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passés aux États et qu'on dénaturait aux yeux du peuple 1 . Sur ces entrefaites , et vers la fin du mois d'avril , on apprit à Aix l'orage terrible qui menaçait les Cours souveraines. Des lettres annoncèrent que des porteurs d'ordres cachés étaient partis pour les provinces dans la direction des villes capitales. Mgr de Boisgelin écrivit lui-même que les ministres étaient plus que jamais impénétrables , et qu'ils gardaient le secret le plus absolu. Tout présageait en effet des mesures violentes ; il était difficile que, tôt ou tard, le conflit élevé entre la Cour et la magistrature du Royaume ne fut suivi d'un éclat. Tant que le Parlement de Paris s'était borné à émettre de simples remontrances , les ministres les avaient subies , bien qu'avec peine ; mais ils ne se résignèrent pas à lui laisser le mérite d'une opposition qui, sous des dehors de popularité, tendait précisément au maintien des privilèges pécuniaires. Les nouveaux édits portaient la création d'un droit sur le timbre , et remplaçaient les vingtièmes par une subvention territoriale , à laquelle contribueraient tous les possesseurs de fonds. Pour ne pas accepter les édits, le Parlement de Paris en appela aux États-Généraux. Exilé à Troyes , puis rétabli , il persista dans le même système d'hostilités ouvertes. Il flattait le peuple, espérant accroître ainsi son influence. Le peuple le soutint de son côté, avec la pleine certitude que ces discordes tourneraient à son profit. D'autres tribunaux des provinces avaient pris également des arrêtés où ils demandaient le vote des subsides par la nation. Ce fut alors que M. de
' Ce mémoire n'est pas signé.
Brienne vint consommer la gloire des Parlements, en les entourant de l'intérêt qui s'attache toujours aux victimes.
Aussitôt éventé que conçu , le projet devait mettre en feu la France entière. L'alarme fut telle en Provence, que rAssembîée des communautés fut presque oubliée. Le 4 mai, les députés se réunirent à Lambesc, sous l'influence de vives émotions. On sait déjà les conseils de modération et de sagesse que leur adressa Pascalis'. Ces conseils étaient d'autant plus remarquables, que les circonstances étaient plus inquiétantes. Le lendemain même de ce jour, le Parlement déclara, dans un arrêt solennel expédié sur le champ aux sénéchaussées , qu'apprenant les dangers dont il était menacé , et craignant de ne pouvoir plus réclamer dans la suite , il qualifiait, d'avance, de nulle et d'illégale , toute transcription d'édits faite sans son consentement.
Il ne se trompait pas dans ses prévisions. Le 8 mai , pendant que Louis XVI tenait un lit de justice à Versailles et annonçait au Parlement de Paris ses volontés , M. de Miran , commandant de la province , et le conseiller d'État Pajot de Marcheval, se présentèrent au palais, au milieu d'une grande escorte de troupes , pour ordonner l'enregistrement des édits.
Messieurs du Parlement étaient assemblés dans la grand chambre. En vain, M. de La Tour, revenu en hâte de Lambesc, la veille au soir 2, protesta-t-ilaunom de la
* Voyez plus haut pages 76 et 77.
2 M. (le la Tour assistait à l'Assoniblée fies communautés «11 qualité de commissaire du Roi.
compagnie contre ce qui allait être fait ; inutilement , après la lecture de la première ordonnance , la Cour ne pouvant délibérer, demanda- t-elle à se retirer ; la justice était dominée par la force : des gardes avaient été placés par les commissaires du Roi autour de la salle. M. de Miran exhiba des lettres de cachet, dont il avait le pouvoir de remplir les blancs.
La séance dura plus de neuf heures. Les gens du Roi formulèrent courageusement leur opposition à l'enregistrement. En l'absence du Procureur général de Castillon ' , l'avocat général de Calissane fut l'éloquent interprête des sentiments de la magistrature: «Notre serment, s'écria-t-il , la fidélité que nous devons au souverain , l'intérêt du Pays , l'immutabilité des pactes de notre union , tout nous force à déclarer qice nous aimerions mieux mourir , que de voir porter atteinte aux droits de la patrie. Nous devons sacrifier à elle nos biens , nos'fortunes, notre existence. Hésiter, serait un crime d'État.»
