CHAPITRE V
Après la querelle.
La succession de Paschase et de Ratramne.
§ 1. — La succession de Paschase.
Paschase Radbert mérite le titre de père de la doctrine catholique sur l'eucharistie. De l'aveu même des catholiques, il est le premier à avoir dit si formellement que le corps de Jésus-Christ dans l'eucharistie est le même que celui qui est né de la Vierge (^). Il a en outre nettement et catégoriquement affirmé la commutation du pain et du vin en corps et sang de Christ, la répétition du sacrifice du .Sauveur.
La théorie de Paschase était destinée à triompher, parce qu'elle répondait aux sentiments des fidèles. Quoiqu'elle eût rencontré au début une opposition assez vive, elle ne tarda pas à s'établir fixement. A peine deux siècles se sont-ils écoulés, que Bérenger qui reproduit
(') Du Pin. op. cit., t. Vil, p. 63.
les idées de Ratramne, est condamné et obligé de se rétracter, malgré la protection d'Hildebrand.
Après le IX** siècle on allait retomber dans l'ignorance et entrer dans le siècle de plomb, la théorie réaliste de Radbert devait trouver toujours plus d'adhérents. Elle flattait les intérêts grossiers, superstitieux et charnels du peuple, son amour du merveilleux et de tout ce qui parle au sens et à l'imagination. D'autre part, elle rehaussait le prestige du clergé, car à la seule parole du prêtre, un mystère plus étonnant encore que celui de l'incarnation, s'accomplissait Fur l'autel: le corps même et le sang de Christ venaient dans l'iiostie, sans que celle-ci changeât d'apparence extérieure. L'autoiité sacerdotale ne pouvait que gagner à la propagation d'une telle doctrine, aussi Hincmar, archevêque de Reims, et son successeur Gerbert (pins tard Silvestre II) la soutinrent-ils en lui donnant l'appui de leur crédit.
Paschase n'avait formulé ce dogme qu'imparfaitement, sa thèse était pleine d'inconséquences et manquait de logique, il était réservé à ses successeurs de tirer les conclusions des principes qu'il avait posés.
Parmi les chauds défenseurs de la doctrine de Paschase Radbert, Florus Magister de Lyon (milieu du IX*^ siècle), célèbre par son savoir étendu, expose dans son livre « De actione missarnm " une théorie semblable à celle de l'abbé de Corbie. Il enseigne comme lui une possession réelle du corps historique du Christ. Il ne s'atfranciiit pas de la conception dualiste et va jusqu'à déclarer que le corps du Christ est une nourriture de l'esprit, non du corps. 11 eut une querelle relative à la Cène avec Amalarius de Metz, mais elle ne roula que sur des points secondaires, car il ne dit pas qu'Amalarius nie la présence du coips du Ciirist
ou la commutation. Des questions personnelles paraissent avoir contribué à soulever la dispute et à lui donner un caractère de violence. Il est important de noter qu'il traita son adversaire d'hérétique. C'est la première fois qu'un désaccord avec l'opinion réaliste est déclaré être une hérésie. Il n'est pas certain qu'il ait connu l'ouvrage de Paschase lorsqu'il écrivit.
Un des partisans les plus considérables des idées de Paschase fut le grand archevêque de Reims, Hincmar (7882). Dans son ouvrage « De caveyidis vitiis et virUdihiis exerceiidis, » il traite le sujet de la Cène, et cite Paschase en le mettant sur le même pied que les anciens docteurs. C'est un fait qui nous montre que celui-ci ne se mettait pas en contradiction avec l'opinion généralement répandue de son temps, puisque l'on cro3'ait qu'il enseignait comme les anciens. C'est Hincmar qui emploie pour la première fois l'expression : « Christ se fait lui-même. » Ipse scmctificat sacramentum snum etfacit se ipsmn.
