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CHAPITRE IV

La querelle.

§ 1. — Les adversaires de Paschase.

Parmi les hommes instruits s'était donc conservée une concoption spiritiialiste de la Cène plus nette que celles qui s'étaient présentées auparavant dans TÉglise, Lorsque parut le traité de Radbert, les symbolistes devaient se défendre s'ils ne voulaient pas être vaincus sans combat. Un des représentants les plus distingués de cette opinion symbolique se trouvait dans le couvent de Corbie, sons les ordres de Radbert lui-même. Le livre de celui ci devait donc fatalement soulever la contradiction. La querelle fut vive et considérable, elle eut pour résultat de faire déclarer hérétique celui qui sur ce point enseignerait autre chose que la présence corporelle.

Au X" siècle, Gerbert ne connaît que deux écrivains, Raban Maur (770-85(5) et Ratramne qui aient contredit Paschase.

Dans son » Liher pœnitentiaUs ad Herihaldnm » qu'il a dû composer peu avant sa mort, Raban dit que quidam non rite scniientes croient que dans le sacrement du corps

MICHAEL'8 \ ^ LlEGE /S'

et du sang du Seigneur, il y a le même corps qui est né de la vierge Marie, dans lequel le Seigneur a souffert sur la croix, et qui est sorti du tombeau. Il désigne évidemment Paschase dans ces paroles. Dans un autre ouvrage « De institutione dericorum y, il entre tout à fait dans les idées d'Augustin et explique comme lui le verset 53 du VP chapitre de Jean. Il distingue aussi la nourriture qui alimente le corps, et la virtus sacramenti qui nous conduit à participer à l'esprit de Christ. Il indique la Parole de Dieu comme la vraie nourriture de notre esprit.

Nous n'avons pas une connaissance bien certaine de la doctrine de Eaban, mais il semble évident qu'il a nié la présence corporelle et exprimé des idées fortement empreintes de S3"mbolisme.

L'adversaire le plus considérable de Paschase est celui que nous avons déjà nommé, Ratramne. Ce moine avait une science très étendue, et ne se bornait pas, comme Bède, Alcuin, Florus, Hinkmar et d'autres, à se servir des idées des autres, il avait une pensée personnelle. Il écrit avec mouvement et clarté. Tout ce qu'il regardait comme une erreur il le combattait, c'est pour cela qu'il s'opposa à l'idée d'un accoucliement merveilleux de Marie et qu'il défendit la doctrine de Gottschalk. Il devait donc être disposé à combattre Paschase, lorsque le roi lui demanda d'exposer son opinion sur le sujet de la Cène, comme il lui avait déjà demandé ce qu'il pensait de la prédestination. Il écrivit alors le & De corpore in sanguine Domini ^ ouvrage qui fut attribué ensuite à Jean Scot Erigène, et qu'à l'époque de la Réformation les catholiques voulurent pendant un temps rejeter comme étant d'Oecolampade.

Ratramne est le premier à déclarer catégoriquement

que le vrai corps historique de Christ n'est pas reçu dans la Cène. Pour prouver cela, il cherche sans succès à s'appuyer sur Ambroise et Jérôme et donne ensuite les raisons suivantes :

1° Le corps historique de Christ est impérissable et éternel, après la résurrection. Ce qui est donné dans la Cène est, par sa constitution physique, divisible et périssable; ce ne peut donc être ce corps-là.

2° Le vrai corps historique de Christ est demeuré visible et tangible après la résurrection, et il n'est caché par aucun voile. Or telles ne sont pas les propriétés de ce qui dans la Cène est offert comme corps de Christ.

3° Le vrai corps de Christ est vrai Dieu et vrai homme, on ne peut prétendre cela du corps de l'Eucharistie.

4° D'après le contenu du livre de messe lui-même, ce qui est accompli dans la Cène, est une image ( species) et non la chose elle-même.

En quoi Raseitase se trompe d'après Riickert, car la liturgie enseigne que ce qui d'abord n'est qu'image devient mamfesta participatio et rei veritas.

Quoique le corps du Seigneur né de Marie ne soit pas dans la Cène, il n'est pas permis, il est nefas de penser que le corps et le sang de Christ ne soient pas présents. Le pain est devenu le corps de Christ, et le vin son sang : panis per sacerdotis mhiisterinm CJirisfi corpus efficitur. Si peu de temps avant sa mort payiis suhsta7itiam et vini creatîiram convertere potuit in propriiim corpus quod passurnm erat d in suuni sanguinem qui post ftmdendHs exstahat, il pouvait aussi transformer la manne et l'eau du rocher dans sa chair et son sang, et cela par son omnipoteyite virtute. Panis in Chri'-ti corpus transponitur^

non d'une façon visible, mais opérante invisïbiliter Spiritu sancto.