Ce coup, que le Parlement n'avait pu réussir à conjurer, n'abattit pas son énergie. Les édits furent enregistrés forcément; mais, M. de Castillon et son fils, tous les avocats-généraux et tous les substituts refusèrent de les
^ Leblanc de Castillon (Jean-François-Andrè), né a Aix, le 9 mars 1719, avait succédé le 30 mars 1775, a l'illustre Ripert de Montclar, dans la charge de Procureur général au Parlement de Provence. M. de Castillon fut du nombre de ceux qui , dans les Assemblées des Notables de '1787 et 1788, crurent à bon droit servir la cause de la liberté, en repoussant comme dangereuse la convocation immédiate des États-Généraux. Cet éminent magistrat est mort U Brignoles, le 26 février 1800. (Voyez une notice publiée à Paris , en 1829 , in-4» -, — et une biographie par M. Jules de Séranon. Aix, 1847.
Le fils de M. de Castillon (Jean-Baptisle-Prosper -Claude) , avait été reçu Procureur général en survivance de son père, le 28 juin 1787.
envoyer dans les sénéchaussées ' . Une commission, nommée par la Cour, délibéra les résolutions à prendre. Les jeunes magistrats proposèrent de tenter une démarche éclatante: d'aller au palais , de s'en faire ouvrir les portes, et d'y rendre aussitôt des arrêtés. Leur fougue parut trop périlleuse aux anciens. On nétait plus au temps où des conseillers , en robe rouge et armés de piques , descendaient dans les rues d'Aix, ameutaient le peuple, dressaient des barricades, et retenaient en otage le gouverneur 2. — « Il est certain, disaient les anciens de la Cour en 1788 , qu'une compagnie telle que le Parlement ne doit pas faire des coups d'éclat pour la seule gloriole de se distinguer par des actes de bravoure. Il faut qu'elle se propose un but utile et avantageux pour elle ou pour le public. Or , à quoi servirait d'aller au palais ? Les commissaires du Roi ont des ordres pour y tenir des troupes et pour empêcher les magistrats d'y entrer. Ferait-on le coup de poing avec eux ? Cela ferait un effet peu agréable 3... »
Du reste , le Parlement de Provence n'était pas mal vu par les ministres. Il ne s'était pas obstiné , comme ceux de Bordeaux 4 et de Toulouse, à repousser l'édit^des Assemblées provinciales et ceux relatifs à la prorogation
' Les avocats généraux étaient MM. de Calissane, de Moiitmcyan, et de Beauval ; les substituts, MM. Meriaud, Bermond, Aguillon et Estrangin.
2 Voir le récit de la journée du 1 8 janvier 16i9, dans les Essais historiques sur le Parlement de Provence, par M. Prosper Cabasse. Paris, 1 826. t. II, pages 313 et suivantes, et le Résumé de M. Ronchon, pages 472 et suivantes.
3 Journal du Parlement, etc., page 702.
•* Ce Parlement resta exilé près d'un an ii Libournc.
du vingtième, et aux non-catlioliques. Plusieurs fois, des imprudents avaient bien essayé de le compromettre , en l'engageant dans quelques démarches en faveur des Parlements disgraciés ; mais il avait toujours résisté à ces mauvais conseils '. M. de Brienne venait d'écrire, luimême , pour lui exprimer sa peine d'être obligé de le comprendre dans les dispositions des édits. On savait que le Roi avait témoigné naguère à Mgr de Boisgelin toute la satisfaction que lui inspirait la conduite des magistrats d'Aix. On remarquait encore que les États avaient été rendus à la province , que les membres des Cours souveraines y avaient eu entrée, sans difficulté de la part du gouvernement. Toutes ces raisons se réunissaient pour décider ceux-ci à ne faire du bruit qu'autant qu'ils y seraient forcés par les circonstances. Enfin , le Parlement de Provence était soutenu par les trois Ordres du Pays, tandis que les autres méritaient de n'être soutenus par personne. Son intérêt lui conseillait donc le parti de la modération, qui fut adopté 2.
