 1 3 mars , où il se fit le défenseur intéressé des principes de la Constitution provençale. — «En létat actuel, y disait-il, la Provence, réunie dans un seul corps, est une véritable nation ; divisée par districts , elle n'a plus cette unité d'agrégation dont elle tire son existence

politique Parfaitement réunis en un seul corps par

notre Constitution , par notre administration , devionsnous être divisés en districts pour exercer l'acte national le plus important ' ? » Malgré ses répugnances, Mirabeau conclut, néanmoins, en déclarant qu'il fallait obéir. Ce parti lui sembla le plus sûr : il rendait tout délai impossible ; et puis, il déconcertait dans leurs plans les possédant-fiefs.

Ceux-ci n'avaient pas intérêt à garder tant de ménagements , car ils venaient d'être frappés au cœur. En vertu des lettres de convocation , ils étaient confondus dans l'Assemblée de leur Ordre avec tous les nobles ou annoblis, et même avec ceux qui ne possédaient aucune propriété. Un motif de résistance les animait encore : la Provence perdait ses privilèges de Co-état uni, inais non subalterné à la France. Le 1 2 mars , ils jetèrent les bases d'un projet de réunion qui aurait rallié à leur

1 Opinion du comte de Mirabeau, sur le règlement donné par le Roi^ pour l'exécution de ses lettres de convocation aux prochains Etats- Gènèjraux dans son Comté de Provence. A Aix, 13 mars 1789, pages 'i% i!t ^3. Gibelin David et Éméric David, iu-8%

cause les gentilshommes non fieffés": ces derniers se fussent engagés à ne pas comparaître aux sénéchaussées, et tous ensemble eussent procédé à la nomination des députés aux États-Généraux ' .

Ces offres furent transmises aux nobles non possédantfiefs, qui les repoussèrent. Les aigreurs du passé l'emportèrent sur les vues conciliantes du présent. Les négociations étant rompues , les possédant-fiefs procédèrent seuls à l'élection de leurs députés particuliers, et ils s'assemblèrent à cet effet durant trois jours consécutifs. Les députés nommés furent : le duc de Bourbon, prince du sang, le marquis de Sabran, le président d'Arlatan de Lauris , le marquis de Forbin-Janson , le président d'Arbaud-Jouques, le comte de Sade, le marquis de Grimaldi, et le président de Mazenod.

Restait le Clergé ; quelle serait sa C()nduite ? L'Arche- Têque d"Aix manifesta d'abord des intentions semblables à celles de la Noblesse. Puis il changea d'avis , craignant de déplaire au pouvoir et d'être abandonné par le Clergé secondaire -. Ce prélat , malgré ses qualités brillantes , avait un caractère souvent timide; il redoutait surtout les périls d'une opposition. Cependant , il devait montrer bientôt à l'Assemblée Constituante , qu'il savait être inflexible dans la défense des droits de l'Église. Une fois fixé, il blâma la démarche de la Noblesse, qui contrariait ses nouvelles idées. Il fut imité, dans sa soumission, par les autres Évêques de la province. L'Évê([ue de

« Journal du rarlpmrni, etc., p;igo 817. î Ibid., p;ige8l9.

Toulon seul résista. Peu de temps après , une émeute allait être dirigée contre lui pour ce motif. On pilla son palais ; ses chevaux et sa voiture furent jetés h la mer.

Il est inutile de dire que les États , prorogés jusqu'au 10 mars, avaient été renvoyés. Les syndics de la Noblesse tirent dinutiles instances auprès des commissaires du Roi , pour que ceux-ci en autorisassent la continuation. Ils voulaient y obtenir la sanction du choix des députés.

Au milieu de ces tristes conflits , où s'éteignait le patriotisme, le flot de l'anarchie montait. Le règlement du 2 mars exigeait, dans toutes les communes, la réunion de nombreuses assemblées de paysans. Les conspirateurs les transformèrent en autant de foyers de désordre. Ils enseignaient au peuple le mépris du droit de propriété , la haine des supériorités sociales et les principes de légalité la plus absolue. Enhardis parla faiblesse du pouvoir qui les laissait faire, ils avaient encore pour auxiliaire, la misère publique qui croissait chaque jour. Par un de ces coups qui révèlent la colère de Dieu, l'année 1789 semblait, en eff"et, avoir apporté avec elle tous les désastres. Telle avait été la rigueur du froid , que les oliviers et les arbres fruitiers, avaient presque universellement péri. Les céréales avaient atteint en Provence, comme ailleurs, un prix très-élevé. Déjà on éprouvait les terreurs anticipées de la famine. Entre la nature et la société , il y avait rapport de perturbations.

Nous ne nous arrêterons pas à décrire toutes les scènes afl'reuses d'insurrection , dont la Provence devint alors le théâtre. Elles ne peuvent trouver place dans ce récit , où les faits sont moins étudiés que les causes, et où l'in-

térêl s'attacbe aux ressorts moraux qui agissaient sur les esprits. A Manosque, l'Évêque de Sisteron, Mgr de Suffren de Saint-Tropez, faillit être assassiné par une bande de paysans'. Les insurgés d'Aups massacrèrent M. Brouillony de Montferrat. C'était la guerre des brigands qui s'ouvrait contre les deux premiers Ordres.

Ces attentats , commis dans un moment.de si grande fermentation , semèrent un effroi général. Pascalis y vit îa trop exacte vérité de ses pressentiments. Certes , il ne pensait pas qu'il allait recevoir bientôt la seule satisfaction qu'il eût ambitionnée. Le 20 mars, il dut s'applaudir des conseils de prudence qu'il n'avait jamais cessé de donner au Tiers. Le même prélat qu'il avait représenté, aux États de 1788, comme le centre de la réunion des trois Ordres , publia ce jour-là une lettre circulaire au Clergé régulier et séculier de son diocèse , dans laquelle il posait bautement les principes défendus dans le Mémoire sur les Contributions. « Le Clergé ne doit ni ne peut prétendre à aucune exemption relative aux cbarges publiques ,

disait Mgr de Boisgelin S'il y avait des exemptions à

faire, elles devraient être en faveur du peuple et non du Clergé 2. » Mgr de Boisgelin émettait aussi le vœu de l'imposition du Clergé dans la province ; il proclamait

' Il était parti d'Aix, le lundi 9 mars. Après avoir passé quatre jours chez sa sœur a Pierrevert , il continua sa route par Manosque, où il fut assailli, 1« samedi 1 i mars , par une bande de paysans. Blessé grièvement, il put ^ peine regagner son château de Lurs. Le lendemain, les consuls de Manosque, k la tête des notables du Pays , allèrent lui oflrir les grands regrets de la ville. Le Parlement crut prudent de ne pas poursuivre.

2 Lettre circulaire de Monseigneur l'Archevêque d'Aix, au Clergé régulier et séculier de son diocèse. Aix, Pierre-Joseph Calmen, page 3.

LUTTES POl.mQUES DE 1789. 179

lu nécessité d'une représentation suffisante du second Ordre du Clergé, aux États du Pays.

Le 24 mars , le chapitre de l'église métropolitaine de Saint-Sauveur se réunit, selon l'usage, au son de cloche; l'administrateur lut la lettre de l'Archevêque, et appela le chapitre à délihérer. Tous les membres présents ' n'hésitèrent pas de reconnaître la justice et la sagesse des principes auxquels on leur demandait d'exprimer leur adhésion. Ils en témoignèrent au prélat leur vive gratitude. Un même désistement fut consenti par ["Assemblée du Clergé de Draguignan, composéede 72 ecclésiastiques, sous la présidence de l'évêque de Fréjus.

Il y avait lieu d'espérer que d'autres gages de concorde se joindraient à ceux fournis par le Clergé. Mais déjà l'émeute grondait dans la capitale du Pays. Au 25 mars, avait été fixé le conseil de famille chargé d'élire les 30 députés qui représenteraient \d ville d'Aix à l'Assemblée de la sénéchaussée. On forma trois sections 2; les gens des campagnes eurent la leur dans l'église du Collège. Vêts deux heures, M. de La Fare se rendait à celle de l'Hôtel-de-Ville , lorsqu'il trouva la place encondjrée par une foule tumultueuse de peuple. Il ûi observer à plusieurs paysans que leur place était ailleurs, et il leur

* C'étaient MM. de FEnfant, prévôt ; d'Arbaud de Jonques , archidiacre ; de M-azenod, sacristain ; de ïlioniassiii de Saint-l'aul , capiscol ; de Lyle de Callian; deMazenod, ancien sacristain , chanoine honoraire ; de Villeneuve, administrateur ; de Mons, de Périer, de Richery, de Boisson de la Salle, de Crouseilhes. deRaniatuelle, de la Frené et deBroglie.

- Celle de l'Ilôtel-de-Ville devait être p4'ésidce par MM. de La Farc et Duranti-Crdlongue ; celle du Collège , par l'assesseur Roinan-Tributiis ; et celle du Faubourg, par le troisième consul, Arnuiphy.

180 CHAPITRE Yll.

désigna le Collège ; des huces accueillirent ces paroles. Il insista ; on lui répondit par des vociférations et par des menaces, en lui enjoignant de diminuer sur-le-champ le prix du pain et d'abolir le droit Aq piquet. Un propos insultant ' qui lui fut attribué , accrut ces transports de fureur. Les huées redoublèrent. Des cailloux furent lancés, la foule se rua sur l'Hôtel-de-Ville et en enfonça les portes. M. de La Fare eut à peine le temps de s'enfuir de maison en maison , jusqu'à un souterrain par lequel il s'échappa 2.

L'émeute, ainsi victorieuse, se déchama en un instant dans toute la cité. Le peuple , instrument toujours docile des ambitieux qui trouvent profit à exploiter sa misère , venait révéler à la Noblesse et au Tiers les effets de leurs divisions. Sur ces entrefaites, M. de Caraman, ne soupçonnant pas la gravité de ces désordres, arrive escorté de son tils et de M. de Félix , son capitaine des gardes , et suivi seulement de quarante ou cinquante soldats. A son approche, le peuple se disperse ; mais, il revient bientôt, et une grêle de pierres vole sur le Commandant. Deux soldats sont frappés de coups mortels. M. de Félix tombe renversé de cheval , et se blesse grièvement à la tête. Un nommé Perrot , ancien précepteur des enfants de M. de Caraman , ami de Mirabeau '^ , saisit ce moment pour

' Presque tous les historiens ont raconté que M. de La Fare, sur l'interpellation d'une femme qui lui demandait de diminuer le prix du pain , lui répondit qu'elle n'était faite que pour manger la fiente de ses chevaux- Aucune preuve ne justifie que ce propos ait été tenu. M. de La Fare , l'a toujours, depuis, éncrgiquemcnt nie.

- Le soir de ce jour, M. de La Fare partit pour Paris.

^ Journal du Parlement, etc., page 828.

ordonner de livrer la clé des greniers publics. Envahis aussitôt par une multitude en délire, ils sont mis à sac et dévastés. Des bandes de paysans vont achever le pillage à l'Observance; ils se disposaient à brûler un grenierdans la rue Sainte-Baume , quand des bourgeois courageux les mirent en fuite, et firent deux d'entr'eux prisonniers. Les insurgés ne cessèrent leurs déprédations qu'avec la nuit, lorsqu'ils eurent spolié presque toutes les maisons religieuses. Leur audace était encore stimulée par l'espérance de l'impunité. Des événements semblables venaient en effet d'éclater simultanément à Toulon et à Marseille ; dans ces deux villes, l'avantage était resté aux révolutionnaires , et l'autorité s'était vue ignominieusement outragée. Là, comme à Aix, l'émeute avait suivi une même marche ; le peuple semblait avoir obéi aux mêmes influences secrètes. M. de Caraman futaverti que '6,000 patriotes marseillais s'avançaient vers Aix, et qu'ils avaient le projet d'enlever M. de La Tour, Ce magistrat avait mérité la haine des conspirateurs par la fermeté de son administration ; il passa les nuits du 25 et du 2G aux casernes. On ne tarda pas à reconnaître que c'était une fausse alerte : les patriotes marseillais ne se montrèrent pas.

Ce que les supplications de Pascalis n'ont pu obtenir, l'expérience, cette cruelle institutrice, l'amène. Nobles , bourgeois , artisans , oublient leurs discordes passées et s'organisent en milices. Les consuls et l'assesseur font appel au dévouement de tous , sans distinction de rangs. On comprenait, enfin, qu'un intérêt commun devait lier les trois Ordres pour le salut de la patrie. Le Parlement,

182 CHAPITRE Ml.

redoutant les dangers qui menacent la province , et sentant l'urgence de secours extraordinaires , délibère d'envoyer plusieurs de ses membres au Roi '. Mirabeau, qui se trouvait à Marseille , où il se donnait la gloire de jouer le rôle de modérateur , précipite son départ à la nouvelle de ces faits , que lui transmet M. de Caraman ; il accourt ; il a hâte de prouver à ses ennemis, que seul il peut rétablir le calme , et que , maître de soulever les passions populaires, il est maître aussi de les apaiser.

Le lendemain , 26 mars , était un jour de marché. II y avait lieu de craindre que la grande agglon)ération des gens des campagnes ne produisît de nouveaux malheurs. M. de Caraman voulut user de l'influence de Mirabeau , et dans ce but, il l'employa à haranguer les groupes populaires. La promenade à cheval que fit le tribun à travers les rues d'Aix, dut présenter un spectacle étrange. Il allait , escorté d'une foule avide qui le poursuivait de ses démonstrations enthousiastes. Les conseils de sagesse , de modération , les exhortations au calme , découlaient de ses lèvres. On eût dit un missionnaire de paix. Le 27 mars, un arrêté du Parlement, qui fut aussitôt porté aux Procureurs du Pays et communiqué aux trois Ordres de la province , concourut plus efficacement

^ Les magistrats députés furent MM. de La Tour, premier président, les conseillers de Ballon, de Lubières, d'Esparron, et ravocat-général de Calissane, auxquels devaient s'adjoindre les présidents de Peynier et de La Tour d'Aiguës, les conseillers de Faucon, de Ramatuelle, de Labaume, et MM. de Castillon père et fils , procureurs généraux. Ces deux derniers se trouvaient déjà a Paris.

M. le président de .Touques renipla(.'a M. de La Tour , qui ne voulut pas abandonner son poste dans ce moment difficile.

au retour de la tranquillité publique. Les magistrats invitaient les diverses classes de citoyens à saisir tous les moyens qui pourraient amener une union aussi nécessaire que désirée. Le même jour , soixante gentilshommes , assemblés chez le comte de Fourrières , syndic de la Noblesse, déclarèrent qu'ils abandonnaient , à l'avenir, tout privilège pécuniaire. M. le Président de Touques, en partant pour Paris , avait laissé une déclaration dans ce sens, où il engageait les possédant-fiefs à céder sans retard aux réclamations du Tiers '. Son avis motivé, ratifié par les soixante gentilshommes , fut transmis à MM. de Caraman et de La Tour. Ce dernier , apprenant cette nouvelle, à neuf heures du soir, fut tellement ému qu'il embrassa le comte de Fourrières en versant des larmes 2. Le28 mars fut signalé par un autre sacrifice. Les membres des deux Cours souveraines renoncèrent à leur exemption de l'impôt-^.

Pascalis assistait en silence à cette réalisation subite des vœux qu'il n'avait cessé de former. Il n'était plus que citoyen ; mais les honneurs de la victoire lui appartenaient. La considération du bien public avait plus de

* Journal du Parlement, etc., page 834.

2 La délibération de la Noblesse fut sur-le-champ publiée dans un écrit de quelques pages , intitulé : Bonnes nouvelles pour la Provence. Cet écrit contenait en outre les délibérations du chapitre d'Aix , du Clergé de Draguignan , et de la Noblesse de cette ville , dont vingt-huit membres avaient aussi abandonné leurs privilèges pécuniaires , dans une Assemblée présidée par le chevalier d'Ampus.

3 Sous les anciens Comtes de Provence , les magistrats principaux jouissaient d'une exemption personnelle de l'impôt. Le même privilège fut étendu aux magistrats du Parlement, créé par Louis XIL Cette exemption avait été réglée, en 1Î380, par un arrangement entre la province et les Cours souveraines.

prix à ses yeux qu'un vain contentement d'amour-propre. Il est à croire que , rentré dans sa vie laborieuse et modeste , il se tint éloigné des troubles de la rue. Un mémoire manuscrit que nous avons rencontré dans ses notes, prouve qu'il dirigeait toujours ses efforts vers le même but : l'égale répartition des cbarges publiques. Il y exposait sans passion, d'un style bref, concis, le mode selon lequel les deux premiers Ordres devraient payer , et le taux de leur contribution. Il reconnaissait au Clergé et à la Noblesse, le droit de s'imposer sur leurs membres, comme ils le jugeraient à propos. L'intérêt du Tiers étant rempli , celui-ci n aurait plus rien à dire. Pascalis ne doutait pas que toute la Noblesse de Provence ne suivît l'exemple que lui offrait déjà la plus grande partie de la Noblesse du Royaume. Ce mémoire, demandé par les Procureurs du Pays , était destiné à être placé sous les yeux des deux premiers Ordres ; il porte la date du mois de mars 1789.

Cependant, au hideux spectacle dune guerre civile la capitale du Pays voyait succéder celui de la plus confiante fraternité. Un élan généreux s'était emparé des cœurs. Le peuple , égaré un instant par des suggestions coupables , répondait à la voix évangélique de son premier pasteur , par des témoignages touchants de son repentir'. 900 charges de blé furent rendues spontanément aux greniers publics ,' par les pillards de la veille. Le chapitre métropolitain livra à bas prix toute sa provi-

' Le 27 mars, Mgr de Boisgelin avait publié un niandenient, où il retraçait avec éloquence ces sci-nes de désordre , et exhortait les coupables au repentir.

LLTTES POLITIQUES DE 1789. 185

sion de grains. L'Archevêque cautionna pour 100,000 livres les achats en hlés que venaient de faire les consuls. 3,000 livres furent distrihuées par le Parlement aux plus pauvres de chaque paroisse. Le 29, Mgr de Boisgelin bénit, à Saint-Sauveur, les drapeaux des milices bourgeoises , et les deux Cours allèrent solennellement , le soir, assister aux prières pour la tranquillité publique. L'amnistie proclamée par les consuls mit un dernier sceau à cette réconciliation ' .

Malheureusement, l'état général de la province n'était pas aussi consolant ; il ne laissait plus d'illusions : partout le désordre et le pillage. A Barjols, à Rians, àRoquevaire, à Carnoules, à Brignoles, à Hyères, au Puget, à Nans , à Saint-Nazaire , les paysans, exaltés par les idées révolutionnaires , levaient le drapeau de la guerre sociale. Leurs haines n'étaient pas dirigées seulement contre les seigneurs ; dans plusieurs villes, les bourgeois furent insultés et pillés. Les élections commencèrent, à Aix, le 2 avril, sous l'influence de ces nouvelles aflligeanles , et lorsque le Parlement , alarmé , dépêchait à Paris un courrier extraordinaire. L'Assemblée des députés des trois Ordres de la sénéchaussée d'Aix fut présidée par le lieutenant-général du Siège, dans I "église du Collège. Après la vérification des pouvoirs, chacun des membres prêta serment. Les deux premiers Ordres se retirèrent ensuite dans leurs salles particulières. La Noblesse était représentée par vingt gentilshommes ; tous étaient non possédant-fiefs , sauf M. de Boutassi , marquis de

< Le Parlement fit un seul acte de rigueur. Un garçon boucher, coupable (le plusieurs attentats, fut sur-it'-;'liiiuipju.«;c' et cxéenlé.

Châteaularc, seigneur de Fuveau et deRousset. Mirabeau, qui voulait ne perdre aucune chance, se fit inscrire parmi les possédant -fiefs. Malgré l'éclat de ses triomphes pepulaires, il craignait que l'aristocratie de son nom ne portât ombrage au Tiers. A la fois gentilhomme et démocrate, ayant toutes les mœurs hautaines de sa race, et courtisant le peuple par esprit de vengeance et d'ambition, Mirabeau était loin d'avoir au fond les qualités sympathiques à la classe moyenne. Il eût préféré , nous l'avons dit, être nommé par une Assemblée des trois Ordres de la province. Les manœuvres auxquelles il s'était livré pour assurer le succès de son élection, ont été appréciées de la manière suivante par un témoin oculaire, M. de Saint-Vincens. « On ne peut se dissimuler que la présence de M. le comte de Mirabeau n'excite à Aix, où il est, et à Marseille, où il est allé, quelquefois de grands troubles J . Il remue ciel et terre pour être député aux États-Généraux; il veut, en outre, se venger de ce que la Noblesse l'a exclu de son corps ; il a cru que M. de La Tour a écrit contre lui. Voilà les trois motifs qui l'animent. Il a des émissaires partout-. »

* Entraîné par le désir de justifier en tout son héros, l'éditeur des Mémoires de Mirabeau ne craint pas d'avancer, tome V, page 301 , que la Noblesse avait suscité l'émeute d'Aix , pour maintenir ses privilèges et invalider la prochaine élection de celui qu'elle avait exclu de son corps. « Il est malheureusement prouvé, dit-il, que parmi les moyens essayés pour arriver a l'un et a l'autre résultat, les ennemis de Mirabeau ne craignirent pas de provoquer une rébellion ouverte de la part du peuple dont toutes les passions étaient soulevées.» Si cette preuve existait, ou aurait dû ne pas oublier de la produire. Plus tard , on disait avec autant de vérité , que les nobles incendiaient eux-mêmes leurs châteaux, pour se donner ensuite le plaisir d'accuser la révolution.

2 Journal du Parlement, etc., page ^46.

Les jours qui suivirent le 2 avril , furent remplis par le choix des députés et la rédaction des cahiers de doléances. Le Clergé tint ses séances dans les salons de l'Archevêque. Le lieutenant du Siège resta le président du Tiers. Les élections de cet Ordre se prolongèrent jusqu'au 9 avril. Mirabeau fut le premier nommé. Le lieutenant Audier et l'avocat Bouche recueillirent ensuite la pluralité des suffrages. Attendu l'absence de ce dernier , on lui donna M. Verdolin pour suppléiant.

Un quatrième candidat devait être élu. On pensa à M. Servan , ancien avocat-général au Parlement de Grenoble, grand défenseur du Tiers, et qui avait publié depuis 1788, un certain nombre d'écrits adressés aux communautés de Provence ' , où il les exhortait à adopter la nouvelle Constitution dauphinoise. Un courrier lui fut aussitôt dépêché 2; M. Servan répondit que ses infirmités l'empêchaient d'accepter.

On se ressouvint alors de Pascalis , et les suffrages se portèrent sur lui. Cette mémoire tardive , dans de telles circonstances , lorsque le choix des députés avait une si extrême importance pour les destinées du Pays, est d'une signification bien triste ; elle ne doit pas cependant nous étonner. Au mois d'avril 1789, Pascalis n'était déjà plus,

^ Réflexions sur la ré formation des États provinciaux^ 1788. — Observations adressées auxfiommuncs de Provence, sur la Constitution de leurs Etats, 1789. — Projet de déclaration, proposé aux députés des communes aux Etats-Généraux, 1789. — Idées sur le mandat des députés aux Etats- Généraux , 1789, etc..

2 Servan se trouvait alors à Arles , où il prononça un discours dans l'assemblée de la sénéchaussée, pour contester a l'Archevêque d'Avignon, ainsi qu'aux corps ecclésiastiques et religieux de cette ville et du Comtat-Venaissin, le droit d'élire les députes au\ Etals-Généraux.

il faut le reconnaître, riiomme de la situation. Tant qu'il s'était agi de faire prévaloir les idées vraies de réforme, en réagissant contre l'absolutisme gouvernemental établi par Richelieu , il avait combattu vaillamment , avec la conscience d'un devoir accompli , et plein du légitime espoir que les institutions provençales gagneraient un nouveau degré de force à la suppression des abus. Mais, aujourd'hui que le Tiers se rendait complice des plus mauvaises passions, aujourd'hui que la Provence entière était en feu, sous le souffle révolutionnaire , comment Pascalis pouvait-il sans trahir ses principes, retenir cette faveur populaire dont naguère il était entouré?

Pascalis refusa'. Son àme était-elle découragée? Nommé avec aussi peu de spontanéité par le Tiers , dominé par Mirabeau, aima~t-il mieux demeurer dans son rôle modeste de citoyen provençal ? Après avoir combattu jusqu'au bout et dans les limites de son influence , un mode de députation qui assimilait son Pays aux autres provinces du Royaume , après avoir vu rejeter l'Assemblée des trois Ordres et les moyens de conciliation qu'il avait offierts, voulut-il protester de la sorte contre la violation de notre indépendance ? Il y a lieu de penser que tous ces motifs concoururent à lui dicter sa réponse. Bientôt nous parviendrons peut-être à mieux appuyer ces conjectures , et à connaître les véritables sentiments de Pascalis.

L'avocat Pochet fut nommé quatrième député ; on lui adjoignit pour suppléant un autre membre du barreau ,

' Journal du Parloment. cle...^ [lagc 849.

M. Vei'det ' . Sur ces entrefaites, M. Verdolin ayant appris son élection à Draguignan , fut remplacé par un député de Saint-Julien le Montagnier.

Les trois Ordres réunis eurent leur séance de clôture, le 10 avril. On y proclama le nom des députés ; on lut les procès-verbaux de l'élection et tous les cahiers de doléances. Dans les siens , le Clergé de la sénéchaussée renonçait aux exemptions pécuniaires. Une déclaration semblable fut faite, le 10 avril, par l'Archevêque , qui consacra ainsi les principes de son mandement du 20 mars , et par M. Duranti de La Calade , au nom de la Noblesse 2.

Voici les noms des députés de la sénéchaussée d'Aix : Pour le Clergé : Mgr de Boisgelin et Tabbé Cousin , curé de Cucuron. — Pmir la Noblesse: M. d'Albertas, premier président à la Cour des Comptes et le conseiller d'André. M. de Clapiers-Gollongue , nommé d'abord suppléant , devint député par le refus de M. d'Albertas. — Pour le Tiers : le comte de Mirabeau , MM. Audier , Bouche et Pochet^.

' Verdet (François-Auguste) , i-tait né a Forcalquier , et il exerçait la profession d'avocat au Parlement de Provence. On sait sa triste destinée. Nommé, en 1790, membre de l'administration du département des Bouchesdu-Rhône , il fut bien vite dépassé dans ses idées révolutionnaires. Le 26 janvier 1793 , au moment où on venait d'apprendre, a Aix , la mort de Louis XVI , il fut saisi aux prisons , où l'avait jeté une dénonciation , et pendu k un réverbère du Cours.

2 Déclaration faite par les Ordres du Clergé et de la Noblesse, dans l'Assemblée des trois Ordres de la sénéchaussée d'Aix , du 10 avril 4789. A Aix, Gibelin David et Éméric David.