Haimo d'Halherstadt (f 853) fait faire un grand pas à la doctrine réaliste; il déclare que la substance du pain et du vin est transformée dans la substance de la chair et du sang; il affirme qu'il n'y a plus présence de la substance primitive ; le dualisme est vaincu. Il dit aussi nettement que dans chaque parcelle on reçoit le corps entier du Seigneur.
Eemi d' Auxerre, successeur d'Hinkmar à Reims (de 882 à 889) admet que le corps du Christ né de Marie, celui qu'il a donné aux apôtres est présent dans la Cène, et cela partout et dans tous les temps. C'est encore un progrès dans la fixation de ce qui sera bientôt le dogme ecclésiastique. C'est parce qu'il ne peut mourir de nouveau que Christ donne le sacrameiitiim corporis^ son corps
sous l'enveloppe du pain. Ce qui est présenté aux fidèles paraU être du pain, mais est le corps de Christ Q).
C'est ainsi que peu à peu l'activité de la pensée fait progresser le dogme exposé par Radbert. Au XI^ siècle, Lanfranc déclarera que la transformation se fait de telle sorte que du pain et du vin il ne reste que la forme extérieure et quelques autres qualités comme le goût, puis Hildebert de Tours emploiera pour la première fois le fameux et peu gracieux mot de transsubstantiation, qui fut sanctionné au concile œcuménique de Latran (1215), sous Innocent III. Encore quelque temps, et Thomas d'Aquin donnera de la transsubstantiation l'explication qui devint officielle: la substance du pain et du vin disparaît entièrement pour faire place à la substance du corps et du sang de Christ, en ne laissant derrière elle que de purs accidents sans sujet, des qualités et des apparences extérieures sans substance qui les supporte.
Les points secondaires furent fixés, le corps du Christ fut déclaré par Pierre Lombard être tout entier dans chaque miette. Les conséquences pratiques de la transsubstantiation furent tirées, l'hostie fut adorée et la coupe retranchée aux fidèles. Tous ces éléments furent rassemblés et coordonnés par le concile de Trente, la genèse du dogme était terminée. Paschase avait nettement formulé une idée depuis longtemps répandue, maintenant cette idée était la vérité qu'il fallait croire sous peine d'être accusé d'hérésie, et de manquer à ses devoirs de catholique.
( •) Nous ne paiions pas ici (le la ConfcsAio ftdci A!ni/nt\ ouvrajje iiiaullioiitiquc (jui so iioine à répélLT les arguments du Livre ilu corps et du sang du Seigneur.
S 2. — La succession de Ratramne.
Si nous appelons Paschase le père de la conception catholique de la Cène, nous pouvons aussi, d'une manière générale, appeler Ratramne le père des conceptions protestantes, parce qu'il a comme celles-ci, nettement répudié les idées de répétition du sacrifice de Jésus-Christ, et de transsubstantiation des éléments de la Cène.
La doctrine de Ratramne ne l'a pas emporté au IX® siècle, mais elle n'a pas été abandonnée. Les témoins de la conception spiritualiste de la Cène, nombreux avant Paschase et Ratramne, n'ont pas fait défaut jusqu'au XVI® siècle, Les attaques des réformateurs contre le dogme ecclésiastique romain ont été préparées ; plusieurs hommes avant eux ont voulu revenir à une doctrine vraiment scripturaire. Bérenger d'abord au XP siècle, célèbre par sa dispute avec Lanfranc ; il distingue nettement le sacramentum visible et la res sacrementi invisible, qui est le corps et le sang du Seigneur. Pour lui, les incrédules ne reçoivent que le pain et le vin.
Au XII® siècle, Bernard de Clairvaux, après avoir combattu l'immaculée conception, protesta encore contre la théorie de la manducation , corporelle, disant que Jésus nous est offert dans la Cène spirUnaliter et non carnaliter. Après lui, la mystique mettra l'union intime, mj^stique du croyant avec Christ, bien au-dessus de la communion sacrementale de l'hostie, et rendra celle-ci en réalité inutile. Au fond, la mystique supprime Voii^is operatiim. Enfin Wiclif précédera les réformateurs dans la négation énergique de la transsubstantiation, en affirmant que les accidents d'une substance ne peuvent être séparés de celle-ci.