Le même jour , un semblable enregistrement avait été opéré à la Cour des Comptes , malgré la noble protestation de son premier Président M. d'Albertas^, sur les
* Des réunions fréquentes avaient eu lieu, en effet, dans le mois de février de cette année, chez le premier Président, dans le but de discuter l'attitude que prendrait le Parlement. Malgré l'avis de MM. des enquêtes, il fut délibéré d'attendre et de ne faire aucune démarche.
2 Journal du Parlement., etc., pasie 704.
3 D'Albertas (Jean-Baptiste-Suzanne) , avait succédé le 12 octobre 1775 a son père (Jean-Baptiste) , dans la charge de premier Président à la Cour des Comptes. Préfet des Bouchcs-du-Rhùne et pair de France sous la Restauration, il est mort en 1829. (Voir aux Pièces justificatives, n" 6, la protestation de ce magistrat).
ordres impératifs de M. de Coincy , commandant de Toulon, et de M. deMessimy, maître des requêtes.
Les édits consacraient d'utiles réformes dans la procédure criminelle'', mais la plupart étaient la violation flagrante de nos droits et de nos libertés 2. Le premier établissait, à Aix et à Digne, deux grands bailliages souverains jusqu'à 20,000 livres. Toutes les sénéchaussées étaient ^transformées en présidiaux. On mettait indéfiniment en vacance le Parlement ; on lui enlevait le plus grand nombre des affaires. Les offices de conseillers, qui s'élevaient alors au nombre de cinquante-quatre, étaient réduits à quarante. Enfin, le droit d'enregistrement était donné à une Cour plénière dont le siège serait à Paris, et où les Parlements des provinces n'auraient la faculté de concourir à la transcription des lois, que par le suffrage d'un seul député. Un autre édit supprimait les tribunaux d'exception , tels que les trésoriers de France , les élections et juridictions des greniers à sel , et maîtrises des eaux et forêts.
La capitale de la Provence, surtout, se trouvait atteinte par le nouveau régime. Ville essentiellement parlementaire , Aix était enrichi par ses grands tribunaux. On comptait dans son sein le Parlement , la Cour des Comptes qui était aussi chez nous Cour des Aides , le
* On abolissait l'usage de la sellette, la question préalable; on ordonnait que les crimes seraient définis dans les jugements , et que ceux-ci seraient rendus publics.
2 Un statut portait, qu'aucunes ordonnances et lettres patentes ne pourraient être exécutées en Provence , nisi habita priùs interinatione et annexa concilii in provinciâ residentis .
Bureaudesfinances, le Tribunal des Monnaies, l'Université et la Sénéchaussée ; mais entre ces corps éminents, le plus considérable , sans contredit, était la Cour souveraine.
Pascalis apprit cette désastreuse nouvelle à Lambesc , pendant qu'il soutenait tout le fardeau des affaires, dans l'Assemblée des communautés'', et qu'il discutait les questions relatives aux contributions. Une motion y fut délibérée unanimement ; les Procureurs du Pays furent chargés de représenter la douleur générale à Monsieur , frère du Roi, ainsi qu'aux ministres. L'Assemblée, par l'organe de M. Mougins de Roquefort, votait en même temps des remercîments à Pascalis, poz^r le zèle infatigable qu'il avait employé dans rexposition des objets qui intéressaieiit les droits des communautés , pour la décence et l'impartialité avec laquelle il avait discuté ceux qui pouvaient être en opposition avec les deux premiers Ordres; « à raison de quoi , est-il dit dans le procès-verbal , elle rend avec justice l'hommage public et authentique qu'elle doit à ses lumières , à ses connaissances et à son cœur patriotique ; si elle pouvait se flatter d'avoir le même crédit que la Noblesse , elle lui donnerait des témoignages encore plus éclatants de sa reconnaissance 2. -»
Aix était dans une grande fermentation, lorsque Pascalis y arriva. Tous ses administrateurs consulaires étaient absents. Ses revenus ne venaient que de ses fermes , et
' Cette Assemblée, qui s'était ouverte le 4 mai, clôtura ses séances le 9 du mfme mois.