Ces déclarations étonnent, car d'un autre côté il affirme qu'il n'y a aucune transformation: ni de ce qui n'est point en ce qui est, ou de ce qui est en ce qui n'est point, ou enfin de ce qui est en ce qui est. Il dit que l'on reçoit la suhstantia vini\ que corporellement il n'y a rien de changé, que c'est de la plus grande absurdité de prendre du pain pour de la chair et de nommer du vin sang. —

Cette contradiction apparente s'explique: par corps du Christ, il entend autre chose que ce que l'on comprend généralement par là. Il y a bien un changement, mais in sacramentum corporis Christi ; il y a lieu spiritaliter.

Le corps de Christ n'est pas reçu in v«ritate, mais m mysterio, c?LT secmidum veritatem la substance est demeurée ce qu'elle était. Comme figurae les éléments s'appellent corps et sang de Christ, mais ne le sont pas, ce sont des symboles. La Cène est une figura praterito7'um, mais elle est aussi un mystermm, et dans tout mystère il y a deux éléments : un élément manifeste, perceptible par les sens et un élément caché, soustrait à la perception des sens.

Une chose est en elle-même veritas ; par rapport à une autre chose plus élevée elle est figura, et une chose qui est en même temps veritas et figura, est mgsterium.

Dans le sacrement comme dans le mystère, il y a un élément visible et un élément invisible.

L'exemple du baptême montre quels sont ces deux éléments. Dans le baptême il y a l'élément de l'eau, soumis à la corruption qui ne peut que purifier le corps, et il y a aussi une puissance de vie, de sanctification, d'immortalité, la puissance du Saint-Esprit qui y est entrée par la consécration sacerdotale. L'invisible dans le baptême est

donc une action divine qui s'est liée à l'eau. Il y a donc à chercher dans le baptême un élément essentiel, mais qui n'est pas corporel. Ratramne lui aussi considère la manne et l'eau du rocher comme des sacrements typiques, dans lesquels il a été donné justement ce que la Cène présente après que cela a été accompli. Bien avant qu'il fût venu en chair et eût versé son sang, Christ a produit invisiblement, par sa toute-puissance, ces deux éléments et en a nourri et désaltéré le peuple.

Dans la Cène il y a une puissance que Christ a mise dans la substance terrestre, et l'introduction de cette puissance dans la substance est l'acte de pouvoir que Ratramne affirme en ayant l'apparence d'acquiescer à la doctrine régnante.

Comme les anges, les Pères et les croyants ont été rassasiés d'une spiritualis verhi virilité. Ce que les croyants reçoivent, l'invisible qui s'ajoute au pain et au via de la Cène n'est autre que la puissance de la Parole de Dieu. Celle-ci ne crée rien de nouveau, mais elle est liée à la Cène d'une façon incompréhensible, et en fait toute la bénédiction. Uinvisibilis suhstantia est la puissance de la Parole de Dieu. Secundum invisihilem suhstantiam, id est divini potentiam Verhi corpus et sanguis vere CJirisfi existimt.

Il y a donc un corps de Christ dans la Cène, mais interins, non exteriiis ; in mysterio, non m veritate ; in sacramento, non in specie. Il est présent spiritaJiter, non corporaJiter ; il n'est ni visible, ni tangible comme le corps historique l'est, même après sa glorification.

Ratramne donne donc le nom de corps de Christ, à quelque chose de tout autre, à la Parole de Dieu, et invente une union incomiiréhensible de ce corps qui n'en est pas

un, avec le paiu. Dans bien des endroits, il emprunte le langage de ses adversaires et leur fait exprimer des choses tout à fait contraires à leur conception. Il fait dire aussi aux anciens docteurs des choses auxquelles il n'ont jamais pensé. Cette idée d'absorber le corps de Christ dans la Parole de Dieu est celle d'Origène. On ne sait si c'est de ce grand docteur que Ratramne a reçu sa théorie.

On ne doit pas appeler manque de franchise le fait qu'il s'exprime dans les formes reçues de i^on temps en les détournant de leur sens vrai. Paschase imite en cela Augustin, cet homme qui passait pour profondément orthodoxe, et dont il partageait les idées sur la grâce. On comprend qu'il se soit servi des formes de langage employées dans la messe, celles qu'il avait entendues dès sa jeunesse. Enfin Christ avait bien dit : « Ceci est mon corps, » mais ce qui est dans ce corps, il l'avait déjà enseigné auparavant.