3 Voyez aux Pièces justificatives^ n» 8, les noms des députés des autres sénéchaussées de Provence. Mirabeau avait été également nommé par le ïiers; il Marseille ; mais il opta pour Aix.

Le Tiers, à Aix , se suicida en se faisant le marchepied de Mirabeau. Le jour n'était pas loin où cette capitale liumiliée, déchue, verrait passer sur sa couronne comtale le niveau démocratique qu'elle avait souhaité.

Mirabeau se hâta de retourner à Paris pour y préparer ses succès futurs. Les élections étant terminées , aucun obstacle n'empêchait la reprise des États. Leurs séances s'ouvrirent encore, le 21 avril, sous la présidence de l'Évêque de Fréjus. Ils avaient pour mission seulement de voter les subsides et les impositions du Pays. Les questions de réforme, d'administration intérieure, étaient renvoyées après les États-Généraux. Au sortir d'une si effroyable crise , tout commandait la paix , et la paix ne revint pas. Le Clergé renouvela libéralement ses renonciations. L'Assemblée de la Noblesse approuva , le 23 avril , la déclaration que les soixante gentilshommes avaient souscrite le 27 mars; mais elle voulut réserver le droit individuel de ses membres absents ; elle ne reconnut pas non plus la Noblesse des sénéchaussées, comme ayant eu qualité pour la représenter. Des protestations violentes troublèrent encore cette Assemblée, qui devait être , hélas ! la dernière. Un gentilhomme que distinguaient ses sentiments de patriotisme, M. d'Albertas, seigneur de Bouc et de Gémenos, premier président à la Cour des Comptes, montra que le sang généreux de l'antique Noblesse n'avait pas tari '. Il déclara consentir

' On doit citer aussi la conduite deM. d'Albertas (Jean-Baptiste-Surléon), marquis de Gréoulx , membre d'une autre branche de la même famille. Dans une protestation du 29 mars 1789, il déclara: 1° que son avis n'avait jamais été pour l'Assemblée pléniére aux États de la province , du corp?

tant pour lui que pour son père , à l'encadastrement de tous ses biens nobles, à compter du moment qui serait fixé par le Tiers. Il [fut imité, le même jour, par MM. Le Camus de Puypin , de Sébastiane de Champclos , et de Gautier d'Artigues.

Le Tiers , qui avait perdu dans Pascalis son guide et son modérateur , gâta lui aussi sa cause par un système d'opposition à outrance. Sur le motif que l'Assemblée actuelle était désavouée par l'universalité de la nation , ses représentants ne voulurent pas nommer la députation ordinaire chargée de porter au Roi les cahiers des États ; ils refusèrent également d'élire les Procureurs joints de chaque Ordre, pour former avec les Procureursnés l'administration intermédiaire provençale.

Ainsi, par les fatales querelles des Ordres, les efforts les plus héroïques avortaient. La Provence venait d'être brisée moralement dans son unité nationale ; encore un peu de temps, et ce corps séculaire , qui avait près de deux mille ans d'existence , s'écroulera tout entier sous le marteau de la révolution.

entier des possédant-fiefs ; 2" que son vœu était pour 1 "égale répartition des impôts , et pour l'égale représentation des trois Ordres aux États- Généraux. «^m reste, disait-il, je déclare que dans toutes les occasions je soutiendrai de mon bien , de mon sang même , s'il le faut , les prérogatives et les droits inhérents à mon Ordre , si jamais aucun Ordre y portait atteinte, ne lui en ayant jamais reconnu d'injuste que celui qui l'exempte d'une égale répartition aux charges publiques et qui lui donne une supériorité de nombre aux Assemblées publiques. »

FIN 1>E LA >ATIONALlTE PI10VE>(;ALE.

SOMMAIRE. — Réflexions. — Pascalis se retire des affaires publiques, — Discours de M. Cappeau. — La Révolution. — Nuit du 4 août 1789. — Lettre des députés de Provence. — Délibérations des communautés. — Éloge de la Constitution provençale par Mirabeau. — Bouche. — Son Mémoire. — Dubreuil au conseil municipal d"Aix. — Derniers actes des Procureurs du Pays. — La Provence est divisée en trois départements. — Troubles a Marseille et prise des forts. — Chute du Parlement. — Adieux de Pascalis a la Chambre des Vacations. — Arrêté de la même chambre. — L'abbé Rives. — Les Clubsa Aix. — Événements du 12 décembre 1790. — Pascalis est enlevé et jeté en prison. — Arrivée des Marseillais — Rage sanguinaire de l'abbé Rives. — Assassinat de Pascalis , de M. de La Roquette et du chevalieF de Guiraman. — La Provence tombe avec Pascalis.

On ne sait que trop ie dénoùment de ce grand drame, qui se jouait d'une extrémité de la France à l'autre avec une égale incandescence d'idées et de passions. Tant d'impéritie, tant de mesures inconsidérées , allaient aboutir à une catastrophe dernière. La faiblesse du pouvoir ne fut surpassée que par l'énergie persévérante des conspirateurs. Le serment du Jeu de Paume commença la douloureuse et longue agonie du principe d'autorité. Contrairement aux cahiers qui , tous , proclamaient que le gouvernement français est monarchique, les députés

des communes ne craignirent pas de se mettre au-dessus du Roi , en lui déclarant qu'ils ne se sépareraient point avant d'avoir établi une Constitution '; ils violèrent donc leurs mandats , et se rendirent coupables d'un acte attentatoire aux droits du Pays. La séance du 23 juin, où les trois Ordres furent réunis, acheva de prouver que les meilleurs projets de réforme, émanés de l'autorité , seraient à jamais repoussés, « d'st bien plus que nous ne pouvions espérer , — s'écria Mirabeau, lorsqu'il eût entendu l'admirable programme de liberté tracé de la main même de Louis XVÏ, — la patrie peut être sauvée ; mais, cela nous vient d'un Roi, et e est pour cela que nous nen voulons pas.» L'orgueil de la révolution est tout entier dans ce mot.

Je n'ai pas à examiner les causes qui précipitèrent la crise et qui déterminèrent la chute des anciennes institutions de la France -. Je ne m'occupe que de nos modestes institutions provençales. Liées à l'ensemble de l'organisme politique , il était difficile qu'elles n'eussent pas un sort semblable , lorsque l'ambition suprême était de tout recréer à priori. C'est bien d'elles qu'on peut dire : elles ont d'autant plus duré, qu'elles étaient moins délibérées et moins écrites. Leur origine ne se trouvait

* Mounier, qui proposa le serment du Jeu de Paume, l'a reconnu plus tard. « Ce fatal serment, a-t-il dit, était un attentat contre les droits du monarque ; c'était lui déclarer qu'il n'avait pas le pouvoir de dissoudre l'Assemblée : c'était la rendre indépendante, quel que fût l'usage qu'elle se permettrait de faire de son pouvoir. Combien je me reproche aujourd'hui de l'avoir proposé ! » Recherches sur les causes qui ont empêché les Français d'être libres. Genève, 1792, 2 volumes in-S».

- L'histoire de la vieille Constitution française a été exposée par un publiciste émincnt de notre époque, M. de Lourdoueix, dans un ouvrage intitulé : De la Restauration de la Société française. Paris, Sapia, troisième édition, 183i.

J9i CHAPITRE VIII,

pas dans un scrutin. L'expérience des générations les avait lentement fondées. Nées avec le régime municipal romain , elles avaient suivi les progrès du temps , de la civilisation, des mœurs, s'identifiant, en quelque sorte, avec notre nature et notre caractère , répondant à notre besoin d'indépendance et d'activité , nous protégeant comme un bouclier , lorsque les ministres étaient trop avides ou trop entreprenants , unissant par un lien de nationalité et associant par une administration économique , des populations qui avaient une même langue, les mômes coutumes , mais dont les ressources étaient diverses , équilibrant ainsi les intérêts et conservant parmi nous les règles de la liberté politique. Ces institutions ne nous éblouissaient point par le prestige d'un développement illimité de prospérité matérielle : « Mais, observait Portails, il en est peut-être des nations comme des particuliers , dont le vrai bonheur consiste dans la médiocrité de leur fortune ^ . » Pensée qu'on a le tort de ne plus assez comprendre, et dont le sens simple, dans sa profondeur, n'a pas besoin d'être commenté.

Ces institutions avaient été admirées par les hommes d'État et par les publicistes qui les avaient connues. Nos pères se montraient justement fiers de ces éloges , et ils les citaient volontiers, avec une sorte de complaisance. Car nos pères n'avaient pas notre chétif orgueil individuel ; leur cœur ne se glaçait pas, comme le nôtre, sous les étreintes d'une raison froide et railleuse 2; ils savaient

* Mémoire manuscrit de Portails, sur le projet de rétablir les EtaU de Provence.

' Écoutez un triste aveu, échappé naguère a la plunic (l"un des historiens

IIN DE LA NATIONALITÉ PROVENÇALE. 1 9o

unir dans une affection simple et vraie , la famille , la cité, la prpvince et la grande patrie de la France ; ils ne reniaient point les gloires du passé , et ils marchaient d'un pas ferme vers l'avenir. On ne les eût jamais vus rougir d'éprouver ce sentiment de tous les lieux et de tous les âges , que certains patriotes modernes , ont appelé avec dédain, f amour grossier du sol '.

Ces institutions pouvaient-elles encore vivre? Étaientelles seulement un de ces débris d'un temps malheureux , qui ne réveillent que le souvenir de la servitude? Étaientelles donc exclusives de toute amélioration ? N'offraientelles pas, au contraire, l'exemple remarquable de ce que peut l'esprit de liberté bien entendu ? Sans doute , elles renfermaient des abus; mais la pratique des choses humaines en découvre partout ici-bas, et les établissements les plus dignes de notre vénération nen sont pas exempts. « On précipite un État dans le despotisme ou dans l'anarchie, dit Porlalis , quand on détruit brusquement les institutions qui modéraient l'autorité et garantissaient l'obéissance. On compromet la civilisation d'un peuple si, sous prétexte de lui donner une meilleure police , on ne laisse rien subsister de ce qui la civilisé ; on le

les plus distingués de Técole constitutionnelle ;« Nos ancêtres du moyen ;"ige avaient, il faut le reconnaître, quelque chose qui nous manque aujourd'hui, cette faculté de l'homme politique et du citoyen, qui consiste k savoir nettement ce qu'on veut , et a nourrir en soi des volontés longues et persévérantes. » Essai sur l'histoire de la formation et des progrès du Tiers- État^ par Augustin Thierry; préface, page xiv.

^ Cette expression a été employée par M. Alexandre Thomas , dans un ouvrage intitulé : Une province sous Louis XIV. Paris , Joubert , 184i > in-8\ page 437.

lOC) CUAPITRE Mil.

replonge dans la barbarie, en l'isolant de toutes les choses qui l'en ont fait sortir ' . »

Les administrations provinciales tentées par Louis XVI avec le concours de Turgot et de Necker , et dont ce prince exposa le plan définitif aux États-Généraux, dans la séance du 23 juin, étaient merveilleusement propres à écarter les périls qu'indique ici Portails. Ce plan conciliait l'autorité et la liberté ; il investissait le gouvernement du pouvoir qui est nécessaire à son action , et il laissait au Pays, dans une juste mesure, le soin d'administrer ses intérêts ; enfin , il permettait d'opérer sans secousses les réformes utiles , et de coordonner en un tout plus compacte et plus homogène les anciennes institutions des provinces. Ne nous étonnons pas , cependant, s'il fut accueilli avec peu de faveur par l'Assemblée Constituante. Dans un siècle , où l'on aspirait à rien moins qu'à refaire la nature entière , et où toutes les institutions étaient regardées comme des abus, un tel régime ne pouvait trouver grâce aux yeux des novateurs.

Combien , égarés abjrs par bonne foi , ont ensuite déploré leurs erreurs ? Ils crurent fonder la liberté , et ils la perdirent-. Ils arrachèrent à l'autorité, sa majesté,

< De l'usage et de l'abus de l'esprit philosophique durant le XVIII^ siècle, tome II, page 403.

2 Un écrivain genevois , Mallet du Pan , partisan dos justes idées de réforme, a jugé en quelques mots la révolution, dans un article publié par le Mercure britannique , janvier 1800. Après avoir constaté le but de la révolution , qui est d'abolir toutes les distinctions héréditaires et d'établir une égalité complète dans l'ordre social , il ajoute : « C'est sur ce conflit, infiniment plus que sur la liberté, à jamais inintelligible pour les Français, qu'a porté et que reposera jusqu'au bout la révolution. y>

son auréole de grandeur, son empire sur les consciences et sur les âmes ; puis ils l'abandonnèrent , ainsi dégradée, aux convoitises de toutes les ambitions. D!un autre côté, ils supprimèrent les digues morales qui s'opposaient aux envahissements du pouvoir central, digues qu'avaient élevées les traditions, les usages, les habitudes ; digues fortes, parce qu'elles n'étaient pas de mains d'hommes , et durables , parce qu'elles n'étaient pas de vaines abstractions métaphysiques '. Ils individualisèrent la société ; ils anéantirent ses principes de cohésion ; ils broyèrent tous les corps intermédiaires et indépendants; ils tirent une vaste démocratie de 30 millions d'hommes Était-ce là constituer la liberté? Avouons plutôt

que c'était préparer la voie au plus redoutable des despotismes2.

Briser complètement les anciennes provinces pour leur substituer ces divisions territoriales géométriques appelées départements , était une mesure qui , sous une apparence d'utilité gouvernementale , ne devait pas être moins funeste au point de vue de la liberté. Plusieurs

^ «On oublie que l'homme n'est point un être simple, mais très-compliqué; que les hommes sont régis par des habitudes plutôt que par des raisonnements , par des impressions plutôt que par des axiomes , et qu'il s'agit de leur donner , non une métaphysique , mais des mœurs. » De Vusage et de l'abus de l'esprit philosophique, etc... tome II, page 403.

"^ « On a détruit tous les obstacles indirects qui servaient à mitiger le despotisme ; en sorte que si jamais la monarchie pouvait reprendre quelque ascendant en France, sous cette dynastie, ou sous une autre, elle exercera probablement, a moins que, dès son début, les sages et vertueux conseils du prince ne la tempèrent volontairement , le pouvoir le plus complètement arbitraire dont iJ y ait jamais eu d'exemple sur la terre. » Réflexions sur la Révolution de France , par Ed. Burkc , publiées on 1790. Paris . 1819 y inrS-*, pages 337 et 338.

Constituants, dont les opinions révolutionnaires n'étaient pas suspectes , le sentirent bien , et c'est au nom même de la liberté qu'ils protestèrent contre ce morcellement, en marquant ses conséquences certaines dans l'avenir. L'expérience nous dit aujourd'hui s'ils se trompèrent. Il est hors de doute que l'unité est très-désirable , qu'elle est la condition essentielle de l'ordre , et que nous devons applaudir aux progrès réels qui tendent.à l'établir et à la développer au sein d'une nation. Mais l'unité ne ressemble pas mieux à l'uniformité, que la liberté à la licence , et que l'égalité civile au nivellement des classes et des rangs. La nature , ce type immuable des œuvres humaines, nous fournit, à ce sujet, des enseicfnements que nous ne saurions trop méditer. Rien ne prouve plus évidemment la nécessité d'une hiérarchie et d'un échelonnement de forces , que l'aspect général du monde. Touty est un; tout aussi y est divers. L'harmonie de l'ensemlde résulte des contrastes que présentent les parties. L'ordre physique ne serait-il point en cela l'image fidèle de l'ordre moral? Chaque famille, ou privée ou nationale, n'a-t-elle pas ses mœurs, ses aptitudes, son caractère, ses besoins, comme chaque fraction de territoire a son climat et ses différentes productions? Pascalis avait écrit dans son Mémoire sur la contribution des trois Ordres : — « Unissez les hommes aux besoins de VÉtat ; communiquez-leur cet esprit de famille qui dispose aux grands sacrifices, et vous renouerez le lien social^. » Admirable maxime, dans laquelle se formule la

. * Mémoire sur la contribution des trois Ordres ^ aux charges publiques et commîmes de 'a province, page 52.

seule politique, vraiment chrétienne et libérale ! Au lieu d'agir ainsi , les Constituants s'efforcèrent de tout niveler et de tout dissoudre ; ils enlevèrent aux peuples ces affections et ces administrations patriotiques , qui les rapprochaient, qui les aggloméraient, qui les attachaient au foyer de famille , à la commune , à la province et à l'État, qui les défendaient contre l'anarchie et contre l'arbitraire ; puis , après avoir affaibli la France , après l'avoir divisée et subdivisée , après avoir éteint chez elle toute vie locale , et par cela même toute vie indépendante, après avoir concentré tous les pouvoirs dans une seule ville , ils se persuadèrent que le gouvernement absolu serait à jamais impossible, et que rien ne comprimerait désormais l'essor de la liberté M

« L'attachement aux coutumes locales, a dit Benjamin Constant , tient à tous les sentiments désintéressés, nobles, pieux. C'est une politique déplorable que celle qui en fait de la rébellion. Qu'arrive-t-il aussi dans les États , où l'on détruit ainsi toute vie partielle ? Un petit État se forme au centre ; dans la capitale s'agglomèrent tous les intérêts ; là vont s'agiter toutes les ambitions ; le reste est immobile. Les individus perdus dans un isolement contre-nature, étrangers au lieu de leur naissance, sans contact avec le passé, ne vivant que dans un présent rapide , et jetés , comme des atomes , sur une plaine immense et nivelée , se détachent d'une patrie qu'ils n'aperçoivent plus nulle part , et dont l'ensemble leur devient indifférent , parce que leur affection ne peut

* Voyez aux Pièces justificatives , ii° 9 Je jugement que Burke portait, en 1790, sur la nouvelle divisioii dé lu France eu départements.

se reposer sur aucune de ses parties '.» Benjamin Constant , en écrivant ces lignes , appréciait avec sagesse les éléments nécessaires d'un gouvernement représentatif; il comprenait qu'il n'y a point de liberté durable chez un peuple , dont les institutions , sans cesse exposées aux hasards d'une émeute, ne trouvent, dans le corps même du Pays, aucune garantie de stabilité ; mais, Benjamin Constant parlait après une révolution qui s'attribuait précisément la gloire d'avoir effacé les derniers vestiges des vieilles franchises municipales, et qui plaçait la centralisation administrative , au nombre de ses bienfaits les plus signalés-.

A l'heure décisive où nous sommes parvenus, alors que la sentence de mort va être prononcée contre les libertés traditionnelles de notre Pays, il est opportun de juger l'œuvre de l'Assemblée Constituante. L'expérience ne nous apprend que trop où conduisent ces systèmes orgueilleux , qui , ne tenant compte ni du temps , ni des lieux , ni des mœurs , ni de la nature de l'homme ^ , sont propres seulement à enivrer les peuples de passions

* Cou7-s de politique constitutionnelle^ tome I, pages 206 et 207.

' « Fut-ce un tres-graiid malheur , que la perte des anciennes libertés communales? Je le crois, je crois que si elles avaient pu subsister et*s'adapter au cours des choses , les institutions, l'esprit politique de la France y auraient gagné. » Histoire de la civilisation en France , par M. Guizot. Paris, 1843 ; in-8, tome IV, page 300.

^ « Comme on s'habitue à ne rien distinguer , on finit par ne plus rien connaître ; ou veut que le climat, que le caractère national, que toutes les circonstances s'aplanissent sous l'empire de quelque idée générale, que tout fléchisse devant une abstraction. Le faux esprit philosophique se suffit "a lui-même', tout est vide autour de lui...» De l'xisage et de l'abus de l'esprit philosophique, etc., page 400.

ilésordonnées et subversives, à les rendre insociables, et à ébranler cbcz eux les principes fondamentaux de toute civilisation. Aussi, est-ce avec un cœur attristé quetious abordons le vaste cbamp des ruines révolutionnaires ; nous nous demandons si c'était bien là que devait aboutir ce grand mouvement de progrès , commencé dès les premiers temps de notre histoire, activé et développé plus tard par la restauration du régime municipal, et poursuivi à travers les siècles, sous l'autorité tutélaire de nos Rois ; nous nous demandons si , pour obtenir certaines réformes, certains biens appelés par le vœu des hommes éclairés , il fallait opérer une destruction universelle , et inoculer à la société cet esprit de mécontentement et de, révolte, qui, une fois descendu dans les classes inférieures, ne s'arrête pas même devant la barbarie '.

Un historien de la Provence, notre concitoyen, indique de la manière suivante , quels eussent été les fruits du mouvement de cette époque, si cV autres maœimes avaient 'prévalu. Après avoir regretté que la liberté nouvelle ne soit pas résultée sans efj'ort de la liberté ancienne , et s'occupant de l'organisation provinciale, il s'exprime ainsi : « L'intendance fut devenue dans les provinces dépossédées

^ Aujourd'hui , quand la démocratie a presque terminé son œuvre , et lorsque le socialisme, son héritier direct, se présente ii nous armé des mêmes principes et menaçant de déchaîner sur la société les masses populaires, on commence a sentir que les anciennes libertés municipales , en attachant les citoyens a la famille et au sol , n'étaient pas sans quelque utilité ; mais c'est ouvrir les yeux bien tard. (Voyez sur les libertés municipales , deux ouvrages de M. Ferdinand Béchard , intitulés : Essai sur la centralisation administrative. Paris, llivert, I83(), 2 volumes in-8°. — De l'administration intérieure de lu France. Paris. Giraud et Dagneau , 4 851 , % volumes in-1 2).

202 CHAPITRE Vl|[.

(le tout pouvoir exécutif provincial, une sorte de petit ministère propre à lier toutes choses au corps de l'État et à centraliser le pouvoir exécutif national. Les circonscriptions des bailliages, élections, vigueries eussent été régularisées, et c'est dans le terme intermédiaire entre la province et la commune, qu'on eût trouvé la vraie société municipale où est le lien de la fédération nationale, le siège des jugements, la source du mandat et de l'opinion populaire... Le Pays de Provence , devenu une véritable province française, eût un jour reçu dans son sein les Provençaux du Comtat et ceux d'Outre-Var , et se fût appuyé, comme aux premiers temps, sur la mer, le Rhône et les Alpes. Il eût conservé avec son nom, les traditions de sa vieille liberté... Nos communes de Marseille et d'Arles , qui ne devaient leurs droits qu'à elles-mêmes, nos vigueries, vénérables vestiges des cités romaines , eussent gardé leur indépendance; au dedans, administrant avec sagesse ; au dehors , députant de fidèles représentants de leurs besoins et de leurs volontés.

« Nous, Provençaux, Dauphinois, Aquitains, Bretons, Alsaciens , tous Français , nous n'eussions eu ni tant de victoires , ni tant de maux , ni lépuisement universel après une fatigue universelle, ni les calomnies adressées à la liberté ; et notre Gaule nationale et royale eût bien valu cet empire français modelé sur l'empire romain, sur la monarchie carlovingienne, sur le saint-empire, sur les plans de la maison d'Autriche ' . . . »

Mais la révolution était loin d'admettre ces tempéra-

* Résumé de l'histoire de l'Etat et Comté souverain de Provence^ parE. C. Ronchon, pages ijl7-52l.

nients et de concevoir ces craintes. Il était dit que les libertés municipales devaient périr. Ébranlées par le gouvernement absolu , compromises par des fautes irréparables , trabies par beaucoup de ceux qui avaient reçu pour mission de les affermir , dédaignées et condamnées parce qu'elles réglaient les passions au lieu de les irriter, elles ne pouvaient résister aux attaques violentes de la démocratie. Le malbeur des temps voulut qu'on les confondît avec des privilèges abusifs, et qu'on les assimilât, dans l'opinion publique , aux derniers débris du régime féodal. Ce fatal préjugé, une fois accrédité, devint mortel pour elles. On les regarda comme autant d'entraves qui étouffaient l'esprit public. Sous prétexte de simplifier les ressorts administratifs^ on les désorganisa. C'est au nom du patriotisme , quon entreprit de détacher les citoyens des lieux où ils étaient habitués à considérer la patrie ' ; et on ne vit pas le véritable point de milieu entre les li-

* « Il est assez remarquable que l'unité d'action absolue , sans restriction, sans limites, n'ait jamais rencontré plus de faveur que dans une révolution faite au nom dos droits et de la liberté des hommes. L'esprit systématique s'est d'abord extasiç sur la symétrie. L'amour du pouvoir a bientôt découvert quel avantage immense cette symétrie lui procurait. Tandis que le patriotisme n'existe que par un vif attachement aux intérêts

de localités, d'aveugles patriotes ont déclaré la guerre ii ces intérêts

Pour bâtir l'édifice, ils commençaient par broyer et réduire en poudre tes matériaux qu'ils devaient employer. Peu s'en est fallu qu'ils ne désignassent par dos chiffres les cités et les provinces , comme ils désignaient par des chiffres les légions et les armées. » Cours de politique constitutionnelle, par Benjamin Constant ; tome I, pages 196 et 197.

C'est Benjamin Constant qui écrivait encore : « On parle sans cesse de l'unité du Royaume et de la nation entière ; mais le Royaume n'est rien quand on le conçoit à part des provinces ; la nation entière n'est rien, quand on la sépare des fractions qui la composent, n Ibid.., page 207.

bertés pailiculières et la liberté générale , où se trouve l'équilibre naturel des forces de la société.

Le moment où cette situation se manifesta dans sa froide réalité, fut cruel pour les hommes qui avaient concouru dans un tout autre but à l'élan national de 1789. Le voile se déchira ; ils touchèrent du doigt la plaie ; ils furent douloureusement émus , lorsqu'ils reconnurent combien ils s'étaient mépris sur la portée du mouvement; peut-être alors , ils regrettèrent d'avoir désiré avec une si impatiente ardeur , la convocation immédiate des États-Généraux. Pascalis fut du petit nombre de ceux qui éprouvèrent ces justes alarmes , et qui , après avoir essuyé les périls de la lutte , ne consentirent pas à partager les honneurs dune victoire qui était la ruine de leurs plus chères espérances. Dès cette époque, en effet, nous le voyons se retirer complètement des affaires publiques. Déjà , depuis le 15 avril , il n'avait plus pafu au conseil municipal. Les événements qui se succédèrent bientôt, achevèrent de le confirmer dans ces résolutions. Avec sa rigide indépendance de caractère, Pascalis jugea qu'il serait inhabile à modérer l'expression de ses regrets et de ses plaintes. Se confiant encore dans un réveil de l'ancien patriotisme, il aima mieux attendre l'avenir.

A ces motifs de conduite , d'autres venaient s'ajouter. Pascalis ne se dissimulait plus les résultats logiques de la forme suivie dans les élections pour les États-Généraux, et il se trouvait sous le coup des impressions qui lui avaient dicté son refus. Nous n'avons , à ce sujet , aucun témoignage direct de sa part. Mais un document précieux nous est fourni par les procès-verbaux des

Assemblées de la viguerie d'Aix. Il est dû à la plume de M. Cappeau, le parent, l'élève, l'ami de Pascalis ' , et qui avait été député de cette viguerie aux derniers États de Provence.