2 Procès-verbal de l'Assemblée générale du Tiers-Etat, clc... Lambesc, 4 mai 1788, page 124.
la consommation diminuant, celles-ci devaient baisser en valeur. Le conseil de ville se réunit le 1 1 mai.
« Messieurs , dit Pascalis , les événements du jour ont jeté la consternation dans tous les cœurs... Différentes lois surprises à la justice du meilleur des Rois, revêtues du caractère législatif , avec toute la force et l'appareil de l'autorité , portent aux privilèges de la nation et de la ville , des atteintes contre lesquelles tout bon citoyen doit s'efforcer de réclamer. »
Puis il ajoute en parlant des droits de la Provence :
« Un Pays principal doit avoir princîpalejnmt tout ce qui est nécessaire à son régime , son souverain , ses administrateurs, sa Cour suprême, ses tribunaux vérificateurs et intermédiaires , destinés à porter aux pieds du trône les doléances et les besoins des peuples »
Pascalis expose ensuite les motifs de ses apprébensions. Les syndics généraux des arts et métiers lui ont confié l'embarras où sont les membres de leurs jurandes. Plus de mille familles vont être réduites à la misère. Les travaux du nouveau palais ont été abandonnés '... Le
' La destruction du palais des anciens Comtes de Provence , oh étaient f^tablis depuis des siècles les Cours et tribunaux du Pays , était terminée en 1786 , et les fondements du nouvel édifice apparaissaient k peine, II est peu d'exemples dans Tliistoire d'un si incroyable vandalisme. Ce palais , avec ses trois tours romaines , dont l'une était un mausolée , résumait en quelque sorte les souvenirs de la gloire antique de la ville d'Aix. Les magistrats qui commirent cet acte sacrilège dans le but d'élever un palais plus beau, entièrement réservé a la justice, obéirent a cet esprit de nouveauté qui égarait même les têtes les plus sages au XVIII" siècle. Ils prétextèrent que ces moiunnents étaient vieux, menaçaient ruine. — 11 fallait les étançonner avec des poutres d'or, s"écriait M. .L-E. Gabriel. (Voyez sa Supplique à Monseigneur le premier Président et Intendant de cette province, page 29. Voyez aussi dans les Rues d'Aix, par M. Roux-Alphéran, t. I, pages, 10-17,
i08 CHAPITRS V.
patriotisme , s'écrie-t-il alors , est le germe de toutes les vertus; et, il annonce qu'un citoyen généreux a proposé une aumône de cinq mille livres. Le conseil décide qu'on implorera la justice du Roi.
Cependant, les protestations s'élevaient déjà de tous les corps et de toutes les villes. Bientôt , les avocats d'Aix, de Toulon , les trésoriers de France, les procureurs au siège d'Aix , délibérèrent de n'accepter aucune charge dans les bailliages et les présidiaux. Une même déclaration fut faite par les sénéchaussées d'Aix , d'Arles , de Toulon, de Brignoles, de Grasse, d'Hyères, de Sisteron et de Draguignan. L'Archevêque rédigea un mémoire qui fut aussitôt expédié aux députés des États pour être présenté aux ministres ' . Les syndics de la Noblesse adressèrent également leurs supplications à Louis XVL Ce n'était plus la protestation isolée de quelques magistrats renversés de leurs sièges ; c'était celle de toute la Provence se soulevant au cri de détresse poussé par ses administrateurs.
On comprenait ainsi le droit et le devoir de la résistance légale, avant que la révolution n'eût centralisé tous les pouvoirs, brisé tous les principes et tous les souvenirs par lesquels s'était formé l'esprit public , et détruit au sein de la société , les éléments qui constituent la véritable indépendance. L'élan du Pays fut si irrésistible, que M. de Miran ne put s'empêcher d'en partager l'impres-
des détails sur cet ancien palais , et deux lithographies qui le représentent avec les tours romaines qui s'y trouvaient enclavées.)
