Et non pas dans ces lenips que déplore aussi Virgile
{Indique tolù Usque adeb turbalur agris..,.
ANTOI.NE LOISEL. 349
sions honorables qu'il leur confia : 1° En les choisissant l'un comme Avocat du roi, l'antre comme Procureur- Général , pour réinstaller proTisoirement ce qui restait des Magistrats du Parlement de Paris en attendant ia venue de ceux qui estaient à Tours; 2° en chargeant encore les frères Pitbou et Loisel , avec le conseiller Du Yair, « pour Taquer à la recherche exacte » de tout ce qui aToit été mis pendant la Ligue dans les » registres du Parlement, qui pouvoît être injurieux au » roy ou donner quelques pernicieux exemples à la » postérité , à fin de le supprimer et d'en abolir à tout » jamais la mémoire. » (Voir de Tbou, liv. 109 de son Histoire, t. V, p. 1x29.)
Messieurs de Tours étant de retour à Paris (en 159A), Loisel retourna à ses fonctions d'^vo^^af du commun; c'est-à-dire qu'il se remit au service du public, se bornant aux consultations et à ses travaux de cabinet.
Deux ans après, au retour des vacances de 1596, qu'il avait été passer dans sa ville natale , Loisel , rencontrant au Palais Etienne Pasquier, celui-ci lui annonça le décès de Pithou qv^ tes siens lui avaient celé sachant le grand deuil quHi en aurait.
A quelque temps de là, voulant acquitter la dette de sa douleur, il entreprit d'écrire la vie de cet ancien et excellent ami. « Je n'eusse jamais pensé, dit-il , devoir estre réduit à ce poinct que de dresser la Tie de ceux dont je devois par adyenture attendre quelque mémoire de la mienne. Mais puisqu'il a plu à Dieu, en me retenant en ce monde , d'accroistre mes ennuis et mes fascberies par la perte de mes amis» plus Jernies et ^V\%
robustes que je ne suis, j*ay voulu essayer de in*en consoler , en mettant par escrit aucunes de leurs principales actions, et singulièrement celles de feu M. Pitbou, mon ancien conipcLgnon et amy. » Loisel ne fut point détourné de ce dessein par ce qu'en avaient déjà écrit Josias Le Mercier et Papyre Masson, parce que l'ayant connu dès son jeune âge et ayant été son collègue pendant une longue partie de sa vie , « il avoit été témoin oculaire de la plupart de ses* actions et en pouvoit par conséquent parler avec plus de certitude que tous les autres. » — « L'on pourroit dire aussi , ajoute Claude Joly , que la conformité des mœurs, des actions et des maximes de ces deux hommes de vertu , auroit esté en M. Ant. Loisel un mouvement secret^qulFauroit poussé à travailler à cette vie pour représenter aucunement la sienne en escrivant celle du meilleur de ses amis. Car n'est-il pas véritable que leur sort a esté semblable en beaucoup de choses ? Ils nacquirent tous deux en trois ans l'un de l'autre et en des villes situées en deux provinces voisines et conliguës. L'un et l'autre s'est appliqué en ses jeunes ans à mêmes études : tous deux ont esté enseignez dans la Jurisprudence par un même maître. Tous deux ont ensuite embrassé et suivi une même profession dans le Palais, sont entrés au Parquet en naême temps, ont été employés dans des fonctions semblables, tant en la Chambre de Guyenne qu'au restablissement du parlement de Paris. Tous deux ont esté fort affectionnez au bien public, et zélez pour l'honneur de leur prince et de leur patrie ; tous deux grands ennemis des troubles et des factions de la Ligue. £t qui
ANTOLNE LOISEL, 351
considérera leur piété, leurs estudes, leurs escrits , n'y trouvera pas peu de rapport ny de ressemblance. »
Mais il y a de plus à dire , pour Pithou , ce qu'en dit Loisel lui-même : « Qu'encores bien qu'il fût homme privé et sans charge publique , si est-ce qu'il surpassoit tellement V ordinaire de ceux de nostre profession , que je m'estimeray excusable , si ne lui ayant pu rendre les derniers devoirs d'amitié en sa mort, et ne pouvant plus autre chose pour luy, je m'efforce de faire cognoistre plusieurs de ses plus particulières actions,, qui pourront par adventure servir de mémoires à ceux qui en ayant moins de cognoissance que moy sçauront plus diligemment représenter la vie de celui qui a esté pendant qu'il a vécu comme un Magistrat privé et perpétuel de la France, » Loisel, p. 25/i.
En 1605 , Loisel fit imprimer le recueil des principales harangues qu'il avait prononcées devant la Chambre de Justice de Guyenne, en un vol. in-12. On y trouve vers la fin V extrait de son plaidoyer pour V Université dédié au Président Mole qui lui avait toujours témoigné beaucoup d'estime et d'affection.