M. Cappeau exposa , le 2 juillet 1789 , à l'Assemblée de la viguerie, ce qui s'était passé aux États. Racontant ensuite les débats soulevés par le règlement du 2 mars , il n'hésita pas d'avouer leur extrême gravité.

« Étant ce que nous sommes , s'écriait M. Cappeau , devons-nous députer aux États-Généraux de France , c'est-à-dire à l'Assemblée générale d'un État qui , quoique uni au nôtre, nest pas cependant le nôtre?

« Il ne faut point se faire illusion. Du moment que les députés provençaux concourront par leur vœu aux décisions des États-Généraux de France, les États provençaux seront incontestablement liés par les règlements auxquels ils auront concouru par le vœu de leurs députés... S'il peut être utile de députer aux États-Généraux de France , imitons l'exemple des terres adjacentes qui , quoique unies à l'État de Provence , sont néanmoins indépendantes de notre administration et députent à nos États-Généraux , non afin que leurs députés fassent partie des États , mais seulement pour veiller à leurs privilèges...

* Cappeau (Louis-Jean-Joseph-Pierre ) , né a Istres , le 1 4 février 17oo , reçu avocat au Parlement de Provence, le 23 juin 1774 ; nommé, en 'J800, juge au tribunal d'appel d'Aix, et en 1811, ])résitlent h la Cour impériale de la même ville , mort le 1" mars 1 8o2. M. Cappeau est l'auteur d'un traité estimé sur la Législation rurale et forestière ; Marseille, Ant. Ricard, 1824, 3 volumes in-8°. (Voyez une notice sur la vie et les ouvrages d e M. Cappeau , par M. le comte de Gabriclli , consoillor a la Cour impériale d'Aix. Aix, Nicot, 1852, in-S-).

« L'État (le France , quelque considérable , quelque étendu qu'il puisse être , n'est jamais qu'un État particulier. Les règlements faits dans ces États-Généraux peuvent bien nous servir de modèles , mais ils ne seront jamais la loi du Pays , tant que les députés de nos États particuliers n'y auront point concouru. Mais, si de vaines considérations continuent à nous éblouir , que nous continuions à nous confondre avec les Français, insensiblement nos États-Généraux particuliers ne seront plus regardés que comme des Assemblées du district de l'État de France , et notre antique Constitution, dont tous les publicistes font l'éloge, s'évanouira entièrement.

« Pour mieux sentir ce danger auquel nous expose la députa lion des États-Généraux de Provence aux États- Généraux de France , qu'on jette un coup-d'œil sur la manière dont les Provençaux viennent d'être convoqués. Ce n'a pas été certainement comme représentants d'une nation indépendante , puisque, si on les eût regardés comme tels , on aurait dû adresser les lettres de convocation aux États-Généraux de Provence. On ne les a donc considérés, que comme membres de la nation française, puisqu'ils ont été convoqués par sénéchaussées , conformément <à la Constitution de l'État français , dont les bailliages et les sénéchaussées forment les districts subalternes. Par ces lettres de convocation, notre Constitution est méconnue. Nos États ne sont plus regardés comme le corps politique représentatif d'une nation à part et indépendante ; notre municipalité est asservie à l'autorisation des officiers de justice, et les députés «confondus parmi la foule des députés français, convoqués

suivant les formes et usages de l'Étai français , cessent d'être Provençaux '' . w

On voit avec quelle netteté de langage , M. Cappeau indiquait au mois de juillet 1789 , la marche inévitable des faits, en l'état de soumission presque absolue auquel la Provence était réduite. Il ne faut pas douter que ces lignes, où se révèle un sentiment si vrai de la situation , n'aient été écrites sous les inspirations de Pascalis.

Rien ne démontra mieux l'impossibilité d'une opposition , que l'accueil fait dans le Pays aux efforts désespérés de la Noblesse. Comme il avait été facile de le prévoir, les députés particuliers des possédant-fiefs n'avaient pas été acceptés aux États-Généraux. Le président de Mazenod répondit par un éloquent mémoire , où il défendait avec beaucoup de talent les privilèges constitutionnels de la Provence 2. Necker, d'abord hostile, n'osa résister, et il admit les deux députations. C'était , en apparence , concilier les divers intérêts ; mais c'était aussi violer tous les principes. Les huit gentilshommes possédant-

' Teneur de la relation faite dans l'Assemblée de la viguerie d'Aix, séance du 1 juillet 1789, par M. Cappeau, député de ladite viguerie aux derniers États. Aix , Gibelin David et Éraéric David , in-i» , pages 21-25.

2 Mémoire concernant les titres et les faits relatifs à la députation de la Noblesse de Provence aux Etats-Généraux du Royaume, à Versailles , le 10 mai 1789. Il était signé par les huit députés des possédantfiefs.

Les gentilshommes non possédant-iiei's répliquèrent par un écrit intitulé : Réponse au Mémoire concernant les titres et les faits relatifs à la députation de la Noblesse de Provence , 1789. Cet écrit était signé par MM. d'André, le chevalier de Clapiers, le vicomte de Rafelis de Broves, lo. comte de L'Assigny de Juigiié , d'Eymar, de Burlc , le marquis de la Poype Vertrieux. de Vialis, le marquis de Provençal de Fontchateau.

208 CIIAPITKE Mil.

iiefs , obéissant à une susceptibilité bonorable , crurent que le devoir leur commandait de se retirer. Leur cause n'était-elle pas celle de la Constitution? ^î'avaienlils pas été nommés selon les anciennes règles ? Que deviendrait donc lindépendance du Pays , si on reconnaissait au pouvoir le droit de se jouer des traités les plus solennels? Protestations inutiles ! Elles ne désarmèrent pas le pouvoir, et elles laissèrent le Pays indifférent. Les meneurs du peuple ne négligèrent pas de lui suggérer que ce zèle patriotique avait pour objet la conservation des abus. Voilà comment tout se réunissait pour assurer la victoire à la révolution.

Avant que ces événements se fussent encore produits, les députés des communes et des vigueries avaient ouvert leurs séances à Aix , le 30 avril. A la veille du jour où devaient se réunir les États-Généraux , cette Assemblée ne pouvait avoir aucune importance politique. Pascalis y fit la relation des affaires intéressant le Tiers , qu'il avait gérées pendant l'année 1788.

L'Assemblée applaudit au patriotisme qu'il avait déployé dans une administration aussi laborieuse : « elle y a vu, est-il dit dans le procès-verbal, de nouvelles preuves de rapplication , de l'intelligence et du zèle avec lesquels M. Pascalis n'a cessé de défendre la cause des communes ; et elle a cru devoir consacrer aux services importants que l'Ordre du Tiers en a reçus, ce faible témoignage de son estime et de sa reconnaissance.»

Pascalis termina ainsi sa vie active avec le désintéressement et la dignité d'un vrai citoyen. A peine échappé aux honneurs, il sembla n'aspirer qu'au calme d'une

existence ignorée. Quelques amis devinrent les dépositaires habituels de ses affections ; amis dévoués , tous fervents patriotes , tous comme lui ayant payé leur large tribut de travaux à leur pays. Tous, ils sont morts, emportant dans la tombe des souvenirs qui nous seraient aujourd'hui bien précieux. Aucune voix ne nous dira les détails cachés de ces entretiens , où ces grands avocats , ces hommes libres , échangeaient loin des clubs et de la place publique, leurs tristesses et leurs regrets. Il en est un cependant qui , plus jeune , voulut affronter seul les périls de la résistance. Désigner Dubreuil, c'est rappeler un nom qui est cher à plus d'un titre à tous les Provençaux ; c'est évoquer une des figures les plus nobles, les plus sérieuses , les plus saisissantes que nous aimions à rencontrer auprès de celle de Pascalis. Dubreuil a vécu parmi nous ; il est justement considéré comme ayant été dans notre âge le dernier représentant de l'ancien barreau provençal '; il avait été l'ami de Pascalis, il avait partagé ses luttes ; plus heureux que lui , il s'était soustrait aux vengeances de la révolution , après avoir couru de semblables dangers. Nous savons le silence qu'il gardait, plus tard , lorsqu'on l'interrogeait sur ces souvenirs , tant il craignait de réveiller dans son âme des impressions trop douloureuses. Il ne sera donc pas sans intérêt de jeter quelque lumière sur des faits aujourd'hui presque inconnus , faits qui complètent naturellement cette étude , et qui nous permettront de rechercher dans quelles cir-

' Oa sait que Siméoii , mort a Paris le 19 janvier 18i2 ; avait abandonne le barreau, et qu'il a occupé, depuis la révolution . de hautes fonctron'^ administratives. (Voyez la note i de la page 13).

constances, Pascalis reparut sur la scène pour prononcer son discours d'adieux au Parlement.

La révolution mit au jour , en Provence , comme partout ailleurs, les symptômes de désorganisation : ivresse indicible dans les rangs du Tiers, qui saluait avec transports Vaurore de la liberté , frayeur muette des deux premiers Ordres , insurrections de paysans , émeutes

dans les villes Ce fut une fièvre sans exemple, fièvre

de déclamations, de délibérations, de motions , fièvre de phrases et de discours. On ne raisonnait pas, on délirait. Il n'était pas de merveilles et d'exagérations sentimentales dont on n'attendît la réalisation prochaine. Jusqu'alors , depuis l'invasion des Barbares , l'humanité avait été ensevelie dans les ténèbres; mais l'heure de son affranchissement était sonnée. Désormais , le despotisme deviendrait impossible, les abus seraient des chimères , l'âge d'or éclos des théories révolutionnaires , allait ramener le monde aux lois de son origine. Dans toutes les provinces , ce n'étaient qu'effusions de bonheur , que doux épanchements , que correspondances de villes à villes , de hameaux à hameaux , pleines de fraternelles tendresses. Les Parisiens étaient particulièrement chantés comme des libérateurs. A la nouvelle de la prise de la Bastille , un avocat d'Aix , nommé Arbaud, intarissable faiseur de motions, proposa, le 25 juillet, au conseil général de tous les chefs de famille , que les habitants de Paris fussent à jamais sous la sauvegarde de la nation française^. On l'applaudit à outrance. Quelques jours

' Extrait des registres des délibérations du conseil municipal d'Aix A .\ix, Gibelin David et Émcric David, 1789, in-i", page 6.

après , un bon citoyen ', saisi de pitié à l'aspect des familles nombreuses qui s'acbeminaient déjà vers l'exil , eut la francbise de demander , an nom doux et saint de la patrie, un vote de paix et de liberté; il adjura le Tiers, ses conciioijms, ses frères , de mettre sous ta sauvegarde de la nation provençale, les prêtres d'abord, la Noblesse du Pays ensuite , et surtout les tribunaux de justice. Il fut à peine écouté.

Toutes les forces morales qui eussent dû régler les passions avaient disparu. La corruption des mœurs avait trop généralement énervé la virilité des âmes. Jadis, les administrateurs de la province étaient respectés dans les troubles populaires ; aujourd'hui , ils se trouvaient dépouillés de toute influence , et ils craignaient d'agir. Le Parlement ne montra pas une plus grande fermeté. Des lettres patentes du 1 5 avril lui attribuaient une juridiction presque souveraine , pour la répression des agitateurs. Le 23 juillet , il supplia le Roi d'accorder une amnistie. C'était promettre l'impunité au désordre. Le 28 juillet , une bande de Marseillais ayant à sa tête un prêtre démagogue, chanoine de Saint- Victor , se chargea de le lui apprendre. Elle ouvrit les prisons d'Aix , et ramena triomphalement les accusés à Marseille.

Sur ces entrefaites , la séance mémorable du 4 août à l'Assemblée Constituante , vint trancher la situation. Cette nuit est unique dans les annales du monde : le

' 11 se nommait Gabriel et avait été procureur au l^arloment. La motion faite le 28 juillet au conseil général , souleva contre lui les vengeances révolutionnaires. 11 l'ut prosciit et obligé d'émigror. Il fut membre de la Cour prévotale des douanes en 1811.

212 CIl.UMTHE VIW,

XVIII^ siècle pouvait seul offrir l'étonnant spectacle d'uit manque aussi absolu de principes. Des hommes qui se refusaient naguère à accepter des concessions raisonnables, épouvantés par le spectre de l'anarchie, légalisèrent de leurs propres mains , avec un fol enthousiasme , le nivellement universel. Rien ne fut épargné par eux , si ce n'est la royauté à laquelle ils ne laissèrent dautre soutien que des ruines. L'ancien édifice politique se trouva ainsi entièrement détruit , avant que le nouveau eût été établi. Les députés des Pays d'États, saisis d'une sorte d'ivres-se , offrirent, sur l'auld de la patrie, l'abandon des libertés de leurs villes et de leurs provinces. '( Voilà bien nos Français, exclama Mirabeau, ils sont un mois entier à disputer sur des syllabes, et dans une nuit, ils renversent tout l'ordre fondamental de la monarchie. » Il était difficile que les députés de Provence, ne cédassent pas à l'ardeur irréfléchie de cet élan ; ils ne rencontrèrent qu'un obstacle. Les cahiers leur faisaient une loi de défendre les franchises provençales ; ils écrivu'ent donc sur-le-champ , afin d'obtenir la ratification de leur vote. « Que n'a-t-il été possible , disaient-ils , que vous fussiez tous présents à cette séance , le triomphe du patriotisme ? En voyant se détruire rapidement tous les obstacles qui auraient pu arrêter notre marche , vous auriez senti, comme nous , que cette renonciation est un avantage réel ; que tous les Français vont jouir des droits que nous avions , et que nous acquerrons ceux dont ils vont jouir; que notre liberté devient inattaquable , appuyée par la liberté générale Nous sommes certains

que vous ne vous laisserez pas surpasser en patriotisme ,

FIN DE l.A NATIONALITÉ TROVENÇALE. 213

et que le zèle, le courage et la générosité des Provençaux ne céderont ni au zèle , ni au courage , ni à la générosité des Français ' . »

Mais comment obtenir cette ratification ? Réunirait-on les États ? Consulterait-on une assemblée des trois Ordres? Il l'eût fallu. On demandait au Pays dabdiquer son indépendance; or, le Pays, comme corps de province, ne pouvait exprimer sa volonté que par l'organe de ses représentants. Lorsque la Provence se donna à la couronne , en 1 486 , ce fut une Assemblée nationale, concilium Irium Statuum, qui régla les clauses stipulées dans le contrat d'union. En droit , en équité , en raison , une nouvelle Assemblée devait être convoquée.

Il n'est point besoin de dire qu'on s'en garda bien. Cet écueil était précisément celui que la révolution voulait éviter. Divide ut imperes, c'est la maxime à l'usage de toutes les tyrannies.

Les conseils de communautés furent seuls chargés de cette mission redoutable. Isolés, fractionnés , morcelés , ils seraient impuissants. Le résultat était prévu, et on y comptait. Les meneurs affirmèrent que les Provençaux se couvriraient de honte, s'ils désavouaient leurs députés. Us firent briller dans l'avenir V immortelle Constitution promise à la France, lorsque les droits de V homme seraient définitivement fondés. «Une fois réunis à la France, nous serons hommes libres , » dit fièrement un orateur au conseil général de Sisteron. Il arriva dans ces circons-

' Délibération du conseil municipal de la ville d'Aix, du 4 septembre 1789. A Aix, Gibelin David et Eméi'ic David, 1780 , in-i-, pages 6 et 7.

tances , ce que les révolutions ont toujours vainement démontré : la souveraineté populaire fut un instrument d'oppression. Les gens timides se turent , beaucoup dominés par la peur , suivirent le mouvement. Admirez néanmoins quelle était encore la tidélité de ce peuple dont on comprimait ainsi les sentiments. Cent quarante communauté?, formant 1 ,500 feux ' , sur environ 3,000, eurent le courage de résister à la force ; elles déclarèrent se réserver le droit d'obtenir une convocation générale du Pays, aussitôt après que l'Assemblée nationale aurait établi la Constitution du Royaume, celle des Provinces , organisé les tribunaux de justice , afin de délibérer l'adoption qu'elles devraient en faire 2. La plupart de ces communautés prêtèrent le serment d'employer leur fortune à la consolidation de la dette , et de répandre jusqu'à la dernière goutte de leur sang pour le maintien de la monarchie et de l'autorité royale 3.

En d'autres temps , la capitale de la Provence se fût placée à la tête d'une opposition où son intérêt était si manifestement engagé. Mais depuis l'élection de Mirabeau , elle était devenue le boulevard du parti de la révolution. Ce n'était plus aux anciens administrateurs du Pays , à

^ «Les territoires de chaque communauté sont estimés par feux. Ce mot doit être pris non pour Tiiabitation d'une famille, mais pour la valeur de 50,000 livres en fonds de terre. La Provence, ou plutôt la partie de la Provence dont les communautés entrent dans les Assemblées et contribuent aux impositions nationales, et qui est divisée en vigueries, ne renferme qu'environ 3,000 feux.» (Traité sur l'administration du Comté de Provence, par l'abbé de Coriolis. Tome I, page 78).

- Procès-verbaux de l'Assemblée nationale des 30 octobre et 26 novembre, n" 99 et 135.

^ Ces adresses furent lues U TAssemblée nationale le 15 septembre.

ces illustres jurisconsultes entourés de l'estime et de la considération publique, qu'appartenait la faveur du moment. Des avocats obscurs, sans expérience, et jaloux de la baute position acquise aux supériorités du barreau , s'enorgueillissaient d'avoir saisi l'influence que l'opinion assignait tantôt aux Pascalis , aux Portalis , aux Pazery, aux Siméon , aux Barlet. Entr'eux étincelait l'avocat Arbaud. Un jour, le 25 juillet , il prétendit au conseil général , que l'administration de la ville était pleine d'abus révoltants; il accusa même les magistrats municipaux d'avoir augmenté la dette publique de 2 millions 250 mille livres , dans l'espace de trente-six années. Dubreuil ne souffrit pas qu'on pût user de semblables moyens pour tromper le peuple. Le 4 août , il apporta des preuves décisives qui fermèrent la boucbe au calomniateur ' .

Le 4 septembre , eut lieu la séance dans laquelle le conseil municipal d'Aix fut appelé à exprimer son assentiment aux renonciations du 4 août. Pascalis ne s'y était pas rendu. Dubreuil venait avec un cœur non moins indigné, occuper son siège laissé vide. Il supplia le conseil de peser la gravité d'un vote qui ruinerait la ville d'Aix et désarmerait la Provence. Adbérer sans restrictions aux décrets de l'Assemblée nationale , était une marque de confiance aveugle : avant tout , le Pays demandait à être interrogé. Telle était aussi l'opinion de l'assesseur Roman-Tributiis, qui eut cependant la faiblesse de solliciter la renonciation particulière du conseil. Plusieurs

* Extrait des registres des délibérations du conseil municipal de la ville et communauté d'Aix. A Aix, Gibelin David et Éméric David, 17^9.

210 , CHAPITRE Mil.

membres se joignirent à Diibreuil. Ces supplications lurent vaines. La majorité, composée d'hommes craintifs ou gagnés, se prononça dans un sens contraire ; elle ratifia le vote des députés provençaux, m les félicitant de leur patriotisme.

Tous donc courbaient la tête parmi les sommités sociales , et laissaient aux campagnes la gloire de revendiquer seules l'indépendance de leurs suffrages. Le Parlement, oubliant ses traditions et ses devoirs , fléchit lui-même. Les anarchistes l'insultaient ; son vénérable chef , M. de La Tour, que le Tiers avait surnommé so?v awî, en1788, ("lait pendu en effigie à Marseille ; un conseil des trois Ordres de cette ville, avait l'audace de le désigner comme l'auteur de tous les troubles de la Provence '. Obligé de fuir au commencemenî du mois d'août, ce inagisti-:-.! avait été arrêté, en traversant le Dauphiné , par les milices bourgeoises de Loriol. et il n'avait recouvré bientôt sa liberté que sur une lettre des Procureurs du Pays. Malgré ces motifs de résistance, le Parlement donna l'exemple de la plus déplorable faiblesse. On le vit adhérer aux maximes que l'Assemblée nationale soutenait avec une généreuse fermeté, et charger le conseiller d'André, député de la Noblesse d'Aix, d'être l'organe de ces sentiments 2.

La logique de la révolution marchait toujours ; la nuit du 4 août recevait ses compléments nécessaires.

^ M. de La Tour répondit aux accusations calomnieuses dont il était l'objet, par un écrit intitulé: Mémoire de M. delà Tour, premier président du Parlement et intendant en Provence, au sujet des événements arrivés à },farsoH\c. depuis le mois de mars 1789.

- Moniteur, année 1789. séance du 19 août, page 176.

L'Assemblée Constituante décréta , le 20 octobre , qu'il serait sursis jusqu'à nouvel ordre à toute convocation d'États. Le 3 novembre, elle supprima de fait les Parlements, en arrêtant qu'ils seraient indéfiniment continués dans leurs vacances. Le 3 décembre , les élections des officiers municipaux furent suspendues jusqu'à la nouvelle organisation des communes '' .

Mais déjà , le projet général de division avait été porté devant l'Assemblée. Encore un peu de temps , et la destruction de toutes les anciennes provinces , assurerait à jamais la centralisation du pouvoir. » Votre comité , dit M. Bengy de Puy-Vallée , député du Berry , a coupé la France comme un morceau de drap en 81 pièces, pour en faire 81 départements.» Ce membre signala les résultats heureux produits par l'administration provinciale du Berry, qui avait affranchi et dégrevé les campagnes, jusqu'alors sacrifiées aux intérêts des villes. Puis, il ajouta: « II me semble qu'au lieu de se perdre dans des conceptions ingénieuses et analytiques , il faut consulter les mœurs et le génie simple des peuples, auxquels on veut donner des lois ; je crois qu'en bravant les erreurs , on doit ménageries affections et môme les préjugés. Il me semble que l'administration la plus simple sera toujours la plus parfaite , parce qu'elle sera la plus utile à l'intérêt public. » — « J'avoue , disait encore le courageux député, que je ne suis point de l'avis de ceux qui veulent rompre tout à coup les affections et les habitudes natio-

* Une ordonnance spéciale fut signée pour la Provence , le 20 décembre ; une seule exception était faite en faveur de Marseille.

218 CHAPITRE Vir.

nales , qui croient pouvoir commander au génie , aux usages et aux coutumes des peuples , et les faire plier à leur gré sous le joug de leurs volontés particulières '. » M. Pellerin , député de la Bretagne , protesta aussi au nom de ses commettants. Il s'efforça de montrer qu'une administration unique était nécessaire à la prospérité de cette province. Il termina par ces paroles : «J'ajouterai que si la France veut exposer les provinces qui, jusqu'à présent , ont pu opposer une résistance courageuse aux entreprises des agents du pouvoir exécutif, à perdre peu à peu cette force qui a si utilement servi la nation ellemême, il n'y a qu'à morceler les provinces d'États, et surtout la Bretagne 2. »

Des plaintes aussi légitimes méritaient, certes, d'être entendues. Le 4 novembre , le marquis de Vaudreuil avait soumis à l'Assemblée celles du Languedoc , qui , dans l'éventualité de la division , demandait à conserver une seule Assemblée. M. Delandine s'était empressé de réclamer les mêmes droits pour le Forez. 11 est utile de consigner ici les motifs qu'invoquait le rapporteur du comité de Constitution : « Craignons, disait Thouret, le 9 novembre, craignons d'établir des corps administratifs assez forts pour entreprendre de résister au chef du pouvoir exécutif, et qui puissent se croire assez puissants pour manquer impunément de soumission à la législature 3. » Si un pareil langage eût été tenu sous le régime de la souveraineté monarchique , il n'y aurait pas eu

' Moniteur, année 1789, séance du o novembre, page 340. - Ihid., même séance, page 342.

^ Jbid.^ |tage 3-51 .

assez (le colères contre le despote. Mais les rôles étaient changés. La révolution , aujourd'hui était maîtresse , et elle redoutait les provinces. Voilà le secret de la division.

Des projets nombreux furent présentés et tour à tour rejetés. Mirabeau n'était pas sans avoir le sien. 11 le défendit avec chaleur , et , chose qui étonnera! il essaya de le justifier , en avouant qu'il l'avait puisé dans la Constitution de Provence, «dont le régime, vanté par plusieurs publicisles , était un des mieux organisés qu'il connût.» Mirabeau ne se borna pas à renier de la sorte ses premiers dédains. 11 exposa à l'Assemblée le mécanisme si libéral de notre ancienne administration, a Le corps entier , observa-t-il: aide ainsi chacun de ses membres, et chaque partie du tout exerce des fonctions qu'aucune autre ne pourrait aussi bien remplir. Si l'administration entière n'en est pas plus éclairée pour cela , ce n'est pas à la Constitution de la Provence, mais aux abus qui la déparent, qu'il faut l'imputer'.»

Disons-le à l'honneur de notre députation : dans ce triste cfébat où tant d'affections généreuses se trouvaient blessées, presque tous les représentants de la ville d'Aix remplirent leur devoir avec une persévérance digne d'une meilleure fortune. Un d'entreux se signala par son patriotisme. Bouche , malgré ses opinions révolutionnaires , comprenait quelles étaient les conditions essen-

^ Moniteur , année 1789 , séaiife du 3 novombre , page 337. — Quelques mois plus tard , le cercle patriotiqtie d'Aix , écrivant une adresse aux augustes représentants de la nation, leur disait : « Qui mieux que nous pouvait apprécier vos bienfaits ? Les assemblées administratives nous ont été connues de tout temps. Dans l'ancienne Constitution de Provence , gisait le germe que vous avez vivifié et si heureusement développé. »

220 CHAPITRE Vin,

tielles de la liberté ; aussi, repoussa-t-il le partage de la Provence. Le 9 novembre , il demanda un ajournement. Trois jours après , l'Assemblée ayant voté la division, il prit de nouveau la parole, pour qu'au moins on pût consulter les provinces et attendre leurs instructions. Les fondateurs de la liberté jugèrent différemment. Bouche insista encore, le ^3 novembre, et ne réussit pas mieux. En vain, dans la séance du 12 novembre, IMgr de Boisgelin avait soutenu le maintien des municipalités. L'article 1^' du projet qui fut discuté à la fin de ce mois, ordonna leur suppression. Une dernière fois, le 25 novembre. Bouche protesta. Lui qui n'ignorait pas l'antiquité imposante de nos communes et leur paternelle administration , fut indigné en les voyant détruire en un jour par un décret ' . C'est une observation remarquable à faire. Au milieu du chaos d'idées contradictoires , où s'agitait l'Assemblée , quelques représentants des Pays d'États se distinguèrent par la netteté de leurs vues , par la fermeté de leurs principes. C'est que dans ces provinces , la science du droit public était non pas une science d'abstraction , mais une science pratique qu'éclairait l'expérience. Nous connaissons déjà les sages paroles des deux députés du Berry et de la Bretagne. Un député du Languedoc ne fut pas moins bien inspiré. Le projet qu'il mit sous les yeux de l'Assemblée, était certainement le plus national et le mieux propre à asseoir le régime représentatif. « On conserverait la division en provinces, dont chacune aurait une Assemblée provinciale ; les provinces seraient

< La teneur générale du décret portant constitution des municipalités nouvelles, est 11 la date du li-18 déccmbic 1789.

divisées en districts, etchaque ville et village auraient une municipalité. Des députés des municipalités formeraient les Assemblées de districts ; et ceux des districts, les Assemblées nationales et provinciales. '» Au fond, ce plan était modelé sur les Constitutions de Provence et de Languedoc. Il constituait la liberté dans l'unité ; il établissait la représentation du Pays sur des bases vraiment stables ; enfin, il plaçait la source originelle du mandat dans la commune , au lieu même où se trouvent les premiers éléments de la grande famille politique. Si ce plan eût été appliqué , quelle organisation forte et libre n'aurait pas reçue la France ?