* Mémoire présenté au Conseil par V Archevêque d'Aix, présiderit des Etats de Provence.
sion. «Je ne saurais trop vous renouveler, Monseigneur, écrivit-il, le 10 mai, au garde des sceaux, l'excès de la désolation générale et à quel point la province serait en souffrance et cette ville entièrement ruinée , si la bonté du Roi , bien instruite des anciennes prérogatives du Pays, ne conciliait le nouveau régime avec la justice et la possibilité de l'exécuter en Provence''. »
Aux doléances des divers corps , les avocats du barreau d'Aix joignirent, le 1 7 mai, leurs réclamations particulières. Leur lettre, remarque M. de Saint-Vincens, fait honneur à leur patriotisme et aux talents de M. Portails, son auteur 2. Écoutez le noble et fier langage qu'on savait tenir, alors , aux gouvernements :
« Les plus grands Rois et les ministres les plus éclairés , ne sont point à l'abri de l'erreur ; mais ils aiment constamment le bien et la vérité. Le lâche dessein de faire le mal ne va pas avec la grandeur et la toute-puissance. C'est dans cette ferme et juste confiance que nous osons élever notre voix, pour défendre l'intérêt de l'État, l'intérêt du monarque, celui même de votre gloire 3. »
Le 15 mai, Pascalis rend compte au conseil municipal des travaux politiques accomplis dans l'Assemblée du Tiers. Les vœux du troisième Ordre sont formulés franche-
* M. de Miran écrivit deux lettres pleines de douleur, l'une au garde des sceaux, et l'autre a M. de Brienne. Elles sont rapportées par M. de Saint- Vincens, dans son journal, pages 692-700.
2 Recueil de notes et recherches historiques sur Aix, par M. de Saint- Vincens , t. III, pages 1203. Portalis écrivit aussi une brochure intitulée : l'Examen impartial des édits de 1788.
3 Lettre des avocats au Parlement de Provence, à Mgr le garde des sceaux, sur les nouveaux édits... 1788, in-8°. Cette lettre fut signée par 82 avocats. (Voyez leurs noms dans les Pièces justificatives, ir 7.)
iment: demande d'un syndic, réforme de l'administration ntermédiaire où le Tiers est en minorité, contribution du
Clergé et de la Noblesse Une médaille d'or a été
décernée à M. de La Tour, pour consacrer à jamais le souvenir de la protection spéciale qu'il accordait au Peuple provençal '.
S'occupant ensuite des difficultés de la situation :
« Craignons, dit-il, qu'un excès de zèle ne nous porte trop loin ; pesons toutes nos démarches avec le sangfroid de la réflexion ; ne précipitons rien , et que nos délibérations, combinées avec sagesse et maturité, soient telles, qu'en opérant le bien-être de la communauté, cet avantage soit réel et permanent 2, »
Son appel est entendu , et des commissaires sont chargés d'un travail de réforme dans l'économie de l'administration.
On touchait à la Fête-Dieu 3. Cette époque était celle de la gaîté populaire. La capitale de la Provence se
* Voilà pourtant le magistrat que les révolutionnaires pendaient, plus tard, en effigie, à Marseille. Cette médaille fut présentée à M. de La Tour en 1789, par l'assesseur Roman Tributiis ; on lisait sur le revers : le Tiers-Etat de Provence, à Charles-J.-B.des Galois de La Tour, Intendant du Pays, son ami depuis plus de quarante années.
' Registre des délibérations du conseil de ville, commencé le \'' décembre 1787, pages 49 et 50.
3 II n'est pas besoin de rapjieler ici l'origine des Jeux de la Fête-Dieu. Institués en 1462 par le roi René, ils furent célébrés chaque année jusqu'à la révolution, et depuis , ils ont reparu à de longs intervalles. Les personnages allégoriques qui en étaient les acteurs , avaient été , par le plus étrange amalgan]e, empruntes, soit à la mythologie, soit aux traditions du christianisme, soit à la chevalerie ; la plupart figuraient en tête de la procession du Saint-Sacrement, à laquelle assistaient le Parlement en robes rouges , les consuls et assesseur d'Aix, la sénéchaussée, etc.. (Voyez les Rues d'Aix, par M. Roux-Alpbéran, t. I, pages 106-140).
ranimait ; les étrangers et les habitants des communes voisines affluaient dans ses murs. Le moyen âge , avec ses exhibitions originales , apparaissait encore pour la plus grande utilité de la ville et à la vive satisfaction des anciens.