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Le pain et le vin sout de purs signes, cependant ce sont des signa pff'icacia auxquels est liée l'union intime avec Christ.
Au XV I" siècle, les réformateurs couronneront la série des docteurs spiritualistes et l'opinion symbolique s'affirmera nettement et conquerra le droit de vivre, une place dans l'Eglise chrétienne. Il n'y aura pas une doctrine unique à opposer à la doctrine catholique dont Paschase est l'ancêtre, mais plusieurs doctrines protestantes; et si nous avons considéré Ratramne comme leur père d'une manière générale, nous pouvons dire que dans un sens plus spécial, il est le père des idées calvinistes.
Il est vrai que par certaines déclarations sur la transformation invisible de la substance du pain et du vin en corps et en sang de Christ il rappelle Luther, mais nous avons vu que ces phrases n'expriment pas sa vraie pensée. C'est de Calvin qu'il se rapproche le plus.
Voici la pensée du grand réformateur français : La Cène ne représente pas seulement Jésus-Christ, elle le présente. Dans le sacrement il y a un signe visible : le pain et le vin ; et la vérité et substance : le Seigneur Jésus. Jésus nous donne la propre substance de son corps et de son sang, afin que nous la possédions pleinement. Le pain et le vin sont signes visibles, lesquels nous représentent le corps et le sang. Les signes des sacrements doivent, eu effet, avoir quelque similitude avec la chose spirituelle qui y est signifiée. Quoiqu'elle soit incompréhensible, la communication que nous avons au corps de Jésus-Christ nous est visiblement montrée. Il y a dans la Cène quelque chose d'analogue à ce qui se passa lors du baptême de Jésus : la colombe était un signe du Saint-Esprit. La Cène est un miroir où nous pouvons contempler Jésus-
Christ crucifié pour nous délivrer de la damnation, et ressuscité pour nous acquérir justice et vie éternelle. Bien est vrai que cette même grâce nous est offerte par l'Evangile, par simple doctrine et prédication, mais à cause de notre infirmité qui ne peut saisir ce mystère spirituel, le Père de miséricorde a bien voulu ajouter avec sa parole un signe visible avec lequel il représente la substance de ses promesses.
Le Seigneur Jésus étant matière et substance des sacrements, c'est par son moyen que nous en avons les grâces et bénédictions.
Rapprochons de ces déclarations celles de Ratramne et leur parenté sera frappante :
La ('ène est figura prateritorum, elle est aussi un mystère composé de deux éléments : un élément visible et matériel, les espèces du pain et du vin ; un élément invisible et spirituel, le corps de Christ ou Parole de Dieu ( Verhum Deï). Le changement a lieu in sacramenticm corporis Christi et la puissance que Christ a mise dans la substanc, terrestre est la Parole de Dieu, corps de Christ ni tangible, ni visible, mais présent spiritaliier.
Remarquons d'abord que l'idée de sacrement, à la fois signe visible et vérité invisible, est commune à Calvin, Ratramne et Paschase. Mais tandis que pour les deux premiers cette vérité invisible est spirituelle, c'est-à dire immatérielle, pour Paschase elle est le vrai corps et le vrai sang historiques de Jésus. — Quoiqu'il ait exposé cette idée du sacrement, l'abbé de Corbie n'y est pas resté fidèle, nous l'avons constaté, parce qu'il croit à une union substantielle avec Christ, que les spiritualistes n'admettent pas.
Pour Calvin comme pour Ratramne, le pain et le vin restent pain et vin après la consécration, mais ils devien-
nent les signes visibles d'une grâce invisible : la communication du corps et du sang spirituels de Jésus, qui sont appelés par l'un simplement : le Seigneur Jésus, par l'autre : la Parole de Dieu.