L'Assemblée le rejeta. Le procès - verbal constate qu'elle témoigna une vive impatience d'aller aux voix. Dirigée par des métaphysiciens , composée d'hommes étrangers à la science politique et qu'exaltaient les théories du Contrat social , terrorisée par les factieux depuis les journées néfastes des a et 6 octobre 2, elle était en-

' Ramel-Nogaret termina on traçant un tableau détaillé de Forganisatiou du Languedoc, dans l'espoir que , malgré les vices de cette administration , on pourrait y trouver des choses utiles. — Moniteur, année M S9,\). 362.— Le même député exposa aussi, le 26 novembre, les formes des municipalités existantes en Languedoc et demanda sans plus de succès qu'on conservât le régime des consuls.

- Mounier abandonna la présidence de l'Assemblée Constituante, le 8 octobre, et revint ensuite en Dauphiné. Peu de temps avant son départ, M. de Lally le trouva triste et soucieux: — A quoi pensez-vous si profondément? lui dit-il. — Je pense, répondit Mounier, qu'il faut se battre. Le Dauphiné a appelé les Français a établir la liberté ; il faut qu'il les appelle aujourd'hui à défendre la royauté. J'ai déjà écrit "a notre commission inte^-médiaire; je lui demande une protestation contre les actes d'une Assemblée qui ne peut plus être regardée comme libre , puis la convocation de nos Etats. Le reste suivra.

222 CHAPITRE Mil.

traînée sur une pente où nul obstacle ne pouvait désormais l'arrêter.

Nous avons laissé la ville d'Aix se tuant elle-même de gaîté de cœur, et bénissant encore la main qui la frappait. Un coup de foudre la réveilla bientôt. Cette malheureuse cité ne correspondait pas même avec ses représentants. Bouche sonna l'alarme. Il apprit que les députés de la sénéchaussée de Marseille ne négligeaient aucune sollicitation afin d'obtenir pour leur ville le siège du département et des Cours de justice. « Après de vains efforts pour empêcher le dépècement de la Provence , écrivait Bouche , j'ai porté avec inquiétude mes regards sur la ville d'Aix ; je lai vue attaquée et j'ai couru pour tâcher de conserver à ses habitants , mes concitoyens et mes frères , quelques-unes de leurs anciennes et nécessaires ressources ' .» Que se passait-il donc à Paris ?

Deux mémoires de l'époque, lun de Bouche 2, l'autre de l'Archevêque d'Aix ^ nous fournissent un aperçu sur les difficultés auxquelles donna lieu le partage de la Provence ; rien ne doit mieux exciter notre intérêt ; mais aussi rien n'est plus triste.

Le comité de Constitution avait tracé un plan de division en trois départements ; de là surgirent des contes-

' ReQislre des délibérations du conseil mu7iicipal d'Aix , commencé le 22 avril 1789, page 140. Cette lettre était datée du 29 décembre 1789.

2 Mémoire présenté à l'Assemblée nationale et communiqué au comité de Constitution , sur les villes d'Aix et de Marseille, relativement à la division de la Provence, par Charles-Frauçois Bouche, député de la sénéchaussée d'Aix.

3 Mémoire et réponse à la demande des députés de Marseille , concernant la division des départements de Provence, par Mgr FArchcvéque d'Aix, député de la sénéchaussée d'Aix.

talions sans fin. Le corps de la province abattu , chaque ville prétendait recueillir une large part des dépouilles. Bouche mit à profit ces débats, et tenta un nouvel effort. Pourquoi diviser? s'écria-t-il. Le Pays morcelé sera-t-il plus heureux , plus fertile , plus riche , plus libre ? En isolant les forces, vous les amoindrirez. Nos intérêts sont communs. «La Haute-Provence n'a ni terres ni habitants; les côtes de la mer sont riches et peuplées ; la partie de l'occident est dans la médiocrité. Ces parties contiennent tout au plus 700,000 habitants. L'union peut seule les soutenir. »

Vous croyez augmenter nos garanties de liberté ! Mais l'effet immédiat du partage sera de rendre la résistance impossible. Vous ne pouvez penser avoir détruit à jamais tous les éléments de despotisme qui naissent de l'ambition et des vices des hommes. «Si la belle, si la consolante Constitution que l'Assemblée Nationale donne à la France, s'affaiblissait jamais, si le gouvernement redevenait jamais entreprenant , si le despotisme , écrasé par des mains courageuses , s'agite un jour sous les mains de quelque ministre audacieux ou adroit , si un ennemi étranger entre dans nos terres , trois parties séparées, iîidépendantes les unes des autres, se regardant comme étrangères sous le même ciel et sur le même sol, seront envahies, pièce à pièce, sans quelles puissent se défendre. \]n esprit d'égoïsme, un caractère de solitude, éloigneront les âmes en distinguant les intérêts. Telles sont mes craintes pour ma province. Puissent-elles être vaines !

« Dans tous les pays de la terre , le gouvernement peut être comparé à un loup affamé Si vous voulez

essayer de le contenir en lui opposant 75 ou 85 petits roquets, il les dévore ; mais si au contraire, vous lâchez contre lui 32 dogues , il est effrayé , se retire et le troupeau est sauvé. C'est l'histoire des départements et des provinces. »

Bouche parlait en révolutionnaire. A ce litre, il pouvait, alors, être écouté. Il exagérait dans les termes une vérité irrécusable. Faisant ensuite allusion au projet de Ramel-Nogaret , il ajoutait: n Les provinces , réunies constamment à l'Assemblée nationale, leur conducteur et leur guide, auraient eu , ce semble, bien plus de force ; rien , cependant , n'aurait empêché qu'elles ne fussent divisées en plusieurs districts , correspondant dans leur propre sein à un centre commun et unique '. »

Yers la fin du Xï® siècle, poursuivait Bouche, la Haute-Provence voulut avoir une administration indépendante. Qu'arriva-t-il ? Elle ne put suffire à ses charges. Les torrents ne furent plus endigués ; ses chemins ne furent plus entretenus; ses dettes s'accrurent proportionnellement à sa pauvreté. Bientôt elle fut obligée de déclarer que l'appui de la Basse-Provence lui était absolument nécessaire.

^ Déjà Bouche avait présenté la même opiiiicHi dans un écrit publié à Aix en 1789, ayant pour titre : Cliartre contenant la Constitution française dans ses objets fondamentaux. Gibelin David et Éméric David. L'article 70 était ainsi conçu : « Toutes les provinces du Royaume seront établies en Pays d'États. Celles qui ont déjà ce genre d'administration seront autorisées à s'assembler pour le rectifier, en corriger les abus, et mettre dans son organisation toute la plénitude de liberté , de confiance et de représentation qu'elles croiront nécessaire , à moins que l'Assemblée nationale ne pourvoie elle-même à cette organisation avant de se séparer. » Page 1 1.

Tantdemotifsnepermettaientpasledoule. Ilscédèrent cependant devant les suggestions de l'esprit de jalousie. On avait vu la rivalité des Ordres , on voyait celle des villes. Il n'en était point qui n'affichât les prétentions les plus exorbitantes. « Toutes se disputaient un peu plus d'illustration , un peu moins d'obscurité ' .«Celles de la Haute- Provence, oubliant leurs rochers, se distinguèrent par leur ardeur.à s'isoler du centre commun. Il n'est pas hors de propos, à ce sujet, de rappeler la délibération du 16 décembre 1788, par laquelle le conseil municipal de Sisteron avait demandé que la Procuration du Pays ne fût plus attachée au consulat d'Aix 2. Ce faux amour d'indépendance acheva de tout perdre. Les députés d'Aix votèrent pour la conservation de la Provence , plusieurs autres n'admirent que deux départements; la majorité fit triompher le plan du comité-^.

Il fallut alors fixer les limites des trois nouvelles circonscriptions. Marseille prétendait former elle seule un département. Grande rumeur parmi les députés des autres sénéchaussées , qui repoussèrent ce projet ambitieux ! Ils obtinrent même un vote contraire de l'Assemblée nationale.

' Discours de Bouche , dans la séance du 1" février- 1790 , à l'Assemblée nationale.

2 Un extrait de cette délibération avait été signifié, le 6 février 1789, aux États de Provence, par les députés de Sisteron. Voyez le procès-verbal de ces États, pages ^SS-^iG.

3 Les mêmes oppositions s'élevèrent contre le partage des autres provinces, ainsi contre celui du Dauphiné et de la Basse-Guienne , et elles furent également infructueuses. Le 12 janvier 1790 , les deux députés Garât , au nom de leurs commettants, protestèrent contre la réunion des deux pavs de Soûle et de Labourd au Béarn.

Les députés de Marseille ne se laissèrent pas abattre. Ils proposèrent l'adjonction de leur ville h la Provence orientale, et la réunion de Grasse et de Draguignan avec les Basses-Alpes. Mais on leur répondit que ces deux vigueries étaient séparées de la Haute-Provence par des cimes inaccessibles , et que Marseille ne pouvait , en s'agrégeant à la partie la plus riche du Pays , laisser toutes les charges à la partie de l'Ouest, qui ne jouissait pas de semblables avantages.

Mal reçus encore de ce côté , ils se tournèrent vers rOuest : nouveau conflit. Si Marseille désirait accroître son importance, Aix tenait à ne point perdre entièrement la sienne. Entre ces deux villes , une secrète rivalité avait de tout temps existé. Marseille , terre adjacente , cité libre , se gouvernant par ses statuts particuliers , ressemblait à un État dans un État. Elle n'avait pas moins solhcilé^ plus d'une fois, pour obtenir l'Administration,

la Cour des Aides, la Monnaie' Son commerce,

sa marine marchande , son industrie , ses richesses , son luxe , le nombre de ses habitants, lui donnaient une extrême ambition , et elle cherchait à la satisfaire aux dépens de sa voisine.

Combien différentes n'étaient pas la physionomie et les ressources de celle-ci? Avec un commerce peu étendu, et un territoire très ingrat , Aix n'avait que la splendeur austère d'une ville de science et d'études. Le négoce lui

^ Apres de nombreuses tentatives, Marseille avait obtenu, en 1786, l'Hôtel des Monnaies , malgré la patriotique protestation de l'assesseur Siniéon , et les remontrances de l'AsscmWée des communautés, tenue a Lambcsc, au mois de décembre 178i. Aix n'avait conservé que la juridiction des Monnaies.

manquait; mais elle pouvait se glorifier, à juste titre, d'avoir réuni dans son sein, depuis 123 ans avant Jésus-Christ , tous les établissements religieux, civils et politiques. Marseille avait le mouvement des affaires ; Aix exerçait la suprématie de l'intelligence. L'une était entreprenante, animée , toute pleine des mille bruits de l'industrie ; l'autre était calme, sérieuse, et comme un sanctuaire où se conservait intacte la majesté des vieilles institutions. Il était difficile de trouver un plus grand contraste. Il était difficile aussi qu'en 1789, dans cet immense choc d'intérêts , la guerre ne fut pas ouverte. Aix, déchu de son rang de capitale, devait-il être réduit à un état complet de misère ? Était-il honorable pour Marseille «de disputer à une ville pauvre le reste de vêtements que lui laissait la révolution?» — « Le bienfait de la révolution , s'écriait Bouche , n'est pas de faire mourir , pour ainsi dire, d'une apoplexie politique , des hommes engraissés par le luxe, le commerce et les richesses'. »

Les mômes contestations se produisaient entre d'autres villes : ainsi, entre Apt et Pertuis, Tarascon et Saint- Remy , Martigues et Salon , relativement aux sièges des districts. Quel spectacle navrant pour le cœur des patriotes provençaux? De quel œil considéreront-ils ces misérables débats? Le 9 janvier 1790,1e conseil municipal d'Aix s'assembla pour délibérer sur la lettre de Bouche. Nous allons entendre Dubreuil.

« Messieurs, dit-il , lorsque , dans le conseil du 4 septembre dernier , je crus devoir , avec quelques-uns de

' Discours de Bouche , dans la séance du 1=-^ février 1790 , à l'Assemblée nalionalc— Moniteur, année 1790, page 130,

228 CHAPITRE viii.

vous , opiner contre la renonciation à notre régime, et à notre Constitution, à tout ce qu'on appelle si improprement nos privilèges, contre l'adhésion indéfinie, illimitée, aux décrets à venir de l'Assemblée nationale , je prévoyais les dangers de ce vœu indiscret , et ses funestes conséquences.

ft Vous le savez : unis à l'État de France , mais non subalternés , nous avions existé jusqu'à ce jour comme État principal et indépendant , gouvernés par le même souverain, non comme roi de France , mais comme comte de Provence. Nous jouissions du droit précieux de nous administrer nous-mêmes , de n'être gouvernés que par nos lois , de voter l'impôt, de le répartir. Ces droits furent le premier pacte de l'union, et nous l'invoquions avec succès

« Notre Constitution , jalousée par nos voisins , était célébrée par tous les publicistes. Il pouvait sans doute y exister des vices , des abus : il y en a partout ; mais à nous seuls appartenait le droit de les réformer. Ainsi le reconnut le souverain lui-même , lorsqu'on 1788 nos États suspendus si longtemps, furent convoqués...

«Notre première instruction à nos députés, le premier mandat dont nous les avions chargés, furent de maintenir les droits de cette Constitution ' .

'' Les partisans de la division répandirent alors a Aix une brochure de Rabault Saint-Étienne, intitulée : Réflexioiis sur la division nouvelle dit Royaume, et sur les privilèges et les Assemblées des provinces d'Etats, sur l'imprimé de l'imprimerie nationale. A Aix, Gibelin David et Eniéric David , 1789. Rabault Saint-Étienne se servait de l'argument que les privilèges de Provence, du Languedoc et des autres Pays d'Etats, deviendraient communs a toute la France, c Vous n'avez pas pris , disait-il , le

«L'Assemblée nationale a jugé convenable d'établir dans toute la France , une Constitution , un régime uniformes : mais ses décrets ne pouvaient lier la Proveiwe qu autant que le Pays , légalement assemblé , aurait cru devoir les adopter. Nos députés ne se le dissimulèrent pas , puisqu'ils ont provoqué, sollicité notre adbésion.

« Leur demande n'a été que trop accueillie, et comme si des municipalités isolées pouvaient donner sur ce point un vœu légal, plusieurs de nos communautés se sont empressées de renoncer à des droits que le Pays lui-même ne pourrait abdiquer.

«La ville d'Aix a malheureusement imité cet exemple,

induite à erreur par cette sorte de consentement Vous

ne deviez pas tarder , Messieurs , de gémir sur ce fatal résultat. Bientôt , la Provence , ce pays qui contient à peine 900 lieues carrées et 700,000 habitants , la Provence , qui par les variations infinies de son sol , de son climat, de ses productions , de ses ressources , ne forme qu'un tout dont les parties si inégales ne sauraient subsister sans un soutien mutuel, la Provence, dis-je, après plus de 2,000 ans d'une agrégation à laquelle elle devait son bonheur , va être divisée en trois départements, c'est-à-dire en trois Pays ou gouvernements séparés qui n'auront désormais plus rien de commun que la dette

énorme dont la Provence est accablée

« Quel est donc l'aveuglement inconcevable qui nous

régime des autres provinces , elles ont pris le vôtre infiniment perfectionné. » Le même auteur reconnaissait que les mandats des députés des Pays d'États, étaient le plus grand obstacle que pût rencontrer le comité Je Constitution, page 7.

930 CHAPITRE Mil.

fait courir au-devant de notre ruine? Comment, surtout, la ville d'Aix , la capitale du Pays depuis plus de vingt siècles , le centre des lumières et de l'administration générale, comment la ville d'Aix a-t-elle pu s'endormir dans une crise aussi dangereuse , sur des intérêts aussi pressants?

« Je ne vous parlerai pas, Messieurs, de l'intérêt particulier de cette cité malheureuse ; elle vient de perdre pour vingt ans la seule production de son territoire ; elle va perdre bientôt ses habitants les plus aisés , tous ceux que le luxe et la richesse font vivre , tous les étrangers que leurs affaires appelaient dans ses murs. L'herbe va croître dans ses rues ; elle est perdue sans retour.

« Mais, loin de nous, dans ces moments terribles, tout intérêt personnel ; il avilirait nos réclamations , il les calomnierait peut-être. C'est l'intérêt du Pays que je vous présente ; c'est pour lui seul quil convient d'agir.

« Laisserons-nous expirer la patrie sans la défendre? Souffrirons-nous que ses infortunés habitants nous reprochent de n'avoir pas même tenté de les sauver ?

« Nous avons adhéré , je le sais : mais à quoi ? A ce qui devait se faire, à ce que nous étions bien éloignés de prévoir. Mais l'avons-nous pu? Nous, simple conseil municipal, avons-nous pu, sans le consentement de tous les citoyens, abdiquer des droits dont ils ne nous avaient confié que la manutention ? »

Combien plus patriotique n'a pas été la conduite de ces 140 communautés qui se sont réservé d'obtenir une convocation générale du Pays ! «Nous n'avons pas su donner cet exemple , poursuit Dubreuil , sachons au

moins l'iniiter. N'hésitons pas d'adopter un vœu aussi sage , le seul légal , le seul qui puisse concilier ce que nous devons à l'Assemblée nationale , aux vues qui la dirigent , avec ce que nous devons au Pays et à nousmêmes , ce que nous ne saurions négliger aujourd'hui sans trahir nos devoirs. »

L'Assemblée , observe Dubreuil , ne divisera pas la Provence , quand elle appréciera les funestes effets d'un partage, lorsqu'elle saura que le nouveau régime peut y être établi , en la laissant subsister dans son entier. Les districts ont été de tout temps connus en Provence sous le nom de vigueries. C'est elle sans doute qui en a fourni l'idée ; la désignation seule serait à changer. Il importe peu à l'Assemblée que tous les districts réunis contiuuent d'aboutir à un centre commun , ou qu'ils soient divisés en trois parties pour former trois départements ' . Du reste, si une distribution meilleure est nécessaire , le Pays a seul le droit de l'opérer. En nommant ses députés, la nation provençale ne leur en a pas donné le mandat.

« Messieurs, dit en terminant le courageux citoyen, nous avons pu nous tromper , nous ne persisterons pas dans notre erreur. Notre devoir est devant nos yeux. Rien ne saurait nous en dispenser. La cité , le Pays , tout attend, tout exige de nous ce que nous devons au serment qui nous lie, aux intérêts qui nous sont confiés. »

' Cette espérance émise par Dubreuil prouve combien on se méprenait même alors sur la vérité de la situation. L'Assemblée ne divisait les provinces, que pour les briser, et elle ne pouvait atteindre ce !)ut, qu'en isolant leurs parties.

Dubreuil conclut : 1 "^ d'adhérer au mémoire de Bouche; 2« de s'opposer, au nom de la cité d'Aix , capitale de la Provence, à tout projet de morcellement ; 3° de prier MM. les Procureurs du Pays, établis, par le statut de 1 480, ou plutôt, confirmés acteurs et défenseurs des franchises, liber lés, Constitution, conventions et capitulations du Pays de Provence, de s'occuper de cet objet; 4°(ie solliciter la convocation générale des États aux mêmes époques et dans le même but qu'ont fixés les délibérations prises par les communautés ; 5° de remercier Bouche pour son courage ; 6° d'envoyer une expédition de la présente délibération au président de l'Assemblée nationale, aux ministres, aux députés du Pays, aux députés de la sénéchaussée d'Aix, et enfin, à Bouche personnellement, comme un hommage dû à son patriotisme ^ .

A cette voix, à cette proposition, le conseil municipal s'émeut. L'assesseur Roman -Tributiis vient soutenir Dubreuil. Comme Procureur du Pays , il a cru devoir garder une stricte neutralité. Aujourd'hui, il n'hésite pas de proclamer que le Pays n'a pas adhéré à la renonciation de ses représentants. Les vœux des communautés qui ont demandé les États, sont le vœu de la Provence.

On dirait une résurrection. Dubreuil , Portalis , Espariat, sont sur-le-champ élus commissaires. Ils rédigeront un mémoire qui sera adressé à l'Assemblée nationale.

Mais ce serait peu de défendre les intérêts particuliers d'une ville ; l'intérêt général du Pays est la loi suprême

* Discours de M. Dubreuil, pro-assesseur, le 9 janvier 1790. — Registre des délibérations du conseil municipal d'Aix , commencé le 22 avril •1789, pages 142-143.

pour les patriotes provençaux. S'ils veulent assurer à Aix le siège de l'Administration et celui des Cours de justice , c'est qu'Aix est au centre du Pays ; c'est qu'Aix semble être destiné à vivre des travaux de l'intelligence ; c'est que les préoccupations mercantiles ne conviennent pas à la dignité de la magistrature ; c'est que i 'esprit de commerce et la passion du luxe sont des dangers pour le juge dont le patrimoine est souvent très-médiocre , et pour l'avocat que peut séduire l'appât du gain; c'est que les grandes cités , tombeaux des campagnes , ne doivent pas aussi dévorer les petites villes qui les avoisinent; c'est quil faut corriger les inégalités produites par la nature, au lieu de les aggraver.

Les auteurs du mémoire s'élèvent aux plus hautes considérations de droit public. On retrouve bien chez eux ce bon sens exquis et cette raison sûre d'elle-même, qui caractérisent les œuvres de nos anciens jurisconsultes. Témoins des tendances à l'isolement qui se manifestent de toutes parts , ils rappellent quels sont les véritables principes sociaux ; ils montrent où sont les sources vives de la liberté et du patriotisme ; ils jugent au point de l'expérience les théories nouvelles mises au jour par les métaphysiciens de la révolution.

« Les hommes sont formés par leurs habitudes. L esprit public lie peiit naître et germer qu'au Tnilieu d'une association commune d'intérêts divers. Les villes doivent vivre en communauté comme les individus. Une existence isolée et solitaire étoufferait tout principe d'intérêt général, en donnant trop d'énergie à l'intérêt particuUer. Dans la société politique, tout ce qui tend à isoler, tend à dissoudre. »

Voilà les maximes qui présidaient à l'administraiion générale de la Provence. « La partie la moins infortunée des habitants soutenait et soulageait la plus souffrante. De cette union qui liait les besoins et les ressources , naissait le bonheur commun. Ce n'est pas la nature qui produisait ce bien; il était souvent contrarié par elle. // était Vouvrage de llieureme confédération qui existait entre nous ' . » On peut donc supposer les conséquences désastreuses d'un partage.

Ce mémoire est éloquent, chaleureux ; eh bien ! il ne satisfera pas l'inflexible Dubreuil. A ses yeux, il est trop timide ; il n'exprime que des regrets sur la division de la Provence, il se tait sur le point important, qui est la convocation du Pays. Aussi, Dubreuil ne cachera pas, le 16 janvier, que ce mémoire est loin de remplir son but. «Je déclare y avoir coopéré, dit-il, et je suis d'avis de l'adopter, parce qu'il est de mon devoir de me conformer dans l'exécution au vœu de la pluralité ; mais , je ne peux ni ne dois dissimuler que, dans mon opinion particulière, il serait impossible de me départir des principes et du vœu consignés dans mes premières observations. »

Telle fut l 'avant-dernière bataille livrée au nom de

* « Telle est la position de la Provence, que les biens y sont périssables, l'entretien onéreux , les récoltes incertaines , les accidents fréquents et périodiques, et par intervalle , la dévastation entière et désolante. Si , malgré ^es causes toujours renaissantes de périls et d'infortune, la Provence, souvent, fait des efforts généreux , si elle supporte des charges excessives , si elle nourrit un peuple nombreux, on doit tous ces avantages k cette unité d'administration qui mettait en comn:un tous les pouvoirs comme tous les secours. » Rapport de Dubreuil , Portails et Espariat. — /Je^t^fre des délibérations du conseil municipal d'Aix^ commencé le 22 avril 1789, pages t:3l-1o9.

notre nationalité. On est saisi d'admiration , quand on voit la résistance héroïque d'un seul homme contre le torrent révolutionnaire. Heureux je suis, d'avoir arraché de l'oubli cette page ignorée de la vie de Dubreuil , et d'avoir pu associer à la mémoire de Pascalis celle de ce grand citoyen I

Tous les moments , toutes les heures , emportaient quelques nouveaux débris. M. d'André remplissait alors les fonctions de commissaire du Roi en Provence. Par une lettre adressée, le 3 février, aux communautés, il les invita de travailler sans retard au rôle des citoyens actifs, pour qu'il fût procédé à l'organisation des municipalités. Aix fut divisé en six quartiers, ainsi que son terroir. Le mois de février fut consacré à former les comices d'élection. Un second mémoire fut adressé à l'Assemblée Constituante en faveur de l'ancienne capitale, que les prétentions de Marseille mettaient dans un état dépouvante difficile à décrire. Bientôt , ces craintes devaient cesser. Le l®"" février, après deux discours très-véhéments de Bouche et de Mgr de Boisgelin , l'Assemblée nationale donna gain de cause à la ville d'Aix, en y fixant le siège du département ' .

Au milieu de ces apprêts de transformation , les Procureurs du Pays n'avaient retenu qu'une ombre

' Ce triomphe ne devait pas être de longue durée. Aix ne pouvait survivre aux institutions, d'où lui venait toute sa grandeur. Un arrêté des Consuls, du 8 mars 1800, fixa à Marseille, le siège du chef-lieu de la préfecture. M. Charles Delacroix, nommé préfet par un décret du 2 mars 1800, fut installé a Aix, le 8 avril de la même année ; mais il partit quelques jours après pour Marseille, où le premier acte signé par lui, porte la date du 23 avril 1800. — Archives du département des Bouches~du-Rhône.