C'était plaisir de voir notre Cours se remplir de somptueux équipages. Le conseil de la communauté avait fait choix solennellement des principaux dignitaires de la fête. Le Roi de laBazoche avait été nommé, dans la grand'chambre, par les syndics des procureurs et des notaires, sous la présidence de deux conseillers commissaires, assistés d'un des gens du Roi. Jeunes et aimant la dépense; les élus exerçaient magnifiquement leur royauté d'un jour. Pascalis tenait beaucoup aux vieux usages. En 1773 , dans la séance du 31 mai , il avait remarqué certaines négligences. On n'observait plus cette clause du règlement, par laquelle ne pouvaient être admis à la charge de Lieutenant de Prince, que des personnes qualifiées, soit gentilshommes, soit bourgeois, vivant noblement'^.
Mais, la joie était-elle permise au milieu de la douleur publique? Pascalis avait déjà proposé d'économiser l'ar^ gent consacré à ces cérémonies plutôt mondaines que religieuses. Le conseil délibéra d'appliquer la somme en secours aux malheureux, après avoir pris l'agrément de M. de La Tour et du Procureur-général. Les consuls et l'assesseur n'allèrent point à la procession ; il en fut de même pour les trésoriers de France et la sénéchaussée.
La procession se fit, le 22 mai , sans aucune pompe.
* Registre dcsdélihérations du conseil de la ville d'Aix, pour l'année ■1773.
Messieurs les Àbbés, en costumes, étaient sans officiers ni tambours. L'Abbé'^ de Tannée, qui était tailleur, eut une suite, dont le corps paya la dépense. Le Lieutenant de Prince marcha en habit ordinaire, n'ayant ni bouquet ni guidon. Il n'y eut point de Bazoche. Le chapitre supprima tout dîner , et distribua 1,200 livres aux pauvres des paroisses. La capitale demeura morne et triste comme dans les jours de calamités. Tout fut suspendu , la passade, légué, et les différents jeux.
Au lieu de se réjouir, on rédigeait des suppliques. Les communautés , le corps de la Noblesse , les tribunaux , l'Université 2 envoyaient adresses sur adresses. Plusieurs sénéchaussées et plusieurs barreaux prirent encore des délibérations contre les édits. Seules, deux ou trois villes abandonnèrent la cause commune. «On s'est mal conduit à Marseille , à Digne et à Draguignan , raconte M. de Saint-Vincens ; ces villes ont fait des démarches pour avoir un grand bailliage.» De telles démarches reçurent de tout le Pays l'improbation qu'elles méritaient.
Pendant que ces manifestations se produisaient spontanément en Provence, Pascalis stimulait, à Aix, l'esprit de patriotisme avec une infatigable activité. Il porte la parole, le 2 juin, dans l'Assemblée renforcée des Procureurs nés et joints du Pays ; il défend la Constitution et ses privilèges reconnus par le Roi de France.
« On subordonne , s'écrie-t-il , l'exécution des lois
* On nommait ainsi un des dignitaires de la fête ; il était choisi par le conseil de ville parmi les artisans , et if avait même le privilège de faire partie da conseil dans le cours de l'année.
2 Délibération de l'Université d'Aix , du 13 mai 1788 , prise par le» quatre facultés, sous la présidence du recteur.
provençales à l'enregistrement d'une Cour étrangère , qui n'a nulle connaissance de nos Constitutions , de la misère du Pays , de l'ingratitude du sol...; des besoins du peuple..., en sorte que le Pays n'aura plus dans son sein ce tribunal, soit vérificateur, soit intermédiaire... »
« Le cours de la justice suspendu , nos premiers tribunaux fermés , la tranquillité publique ébranlée , la consternation générale du Pays..., la subversion totale de nos privilèges, l'anéantissement de notre Constitution et le danger qui menace la Monarchie , exigent aujourd'hui toute votre attention.