'^ En résumé, Ratramne a le grand mérite d'avoir nettement déclaré que le corps historique de Christ n'est pas dans la Cène, et d'avoir donné des raisons à l'appui de cette affirmation. Au fond il considère ce corps comme étant au ciel ; à sa place il met la parole de Dieu. Cette idée il la laisse deviner, plutôt qu'il ne l'exprime ouvertement et par ses expressions, il s'en tient à l'usage reçu. Il y avait pour la foi quelque chose de bien suffisamment incompréhensible dans cette liaison du corps du Seigneur, de la Parole avec la matière primitive.

Son livre est une réfutation solide et énergique des doctrines réalistes de Paschase.

H 2. — Défense de Paschase.

Paschase défendit lui-même son opinion, réfuta les

— ion —

objections dans la lettre à FrudegarJ, où il fait certainement allusion au livre de Ratramne, et dans le commentaire sur Matthieu. C'est la première vraie querelle sur le sujet de la Cène ; elle ne manqua ni de vivacité ni d'aigreur. Les adveisaires s'appellent « quidam » et ne s'accordent qu'une très faible mesure de savoir. Il ne leur vient pas à l'esprit que l'on cherche loj'alement la vérité. Pour Paschase, celui qui doute sur ce point se déclare lui-même incrédule. Il ne veut pas croire, c'est pour cela qu'il combat la foi, et par là il combat contre Dieu et son Eglise.

Paschase reproche à ses adversaires de nier que dans la Cène il y ait la vraie chair et le vrai sang de Christ, et de prétendre qu'il n'y a là que virtus, fiffura ou nmhra corporis. Il avait bien compris que sa thèse fondamentale de la présence corporelle était combattue par ses adversaires, et qu'ainsi sa théorie sur l'union substantielle avec Christ était ruinée, mais on peut 'douter qu'il ait saisi le fond de la pensée de Ratramne. « Ils sont aveuglés, dit-il, et ne goûtent dans le pain et dans la coupe que ce qu'ils voient des yeux et ce qu'ils reçoivent dans la bouche. »

Il ne suffisait pas de traiter les adversaires d'incrédules volontaires, d'ignorants, de gens aveuglés, il fallait donner des raisons valables pour réfuter leurs objections. C'est ce que tenta Paschase. Il fait remarquer que Jésus n'a pas dit : hoc est vel in hoc mysterio est virtus veJ figura corporis met, mais hoc est corpus meum.

Ensuite, si Christ a dit : mon corps, il n'a pu donner alors que le seul corps qu'il avait, celui qui était né de Marie, et aucun autre. S'il n'avait été (piestiou que d'une

figura, il n'y eût pas eu besoin d'une nouvelle institution, car la figure était déjà donnée dans l'agneau pascal.

On pourrait répondre ici qu'il n'y a pas eu d'institution absolument nouvelle, il n'y a eu que transformation d'un usage existant: au lieu de célébrer la délivrance des Hébreux à leur sortie d'Egypte, Jésus demande à ses disciples de célébrer avec du pain et du vin la délivrance du péché que leur procure sa mort, son corps rompu et son sang répandu.

Enfin dernier argument: si dans la Cène il y avait un autre corps et un autre sang que le corps et le sang historiques, elle ne pourrait produire le pardon des péchés et l'alimentation pour la vie éternelle, car ces bienfaits ne sont donnés que par le corps et le saug de Christ.

On retrouve ici le raisonnement fondamental de notre auteur : Christ est la vérité, or il a dit : Ceci est mon corps, donc son corps est dans la Cène. Comme le corps historique de Jésus procure le pardon des péchés et nourrit pour la vie éternelle, c'est ce corps historique qui est dans la Cène.

Pour saper la base de ce raisonnement, il n'y a qu'à montrer que le pardon des péchés et la nourriture pour la vie éternelle ne dépendent absolument pas du corps historique de Jésus, ce qui n'est point difficile, puisque, d'après l'Evangile, il suffit de croire au Seigneur Jésus pour avoir part à la Rédemption, et pour avoir la vie éternelle.

Si ensuite notre union avec le Maitre n'est pas une union corporelle de matière ou de substance, il n'y a plus d'autre raison de voir- le véritable corps de Christ dans le pain de la Cène, que la raison que l'on tire de la parole même de l'institution : -( Ceci est mon corps -^ . Pour nous, cette raison n'est pas valable.