236 CnAPITRE VIII.

d'autorité. Leur conduite plus prudente que patriotique, en les annulant aux yeux de l'opinion, abattit le peu de courage qui restait aux honnêtes gens. L'installation prochaine de la nouvelle municipalité les jeta dans une grande perplexité. Ils n'administraient la province qu'en leur qualité de consuls ou d'assesseur d'Aix. Or, ce titre essentiel de leur charge allait leur être ravi. Ne sachant quel parti prendre , ils s'adressèrent , le 8 janvier, à M. de Saint-Priest ; ils lui proposèrent même de se démettre entre les mains de leurs successeurs ; leur offre fut anssitôt agréée par le ministre. Ce seul trait peint l'époque ; telle était l'impétuosité de l'action révolutionnaire , quelle avait enlevé jusqu'à la pensée d'une opposition.

Les Procureurs du Pays n'auraient jamais dû descendre, cependant, à ce degré d'abnégation. L'événement le leur prouva bientôt. Le 20 février , les élections étant terminées , ils se rendirent en corps chez le maire nommé, l'avocat Espariat, et lui remirent leurs pouvoirs. Celui-ci demanda d'en référer au conseil ' , qui devait inaugurer son entrée en fonctions le 22. Il y avait lieu de croire que les nouveaux magistrats municipaux , flattés de cet accroissement d'influence, s'empresseraient d'accepter. Il n'en fut pas ainsi. Ils répondirent que les décrets de l'Assemblée nationale ne leur donnaient pas le droit de gérer les affaires de la province. Les Procureurs du Pays résolurent alors de continuer l'exercice de leur charge, et d'instruire de ces faits le gouvernement. De

* Voyez aux Pièces justi^catives, ir 1 1 . la liste des membres composant raiirien conseil municipal d'Aix, au moment où il fut dissous, et celle des membres du nouveau conseil.

ce jour , ils ne prirent plus que la qualité à\incie7is Procureurs du Pays de Provence, pro-administrateurs du Pays ^ .

Un seul ne consentit pas à s'incliner devant la force : ce fut le marquis de La Fare. Depuis l'émeute du mois de mars 1789 , il s'était éloigné de la ville d'Aix, où la calomnie s'attachait à le noircir. Il séjourna d'abord à Paris , et il usa plus d'une fois de son crédit auprès des ministres pour l'avantage de la province. M. de Villedeuil avait même invité l'administration du Pays à se servir de son entremise 2. M. de La Fare se trouvait , en 1790 , à Cagnes, petite ville située près de Grasse, lorsque, le 17 février , il fit recevoir par le notaire Chailan , une protestation énergique contre les élections illégales qui venaient d'avoir lieu à Aix. Il y déclarait que , séparé de ses collègues et instruit des circonstances impérieuses qui , par prudence , les obligeaient au silence , mais , certain de leurs sentiments , il se portait opposant contre tout ce qui serait fait de contraire aux lois , coutumes et usages de la Provence , ainsi qu'aux privilèges de la ville d'Aix, sans que le Pays eût exprimé son adhésion ; réservant aux États et aux Procureurs du Pays le soin de faire valoir ces protestations , se réservant lui-même de les

* Archives du département des Bouches -du-Rhône . Registre des Assemblées des Procureurs du Pays, pour l'année 1790.

' M. de Villedeuil mandait en même temps aux Procureurs du Pays , le 13 mai 1789 , que le Roi , satisfait de la conduite du marquis de La Fare , jugeait sa présence utile ii Paris pour donner les éclaircissements nécessaires dans les circonstances présentes. — Archives du département des Bouche s-du-Rhône.

238 CHAPITRE Vin.

faire valoir, en leur absence, et de reprendre le service

de ses fonctions '

Cet acte ne fut pas sans doute mis au jour. L'eût-il été , le nom de son auteur était trop impopulaire pour qu'il produisît une bonne impression sur les esprits. Du reste, tout marchait à une solution prochaine. Déjà, l'autorité du Roi avait consacré la nouvelle organisation administrative élaborée par l'Assemblée Constituante. Le mois de mars vit sanctionner le décret qui partageait la France en quatre-vingt-trois départements 2. Par ce décret, les trois départements des Bouches-du-Rhône^ du Var, et des Basses-Al|>es , remplacèrent l'ancienne Provence. Les Bouches du-Rhône furent divisées en six districts ■^ : Aix , Arles , Marseille , Tarascon , Apt et Salon i ; le Var en neuf districts : Toulon , Hyères , Saint-Maximin, Brignoles, Barjols, Fréjus, Draguignan, Grasse et Saint-Paul de Vence; les Basses- Alpes, en cinq

^^Unc copie manuscrite de cette pièce se trouve dans une collection de divers documents recueillis pour l'année 1790, par M. de Saint-Viucons. — liiblijthèqiie Méjanes.

2 Ce décret est à la date du 26 février 1 790 ; il fut sanctionné par lè Roi, le 4 mars.

3 On conserve dans les archives des Bouches-du-Rhône , a Marseille , la carte qui servit à diviser ce département. Elle est revêtue de la signature des députés chargés d'opérer le partage. Il est a remarquer que la qualification de comte dont Mirabeau avait fait précéder son nom , se trouve grattée.

* Ces trois dernières villes devaient alterner , pour l'Assemblée et le Directoire, avec Saint-Remy, Pertuis et Martigues.

Un septième district, celui d'Orange, fut ajouté a ceux formant les Bouches-du-Rhône, par un décret du 12-19 octobre 1790.

Le district d'Avignon fut aussi incorporé au même département , par un décret du 26-28 mars 1792. On sait que la ville d'Avignon avait été réunie a la I''rance, avec le Comtat-YeuaissiU; par un décret du 1 4 septembre 1 791 .

districts: Forcalquier , Sisteron , Digne , Castellane et Barcelonnette.

Aucun obstacle ne pouvait dès lors entraver l'établissement des institutions révolutionnaires. Des lettres patentes du 6 mars , chargèrent MM. Espariat , maire d'Aix, Martin fils d'André, maire de Marseille , et l'abbé de Quinson, prévôt du chapitre d'Arles , de la formation des Assemblées administratives dans les Bouches-du- Rhône. Des commissaires du Roi furent ainsi nommés pour l'organisation des trois départements. Parmi eux, on avait désigné Portalis; mais cet illustre avocat s'empressa de répondre par un refus.» Attaché comme il l'était à la Constitution provençale, il ne pouvait, disait - il , concourir à une opération qui consommait son anéantissement ^))

Tous ces changements s'opéraient pendant que la Provence était en proie à une effroyable anarchie. Marseille, terrorisée parles factieux, donna bientôt le spectacle des excès les plus révoltants. Le 30 avril 1790 , une poignée d'aventuriers s'empara du fort de Notre-Dame de la

Mais ces deux adjonctions ne furent que provisoires. La Convention décréta , le 25 juin 1793 , qu'il serait formé des districts d'Avignon , Apt , Carpentras et Orange , un 87= département, sous le nom de Vaucluse. Apt fut ainsi détaché des Bouches-du-Rhône.

' Nous empruntons ce fait à une notice biographique de Portalis, placée en tête de l'ouvrage sur Vusage et l'abus de l'esprit philosophique durant le XVIII» siècle.

Siméon agit comme Portalis dans d'autres circonstances. Ayant été porté par l'élection au nombre des 24 notables qui devaient former, avec les officiers municipaux, le conseil général de la commune, a Aix, il ne se présenta jamais pour prêter serment ; il fut remplacé, vers la fin de 1790, lors des élections nouvelles- — Registre des délibérations du conseil municipal d'Aix, commencé le '6 octobre 1790, page 37.

240 CflAPITRE VIII.

Garde ; c'était le signal de la révolte. La multitude ameutée se précipita dans la direction de la citadelle Saint-Nicolas. Elle se préparait à en faire l'assaut, lorsque le commandantLaroque, après de longs pourparlers, consentit à une capitulation. La prise du fort Saint-Jean fut rendue moins facile par l'énergique résistance d'un vieux soldat , le major de Bausset. Il n'en fallait pas autant pour déchaîner les fureurs révolutionnaires. Quatre jours après, l'infortuné major tomba percé de coups. Une populace ivre de sang promena , à travers les rues de Marseille , sa tête placée au haut d'une pique, et se livra sur son cadavre à des outrages impossibles à raconter ' .

Couvrons ici d'un voile funèbre l'assassinat de M. d'Albertas , ancien premier président de la Cour des Comptes , qui fut frappé mortellement d'un coup de couteau , lorsqu'il donnait une fête dans son parc de Gémenos , le 1 4 juillet , jour anniversaire de la fédération. Il fut reconnu que le meurtrier , Anicet Martel , n'avait été poussé à ce crime que par un sentiment de vengeance personnelle'-.

* Esquisses historiques sur Marseille, depuis 1789 jusqu'en ^S\'6^ par le chevalier Lautard. Marseille, Marius Olive, 1844, 2 volumes in-8° ; tome I, page 76-85.

* Anicet Martel fut aussitôt arrêtéet traduit devant la Chambre des Vacations, qui le condamna a être roué vif. L'exécution eut lieu, a Aix,!e 2 août. Un complot avait été organisé pour délivrer le prisonnier. Au moment où on le menait au supplice, des pierres furent lancées sur les soldats j le bourreau épouvanté s'enfuit ; Anicet Martel s'élança de l'échafaud, mais il fut saisi par M. Payan de La Tour , officier du régiment de Lyonnais. On ramena sous escorte le bourreau , qu'on avait trouvé caché dans un confessionnal de l'église des Capucins , et l'e.xécutioa fut achevée paisiblement. La sentence

L'Assemblée départementale des Bouches-du-Rhône s'installa, à Aix, le 20 juillet '. C'est à la même époque, que se formèrent les Assemblées de districts et les administrations du Var et des Basses-Alpes ; corps sans prestige, sans traditions, copiés sur l'ancienne hiérarchie des Assemblées de provinces, de vigueries et de communautés, mais qui , nés d'un jour et manquant d'unité et de lien, étaient à la merci du despotisme des clubs.

La Provence n'existait plus ; toutes ses institutions avaient disparu. Un dernier pan de ruine était laissé debout: le Parlement représenté par la Chambre des Vacations. Ce pan de ruine tomba bientôt. Le 7 septembre , un décret de l'Assemblée Constituante abolit les anciennes Cours souveraines 2. L'Ordre des avocats, avec ses traditions et ses glorieux souvenirs, ne trouva pas grâce, non plus, aux yeux des novateurs. Il fut supprimé implicitement par l'article 10 du décret du 2-11 septembre

La chute du Parlement fut suivie bientôt par celle de l'administration du Pays. Le 13 septembre, sur une let-

qui condamna Anicet Martel fut la dernière prononcée par le Parlement en matière criminelle.

* Voyez aux. Pièces justificatives, n° 12, la liste des membres composant l'administration du département des Bouches-du-Rhône.

2 La Cour des Comptes, supprimée comme le Parlement, le 7 septembre 1790, ne cessa définitivement ses fonctions que plus tard , par le décret du 4 juillet 1791.

D'après le décret du 7 septembre 1790, les Chambres des Vacations des Parlements devaient cesser leurs fonctions le 30 septembre.

Voyez aux Pièces justificatives ^ n° 13, les noms des magistrats qui composaient le Parlement et la Cour des Comptes , au moment où ces deux Cours furent supprimées.

tre du contrôleur général Lambert , les Procureurs du Pays déclarèrent qu'ils cessaient, dès ce jour, de gérer les affaires communes de la Provence '.

Une année avait donc suffi pour achever la révolution la plus large, la plus complète, la plus radicale qui se fût produite encore dans l'histoire des peuples, révolution à laquelle tout semblait avoir concouru, et devant laquelle tous les éléments de résistance s'étaient effacés au milieu d'une profonde et mortelle lassitude. Arrivés au terme de celte longue suite de destructions, c'est à ce point que nous retrouvons Pascalis. Nous savons sous l'empire de quels sentiments il avait abandonné les affaires, et comment il avjjit fini sa vie d'action, après avoir refusé la députation aux États-Généraux. Ah ! qui nous dira ses douleurs de citoyen pendant le cours de cette année? Qui nous révélera ses anxiétés, ses inquiétudes , ses plaintes étouffées dans l'ombre, ces justes et saintes colères contre les auteurs des maux qui accablaient la patrie? Voir tomber, une à une, des institutions dont le maintien avait été acheté au prix de tant d'efforts et de luttes , les voir sacrifier à de folles théories et à de faux systèmes , et cela sans dignité, sans gloire, sans honneur ; voir le patriotisme servir de prétexte au renversement de tous les droits qui en étaient les soutiens ; voir la souveraineté nationale niée , l'indépendance des suffrages violée , les

' Voyez aux Pièces jHstificatives^ n° H, le procès-verbal de clôture. — Dans ces derniers moments , les Procureurs du Pays eurent à lutter pour empêcher la dilapidation des archives de la province. Les directoires de départements en ayant réclamé chacun leur part . les Procureurs du Pays décidt'rent qu'aucune remise de papiers ne pouvait être faite, et qu'ils permettraient seulement de les consulter.

délibérations de 1 40 communautés méconnues par ceuxlà même qui s'appelaient les mandataires du Pays ; voir l'anarchie grandir, les liens sociaux se dissoudre , les crimes se multiplier ; voir tout cela et être réduit à se taire , en fallait-il davantage pour exaspérer le cœur de Pascalis !

Jusqu'alors , cependant , il s'était contenu ; il s'était résigné. Il s'était consolé par l'espoir que les leçons de l'expérience ne seraient pas vaines , et que le jour viendrait où les bons citoyens de toutes les classes et de tous les rangs, désabusés par le spectacle de si affreux désordres , abjureraient leurs méfiances pour travailler en commun à l'extinction des abus et au raffermissement de la société. Oui , Pascalis avait espéré. Et , qu'on ne s'en étonnepoint. Aujourd'hui, quand les faits sont accomplis, lorsque le souvenir même de nos anciennes institutions politiques est perdu pour les générations nouvelles, il est aisé de considérer la révolution comme fatale , et de regarder, d'un œil sec, la chute d'un régime qui n'apparaît plus que dans un lointain obscur. Ainsi , on juge aujourd'hui en philosophe ; ainsi, ne pouvaient juger les hommes qui, à peine sortis de l'arène, étaient encore dans toute l'ardeur de leur foi. Ces hommes , furent-ils donc coupables parce qu'ils ne désertèrent pas leur drapeau, parce qu'ils se montrèrent alors tels qu'ils avaient été dans l'origine, les défenseurs d'une liberté sage et régulière , parce qu'ayant le bon sens de comprendre la nécessité des traditions , ils voulurent lier la chame des temps au lieu de la briser? Ces hommes, ne devons-nous pas plutôt les entourer de nos regrets et de notre admi-

ration ; car, seuls, ils ne désespérèrent pas de la France ; seuls , ils lui eussent épargné le malheur de mériter la plus humiliante des déceptions.

Sans doute, des institutions nouvelles avaient été établies. Mais quelle était leur force ? Où était leur avenir ? Malgré les orgueilleuses prétentions de leurs auteurs , n'offraient-elles pas déjà l'image de la confusion et du chaos? L'Assemblée qui les avait créées , n'allait-elle pas se retirer bientôt pour faire place à une autre ? Et si dans un moment passager d'exaltation , l'opinion publique s'était égarée à la poursuite d'un idéal chimérique , était-il impossible qu'elle ne fût ramenée dans les limites de la raison et de la vérité?

Tels étaient les sentiments de Pascalis ; telles furent les espérances qui l'amenèrent à prononcer son discours d'adieu au Parlement. Comme Mounier , signant à Grenoble l'acte protestatif de la commission intermédiaire des États de Dauphiné , et publiant ensuite son appel au tribunal de V opinion publique , comme une foule de bons Français qui avaient appelé de leurs vœux une réforme , mais qui n'avaient pas désiré une révolution, Pascalis se confiait dans un retour prochain de l'esprit public. Illusion , dira-t-on ; oui , mais illusion généreuse ! Hélas ! il devait en subir la cruelle expiation.

Le coup qui venait d'atteindre la Magistrature et le Barreau réveilla l'énergie de son âme, et le décida à rompre le silence qu'il avait gardé depuis une année. Le 27 septembre 1790 , la Chambre des Vacations tint sa dernière séance. Pascalis se rendit en robe au palais, accompagné de Dubreuil et de quatre autres avocats,

Alphéran 1 , Guieu2, Aillaud fils , Malbecqui^. Étant arrivé à la porte de la grand 'chambre, il se fit annoncer par l'huissier de service; introduit, il prononça le discours suivant :

« Messieurs ,

« Les édits du 8 mai 1788 me forcèrent, comme administrateur du Pays, de consigner dans vos registres les réclamations d'un peuple jaloux de sa Constitution et de sa liberté, idolâtre des vertus de son Roi.

« Dans des circonstances plus désastreuses, je viens remplir un ministère non moins imposant , et, au nom d'un Ordre qui s'honore toujours de seconder vos efforts pour le maintien des droits du Pays , déposer dans votre sein les alarmes des vrais citoyens.

« Si le peuple, dont la tête est exaltée par des prérogatives dont il ne connaît pas le danger, dont le cœur est corrompu par le poison des idées républicaines, souscrit au renversement de la Monarchie , à l'anéantissement de notre Constitution , à la destruction de toutes nos institutions politiques ;

« S'il applaudit à la proscription de votre Chef, qu'il

^ Alphéran ( François-Nicolas-Boniface ) , avocat, assesseur d'Aix et Procureur du Pays de Provence en 1781 et 1782. Il émigra après la mort de Pascalis. Rentré en France vers 1801, il est mort en juillet 1808 , professeur-directeur de l'École de Droit d'Aix.

'- Cet avocat occupa plus tard un siège de conseiller h la Cour de Cassation.

3 Nous ne savons si d'aulros avocats accompagnèrent Pascalis -, nous ne pouvons citer que ceux dont les noms sont inscrits dans les documents de l'époque.

S'j-G CHAPITRE Vin.

surnomma son ami , à la dispersion de la Magistrature , qui veilla sans cesse pour son bonheur , et à l'anarchie qui exerce déjà ses ravages ;

« Si, dans l'excès de son aveuglement, il se refuse au vœu de cette foule de communautés, supportant de 13 à 1400 feux • (moitié des charges du Pays), qui ont inutilement sollicité la convocation de nos États ;

« Enfin , si pour comble d'infortune, il provoqua les calamités de toute espèce qui l'affligent, plaignons ses erreurs, gémissons sur le délire qui l'agite, et craignons qu'il ne se charge lui-même un jour de sa vengeance.

« Le temps viendra, et nous osons prédire qu'il n'est pas éloigné, où, le prestige dissipé par l'excès même des maux qu'il aura produits , nos citoyens rendus à leurs sentiments naturels de fidélité, de franchise et de loyauté, béniront la sagesse d'une Constitution exaltée par les publicistes, l'égide de la liberté sociale , le garant de la félicité publique.

« Puisse le ciel hâter le moment où, nous gratifiant de ce nouveau bienfait, nos citoyens détrompés se réuniront, à l'envi, pour assurer la proscription des abus de l'ancien régime, l'exécution de nos traités avec la France , le rétablissement de la Monarchie , et avec le retour de nos Magistrats, celui de la tranquillité publique 2!

* L'affouagoment général de la province , fait, en 1728, pour l'assiette des impositions, fi>ca le feu a oo,000 livres , et chaque communauté , suivant l'étendue et la fertilité de son territoire , est évaluée plus ou moins à tant le feu. (Note placée à cet endroit dans le discours imprimé).

2 Ce paragraphe, sans nul doute le plus important du discours de Pascalis, n"a pas été rapporté par les historiens. Le discours même , tel qu'il a été imprimé JHsqu"ici , renferme certaines altérations de texie. Cola s'cxpli-

« Tels sont, Messieurs, les vœux dontvous fait aujourd'hui l'hommage , un Ordre non moins célèbre par ses talents que par ses vertus , qui sut mériter l'estime des différents barreaux du Royaume et conserver la vôtre , qui mit toujours sa gloire à partager vos travaux et vos disgrâces , qui n'eut d'autre récompense que celle de veiller plus spécialement au maintien de la Constitution et au soulagement du peuple, et qui, décidé à s'ensevelir avec la Magistrature , veut vivre et mourir citoyen Provençal, bon et fidèle sujet du Comte de Provence, Roi de France. »

Nul document ne nous révèle si un nombreux auditoire partagea les émotions produites par ce discours. Sa noble concision, son éloquence mâle et sévère, le nom de celui qui le prononçait , la tristesse dont était empreinte cette solennelle séance d'adieu, l'aspect de ces magistrats qui , dans peu d'instants, descendraient à jamais de leurs sièges , la pensée du péril, tout était fait pour impressionner des âmesgénéreuses et vraiment patriotiques.

Le président de Cabre répondit :

(( La Chambre, dans les circonstances difficiles où elle se trouve, ne croit pouvoir mieux vous témoigner sa sensibilité. Monsieur, qu'en ordonnant que votre discours et le nom des avocats présents à l'audience, soient inscrits

que par la rareté extrême des exemplaires qui furent alors imprimés secrètement, presque tous ayant été bridés dans la suite par mesure de prudence. Nous devons la faveur bien précieuse de publier ce discours dans son intégrité, aux soins d'un ancien magistrat qui a conservé un de ces exemplaires.

C'est encore h cette source que nous avons puisé l'arrêté de la Chambre des Vacations. Nous l'avons reproduit d'après une copie manuscrite faite par le même magistrat et placée par lui à la suite du discours dcPascalis.

dans les registres , pour servir de monument de votre fidélité au Roi , de votre attachement aux vrais principes et à la Constitution française et provençale. »

Les Procureurs au Parlement s'avancèrent ensuite, et dirent par l'organe de leur syndic, M. Bernard ' : a que, partageant, comme citoyens Provençaux, les sentiments de l'Ordre des avocats, et non moins attachés que lui à l'État , au Roi de France , Comte de Provence , et à la Cour, ils demandaient acte de leur adhésion au discours de M. Pascalis. »

Le soir du même jour, vers cinq heures, le conseil de district , dont la session était ouverte depuis le 15 septembre, se trouvait en séance. Le discours de Pascalis avait soulevé une grande fermentation dans la cité. On eût dit qu'Aix s'était réveillé aux accents de cette parole forte et libre , et que les souvenirs de la vieille indépendance provençale étaient tout d'un coup sortis de l'oubli. De là, les colères des chefs de la révolution et les craintes des administrateurs. Le président Noé dénonça au conseil le discours , comme contenant les maximes les plus inconstitutionnelles et les plus dangereuses 2.

A six heures , les magistrats municipaux se rassemblèrent et mirent en discussion les mesures à prendre , cette affaire intéressant particulièrement leur responsabilité. Le maire Espariat déposa une copie du discours

* Bernard (Jean-Baptiste-Gaspard) , mort le 20 juin 1820, conseiller k la Cour royale d'Aix.

Le corps des Procureurs adhéra tout entier au discours de Pascalis, sauf trois de ses membres.

2 Procès-verbal de la session du conseil de district d'Aix, commencée le 15 septembre 1790. Gibelin David et Éméric- David -, page 88.

sur le bureau. Pendant la délibération du conseil, on annonça une députation du club des amis de la Constilulion. L'avocat Arbaud 1 était à sa tête. Il demanda que des gardes fussent placés à l'entour du palais pour empêcber l'enlèvement des registres, où devait être inscrit le discours de Pascalis, et qu'on procédât, sur-le-champ, à une visite chez tous les imprimeurs de la ville pour en prévenir la publication.

On était alors au temps du gouvernement des clubs. Le conseil municipal , pressé d'agir , obéit. Il chargea le colonel de la garde nationale du soin d'opérer les recherches, mais elles furent infructueuses 2.

Nouveau conseil, le lendemain 28 septembre, à neuf heures du matin. Le Procureur de la commune requit de M. deRégina, greffier du Parlement , la délivrance du discours de Pascalis, de l'arrêt qui ordonnait sa transcription , de la réponse du président de Cabre , du discours de M. Bernard, et entin, celle d'un arrêté solennel qu'on disait avoir été rendu par le Parlement.

Le 29 , la Chambre des Vacations faisait signifier au Procureur de la commune un acte portant inhibition et défense à M. de Régina de délivrer aucun extrait.

L'arrêté n'était pas supposé dans l'opinion ; il était

réel. Cette pièce est trop importante pour que nous

hésitions à la transcrire. En même temps qu'elle est le digne corollaire du discours de Pascalis, elle a une valeur

^ Cet avocat fut, bientôt après, nommé juge de district a Marseille. 2 Registre des délibérations du conseil municipal de la ville d'Aix, commencé le 5 octobre 1790, page 10.

250 CnAPITRE vil.

historique incontestable; nous ne croyons pas, du reste, qu'elle ait été publiée jusqu'à ce jour :

« La Cour , tenant la Chambre des Vacations , considérant que les malheurs qui désolent la France, en affligeant le cœur des magistrats, ne doivent jamais diminuer son zèle pour la chose publique et sa fidélité au Roi ;

« Que l'ancienne Constitution de cette province, confirmée et garantie lors de la réunion à la France, 7ie saurait être changée que du consentement du Pays et Comté de Provence, assemblé par ses légitimes représentants ;

« Que les adhésions particulières et presque toutes conditionnelles au renversement de cette Constitution , ne sauraient , fussent-elles pures et simples , suppléer à ce consentement ;

« Que la majesté du Trône est éclipsée, l'autorité du Roi sans force et sans vigueur , la religion outragée dans ses ministres ;

« Considérant que, prête à remettre entre les mains du Seigneur-Roi le dépôt des lois et des principes de cette antique Monarchie , il est de son devoir de lui rendre un compte fidèle de sa conduite ;

ft Déclare, que le désir de donner au Seigneur-Roi un témoignage de son obéissance et de sa fidélité , la détermina à ordonner la transcription sur ses registres de la déclaration qui la proroge jusqu'à ce qu'autrement soit dit et ordonné ;

« Que depuis, la gravité des circonstances et la crainte de fournir à la licence de nouvelles armes , l'ont seules contrainte d'ordonner, sans examen et sans délibération, la transcription sur ses registres des décrets qui lui furent successivement adressés ;

«A.RRÈTE, en conséquence, que de toutes les transcriptions faites sur ses registres , on ne pourra jamais rien induire qui puisse nuire ou préjudicier à l'autorité légitime du Roi, aux prérogatives des princes de son sang, et à l'existence de la pairie et d'une Noblesse personnelle et héréditaire , sans laquelle il ne peut exister de véritable monarchie ;

«Déclare formellement n'avoir rien innové, changé, ni détruit par son fait de cette Constitution provençale dont la sagesse a été avouée et admirée par tous ceux qui ont su la connaître ;

« Ordonne que le présent arrêté sera inséré dans ses registres , pour y être un monument éternel de son respect pour la religion , de son amour pour son Roi , de sa fidélité à sa personne sacrée, et de son attachement inviolable à la Monarchie française et à la Constitution provençale. »

La Chambre des Vacations , non contente de réparer ainsi les faiblesses passées du corps éminent dont elle était le débris, adressa le même jour la lettre suivante au Roi :

« Sire ,

(f Nous venons déposer entre vos mains les grandes et pénibles fonctions quevous nous aviez confiées. Au milieu des malheurs de tout genre qui ont affligé la France et déchiré le cœur sensible du meilleur des Rois, l'espérance que notre dévouement à la chose publique serait vu d'un œil favorable par Votre Majesté, nous a donné le courage de continuer de dispenser , en votre nom , les

252 CHAPITRE VlII.

bienfaits d'une justice pure. Notre profonde soumission pour votre personne sacrée nous a constamment dirigés, elle désir de vous offrir encore l'assurance d'un amour, d'un respect , d'une fidélité sans bornes , est le dernier besoin de nos cœurs. »

Cet arrêté et cette lettre terminent l'existence politique et judiciaire du Parlement de Provence. Il est hors de doute que ces deux actes ne furent pas alors publiés , car on ne les voit mentionnés dans aucun des papiers du temps. Après le refus énergique fait au conseil municipal d'Aix, le registre qui en était le discret dépositaire, fut soustrait aux perquisitions. On lacéra même les feuilles qui les contenaient ainsi que le discours de Pascalis ' .