« Dépositaires des droits du Pays, c'est à vous de prendre les moyens que votre sagesse vous inspirera ' . . . »
Il fut délibéré qu'on s'opposerait à la transcription des édits ; qu'aussitôt après le rétablissement des Cours, les Procureurs du Pays se porteraient dans la grand'chambre et s'y feraient concéder acte de leur opposition ; que jusqu'à leur libre enregistrement, les nouveaux édits seraient regardés comme non advenus. Sur la motion de Pascalis, dans la séance du 7 juin, la conduite de la ville deDraguignan fut slygmatisée. On exprima aussi le vœu d'une convocation des États-Généraux.
En lisant ces détails, si curieux et si peu en harmonie avec nos mœurs modernes , on se sera sans doute étonné du silence du Parlement. Lui seul donc se taisaitil ? Plusieurs jeunes gens des enquêtes dont la tête était
' Proeès-verbal de l'Assemblée renforcée, du 'i juin 1788, pages 6-
Le 8 juin, la Noblesse, réunie en corps chez le marquis de Saint-Tropez, adhéra a cette délibération de l'Assemblée intermédiaire du 2 juin.
en fermentation, n'avaient pas été satisfaits du parti pris par les commissaires. Pleins d'une impatiente ardeur, ils stimulèrent les anciens. Le 30 mai , une assemblée de Messieurs se tint dans les salons du premier Président. Les jeunes gens y présentèrent leurs réclamations par la bouche de M. de Saint-Estève ; ils proposèrent de faire un arrêté des plus énergiques pour déclarer nul et illégal tout ce qui s'était passé le 8 mai, pour qualifier d'infâmes ceux qui prendraient des charges dans les nouveaux tribunaux, et dénoncer au Roi et à la nation les ministres , en les peignant des couleurs les plus noires '. Le projet était hardi ; les avis se partagèrent. Les jeunes gens prétendaient rédiger l'arrêté tout de suite. Il fut remontré qu'un tel travail exigeait plus de prudence et de calme. L'arrêté fut définitivement remplacé par une protestation qu'on envoya aux sénéchaussées le 7 juin 2. Il fut encore résolu que les magistrats du Parlement de Provence n'accepteraient aucune proposition , tant que les autres Parlements ne seraient pas rétablis.
Une décision, analogue à celle adoptée pour les Jeux, priva la ville de toute réjouissance, la veille de la Saint- Jean. La Bravade 3 n'eut p?.s lieu ; la compagnie des
' Journal du Parlement, de M. de Saint -V incens, p. 708-709.
- Protestation des officiers du Parlement d'Aix , du 7 juin 178S. « Les magistrats, y était-il dit, dans un moment de crise, doivent montrer plus que tous les autres citoyens , ce courjge et cette fermeté supérieurs à toutes les disgrâces: ils doivent s'immoler comme des victimes honorables à la patrie et défendre jusqu'au dernier soupir le dépôt précieux qui leur a été confié. »
3 La Bravade de Saint-Jean avait une origine plus ancienne que les Jeux de la Fête-Dieu ; elle avait été établie, vers le milieu du XIII» siècle, par Charles d"Anjou , frère de saint Louis et mari de JBéatrix , héritière de Pro-
ÉUITS DU 8 MAI. 1 \l')
arquebusiers ne s'assembla point ; les consuls et l'assesseur n'allèrent point, selon l'usage, tirer à l'oiseau dit Papegai ' ; le Roi de Saint-Jean ne fut pas nommé, et Ton ne convoqua pas la coterie des arts et métiers.
Un long procès-verbal, dressé à ce sujet, se terminait ainsi : « Quand la patrie est menacée de perdre ses privilèges et sa Coîistitution, peut-elle se livrer à la joie, et appeler les citoyens à des fêtes 2 ? »
Pendant cet intervalle , le comte de Caraman était revenu de Paris le 1 0 juin. Il était chargé de négocier avec le peuple provençal. C'était un homme aimable , mais on lui reprochait de manquer de caractère. Son entrée dans Aix se lit à sept heures du soir. Un morne et profond silence fut le signe le plus expressif de la douleur publique 3. Aucun citoyen ne se rendit chez lui. La foule, immobile et pressée devant l'hôtel du Commandant, s'indigna à la vue d'un artificier qui se disposait à tirer des boîtes, et le mit en fuite. Vers les huit heures , des tambours ne reçurent pas un meilleur accueil; ils virent leurs caisses brisées ; ils furent poursuivis par des huées , et
vence , dans le but d'oxorcer la jeunesse au maniement de l'arbalète. Après l'invention de la poudre , l'arquebuse fut l'arme employée dans cette fête populaire, qui consistait principalement dans des décharges de uiousqueterie et dans des feux de joie. Le Parlement en robes noires, les consuls et assesseur d'Aix en chaperon y assistaient. (Voyez V Explication des Jeux de la Fête-Dieu et de la Bravade de Saint-Jean, par M. Roux-AIphéran. Aix, 1851, pages 39-i-3).