Si les mots >■ Ceci est mou corps « n'étaient pas suivis de « faites ceci en mémoire de moi t, on aurait mieux compris les débats passionnés, violents que cette parole a soulevés, tandis qu'avec ce membre de phrase, la pensée du Seigneur apparaît claire et évidente: Faites ceci en mémoire de moi, c'est-à-dire mangez de ce pain et buvez de ce vin en mémoire de ma mort, car ce pain est le symbole de mon corps rompu pour vous, et le vin le symbole de mon sang qui est versé pour vous. »

Au IX^ siècle on avait besoin d'intermédiaires qui procurassent les grâces apportées par Jésus à l'humanité. L'esprit et le cœur ne s'élevaient pas à cette haute conception d'après laquelle le croyant reçoit tout immédiatement du Sauveur.

Frudegard avait conçu des doutes sur l'enseignement de Paschase, après avoir lu dans saint Augustin (*) queles paroles de Jésus-Christ «Ceci est mon corps....», sont une expression figurée, et plutôt une figure qu'une vérité. D'autant plus que le même Père semble dire que ce serait une chose horrible de croire que l'on mange le même corps qui est né de la Vierge, et que l'on boive le même sang qui a été répandu sur la croix.

Paschase répond que le corps et le sang sont présents à la fois en vérité (?) et en figure, que la chair de Christ se multiplie, comme cinq ou six pains ont été multipliés par la puissance de Dieu.

(') Doctrine chrétienne, 3' livre.

(^) Le texte suivant montre combien le point de vue de Paschase est réaliste, et quelle idée il se fait du corps du (ïlirist dans le ciel : « que les néj^ateurs ascendant uhi Citr'stiis est in dextrra Ih'i P'itris, et invcnicnt visibilem et palpabilcm ipsum cumdemque Christum quem rcquirunt*. VA. Sirniond, p. 1()32.

Après les arguments exégétiques ou dogmatiques, Paschase emploie les argumenis d\tutorit(\ il exige une foi absolue, sans même que l'on comprenne ce que l'on doit croire, il en appelle aux témoignages des anciens docteurs, au saint synode d'Eplièse, cui contradkere nuïïi fas est phis quam evangdio quidqnid in ea sancitum est {^).Ijes a.ita.q\ies des adversaires, dit-il, sont chose nouvelle, x II est vrai que quelques Pères de l'Eglise se sont trompés sur cet objet, par ignorance, mais il n'est pas encore arrivé que quelqu'un ait contredit si ouvertement la foi générale de la chrétienté. Personne n'a encore enseigné de fausse doctrine là-dessus, pas même ceux qui étaient dans l'erreur au sujet de Christ lui-même. >'

Si quelqu'un entreprend d'abolir la présence de Christ, il détruit tout le mystère de l'incarnation. Celui qui étant dans une erreur si grave voudrait prendre la Cène, ne pourrait le faire que pour sa condamnation.

Paschase demande à Frudegard de lire et relire son traité.

« Il n'a rien dit d'extraordinaire dans son livre, parce qu'il l'a destiné pour l'instruction des enfants, mais il apprend néanmoins qu'il a excité plusieurs personnes à s'appliquer à connaître ce mj^stère. »

Telle a été la célèbre dispute du IX^ siècle.

Les historiens catholiques affirment qu'elle n'était point sur la présence réelle, mais simplement sur la manière de s'exprimer. Il s'agissait non de savoir si le corps même de Jésus-Christ est réellement et véritablement

(') On y avait .lécidé que l'oblation non sanglante n'était pas une iina.i^c, mais le corps et le sang oux-mèmes; que le terme antllupa ne pouvait liésigiicr les éléments qu'avant la conseeration.

(lieseler. Dogmcnyeschichk, p. oX.\.

dans l'eucharistie, mais si l'on devait dire qu'il y est de la même manière qu'il était né, crucitlé, ressuscité (*).

C'était en effet la question débattue ; mais tout dépend de ce qu'on entend par présence réelle. Ratramne affirme que le corps de (Christ est présent, c'est-à-dire que la parole de Dieu agit dans le sacrement; il dit aussi qu'il n'y a aucun changement dans le pain et le vin, mais adjonction d'une vertu, d'une puissance qui n'y étaient pas auparavant. La dispute n'est donc plus seulement une question de mots, il ne s'agit plus seulement de la manière de s'exprimer, mais du fond même du sujet, à savoir si la présence réelle est corporelle ou spirituelle. Pour le parti de Ratramne elle est spirituelle, pour Paschase et ses amis elle est corporelle, quels que soient les mysiice, les spiritaliter qu'ils mêlent à leur prose.

Cette première controverse sera suivie d'un grand nombre d'autres, jusqu'à ce que Paschase soit devenu le père de la doctrine catholique officielle, et Ratramne le père des doctrines protestantes spiritualistes.

(') Du Pin, Bihl des mit. eccles., t. Vil, p. 66.

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