On peut lacérer des feuilles , mais on ne détruit pas aussi facilement la haine. Le discours du 27 septembre avait eu un trop grand retentissement , il renfermait de trop légitimes regrets sur la perte d'une Constitution qui, pendant une longue succession de siècles , avait fait le bonheur de la Provence -, pour ne pas irriter les meneurs

^ Les Parlements de Bordeaux et de Rouen prirent des arrêtés énergiques, en ordonnèrent la transcription et l'envoi aux tribunaux inférieurs. Celui de Douai se soumit à cause des circonstances. Celui de Nancy transcrivit le décret en déclarant obéir h la force. A Grenoble, aucun magistrat ne consentit a recevoir la transcription.

Le Parlement de Toulouse rendit un arrêté qui était un véritable acte d'accusation contre l'Assemblée Constituante. Celle-ci décréta, le 8 octobre, que les membres de la Cbambre des Vacations de ce Parlement, seraient traduits devant une haute Cour nationale.

2 Le conventionnel Barrère avait lui-môme, en 1790, partagé ces regrets sur la perte de l'indépendance de sa province. Il écrivait, en effet, dans une brochure : « que le Bigorre conserve à jamais, sous le nom de département, son ancienne indépendance et la douceur de continuer à s'imposer lui-même et de segouveruoi par ses administrateurs particuliers. » — Annuaire hislo-

de la révolution. Ils ne pardonnèrent pas à Pascalis la courageuse franchise avec laquelle il avait exprimé des sentiments qui se trouvaient dans toutes les âmes honnêtes. Aussi, s'emportèrent-ils contre lui en invectives et en menaces ; ils allèrent jusqu'à l'accuser d'avoir voulu lever le drapeau de la guerre civile ; ils le dénoncèrent comme un conspirateur , cherchant à ramener les privilèges et les abus. Au fond, ils savaient bien la fausseté de ces calomnies , car ils ne pouvaient avoir oublié que , si Pascalis avait manifesté des espérances , plus fidèle qu'eux au principe de la souveraineté nationale , il les avait fondées sur la volonté du Pays librement consulté.

Cependant , le Procureur de la Commune avait rendu une plainte contre Pascalis. Un procès- verbal circonstancié avait été adressé par les officiers municipaux d'Aix à l'Assemblée >'ationale. Celle-ci en renvoya l'examen au Comité des Recherches.

Aix possédait à cette époque , comme les autres villes et bourgs du Royaume, un Club des amis de la Constitution 1 . On connaît l'origine de ces sociétés populaires, véritable gouvernement dans un gouvernement, qui^ toutes, délibéraient , discutaient les projets de loi , correspondaient entr'elles , imposaient leurs volontés aux corps administratifs, et avaient leur centre de direction à Paris,

rique pour l'année 1852, publié par la société de l'histoire de France, page 223.

* Ce club s'était formé d'abord sous le nom du Cercle patriotique et avait tenu sa première séance le 9 mai 1790. Il se réunissait dans la chapelle dos Messieurs, attenante au collège Royal Bourbon. Cette chapelle qui a été détruite depuis une trentaine d'années, était, dit M. Roux-Alphéran, trèsriche en dorures et en peintures de Daret, de Puget et autres bous peintres de nos pays. — /{«es d'Aix, tome II, page 76.

254 CHAPITRE Vlîl.

OÙ la société-mère , installée aux Jacobins , luttait de puissance avec l'Assemblée Nationale. Il n'y avait plus de sécurité sous un semblable régime. Les citoyens paisibles qui ne s'associaient pas aux passions révolutionnaires, se voyaient réduits à se cacber ou à émigrer. « Si c'est là la liberté qu'on présente comme le cbef-d'œuvre de l'esprit humain , écrivait alors Mounier , jamais les cannibales n'eu connurent une plus atroce '. » Le club d'Aix le montra bien par l'acharnement avec lequel il poursuivit Pascalis. Il était formé de jeunes avocats et d'artisans désœuvrés dont les nouvelles doctrines avaient mis les têtes en ébullition. Ne pouvant modérer leurs impatiences et craignant que cette affaire ne fût étouffée par les amis de Pascalis , ils députèrent à diverses reprises plusieurs de leurs membres au conseil municipal d'Aix, pour qu'il hatàt la procédure. Leur insistance fut telle , le 1 4 octobre , que le conseil osa risquer un acte d'énergie en les réprimandant.

Entre les ennemis de Pascalis , à Aix , aucun ne fut plus implacable que l'abbé Rive. Ce trop célèbre abbe était né à Apt, en 1730, et il avait été curé à Mollégès , paroisse du diocèse d'Arles. Il ne tarda pas à quitter ce poste ; Paris était le théâtre où il espérait se créer une réputation. Il alla y chercher fortune. La nature l'avait doué d'un esprit entreprenant et d'une mémoire prodigieuse. M. le duc de la Yallière, séduit par ces qualités^ lui confia la conservation de sa bibliothèque.

* Réflexions politiques sur les circonslances présentes, par Mounier, Genève, Barde-Manget, 1791, in-S", page oi: Mounier écrivait alors sous i "impression du funeste événement dont Aix venait d'être le théâtre , au mois de décembre 1790 , et il en parlait comme d'une cruelle leçon.

Plusieurs années s'écoulèrent , pendant lesquelles l'abbé Rive ne s'occupa que de travaux et de discussions littéraires. Il y apportait une irritabilité excessive et un orgueil au-delà de toute expression. Aussi détestable écrivain qu'impudent critique, il ne se distingua que par cette érudition lourde et indigeste , partage habituel des intelligences mal ordonnées. Sa laideur corporelle était peut-être moins repoussante que sa difformité morale. En 1 786, une attaque d'apoplexie acheva de troubler son cerveau. Il ne retira de la souffrance qu'un surcroît de méchanceté. C'est à cette époque, qu'il fut choisi pour diriger la bibliothèque que M. de Méjanes venait de léguer à la Provence.

Il arriva à Aix, infatué de son savoir et plein du désir de dominer. Ses espérances n'ayant pas été satisfaites, il se déchaîna contre l'administration , qui ne le rémunérait pas , disait-il , selon sa valeur. En 1788 , il abandonna la bibliothèque Méjanes comme il avait aban^ donné sa cure de Mollégès. La révolution s'offrit en ce moment à son esprit oisif ; elle répondait à ses instincts et à son tempérament ; elle eut en lui son pamphlétaire et son publiciste.

L'abbé Rive, en 1789, servit d'instrument à Mirabeau sollicitant les suffrages du Tiers. En 1790 , il ne dissimula plus ses nouvelles opinions , et il jeta le masque. Son cabinet devint un arsenal d'écrits, violents jusqu'à îa démence et impies jusqu'au blasphème. Tel était rhomme dont Pascalis allait subir les dégoûtantes insultes, et qui se préparait à être son bourreau.

Au milieu de cette explosion de colères, Pascalis con=

servait toujours la même sérénité d'esprit. Inaccessible à la peur, il s'était retiré, non loin d'Aix, dans une calme et agreste solitude. C'est à la nature qu'il redemandait les inspirations libres qu'étouffait l'athmosphère de la cité. Une maison de campagne, située aux environs d'Aix'', fut le seul asile qu'il voulut accepter, asile exposé , peu sûr , mais où il retrouvait les meilleurs souvenirs de sa vie. Là, sous l'abri de cette silencieuse demeure, et dans les tristes jours d'automne, une commune douleur réunit, plus d'une fois , autour de lui , quelques-uns des fidèles amis de la Constitution provençale, Dubreuil, le procureur Darbaud , les présidents d'Albert Saint-Hippolyle et de Mazenod , et les magistrats du Parlement qui n'avaient pas encore émigré. Tous étaient unanimes à conseiller à Pascalis de quitter la Provence ; mais il se révoltait contre leurs craintes. Fuir, était une lâcheté à laquelle il eût rougi de souscrire. Fuir ! M. d'André le lui proposa aussi. Il ne put vaincre son refus.

M. d'André lui écrivait de Paris, le 12 octobre, et lui donnait l'assurance qu'il emploierait tout son crédit à arrêter l'affaire dont le Comité des Recherches allait bientôt s'occuper.

a Votre courage ne m'étonne pas , ajoutait-il , il est digne de vous ; mais vous ne concevez pas les désagréments que vous en essuyeriez , si cela était poursuivi. Je suis bien aise , cependant, que le département vous aît dénoncé à l'Assemblée; car, puisqu'on ne peut

^ Cette campagne, connue aujoiird'liui sous le nom de la Mignarde , appartenait a M. Mignard , ami de Pascalis et bcau-pcrc de M. d'André. Elle est située a cinq kilomètres d'Aix.

être poursuivi par deux tribunaux , cela vous mettra à l'abri des vexations qu'auraient pu vous faire essuyer la municipalité et le département. Ces corps nouveaux-nés font claquer leur fouet tant qu'ils peuvent, et ils ne demanderaientpas mieux que de vexer un honnête homme.

« Vous ne devez pas douter du plaisir que ma femme et moi aurions de vous voir ici, ainsi que Mignard : aussi, je serais tenté , pour vous décider à faire le voyage , à conclure à ce que vous fussiez mandé. Mais prévenez le mandement ou supposez-le , et venez nous voir. Vous trouverez ici la tranquillité la plus parfaite , et je puis vous assurer qu'il n'y a aucun pays dans le monde où l'on vive plus à l'abri de toutes vexations particulières.

« Au reste, les affaires vont à l'ordinaire, c'est-à-dire assez mal. Nous n'avançons pas un peu et nous en sommes enfin venus au moment difficile , c'est-à-dire aux impositions. Les économistes , les théoriciens , se sont emparés de cette partie , et on ne veut pas écouter les habitants des provinces qui s'imposaient elles-mêmes, et qui , par conséquent , avaient une pratique supérieure à la théorie... »

M. d'André, dansée passage de sa lettre, faisait allusion aux débats qui s'étaient produils, les 6 et 7 octobre, au sujet de l'imposition en argent ou en nature, débats trèsanimés, et où les principes suivis en Provence avaient trouvé de chaleureux défenseurs. Nous avons exposé ailleurs ces principes vraiment remarquables ' ; nous avons dit par quel système d'impôts, résidlat heureux de Tccrpé-

' Voyez plus haut, piigcs 38 et 30,

riencc de plusieurs siècles, o?î parvenait à faire face à toutes les nécessités publiques, sans surcharger les propriétés foncières , sans offenser l'industrie , et en conservant Végalité entre les particuliers ^ . On croyait , selon l'observation de M. d'André, dans la séance du 6 octobre , que l'unité d'administration consistait surtout dans la répartition égale des charges , et qu'il importait peu à l'État que les communautés s'imposassent en argent ou en nature , si les contribuables payaient facilement. Le 7 octobre, Bouche , qui pensait comme Portalis et comme M. d'André \ combattit en vain pour sauver des droits précieux qui étaient les derniers débris de nos franchises 2. Au nom de la révolution, il lui fut répondu que le système pratiqué en Provence laissait trop de pouvoir aux municipalités. Quelques esprits légers allèrent jusqu'à déverser le ridicule sur ce qu'ils appelèrent /'m2j)osîh'o?i à la provençale. On comprendra, dès lors, cette exclamation de Bouche : « Moi je suis pour la liberté , parce que ce n est que pour la liberté que je suis ici. »

Heureux serions-nous, si Pascalis , éclairé par cette défaite , eût cédé aux supplications de ses amis et de M. d'André, en abandonnant une terre stérile où il n'était plus retenu désormais par aucun lien! Nous n'aurion*

* De l'usage et de l'abus de l'esprit philosophique durant le XVIII* siècle, tome II, pages 321 et 323.

2 Bouche proposa môme l'amendement suivant : « L'Assemblée Nationale décrète, que les départements, districts et municipalités imposeront sur les objets qui leur paraîtront les plus commodes et les plus convenables, et que ces dernières , lors de l'établissement de l'impôt , appelleront les citoyens qui possèdent des biens fonds dans leur terroir et qui ont leur domicile ailleurs, lesquels sont autorisés a députer un syndic. »

pas à gémir sur l'horreur de sa mort. La France aurait eu, plus tard, dans cet émule de Portalis, un de ses plus illustres législateurs; et, nous n'aurions pas la douloureuse mission d'enireprendre un récit dont la seule pensée excite un sentiment d'épouvante.

Il n'est pas de mauvaise action que ne conseille la peur ; or , la peur était alors la grande complice des anarchistes. Exposé sans défense aux plus violentes attaques, Pascalis fut trahi par ceux-là même dont les souvenirs auraient dû commander, au moins, le silence. Le 1 2 octobre, vingt-cinq hommes de loi , ci-devant avocals au Parlement de Provence et membres du club des amis de la Constitution , vinrent tardivement désavouer les principes contenus dans le discours du 27 septembre, qu'ils qualifiaient d'anti-scciavx^ . Ils voulaient ainsi se disculper auprès des journaux jacobins qui les rendaient solidaires de la démarche de Pascalis. L'abbé Rive mit à profit ce succès. Un moyen d'agitation et d'influence lu^ manquait; il en créa un. Le 31 octobre, il convoqua, dans l'ancienne église des Bernardines, tous les paysans de la ville et de la banlieue, qu'avaient fanatisés ses prédications révolutionnaires, et il leur donna le nom bizarre d'Assemblée particulière des vénérables frères anti-politiques, c'est-à-dire des hommes iTais, justes et utiles à la patrie.

Une fois à la tête du nouveau club, le pamphlétaire se livra aux entraînements déréglés de son orgueil.

* Protestation des hommes de loi, membres de la société des amis de la Constitution, séant à Aix , déparlement des Bouches-du-Rhône , contre le discours anti-constituti^nncl du sieur Pascalis, etc.. Aix, veuve André Aflibcrt, 1790.

Camille Desmoulins, qu'il avait la vanité d'appeler son bon ami, nous le représente dans un éloge digne du génie littéraire de l'époque : «perclus de tous ses membres, dont la chaleur, le mouvement et la vie semblent s'être retirés vers la tête et le cœur, n'ayant de libre que la langue, couché sur son grabat, où ce n'est point l'ambition ni l'intérêt, mais le saint amour de l'humanité et de la patrie qui peut seul l'enflammer, dictant des arrêj^^, et comme Jupiter, fait trembler l'Olympe quand il fronce le sourcil, faisant trembler les aristocrates quand il soulève la tête sur son oreiller, et à 20 lieues à la ronde, plus craint lui seul qu'un Comité des Recherches '. »

Quelques traits fournis par diverses lettres que l'abbé Rive a laissées comme un héritage de sa perversité , compléteront cet étrange panégyrique.

Quand il parle de Pascalis, il écume de rage : Pascalis n'est pas seulement, à ses yeux, un ennemi, c'est un monstre ; c'est l'incendiaire Pascalis, le scélératPascalis, l'exécrable, le forcené Pascalis, l'abominable conjuré, le fameux énergumène Pascalis.

Pour lui, il est le chef incomparable des vénérables frères anti-politiques, le seul arc -boutant du peuple contre les aristocrates, l'homme au plus profond savoir et à l'âme la plus forte. Son nom est fameux dans toute l'Europe. Mirabeau est insuffisant à côté de lui. Mgr. de

' L'abbé Rive a pris soin lui-même de nous conserver ce portrait, en l'insérant à la suite d'un de ses pamphlets intitulé : Lettre des vénérables frères anti-poîitiques et de l'abbé Rive, présentée à MM. les Commissaires du Roi, dans le département des Botiches-du-Rhône, le -13 février i79l, suivie de la lettre écrite à son bon ami le très-illustre Camille Desmoulins^ a KosopoliSj chez les Frères delà miséricorde.— (Aix, 1790.)

Boisgelin est un mitropliore scélérat. Il n'est pas un homme de lettres, en état de le réfuter, etc..

Si ce fou furieux n'avait exercé, dans Aix, un empire de terreur presque absolu, la dignité de l'histoire ne souffrirait pas ces dégoûtantes citations ; mais il est nécessaire de saisir la révolution sur le fait, et de montrer quels étaient les hommes aux mains de qui étaient tombés le gouvernement et l'éducation morale du peuple.

Le 17 novembre, eut lieu l'installation des juges du district d'Aix, nommés par les suffrages des électeurs. Ce fut une fête bruyante, toute pleine d'enivrement patriotique. On avait choisi, pour lui donner plus d'éclat, la grand'chambre du Parlement dont on avait levé, la veille, les scellés ' . Elle fut présidée par le corps municipal. Les clubs y envoyèrent leurs députations. 11 est dit dans le procès-verbal des amis de la Constitution : «que des citoyens en foule devancèrent la marche du cortège pour purifier, par leur patriotisme, la salle du palais, des derniers sentiments dentelle avait été infectée2. » Après les discours officiels, le président du club, Polycarpe Constans*^ prit à son tour la parole, et laissa déborder les flots de son enthousiasme : « Mais pourquoi, dans ce jourd'allégresse publique, pourquoi dans ce saint temple, éprouvais-je un sentiment de peine? serait-ce l'idée de

* Le 4 6 novembre, le corps municipal, après avoir procédé a cette opération , avait' apposé les scellés sur les salles particulières des tribunaux inférieurs, les trésoriers de France et la sénéchaussée.

- Récit de la fête des amis de la Constitution, le jour de l'installation des juges du district d'Aix. Pièce imprimée.

3 Poltjcarpe Constans, député des Bouches-du-Rhône, au Conseil des Cinq Cents, après le 18 fructidor an V ( 4 septembre 1797).

l'oppression et de la tyrannie que ces lieux rappellent? serait-ce celle des derniers sentiments que des fanatiques osèrent y exprimer?... Non, Messieurs, l'aurore d'un si beau jour éloigne de si douloureux souvenirs; l'astre radieux de la liberté a chassé loin de lui ces vapeurs nébuleuses... '. » De vifs applaudissements accueillirent l'orateur. Cette éloquence répondait au goût du temps, et satisfaisait alors les passions. Le soir, un feu de joie fut brûlé sur la place des Prêcheurs. Les amis de la Constitution n'éprouvèrent qu'un regret, celui de ne pouvoir y consumer tous les vestiges de l'ancien régime.

L'état de la ville devenait, chaque jour, plus alarmant. Espariat, élu juge par l'Assemblée électorale du district d'Aix, s'était démis, le H novembre, de ses fonctions de maire. Le député Bouche qui avait été nommé à sa place , venait de refuser. La confusion régnait parmi les corps administratifs, dont les attributions mal définies ou mal comprises donnaient lieu à des querelles d'amour-propre incessantes. La municipalité guerroyait contre le conseil de département 2; il en était de même pour le district. Dans la plupart des communes , les délibérations étaient prises et exécutées, sans nulle autorisation. Cependant l'audace des clubs grandissait;

* Procès-verbal de l'installation des juges du district d'Aix. Gibelin David et Éméric David, 1790, pages 25 et 26.

2 Le 1 8 octobre, eut lieu a l'Université d'Aix, la séance solennelle de rentrée pour les Facultés. Sur le motif qu'un professeur de droit avait prononcé un discours dangereux et que certains gradués tenaient des propos incendiaires, le directoire du département suspendit l'ouverture des cours. Le conseil municipal, réuni le 25 octobre, s'opposa "a l'exécution de cet arrêté et refusa d'en permettre la publication.

celle des Frères anti-politiques, à Aix, n'eut bientôt plus de bornes. « Dès la première semaine de leur fondation, l'abbé Rive avait commencé , raconte-t-il lui-même, de lever leurs yeux très-attentivement sur l'incendiaire, que les anti-patriotes scélérats, avaient lancé dans la Cbambre des Vacations pour propbétiser une anti - révolution comme très-prochaine^. » Le 30 novembre, impatients de se signaler par un acte d'autorité, les Frères anti-politiques enjoignirent aux officiers municipaux de poursuivre, avec plus de diligence, l'affaire de Pascalis.

D'un autre côté, des bruits sinistres, venus du dehors, circulaient dans l'opinion . Afin de mieux égarer le peuple, les jact)bins accusaient les honnêtes gens de conspirer et de préparer un prochain mouvement contre-révolutionnaire. Les princes français, disait-on vaguement, avaient arrêté un plan avec les émigrés de Nice ; ils avaient fixé à Chambéry leur centre d'action ; ils devaient passer la frontière, vers le milieu du mois de décembre, pour attaquer Lyon et le Midi. Des lettres mystérieuses et sans signature, transmises de Nice aux corps administratifs, semblaient annoncer d'imminents dangers. On ajoutait qu'à Aix, les ennemis de la révolution avaient employé des ouvrières à fabriquer des cocardes blanches et que les mandements des évoques contre la constitution civile du clergé, étaient destinés, dans ce but, à allumer partout la torche du fanatisme' .

Quel était donc le crime des hommes qu'on désignait

* Lettre des vénérables frères anti-politiques et de l'abbé Rive, etc., suivie de la lettre écrite à Camille Des moulins, page 34. 2 Le 16 novembre 1790, rAssemblée générale des Bouches-du-Rliône

2G4 CEIAPITUE VIII.

de la sorte aux vengeances du peuple ? Etaient-ils donc si redoutables? Désarmés, menacés, spoliés dans leurs fortunes, en butte aux délations, avaient-ils la liberté de tramer des complots? On allait jusqu'à leur attribuer le dessein de mettre à feu et à sang tout le Midi, mais ces accusations n'etaient-elles pas dérisoires, n'étaient elles pas, comme les faits le prouvèrent bientôt, une arme de bouleversement entre les mains des factieux ?

Ces hommes commirent néanmoins un crime. Après être demeurés si longtemps isolés et sans défense, sous le glaive de la révolution, ils voulurent enfin protéger leur vie, et tenter d'arrêter, s'il était possible, les progrès de l'anarchie. Déjà plusieurs villes, Paris, Lyon, Perpignan..., avaient vu se fonder dans leur sein des sociétés connues sous le nom d'amis de la paix et de la Constitution monarchique. A Aix, quelques citoyens conçurent le projet d'établir une semblable société. Lesmembres qui devaient la composer appartenaient presque tous à deux autres réunions qui se tenaient au cercle Guion et au café Casati. La première était formée de nobles, de bourgeois et d'officiers du régiment de Lyonnais ; la seconde, d'ouvriers et d'artisans. Le samedi, il décembre, un écuyer à l'académie ïoyale d'équitation, le chevalier de Guiraman , homme très-ardent malgré son âge , Darbaud , ancien procureur au Parlement, Pons, maître d'armes,

provoqua des mesures répressives contre les évêques qui se déclaraient opposants k la loi de la constitution civile du Clergé, loi qui sera, disait-elle, immortelle comme la religion.

Peu de mois après, le 23 février 4791 , l'Assemblée électorale des Bouches-du-Rhône, nomma pour évêque d'Aix, métropolitain des côtes de la Méditerranée, le curé d'Eyragues, Charles-Benoit Iloux .

FI>i DE LA :<ATIO:<ALmi PROVENÇALE, 265

et deux artisans, Coppet, marchand gantier, et Blanc, commis, se présentèrent à l'Hctel-de-Ville pour obtenir l'autorisation de la municipalité. Ils désignèrent leur société sous le nom de Société des amis de l'ordre et de la paix.

A cette nouvelle , une sombre rumeur se manifesta parmi les patriotes. Le projet était à leurs yeux une déclaration de guerre. Ils donnèrent un libre cours à leur indignation et firent parvenir aux corps administratifs des pétitions menaçantes, où ils demandaient qu"on empêchât la société de se former. Le club des amis de la Constitution délibéra qu'il s'assemblerait, le lendemain, à neuf heures. Sur la motion d'un membre et au milieu d'acclamations enthousiastes , il fut résolu que les vénérables frères anti-politiques, dont Vintégrité des princi'pes était notoire ' , seraient invités à une affiliation.

Le lendemain, dimanche, la journée s'écoula dans de vives inquiétudes. Des gardes nationaux parcoururent les rues en costume, avec le sabre en bandoulière, et prêts à tout événement. « Tout ce que les deux sociétés renfermaient de patriotes , se montra sur le Cours en état de défense 2. » A 4 heures du soir, eut lieu la sainte coalition

* Second livre des délibérations de la société des amis de la Consti" tution établie à Aix , commencé le 3 décembre 1790 , l'an II de la liberté, et terminé le \3 juillet \19\^ page -12. Dans la suite de ce récit , nous aurons plus d'une fois l'occasion de citer ce registre. Nous en devons la communication à la bienveillance de M. Roux-Alphéran , qui en est le possesseur.

2 Récit historique des faits qui ont précédé et suivi la découverte d'un projet de contre-révolution médité dans Aix, imprimé par ordre de la société des amis de la Constitution. A Aix, veuve André Adibert, 1791. in-i". page i.

préparée, la veille, entre les amis de la Constitution et les frères anti-politiques. Les deux clubs réunis se jurèrent union, concorde et fraternité ; les membres prêtèrent chacun le serment de verser jusqu'à la dernière goutte de leur sang pour le maintien de la Constitution. L'aftluence était extrême et l'exaltation des esprits délirante. Lorsque le pacte fédératif eût ainsi été consommé dans le temple de la Liberté ^ , les amis de la Constitution délibérèrent de reconduire en masse les anti-politiques , jusqu'à l'ancienne église des Bernardines, où ces derniers tenaient habituellement leurs séances.