* Cet oiseau était en bois , peint en vert ; jadis on se servait d'un oiseau vivant. Celui qui l'abattait, ou celui que ce vainqueur désignait, était nommé roi de Saint-Jean.
2 Cérémonial d'^ix. Procès-verbal, fait le 15 juin 1788.
3 Récit de ce qui s'est passé à Aix^ à l'occasion de l'arrivée du comte de Caraman, Commandant en chef en Provence.
n'échappèrent à ces aggressions, qu'en se réfugiant dans l'hôtel , d'où ils s'évadèrent par une porte de derrière.
Les voies de conciliation que devait offrir le comte de Caraman, étaient les suivantes: 1° on rendrait aux Cours de Provence le droit d'enregistrement, mais leurs remontrances passeraient par la Cour plenière : 2° au lieu de deux grands bailliages , il n'y en aurait plus qu'un , qui serait à Aix, et dont on diminuerait la souveraineté.
Mais déjà, le 9 juin, les Cours avaient manifesté leur volonté de maintenir intégralement les droits de la nation provençale. « Ces plans , écrivait M. de Saint-Vincens , ne sont pas faits pour plaire. Fussent-ils meilleurs pour la Provence, jamais elle ne consentira à aucun arrangement particulier et qui sera fait absolument pour elle. II ne serait ni sûr ni honorable \ »
Tous les tribunaux , les syndics de la Noblesse , le chapitre métropolitain, les trésoriers de France, l'administration intermédiaire, vinrent, le M juin, prouver au comte de Caraman qu'un pacte était impossible. Le sentiment public était que le Pays se serait couvert de honte, en acceptant des offres aussi dérisoires. Le conseil de ville , convoqué au son de cloche , se présenta chez le Commandant , vers midi. Plus de six cents citoyens le suivaient. Il fut salué sur le Cours par les applaudissements de la population entière.
« Monsieur, dit Pascalis, la situation du Pays ne saurait être plus désastreuse ; la consternation est générale, le deuil universel, la misère à son comble.
« Nos peuples, partagés entre l'obéissance et l'atta-
* Journal du Parlement, de M. de Saint-Vincens, p. 713.
chement aux droits de la patrie , mettent en vous leur confiance.
«Votre justice, la connaissance que vous avez des titres du Pays, l'intérêt que vous lui avez témoigné, nous garantissent, avec le retour de la tranquillité publique, le maintien absolu de notre Constitution. »
Que pouvait le commissaire du Roi, en assistant à cette explosion universelle de douleur ? N'était-ce pas un spectacle touchant, que celui de tout un peuple revendiquant, avec des larmes, les droits fondamentaux attachés à sa nationalité ? Eh bien, ce peuple était plus fort, plus imposant dans cette calme attitude, qu'il ne le fut jamais au milieu des enivrements de sa fausse puissance. Tel était, autrefois, l'empire de la prière, qu'elle désarmait les gouvernements. Le comte de Caraman fut ému , et promit une réparation prochaine.
Le zèle admirable de Pascalis pourvoyait cependant
aux nécessités de la capitale. Par ses soins, d'abondantes
aumônes purent soulager la détresse d'une multitude de
familles. Dès le lendemain du 8 mai, le Parlement avait
lui-même organisé une distribution régulière de secours,
et le conseiller de Beauval avait été chargé de soutenir ,
dans leur malheur, les procureurs , huissiers et greffiers
quinevivaient que de leur travail.Mais, l'avenir n'était pas
assuré par ces remèdes temporaires. L'Archevêque avait
envoyé 6,000 livres ; le Gouverneur, le Commandant, le