De cette vérité spirituelle, contenue dans le sacrement, découlent toutes les bénédictions.
Ratramne croit à une puissance que Dieu a liée à la substance terrestre, au pain et au vin et qui n'est saisie que par la foi, c'est aussi l'idée de Calvin. L'un et l'autre gardent l'idée d'une présence du corps du Christ, réelle, mais spirituelle. Pour Ratramne, il est nefas de penser que le corps et le saug du Christ ne soient pas présents, et Calvin déclare : ( Tl faut que nous recevions vraiment en la Cène le corps et le sang de Jésus-Christ, puisque le Seigneur nous y représente la communion de l'un et de l'autre. » —
Il suffisait pour le sujet que nous traitons d'indiquer ce rapprochement et cette parenté entre ces deux adversaires de la doctrine catholique. Hauser appelle les hommes du XVP siècle des •.< hérétiques novateurs f , chacun pourra juger si les représentants de la tradition spiritualiste, les Origène, Augustin, Tertullien, Amalarius, Druthmar, Ratramne, Bérenger, Bernard de Clairvaux, etc., sont vraiment des novateurs, et s'ils ne sont pas plutôt des réformateurs, des représentants de la vraie tradition, de la tradition scripturaire.
Dans une étude comme celle-ci, c'est un précieux encouragement et une grande joie pour nous protestants, de voir que les idées que nous combattons comme contraires à la vérité évangéli(iue, n'ont pas obtenu gain de cause sans protestations et n'ont pas triomphé sans luttes. A côté du père du dogme catholique de l'eucharistie, à
la même époque, dans le même pays et dans les murs du même couvent, nous trouvons le précurseur de Calvin, le père des idées protestantes, l'adversaire décidé de la transsubstantiation et de la répétition du sacrifice de notre Sauveur.
LFn contemporain de Pascliase Radbert, Engelmode de Soissons, a composé un poème à sa louange, où il le déclare la gloire et la lumière brillante du monde, la colonne de l'Eglise, le plus grand cèdre du paradis, la sommité de la religion, le bouclier le plus puissant de la foi (*).
Ne voulant pas aller aussi loin dans la louange, et ne pouvant nous élever au lyrisme d'Engelmode, nous dirons simplement que Pascliase Radbert a été un vrai catholique par ses goûts, ses idées et ses croyances.
L'Eglise était loin de se tromper lorsqu'elle le canonisa, et ses idées sur la Cène sont si bien celles du catholicisme, qu'au millième anniversaire de sa mort, un jésuite allemand a réimprimé son livre en l'intitulant: «Fine Stimme uber die Eucharistie vofi, tausencl Jdliren » et en le dédiant à l'abbé de l'église de Marie à Einsiedlen (-).
S'il a adopté des idées et des croyances contraires à la Bible et à l'esprit évangélique, Pascliase a cependant été un vrai chrétien, admirateur passionné des saintes Ecritures et les étudiant avec amour; ardent au travail, zélé pour l'accomplissement de ses devoirs religieux.
Ses erreurs sont graves, mais s'il les a adoptées, c'est
(•) .... Béate Pater, decus et lux aurea mundi, Eccle.si;e colnmen, paradi.si maxima ccdrus, Holigioiiis apex, (idei fortissimii.s unibo.
P) Il est vrai de dire qu'il a ajouté qiKîlques ex|)lications et de nombreuses notes afin de rendre Paschase parfaitement orthodoxe.
parce qu'il pensait que sa piété, et la haute conception qu'il se faisait de notre union avec Jésus-Christ, y trouvaient leur satisfaction et leur aliment.
Les doctrines que renferme le « Livre du corps et du sang du Seigneur ï ont fait passer le nom de l'auteur à la postérité ! Paschase Eadbert a un titre de gloire meilleur encore: sa préoccupation constante a été de servir le Maître, d'aimer le Crucifié.