Il était cinq heures du soir ; la nuit descendait sur la cité ; le cortège des clubistes s'avançait dans la grande allée du Cours, escorté d'une foule considérable de peuple , et chantait le Çà ira^. Devant le cercle Guion , les clameurs redoublèrent ; les huées se mêlèrent aux applaudissements ; des groupes postés près de là crièrent: « Oiif, ouf, les aristocrates ^ , à la lanterne^.)) Le chevalier de Guiraman , qui était sur la porte du cercle avec deux autres personnes , eut la hardiesse de braver ces provocations par son attitude. Soudain , retentit une détonation d'arme à feu. De Guiraman, assailli, blessé à la cuisse, use de ses deux pistolets. Le peuple se précipite vers le cercle et veut en forcer l'entrée. Au miheu du

' Ibid., page 3.

■^ Procédure prise par le tribunal du district d'Aix, sur les plaintes renduespar M. l'accusateur public, querellant en sédition, voies de fait et contre-révolution, d'après les événements arrivés dans ladite ville, le M décembre 1790.— A Aix, frères Mouret, 1790, in-8", pages 66 et 158.

^ Ibid., pages 134, 1 iO.

* Ibid.j page 11.

tumulte , on entend les cris proférés de : « Foou toiitei îeis esgoiirgea ^ . » Dans la salle intérieure , se trouvaient dix ou onze officiers de Lyonnais occupés à jouer, et une douzaine d'habitués, MM. de Tressemane, de Gueydan, de Bayen , de Bonaud de la Galinière, de Castellet , directeur de la poste, Grandin de Salignac, ci-devant trésorier de France , etc.. La position devenait effrayante : des coups de fusil étaient tirés à travers les abat-jour des fenêtres. Les officiers contre lesquels se dirigeait la fureur des patriotes, ne consultèrent alors que leur courage. Certains d'être massacrés s'ils ne s'ouvraient une issue , ils prirent leurs épées, s'élancèrent d'un seul bond et percèrent en courant la foule , à travers une galerie de feu. Plusieurs furent blessés ; un capitaine, nommé Valeix , tomba sur une marche de l'église des Carmélites ; il fut sauvé par un de ses soldats qui le releva.

Le désordre était à son comble dans la rue S'. Jean 2, qui conduisait aux casernes. De toutes parts, on répétait le cri : « Aiix armes ! » Le guichetier avait fermé la porte Saint-Jean ; après bien des instances , les officiers de Lyonnais obtinrent qu'on la leur ouvrît. Parvenus aux casernes, ils rassemblèrent aussitôt le régiment, et n'eurent qu'un désir, désir légitime et louable, celui de voler au secours de leurs camarades qui, moins heureux dans leur fuite, avaient été retenus prisonniers par le peuple; mais , ils ne purent triompher du refus de quelques sol-

^ Jbid., page 214; déposition de M. Pienc-Joseph-Fortuué Bonaud de la Galinière petit-fils.

- Aujourd'hui nommée rue d'Italie.

26S CHAPITRE VllI.

dats gagnés. Un sous-lieutenant des grenadiers, Ferréol ' , déclara dans une allocution qu'il ne marcherait pas. Le major de la Volvëne arriva sur ces entrefaites ; n'ayant pas reçu de réquisition, il consigna les troupes.

Les autres membres du cercle Guion avaient fui, par une porte de derrière, dans la rue des Grands-Carmes. Quand la tranquillité se rétablit, les corps administratifs se montrèrent. Ils firent murer la porte et les fenêtres du cercle. Des compagnies de la garde nationale stationnèrent sur le Cours, des patrouilles sillonnèrent les rues. A minuit, les juges convoqués à la hâte commencèrent l'information. Quelques officiers de Lyonnais, saisis, furent conduits à l'Hôtel-de-Ville. Il fut arrêté que le régiment de Lyonnais partirait, le lendemain matin, à quatre heures. Cinq compagnies furent envoyées à Lambesc, trois à Roquevaire, deux à Auriol. Les corps administratifs requirent, en même ternies , pour la sin^eté de la ville, 400 hommes du régiment suisse d'Ernest, en garnison à Marseille , et un détachement de la garde nationale de cette ville.

Les patriotes venaient d'échapper aux plus terribles dangers ; on ne pouvait plus en douter , disaient-ils ; le

< Cet officier fut , pour ce fait , comblé d'ovations par les patriotes d'Aix. On ne l'appela plus que le grand Ferréol , le brave Ferréol. Les amis de la Constitution lui décernèrent une couronne civique. Le 30 janvier 1791 , plusieurs membres de ce club proposèrent qu'une inscription fût placée aux casernes en mémoire du civisme du brave Ferréol, et que la rue nouvellement formée sur la place des Prêcheurs portât son nom. Son buste , fait par un sculpteur patriote d'Aix, nommé Churdigny, fut placé plus tard dans la salle du club.

Le sous-lieutenant Ferréol s'éleva dans la suite au grade de général de brigade : il est mort a Aix eu 1 81 3, i» l'ftge de ~ i ans.

projet de société avait pour but un massacre général. A les croire, vingt ou trente personnes, réunies paisiblement dans un cercle , auraient voulu en égorger sept ou buit cents ; le complot était évident ; il n'y avait plus de peine pour en découvrir l'auteur ; « les sinistres prédictions consignées dans les adieux de Pascalis à la Chambre des Vacations , étaient un indice irrécusable i . » Le soir de cette journée du 12 , vingt députés des deux clubs se formèrent en comité chez l'abbé Rive. «Cette réunion, raconte-t-il , m'enflamma d'un si grand zèle , sur les sept heures du soir, que j'inspirai tout à coup à ces vingt députés nationaux , daller enlever l'incendiaire

Pascalis de la campagne enragée où il s'était retiré

Mon excitation fut suivie du plus grand succès ; à onze heures du soir, c'est-à-dire environ quatre heures après, ce scélérat fut enlevé à l'horrible manoir où il se faisait garder par une cinquantaine de paysans de la campagne 2 »

L'abbé Rive se servait ainsi du mensonge pour assumer sur la tête de sa victime toute la responsabilité des événements. Pascalis était si peu gardé à la Mignarde , que ses amis ne cessaient de lui reprocher son imprudente sécurité. Quelques jours avant l'arrestation , un ancien magistrat étant allé le voir, lui avait conseillé de se réfugier dans sa famille, à Eyguières. — « On en veut à vos jours,» lui avait -il dit ; — et Pascalis avait répondu

* Récit historique des faits qui ont précédé et suivi la découverte d'un projet de contre-révolution, etc., page 4.

- Lettre des vénérables frères anti-politiques et de l'abbé Rive, suivie de la lettre à Camille Desmoulins, page 33.

270 cHAPiTiiE vni.

par CCS mots du duc de Guise : « Ils 7î oseraient^. » La veille même encore , une lettre anonyme de M. Cappeau l'avait averti qu'il était temps de fuir , que les meneurs de la révolution avaient juré sa mort, que demain, peutêtre , il serait trop tard. Et cependant , telle était la foi de Pascalis dans la reconnaissance du peuple , qu'il n'avait pris aucune mesure pour se soustraire au péril. A ceux qui cherchaient à vaincre son courage, il rappelait son Mémoire sur la contribution des trois Ordres , ses sacrifices, ses combats, ses deux années de travaux consacrés à la cause populaire. Dubreuil avait obéi au même sentiment, lorsque, après le 27 septembre, s'adressant à un officier municipal qui blâmait Pascalis , il lui avait dit : « Vous qualifiez d'imprudence la conduite de M. Pascalis , sachez que si quelqu'un attentait à sa personne , il se répandrait du sang 2.»

Espoir malheureusement trop confiant ! Entre le présent et le passé la révolution avait creusé un abîme. Quel pouvait être l'empire des souvenirs sur des âmes engourdies par la crainte ou dominées par des passions implacables? Le propre secrétaire de Pascalis, prévenu, dans la soirée du 12, que des gens armés allaient bientôt s'emparer de son patron, n'osa tenter la moindre démarche pour le sauver. Il était en ce moment à table , et ù poursuivit son repas.

' Nous tenons ce fait de M. de Laboulic , ancien procureur général h la cour royale d'Aix. M. de Laboulic était présent a cette visite que son père , ancien conseiller au Parlement, fit a Pascalis.

* Procédure prise par le tribunal du district d'Aix , ctc , page

Le coup de main ourdi par l'abbé Rive, fut exécuté comme il le raconte. Pascalis fut enlevé de la Mignarde par quatre-vingts patriotes , puis conduit , garrotté , à l'Hôtel-de-Ville , où on le jeta dans un cachot, à quatre heures du matin. Sa correspondance , ses papiers furent saisis. La même nuit fut signalée par une autre capture. Les clubistes réclamaient un aristocrate qu'ils pussent immoler à leurs vengeances. Hésitant dans leur choix , ils parcoururent d'abord sans résultat plusieurs demeures nobiliaires. M. le président d'Arlatan de Lauris fut épargné pour un motif singulier : on ne jugea pas qu'il fût une assez belle ' proie. De son hôtel, la bande se dirigea vers celui de M. d'Éguilles , président à la Cour des Comptes. Ce citoyen était un des membres populaires de la Noblesse. 11 était entouré de ses enfants, lorsque les sinistres visiteurs se présentèrent chez lui. Des perquisitions infructueuses furent faites dans ses caves et dans ses appartements. Cependant, on se disposait à remmener, quand un des patriotes qui le connaissait , s'écria: «M. d'Éguilles est un brave homme; laissons-le. 11 en est un autre que nous oublions : c'est le marquis de la Roquette 2. » A ce nom, la bande pousse un cri de joie et se précipite vers la rue Nazareth. En vain, un domestique nègre au service de M. d'Éguilles, s'efîbrce de la devancer ; en vain, se glisse- t-il le long des murs à la

* M. le président d'Arlatan avait, dit-on, un extérieur un peu disgracieux.

* Gaspard-Loiiis-Cassien-Antoioe de Maurellet , seigneur de Cabriès et marquis de la Roquette.

Ces détails nous ont été racontés par mademoiselle d'Éguilles , fille du président, qui assistait a cette scène, et qui en a couseiNé rinelFaçablc souvenir.

272 CHAPITRE YllI.

faveur de l'ombre ; il arrive ; mais, les portes de l'hôtel soiit déjà gardées. M. delà Roquette , traîné brutalement de son lit , va partager la prison de Pascalis. La haine du peuple était soulevée contre lui, parce que , trois ans auparavant , en 1787 , son cocher , conduisant son carosse, avait eu le malheur d'écraser la jeune fille d'un garçon perruquier. L'indemnité proposée par lui à la famille n'avait pas semblée suffisante. M. de la Roquette était également accusé d'avoir été un des acteurs de la scène de la veille , au cercle Guion , bien qu'il n'y eût pas seulement paru.

Le 1 3 décembre , à cinq heures du matin, lorsque les deux arrestations étaient déjà opérées, le vice-maire, M". Éméric-David ', courut réveiller M. Martin, Président du conseil du département. « RJM. Pascalis et Maurellet sont arrêtés, lui dit-il; si la garde nationale de Marseille vient ici , elle entraînera infailliblement après elle une grande aiïluence de peuple. Les esprits s'exalteront mutuellement, et nous ne répondrons pas de la vie de Pascalis. Le régiment va partir ; nous n'avons plus rien à en craindre. Si vous êtes de notre avis , nous enverrons un courrier à Marseille pour contremander la garde nationale. » Le conseil était sage ; il était commandé par les circonstances. Le temps pressait. M. Martin hésita et finit par dire qu'il ne pouvait prendre sur lui cette réqui-

* Éméric-David (Toussaint-Bernard ) , né k Aix, le 20 août 1755 , imprimeur et avocat, maire d'Aix en 1791, membre du Corps législatif depuis 1809 jusqu'en 1813 , membre de l'Institut , mort k Paris le 2 avril 4 839. M. Éméric-David est l'auteur de plusieurs ouvrages estimés sur l'art statuaire et la mythologie grecque

sition. Plusieurs heures après , l'Assemblée du département délibéra qu'un courrier serait sur-le-champ envoyé. Le courrier partit, en effet ; mais, il rencontra, à moitié chemin, les 400 hommes d'Ernest, escortés d'un tumultueux amas d'Italiens, de Piémontais , de Grecs, armés de piques et de fusils. Il était trop tard.

Pendant ce temps, la municipalité essayait de ressaisir l'autorité qui lui échappait. Comprenant que Pascalis et de la Roquette n'étaient pas en sûreté à l'Hôtel-de-Ville, elle résolut de les transférer aux prisons des casernes. Les deux accusés furent placés dans les rangs de la garde nationale ; devant eux marchaient le colonel et le vice-maire. Le trajet s'accomplit, non sans de grands dangers. Les sicaires de Fabbé Rive , semés dans la foule, s'efforçaient d'attiser ses colères et redoublaient avec fureur leurs cris de : « i la lanlerne ! » Enfin on arriva aux prisons.

Là, la terreur achève ce que le crime a commencé. Le peuple s'empare de quatre canons de campagne. Deux de ces pièces sont chargées et traînées à la barrière du Cours , pour repousser les conspirateurs, s'ils tentaient de fondre sur la ville. Mignard , apprenant l'arrestation de Pascalis, veut aller aux prisons ; mais deux personnes l'avertissent que ses jours sont menacés, et qu'il doit fuir. Mignard refuse ; après de nouvelles instances , il part et s'échappe à travers champs dans le vallon des Pinchinats. Dubreuil , que ses sympathies hautement avouées pour Pascalis et son propos tenu sur le discours du 27 septembre, rendent suspect aux patriotes, se cache de son côté au Pavillon do l'Enfant , où se trouve aussi

le président d'Albert. Là, il se faittonsurer , prend uai costume de prêtre , se joint à Mignard et au président d'Albert , et s'enfonce au milieu des gorges de Sainte- Victoire. Sous la conduite d'un guide, il se dirige ensuite vers la frontière de Nice ' , pendant que les commissaires des clubs le recherchent encore à Aix.

A dix heures, les amis de la Constitution , assemblés , se déclarèrent en permanence. Les papiers de Pascalis furent déposés sur le bureau, et on procéda à leur vérification. Parmi les lettres qui furent lues , aucune ne répondit à l'attente des inquisiteurs ; aucune, de près ni de loin , ne fournit la preuve du prétendu complot. Une d'elles, écrite par Mignard, révéla que les amis de Pascalis avaient préparé sa fuite, et qu'ils avaient obtenu pour lui un passe-port du greffier de la commune. Les autres portaient les signatures du marquis de La Fare, de Barlet , de MM. d'André 2, d'Aymar et Pocliet , députés à l'Assemblée Nationale , d'un avocat de Toulon , nommé Cyprien Granet^. Toutes ces lettres , bien que dictées par un esprit peu favorable à la révolution , ne conte-

* Procédure prise par le tribunal du district d'Aix , etc , pages

Ul et 162.

2 Parmi les lettres de M. d'André , se trouvait celle que nous avons citée plus haut, pages 236 et 257.

3 Cet avocat écrivait à Pascalis : « Vous réalisez donc le vœu que je vous avais souvent entendu faire , celui de passer l'hiver a cette campagne avec de bons amis. Qui nous eût dit alors que ce serait comme exilé et pour de pareils motifs? Le choix heureux de ces amis doit un peu vous consoler de l'ingratitude du peuple, et vous fortifier dans le mépris que méritent vos bas et insolents détracteurs. Heureux et cent mille fois heureux, ceux qni peuvent de temps en temps mêler leurs réflexions aux vôtres ! Je partagerai bientôt, J'espêrc, ce délice »

naient que des idées personnelles, et ne permettaient pas de supposer un plan de conjuration. On avait espéré trouver dans leur nombre quelques lettres des princes émigrés, avec lesquels Pascalis, disait-on, s'était mis en rapport ; mais on ne découvrit pas le moindre indice d'une correspondance. La société, peu satisfaite, délibéra que ces papiers seraient transmis aux administrations. Barlet fut signalé par elle comme suspect à l'opinion publique ; MM. d'André et Pochet furent dénoncés à l'Assemblée Nationale, et l'avocat Granet à la société de Toulon.

Le même jour, sur la requête de l'accusateur public , le tribunal du district décréta de prise de corps le chevalier de Guiraman et six officiers de Lyonnais. Plusieurs personnes regardées comme leurs complices , furent l'objet des plus actives poursuites ; c'étaient les présidents de Mazenod et d'Albert , Darbaud et Armand , anciens procureurs , Dubreuil, Mignard, Coppet , Pons, Blanc, Langiez père et fils. A deux heures, arriva, avec les 400 hommes d'Ernest , le détachement de la garde nationale de Marseille , suivi d'une multitude do volontaires. C'est ainsi qu'on appelait alors cet amas de gens sans aveu, malfaiteurs de profession, presque tous étrangers, et qui, grâce à la révolution, étaient devenus les véritables souverains. Ils accouraient au signal qui leur avait été donné. Leurs pelotons armés se succédèrent jusqu'à dix heures du soir. Aix était dans la stupeur; les patriotes , seuls , ne tarissaient pas d'enthousiasme. Au club des amis de la Constitution , la présence des Marseillais fut saluée par d'unanimes applaudissements.

576 CHAPITRE Tlll.

Le président les remercia avec effusion pour leur zèle à voler au secours de la cité ; et comme leur nombre grossissait à chaque heure, « il dit très ingénieusement que la salle ne serait jamais assez grande pour contenir des amis et des frères ' . » Puis, on reprit la délibération sur les mesures que réclamait le salut public et que nécessitait l'audace des conspirateurs. «Un religieux doctrinaire, le R. P. Yincens , s'intéressant à la sûreté de l'Assemblée , considérant que les ennemis du bien public pouvaient, par des mines souterraines, rendre les assistants victimes de leur conjuration , proposa de faire examiner s'il n'y avait point d'aqueduc qui traversât la salle 2.» Les Marseillais étaient fatigués de ces discussions de détail ; ils laissèrent éclater leurs murmures et insistèrent très-souvent pour que Pascalis fût pendu 3.

Les anti-politiques n'étaient pas moins désireux de prévenir les lenteurs d'un procès : la justice du peuple ne pouvait souffrir de retard. Ils délibérèrent de faire accélérer pour le lendemain le jugement , afin que les frères de Marseille emportassent la nouvelle de la fin de cette affaire-t. Des députés furent envoyés par les deux clubs aux corps administratifs. La réponse que leur fit un des membres du conseil du département, montre quel rôle joue l'autorité avec le seul appui des mauvais principes : « Lorsque la patrie est en danger , dit-il , on peut et on

* Second livre des délibérations de la société des amis de la Cons^ titution, établie àÂix^ etc.... page 14,

- Ibid., page 16.

' Ibid., page 15*

* Ibid., page 16.

FIN DE l.A NATIONUITE rROYENÇALE. *i / /

doit outrepasser la loi , et on lui obéit même alors en la transgressant^ . »

L'abbé Rive ne contenait plus son impatience; il n'avait point provoqué l'enlèvement de Pascalis, pour attendre le terme éloigné d'une longue procédure ; il voulait couper court à toutes les hésitations. La municipalité était trop débonnaire à ses yeux ; elle tolérait dans Aix les calotins et les croyants au pape, et empêchait le peuple de secouer la chaîne de l'aristocratie. L'abbé Rive déclarait encore qu'il était urgent de destituer les juges, afin de les mieux faire marcher en règle. Redoutant la pitié des municipaux, il lança dans la soirée du lundi un nouveau pamphlet, ainsi intitulé : Lettre des vénérables frères anti-politiques, c'est-à-dire des hommes vrais, justes et utiles à la patrie , à M. le Président du département des Bouches-du-Rhône , appelé Martin fils d'André , antérieure à V incarcération du scélérat Pascalis , suivie d'un postscriptum qui a été écrit après cette incarcération. — A Aix, de l'imprimerie des vénérables frères anti-politiques , vrais foudres des Pascalis et de tous les anti-nationaux ; ce 1 3 décembre 1790.

« Il ne faut pas tergiverser , Monsieur le Président , écrivait l'abbé Rive, il n'y a à conserver dans le nouvel empire français que de vrais citoyens et d'excellents patriotes.

« Tout homme , quel qu'il soit , par quelques travaux qu'il puisse s'être distingué , s'il devient un jour l'ennemi de la patrie, il doit lui faire sacrifice de sa tête sous une lanterne.

'/6ù/.. page IG.

« Mais l'incendiaire Pascalisa-t-il pour lui des travaux de distinction ? Que celui qui le prétendra se montre en public. »

Un complot avait été formé. Les prisons devaient être attaquées dans la nuit du 13 au 14. Le geôlier vint en avertir la municipalité à neuf heures du soir. Celle-ci se rendit aussitôt dans l'Assemblée générale du département. Là furent appelés les commandants du régiment d'Ernest et des deux gardes nationales d'Aix et de Marseille. Réquisition leur fut donnée d'employer en commun leurs troupes à garantir les prisons de toute violation intérieure et extérieure '. Les patrouilles furent doublées, les postes renforcés ; on décida que la garde nationale de Marseille partirait le lendemain matin au point du jour ; cinq officiers municipaux passèrent la nuit à l'Hôtel-de-Ville.

Le 1 4 décembre était un jour de marché. Les sociétés populaires des villes voisines, «qui s'étaient disputé l'avantage de présenter des secours aux patriotes d'Aix 2,» pouvaient fournir leur contingent à l'insurrection.

* Voici le texte de cette réquisition : « MM. les commandants des gardes nationales de Marseille, d'Aix et du régiment d'Ernest, sont requis de concourir par les trois corps qui sont sous leurs ordres , de garder les prisons Royaux, et de les garantir de toute violation intérieure et extérieure.-Fait k Aix, au nom des trois administrations du département , du district et de la municipalité d'Aix , le '13 décembre 1790. Signés : Martia fils d'André , Président ; Jaubert, Procureur général syndic ; Éméric-David, officier municipal ; Bernard fils, membre du directoire du district d'Aix. »

- Récit historique des faits qui ont précédé et suivi la découverte d'un projet de contre-révolution, etc., page 5. — Les sociétés d'Éguilles , de Lauris, de Lourmarin , de Tarascon , de Marseille, de Toulon, d'Avignon , etc., avaient toutes promis de voler au secours des patriotes d'Aix, au premier signal.

Les administrateurs alarmés se hâtèrent d'éloigner les dangereux visiteurs qu'ils avaient si imprudemment attirés. A huitlieures du matin, commença le départ. Les officiers municipaux, plusieurs membres des conseils du district et du département, le Procureur général syndic , y présidaient. Au moment où s'échangeaient les derniers adieux , des murmures confus s'élevèrent ; quelques voix se plaignirent que justice n'eût pas été faite , et demandèrent la lête de Pascalis. Cetle agitation se calma cependant. Les colonnes défilèrent en silence. Au sortir du Cours, il y eut un moment de halte; les meneurs, alors, de s'écrier : « Où allez- vous, ce n'est pas le chemin de Marseille qu'il faut prendre ; aux casernes , aux prisons. » A ce signal, les rangs se débandent ; gardes nationaux et volontaires se ruent dans la direction des casernes ; le colonel prodigue des exhortations inutiles pour les rallier. Encore une fois, il était trop tard.

Les prisons n'étaient défendues que par les 400 hommes du régiment d'Ernest. Soit frayeur, soit malentendu, les officiers ne jugèrent pas la réquisition de la veille suffisante, et coururent en chercher une nouvelle chez le président du département. Mais déjà, la populace remplit les avenues des casernes ; elle en franchit l'enceinte sans résistance, et refoule au dehors les administrateurs qui s'efforcent d'y pénétrer. Déjà, les insurgés travaillent à coups de hache à abattre les portes des prisons ; des hommes armés de pics essaient de faire une brèche au mur de clôture ; d'autres vont chercher des échelles à une église voisine. On n'entend que les cris répétés : « Nous voulons la tête de Pascalis. » Survient enfin le

280 CHAPITRE Mil.

commandant dErnest, M. de Diesbach. Le Procureur i^énéral syndic l'interpelle vivement sur les motifs de son absence : — Que voulez-vous que nous fassions ? demande le militaire. — Il me semble, répond le Procureur jîénéral, que votre troupe devrait être en bataille. — Le commandant se tourne alors en prononçant quelques mots en allemand. Les soldats s'ébranlent. « C'est une prise d'armes » s'écrient les insurgés. Le Procureur général est aussitôt assailli ; une bayonnette est appliquée sur sa poitrine. Des gardes nationaux parviennent cependant à le dégager ; ils l'entraînent dans les appartements d'un cantinier , où ils le dérobent à la fureur populaire.

Dans cet intervalle , trois officiers municipaux avaient été envoyés par le conseil. Ils se présentent, revêtus de leurs écharpes : les flots de la foule sont si épais , qu'ils peuvent à peine s'ouvrir un passage. Arrivés aux prisons, ils se placent sur la porte, et cberchent à calmer le peuple , en le conjurant de respecter ses magistrats. Les

clameurs redoublent : « Nous voulons sa mort il est

coupable... il voulait nous faire égorger... nous voulons sa mort... il faut qu'il périsse sur-le-cbamp.» On accuse les officiers municipaux de protéger l'évasion de Pascalis. — « Vous soutenez les coquins... vous serez les premières victimes... Il n'y a qu'aies tuer... il faut leur trancher la tête... «Ainsi bafoués, abreuvés d'outrages, isolés les uns des autres, n'osant prendre des mesures énergiques, impuissants à dominer l'émeute , les officiers municipaux durent voir à quel degré d'ignominie descend l'autorité, lorsque les révolutions lui ont enlevé toute sa force morale. Un d'eux reçoit un coup de crosse de fusil :

sur la gorge de l'autre est fixée la pointe d'un sabre ; un troisième est garrotté, et on indique la corde d'un réverbère pour le pendre. — Ils ne seront sauvés, leur dit-on, que s'ils signent l'ordre de remettre Pascalis. — A cette proposition, ils s'indignent , ils refusent ; mais de nouvelles violences sont exercées contre eux. Déjà, le geôlier leur tend à travers la fenêtre une plume et une feuille de papier. — Qu'ils signent, et on les délivrera.

D'une main tremblante, ils signent ; deux ajoutèrent, en dessous, les mots : contraints et forcés ' . Pascalis et de la Roquette furent bientôt aux mains de leurs bourreaux.

Quelques minutes se passent. Le sinistre cortège traversait la rue Saint-Jean, lorsqu'une dame apparut tout à coup sortant du milieu de la foule. Elle se jeta sur Pascalis, le prit dans ses bras et s'écria: « Non, vous ne mourrez pas. » Alors se manifesta une vive rumeur, car cette femme était connue pour l'énergie de ses sentiments royalistes. Les assassins craignirent un élan subit de pitié chez le peuple. Ils s'emparèrent de cette femme ,

* Le procès-verbal qui fut dressé plus tard par la municipalité, fournit les détails suivants sur celte circonstance : « Les trois adminislra:ions se sont fait représenter le papier fatal. II contient ces mots : permis de donner Pascalis. L'écriture en est si troublée , qu'on ne saurait reconnaître la main des signataires; on y voit que deux d'entr'eux ont ajouté: contraints et forcés. »

M. Roux-Alphéran l'a observé avec raison dans ses Rues d'Aix , tome II , page 166 ; la terreur était si grande , que ce procès-verbal ne fut rédigé que trois mois après, le 17 mars 1791 . Les administrateurs s'efforcèrent surtout d'y justifier leur conduite , en attribuant aux ennemis de la révolution la cause de ces malheurs. Quelles que soient les appréciations injustes ou complaisantes que renferme ce procès-verbal , nous avons cru devoir suivre l'encliainement des faits, tel qu'il y est présenté. — Registre des déliljcrations du conseil municipal, tome III, pages 240-253.

l'entraînèrent avec précipitation, et elle, ainsi repoussée, ne put faire entendre que ces mots : « Le sang de l'innocent va couler ! »

L'alerte fut passagère. On arriva au Cours. A ce moment , et quand le sacrifice allait se consommer , Pascalis, prêt à abandonner la terre, tourna les yeux vers le ciel, désormais son seul refuge et sa seule espérance ; il demanda un prêtre. C'était la première grâce qu'il eût encore réclamée de ses ennemis. Ils ne la lui accordèrent pas. Un grossier blasphème fut leur réponse ' ; et joignant l'ironie à la cruauté , ils choisirent pour lieu du supplice la partie du Cours située en face de sa demeure 2. Ils agirent de même à l'égard du marquis de la Roquette-^. Pendant ce temps , les corps administratifs écoutaient religieusement un discours :

« Messieurs , disait le vice-maire , vous êtes instruits de ce qui se passe. Nous n'avons plus d'autre force que celle que l'estime et la confiance du peuple peuvent nous donner. Vous partagez avec nous cette estime et l'autorité des lois. Réunissez-vous à nous, allons tous ensemble au devant du peuple ; nous le ramènerons peut-être, en lui parlant au nom de la loi , ou nous lui en impose-

^ Leur réponse fut celle-ci : u Tu iras te réconcilier avec le Père-Éternel. »

Nous ne pouvons omettre de mentionner ici que Pascalis avait reçu une éducation chrétienne, et que sa pieuse mère était morte en odeur de sainteté.

2 Pascalis denunn'ait dans l'iiotcl de M. de Dailatier de Saint-Julien, qui est situé vers le milieu du Cours.

3 L'hôtel de la Roquette , qui appartient aujourd'hui a M. d'Estienne d'Orves. forme l'angle du Cours et de la rue Nazareth, qui vise au levant-

rons infailliblement par la majesté des trois administrations réunies. Il en est temps encore, partons. »

Les trois corps administratifs réunis se disposent , en effet, à se mettre en marche. Certains membres veulent encore délibérer , d'autres parlent de proclamer la loi martiale ; mais, le colonel de la garde nationale a déclaré qu'il n'est plus maître de sa troupe et qu'il ne sera pas obéi. A ce moment, quelqu'un accourt et dit : « Pascalis est entre les mains du peuple ; on le mène devant les juges.» Les administrateurs n'hésitent plus ; ils partent. Les rues sont désertes ; au loin retentissent les bruits de la foule. On leur annonce en chemin que Pascalis et de la Roquette sont au Cours ; ils redoublent de vitesse. Enfin, ils touchent au lieu qui leur est indiqué. Leur premier regard s'arrête sur les corps des victimes suspendus dans les airs, aux cordes de deux réverbères; et alors, à cet affreux spectacle, le terrible mot s'échappe de leur bouche : « Il est trop tard. »

Le vice-maire, épouvanté, interroge un officier municipal :

— « Peut-être ils ne sont pas morts. Devrions-nous les faire descendre ? »

— « Oui, faites-le descendre, répond avec satisfaction un jeune homme revêtu d'un costume de garde national, en montrant le corps de Pascalis ; nous lui couperons la tête et nous la porterons à Marseille. »

A ces mots, le vice-maire est saisi d'horreur. — « Retirez-vous , monstre , lui dit-il ; que je ne vous connaisse pas...»

Le jeune homme s'enfuit. Entonnée, toute cette mul-

titude s'entr'ouvre et lui livre passage ; puis , après quelques instants d'un silence général , croyant à une agression, elle s'émeut. Déjà , les bouches des fusils se tournaient contre les administrateurs. Ceux-ci jugeant qu'ils ne pouvaient demeurer plus longtemps, reprirent la route de l'Hôtel-de-Ville ' .

Mais le mot prononcé avait eu de l'écho. Les assassins se hâtèrent de terminer leur œuvre. Le valet de l'exécuteur coupa la tête des deux victimes. Celle du marquis de la Roquette fut exposée sur la branche d'un ormeau , vis-à-vis le cercle Guion-. Quant à celle dePascalis, elle fut plantée à l'extrémité d'une pique et portée en triomphe sur le grand chemin de Marseille. Pendant trois heures , ce sanglant trophée fut promené avec des cris de joie. La satiété ayant ensuite excité le dégoût , la horde sauvage l'enterra près le relai du Pin 3.

Le soir du même jour, le chevalier de Guiraman, saisi dans la bastide de Valbriant, au terroir de Meyreuil, fut conduit à Aix, sur une charrette, par une bande armée de paysans. Aux approches des casernes, la scène du matin fut renouvelée , des voix s'élevèrent pour demander la

' Registre des délibérations dli conseil municipal, tome III, procèsverbal de la muuicipalité.

- Ce cercle occupait le rez-de-chaussée de la maison qui forme l'angle du Cours et de la rue des Grands-Carmes et qui vise au levant.

3 Le Pin, relai de poste, est à 1 4 kilomètres d'Aix et à 15 kilomètres de Marseille.

D'autres racontent que la garde nationale de Marseille , voyant venir derrière elle un cortège d'hommes armés qui portaient la tète de Pascalis, les obligea de s'arrêter et de Tinhumer.

Le corps de Pascalis fut enseveli dans le cimetière de l'église delà Magdcleine. le jour même de l'assassinat , en présence du curé Ravanas.

mort du prisonnier. De Guiraman avait conservé l'espérance qu'à Aix ses amis le sauveraient^ . Personne ne se montra. L'infortuné fut entraîné sans résistance, mené au Cours, et là, pendu en face de l'hôtel d'Esparron^. Les corps administratifs ne furent avertis du crime que lorsqu'il était accompli 3.

On raconte qu'après l'exécution dePascalis, les assassins s'entretenaient , à voix basse , sous les grands arbres des allées du Cours. Les uns semblaient comprendre l'énormité de l'attentat qu'ils avaient commis. Les autres suivaient d'un œil hébété les lentes oscillations du cadavre. Un pauvre paysan passe ; c'était un de ces bons agriculteurs chez qui l'honnêteté est une vertu traditionnelle, et qui écoulent sans bruit leur vie dans les rudes travaux des champs. Ce paysan marchait paisiblement derrière son âne, quand le hideux spectacle d'un homme pendu se présente à ses yeux. Il demande aussitôt le nom de la victime. On lui répond : — «C'est l'avocat Pascalis.» — »0h\ quel malheur \ s'écria le pauvre paysan avec l'accent de la plus vive douleur ; qu autant de

* Procédure prise par le tribunal du district d'Aix, etc., pages 45-

2 L'arbre où rexéculion fut faite , était celui où avait été pendu , le 28 mars 1789, un des malfaiteurs condamnés par le Parlement.

M. de Guiraman était âgé de 77 ans.

3 Dans la soirée du 1 4, on amena à l'Hôtel-dc-Ville les accusés Langiez père et fds. Les officiers municipaux parvinrent à les soustraire aux fureurs populaires. La veille , dans la nuit , on avait incarcéré Coppet. Les jours suivants , on fit également prisonniers Pons et Blanc. L'égarement des esprits était tel , que les patriotes allèrent jusqu'à fouiller les aqueducs de la ville et même les lonibr;;u.\.

journées il ma fait gagner, autant fV anges l'accompagnent au ciel ! » Mais les assassins ont entendu ces paroles ; ils se précipitent sur celui qui a eu la témérité de les exprimer, et le menacent de le pendre. Il ne fallut rien moins pour l'arracher à la mort, que l'intervention d'un patriote du temps qui connaissait ce brave homme , le fit passer pour faible cV esprit et se porta son garant '.

Ce paysan , c'était le peuple ; non pas le peuple des l'évolutionnaires et des égorgeurs , mais le vrai peuple provençal , celui qui avait eu dans Pascalis son dernier défenseur, son plus éloquent interprète, qui devait, lui aussi, fournir sa large part de victimes à la révolution , et dont les sentiments naturels de fidélité , de franchise et de loyauté'^, étaient naguère encore les meilleurs appuis de notre Constitution et de nos libertés.

Voilà le peuple au soulagement duquel Pascalis attachait sa seule récompense ; voilà le peuple qui lu^ avait inspiré ses immortels adieux et qui pleura silencieusement sa mort.

La nouvelle des événements dont Âix venait d'être le théâtre , produisit à Paris et dans toute la France , une profonde sensation. Des crimes aussi affreux , commis sans obstacle, avec une telle impunité, en présence même des administrateurs , étaient de tristes présages pour l'avenir , et ne démontraient que trop la fragilité de l'édifice gouvernemental construit par l'Assemblée Constituante. Les journaux jacobins les célébrèrent sur le

* Nous teiions ce fuit de la famille de ce paysan. ' Discours de Pascalis a la Chambre des Vacations.

tondu triomphe. « 37. Pascalis, dit l'un d'eux, n'aijant pu s'élever à la hcmieur de la révoliiiion , on lui a donné mie leçon utile, exemple terrible pour les ennemis de la Constitution. n Le 18 décembre, Mirabeau communiqua à l'Assemblée une dépèche du Président du département des Bouches-du-Rhône, où les faits relatifs à l'assassinat de Pascalis étaient à peine indiqués , et qui se terminait par cet aveu d'impuissance : « Tous les moyens nous échappent à la fois. «

Mirabeau prit ensuite la parole, et demanda que les députés de Provence fussent appelés à délibérer sur les mesures exigées par les circonstances. Il montra la nécessité de venir au secours des administrateurs; mais il n'eut pas une larme, pas une expression de regret pour déplorer la mort d'un homme dont il avait pu apprécier le grand caractère, et dont la seule faute, faute alors peu commune , était de n'avoir point voulu fuir devant les menaces de la révolution.

Le 19 décembre, M. d'André monta à la tribune. Une de ses lettres, trouvée chez Pascalis, et répandue dans tout le Midi, provoquait contre lui de violentes dénonciations adressées à l'Assemblée Nationale et aux Jacobins. Il y disait au sujet de la municipalité d'Aix et de l'administration du département : « Ces corps nouveaux-nés font claquer leur fouet tant qu'ils peuvent , et ils ne demanderaient pas mieux que de vexer un honnête homme. » M. d'André déposa, en la signant, une copie de la lettre sur le bureau , et en sollicita le renvoi au Comité des Recherches , afin que l'Assemblée jugeât s'il y avait lieu h accusation coulie lui. 11 osa plus : il eut le cœur d'ap-

288 CHAPITRE Vin.

peler Pascalis son ami. C'était pour l'époque un rare trait de courage.

Il y eut, le 20 décembre, un débat orageux sur les mesures à adopter. Deux forts athlètes habitués à se combattre, s'y rencontrèrent : l'abbé Maury et Mirabeau. — « Il faut, opina le premier, il faut que le peuple sache que vous avez été pénétrés d'horreur. . . Il faut manifester que vous no regardez plus comme citoyens des individus qui sont descendus de ce rang à celui de bourreaux... Les crimes ont été commis en présence des administrations. Leur devoir était de périr.» — (fVoilà donc, s'écria encore l'abbé Maury , l'exercice que le peuple fait de ce droit de souveraineté , qu'on lui persuade si faussement qu'il peut exercer partiellement. Voilà comme on le

conduit par des erreurs à des crimes » Ces paroles

furent accueillies par des applaudissements. Elles excitèrent les animosités de Mirabeau , qui les qualifia de déclamations, et les récriminations de Charles de Lameth, qui s'apitoya sur le peuple quon égarait pour lui donner des torts. L'abbé Maury voulait que , dans un préambule énergique, placé entête du décret, on exprimât le regret de ne pouvoir à l'instant faire punir les assassins. Cet appel fut sans écho. L'Assemblée vota le décret purement et simplement. Le Roi était prié par elle d'envoyer dans le département des Bouches -du -Rhône un nombre suffisant de troupes de ligne, et de déléguer à Aix des commissaires civils. Ceux-ci furent aussitôt nommés ; c'étaient MM. Gay , Debourgès et Lafisse. Peu de temps après , ils arrivèrent en Provence. Leur mission temporaire ne ramena Tordre qu'à la surface, et laissa subsis-

ter les germes de décomposition et de révolte. Les corps administratifs donnaient eux-mêmes l'exemple de la plus complète anarchie.

Cinq mois s'écoulèrent. Les juges du district d'Aix avaient entamé une longue procédure contre les officiers de Lyonnais, accusés d'avoir voulu égorger les patriotes au cercle Guion, et contre les autres personnes signalées par les clubs d'Aix, comme ayant ourdi le prétendu complot: Dubreuil , Mignard , Darbaud, Armand , Langiez , Coppet, Pons, Blanc, Granet, le président de Mazenod , etc.. Les assassins seuls avaient eu le privilège de l'impunité. N'étaient-ils pas des héros, des vengeurs publics! Toutefois , ils ne purent réussir à empêcher la manifestation de la vérité. Déjà , de nombreux témoins avaient été entendus par les magistrats d'Aix ; ces témoins appartenaient pres(}ue tous au camp de la révolution , et cependant, nul indice probant n'avait été découvert '' . L'innocence des accusés était même résultée des aveux de leurs ennemis. Le 21 mai 1791 , le député Lapparent vint enfin présenter son rapport au nom du Comité des Recherches. « De quoi accusait-on , dit-il , les citoyens membres du nouveau club. . . ? de moyens criminels ? La loi ne doit pas les supposer, et ils ne sont pas prouvés.» M. Lapparent conclut que les procédures instruites devaient être reajardées comme non avenues -. — «Tous ces

' Les officiers de Lyonnais, emprisonnés peu de jours après le 1 i décembre 1790, écrivaient dans leur mémoire justificatif, page 42 : « On a fouillé jusque dans les replis les plus secrets de nos âmes ; on a sondé jusques a nos intentions, interrogé nos correspondances ; ou a tout vu, tout pesé, tout scruté, mais nos vœux sont remplis. »

- Monilcur, année 1791, page 598.

crimes , ajouta -t-il , sont demeurés impunis. La terreur avait enchaîné les organes de la loi ; elle fut muette. Et celui qui a provoqué ces sanglantes exécutions, celui qui tous les jours égare le peuple en prêchant le partage des terres et le refus des impôts , cet homme n'est pas poursuivi ! »

L'Assemblée rendit , sur ce rapport , un décret qui déchargeait les accusés et ordonnait la mise en liberté de ceux qui étaient retenus prisonniers'. La mémoire des victimes était ainsi vengée au grand jour de la tribune nationale , tandis que le bourreau défiait encore , au milieu de ses vénérables frères, les magistrats et les corps administratifs. Le 21 mai 1791 , pendant que M. Lapparent lisait son rapport à Paris , labbé Rive était décrété de prise de corps à Aix. Depuis le 1 4 décembre , jour fameux, dans lequel il avait admiré, selon son affreuse image, « le beau support qui venait d'être mis à une /anfe?'«e 2,» ses instincts de bête fauvene s'attaquaient pi us seulement aux anti-patriotes, mais aux amis de la Constitution et au conseil municipal , qu'il appelait autant de repaires d'aristocrates. Deux ans plus tard, il fût devenu le digne rival deCouthon. En 1791 , la France n'était pas arrivée encore au niveau de la Terreur ; l'abbé Rive, par ses excentricités , lassa et finit par irriter contre lui

' Les patriotes d'Aix accueillirent avec fureur le décret du 21 mai 1791. Le Procureur de la commune ayant, par prudence, et a leur insu, fait relâcher les prisonniers , avant la publication du décret , ils dénoncèrent ce magistrat a l'Assemblée Nationale et aux Jacobins.

2 Lettre des vénérables frères anti-politiques et de Vabbé Rive, suivie de la lettre à Camille Desmoulins, page 37.

l'opinion. Ai^ge tulélaire des anti-politiques'^ , il en avait fait sa garde jM'étorienne ; il leur dicta une délibération pour sa défense ; il y déclarait en propres termes qu'il se moquait des corps administratifs. Déjà , une procédure commencée par le tribunal du district d'Aix l'avait obligé de se réfugier à Marseille. Mais une main plus puissante que celle des hommes devait bientôt s'appesantir sur lui. La justice divine l'attendait. Le 20 octobre 1791 , l'abbé Rive expira à Marseille , frappé par une apoplexie foudroyante. C'était presque une année après la mort de Pascalis.

' Lettre Je l'abbé Rive à MM. les commissaires du pouvoir exécutif, le 14 janvier 1791, pnge 10.

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Ainsi périt Pascalis ; ainsi finit la Provence. Lorsque l'heure suprême fut venue, quand nos libertés nationales durent définitivement tomber , le fier citoyen prouva qu'il avait été digne de les défendre. Après avoir voulu les sauver, il sembla vouloir s'ensevelir^ avec elles; en effet , il en fut à la fois le dernier soutien et le glorieux martyr.

Envisagés de cette manière dans une même étude , l'homme et l'époque , le citoyen et son pays , nous ont offert plus d'un sujet de réflexions. Deux phases, essentiellement distinctes, se sont montrées à nos yeux, lorsque nous avons suivi dans les faits le mouvement politique de 1789.

Dans la première , il n'est rien qui n'ait été légal et légitime. La France, épuisée et fatiguée par l'absolutisme des derniers règnes, appelait de ses vœux des réformes et la cessation d'abus condamnés déjà, du reste, par l'unanimité des esprits éclairés. Ces réformes , le pouvoir royal lui-même semblait l'inviter à les lui demander. 11 y

^ Expression de Pascalis dans son discours d'adieu h la Chambre des Vacations.

avait sur ce point entente parfaite entre le Pays et son gouvernement. Les institutions existantes avaient pu , par l'effet ordinaire du temps, perdre leur vitalité nécessaire ; mais, elles avaient encore assez de racines, elles étaient fondées sur des principes assez forts, pour refleurir et se consolider. Parmi ces institutions précieuses , nous trouvons celles des Pays d'États. Ce n'est pas sans une impression douloureuse qu'on assiste , dans l'histoire de cette époque, aux redoutables atteintes qu'elles eurent à subir depuis Richelieu. Toutes ces mesures arbitraires, tous ces édits fiscaux dictés par l'avidité des ministres, et, d'un autre côté, tous les sacrifices onéreux des villes et des provinces pour racheter leurs franchises confisquées, tout cela est triste et afflige le cœur; et malgré tout cela , on dirait que ces institutions ont en elles un germe indestructible de vie , et qu'elles ne tombent que pour renaître. Considérons, en eff'et, les années qui précédèrent 1789. N'est-ce pas alors que nous voyons appliqués dans plusieurs Pays d'Élections les premiers essais des Assemblées provinciales ? N'est-ce pas alors qu'est proclamée la maxime fondamentale du régime représentatif: le gouvernement au Roi, f administration au Pays ? N'est-ce pas alors que les États particuliers des provinces se reconstituent? N'est-ce pas alors que se manifeste un élan universel de réforme, élan spontané et généreux qui ravive les souvenirs , exalte les sentiments patriotiques , et dans lequel l'attachement aux traditions se confond avec le désir de les adapter aux nouvelles exigences de la société? N'est-ce pas alors que la France exprime des vœux conformes à ces principes dans ses

cnhiers do ('oléances aux États-Généraux? Admettons, un instant , que ce mouvement politique n'eût pas été dévié dans sa marche; supposons que la liberté, au lieu de déchirer honteusement les titres qui avaient marqué son origine, sen fût au contraire prévalue pour assurer ses destinées ; supposons encore que les Pays d'Élections eussent été graduellement dotés de droits semblables à ceux des Pays d'États, et que ceux-ci eussent été appelés à réformer leurs Constitutions dans ce qu'elles pouvaient avoir de vicieux , aurons-nous besoin de nous demander quel eût été l'avenir d'un gouvernement représentatif établi sur ces bases ? La France , conservant toujours sa physionomie originale et vivante , unissant toujours dans son sein les soiis-natiunalités provinciales par lesquelles se redoublait en quelque sorte le patriotisme, la France s'administrant elle-même sous le sceptre de la plus antique Royauté de l'univers, la France, ainsi représentée à tous les degrés et dans toutes ses parties, ne se fût-elle pas élevée au plus haut degré de liberté et de bien-être possibles '?N'eût-ce pas été là, vraiment, ce qu'on a nommé depuis avec si peu de réalité , le régime de la souveraineté du Pays ?

Mais pour qu'un tel mouvement portât ses fruits , il n'eût point fallu que tant d'imprudences , tant de fautes fussent commises ; il n'eût point fallu que l'esprit révo-

< Il est facile de voir par l'exemple de l'ancienne administration provençale , combien eût été simple et économique un système d'administration qui, ne découlant pas exclusivement du pouvoir central et dégagé des entraves de la bureaucratie parisienne, eut laissé a chaque province le soin de fférer elle-même ses intérêts.

CONCLLSION. 29o

lutionnaire , fomenté par lu XVIII'-' siècle , vint , au nom (l'un dogme absolu de destruction , rompre toutes les barrières, anéantir les germes féco/ids de liberté que les siècles avaient déposés sur notre sol, et créer une scission irréparable entre le passé et l'avenir de la France. Dès que ce funeste esprit eut infdtré son venin dans le corps social , la cause de la liberté fut perdue ; les espérances légitimes conçues par les hommes sages s'évanouirent. Une multitude de raisonneurs audacieux et de demiphilosophes surgirent tout d'un coup et exaltèrent le peuple par de folles spéculations. Sous leur influence, les traditions , les souvenirs , les maximes consacrées par l'expérience furent vouées au mépris. Rien ne fut jugé bon, s'il n'était nouveau. L'orgueil ne se déclara satisfait , que par une table rase complète des anciennes institutions politiques. On sait alors quelle fut la conduite de Pascalis et des membres les plus distingués du barreau provençal. Ils aimèrent mieux se retirer et se taire, que paraître s'associer à ces mauvaises passions.

Et cependant, les cahiers dans lesquels la France avait consigné ses volontés , protestaient contre ces doctrines de nivellement. Des réformes nombreuses y étaient sollicitées ; les provinces y exprimaient le vœu que des garanties plus solides fussent données à la liberté générale; mais elles ne renonçaient point pour cela à leurs Constitutions particulières. « Tel fut le vœu qui accompagna les députés à la première Assemblée Nationale ; tel fut leur mandat, au moins en intention. Ils allèrent plus loin : ils démembrèrent les territoires ; ils frappèrent de mort les existences locales La France ne murmura

point ; c'était le temps de l'enthousiasme ; et d'ailleurs, des franchises, des droits, la représentation, furent donnés uniformément aux circonscriptions nouvelles. Cette nouvelle indépendance, rendue commune à tout le sol, réjouit le cœur des patriotes ; ils ne s'aperçurent pas qu'elle était trop dispersée et qu'aucun de ses différents foyers ne trouverait en lui-même la puissance de les défendre '. « Ils ne virent pas qu'en brisant les libertés réelles des villes et des provinces , et en ne leur substituant qu'un droit rationnel , purement abstrait , droit propre seulement à égarer ou à tromper les populations, ils plaçaient la France dans l'alternative inévitable du despotisme ou de l'anarchie.

Mettons donc maintenant en présence les principes du mouvement réformateur de 1789, et ceux que fit triompher l'esprit révolutionnaire ; comparons-les dans leurs eff"ets et dans leur but ; sondons Tabime qui les sépare. Sera-t-il nécessaire de montrer de quel côté se trouvait la liberté ? Et si la foi politique s'en va , si le patriotisme s'éteint, si les caractères ont fléchi , si les croyances ont été étouff'ées par les intérêts, si l'indiff'érentisme a gagné jusqu'aux classes jadis les plus ardentes de la nation , si la France est asservie aux volontés d'une seule ville 2, si

1 Dix ans d'études historiques , par Augustin Thierry. Paris , Just Teissier, 1842, 4» édition, in-8", page 294 : article ^wr les libertés locales et municipales.

2 « Les portions diverses de la France antique jouissaient de la vie sociale aux divers titres de nation unie , de ville libre , de commune affranchie , de cité municipale; partout on y voyait des traces de jugement par les pairs, d'élection des magistrats , de contribution volontaire , d'assemblées délibérantes, de décisions prises en commun; mais les parties de la France ac-

les éléments dune indépendance durable manquent à notre société moderne , où devons-nous en rechercher la cause , si ce n'est dans les excès qu'a suscités et provoqués la révolution?

Aussi , est-ce à ce point de vue , que le rôle à la fois grand et modeste rempli par Pascalis en Provence , nous paraît mériter tous nos éloges. Tandis que d'autres , entraînés en aveugles, se faisaient par ambition les courtisans et les corrupteurs du peuple , ce vertueux citoyen , foulant aux pieds son propre intérêt , ferme dans sa foi , avec la même énergie qu'il avait déployée pour soutenir la justice d'une réforme, osa se déclarer contre l'invasion de l'esprit révolutionnaire. En donnant ce rare exemple de sagesse et de courage , il ne fut pas compris et il ne pouvait l'être. Une année s'était à peine écoulée depuis qu'il avait abandonné la scène politique , et tels étaient les changements accomplis dans les hommes et dans les choses , qu'en 4 790, Pascalis ne fut plus considéré que comme le demeurant d'un autre âge. Pascalis voulait sincèrement la liberté ; or, ce n'était pas vers la liberté que la France était conduite par la démocratie.

Pour nous , à qui soixante ans d'une mortelle expérience ont appris d'être plus justes , n'hésitons pas de reconnaître combien était belle , libérale , nationale , la cause pour laquelle Pascalis fut victime de sa fidéHté. Sachons enfin dégager la vérité historique du sein des erreurs et des préjugés accumulés sur elle : «Attestons,

tuelle sont inanimées, et le tout n'a qu'une vie abstraite et en quelque sorte nominale , comme serait celle d'un corps dont tous les membres seraient paralysés.» Ibid., pai^e 296.

iO.

selon les conseils d'un éminent historien , M. Augustin Thierry, ce qui fut, de temps immémorial, enraciné à la terre de France, les franchises des villes et des provinces; tirons de la poussière des bibliothèques les vieux titres de nos libertés locales; représentons ces titres aux yeux des patriotes qui ne les connaissent plus , et qu'une longue habitude de nullité individuelle endort dans l'attente des lois de Paris. Ne craignons point de remettre au jour les vieilles histoires de notre patrie ; la liberté n'y est pas née d'hier. Ne craignons pas de rougir en regardant nos pères: leurs temps furent difficiles; mais leurs âmes n'étaient point lâches ^ . »

1 /6?d., page 298,

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