Vers ce même temps étant fatigué de travail, il éprouva diverses indispositions qui lui causèrent enfin une défaillance en pleine salle du Palais. Il se remit toutefois, reprit bientôt ses études comme à l'ordinaire; et, en 1607, il put livrer à l'impression ses Institutes Coutumières ou Manuel de plusieurs règles du droit coutumicr et plus ordinaire de la France. Elles ne parurent pas en corps d'ouvrage détaché; mais Guillaume Joly donnant une édition de
3ô2 ANTOJNË LOISEL.
Y Institution au droit français de Guy Coquille, profita de cette publication pour mettre à . la suite les Règles de LoîseL £n effet ces deux ouvrages allaient merveilleusement ensemble; celui de Coquille développant les principes ex professo; celui de Loisel les résumant dans la forme de rédaction la plus énergique et la plus abr^ée.
Claude Joly apprécie avec justesse ce labeur d*Ant Loisel lorsqu'il dit : que « ce Recueil, quoy que petit, ne laisse pas d'être d*une très grande utilité, estant un ramas où Ton peut trouver en peu de mots les décisions les plus douteuses et controversées de nostre Droit François. Et en effet ce petit ouvrage est peut-être celui qui lui a le plus coûté à faire. Au moins il n'en a fait aucun où il ait employé plus de temps , tesmoignant en la préface de ce libelle, lequel il n'adressa qu'à ses deux fils, qu'il avoit travaillé à celte compilation depuis quarante ans et plus. »
— Pour moi, je suis si convaincu de l'importance et de l'utilité de cet ouvrage, ne fût-ce que sous le rapport historique , que je me suis résolu d'en donner une nouvelle édition qui, je l'espère, suivra de près la publication du Dialogue des Avocats.
Sur la fin de 1616, quoique Loisel eût alors près de 80 ans, le roi voulant envoyer une Chambre de Justice à Limoges, le fit sonder pour savoir s'il consentirait à y remplir encore les fonctions d' Avocat-général; mais, quelque envie qu'il eût de servir son pays et son prince, le vieillard refusa. Il s'était tout à fait retiré des affaires et avait même simplifié les siennes en abandonnant suc-
cessivement ses biens à ses enfants, afind'atoir • pins » de liberté de vacquer le reste de ses jours à Dieu et » à ses livres. »
En 1612 Loisel se chargea de publier YHistoire du Nivernais, de Guy Coquille, sur le manuscrit autographe de Tautenr , qui lui fut remis par Guillaume Joly.
Lors de la tenue des Étals de 161& , il composa un mémoire dans lequel il remarquait avec grande raison n que c*estoit se moquer des £stats de les faire assembler » pour donner au roi des moyens de pourvoir aux abus » de son royaume , si Ton n*estoit contraint d'observer » ce qui y seroit advisé et ordonné. »
— Et sur ce , il trace le plan d'établissement d'une sorte de Cour de Cassation qu*on eût composée de conseillers pris dans chaque Parlement : « laquelle cham- » brc jugera en dernier ressort , entre tontes sortes de » personnes, ecclésiastiques , officiers et autres de quelque qualité et condition qu'ils soient , des contra^ » vcntioiis atix Edits. »
L'année 1616 vit paraître ses mémoires de Bau-^ voisis * ; mais c'était le dernier terme de ses travaux.
Il avait fait son testament le 12 juillet 1615. Il le relut pendant sa dernière maladie en avril 1617. On y trouve la preuve de Yam^ur qu'il portait à ses livres et manuscrits, par le soin avec lequel il en
1. Celte histoire renferme de précieux vestiges échappés aux Normands du ix* siècle, aux Anglais et aux Bourguignons du xy«. (Dupont-Wbite, procurçur dii roi ^ ]3e{iuvf(is, Discouar de rentréf de 1843.)
354 ANTOINE LOtSEL.
règle la transmission : « Je désire, dit-il, que tous mes » livres, papiers et escrits demeurent à mon fils , pour » conserver mes livres à son nepveu, mon petit -fils, ^i^ 9 en est capable^ : et ce, pour le prix qu'ils seront » estimés avec quelque petite crue ; comprenant entre »mes livres, mes médailles, antiquailles et tableaux. » Que si mon petit-fils Antoine Loisel n'estoit de nostre » profession et incapahle de faire son profit de mes » livres (ce que Dieu ne veuille !) , je laisse à la discré- » tion de mon fils d*en disposer à tels de ses nepveux » qu'il advisera. — Mon fils fera imprimer ce qu'il et » antres de nos amis trouveront bon entre mes papiers » et singulièrement mes Advocats et mes vers avec » ce quej'y aiadjouté; et, si Ton r'imprime ce que j'ai » cy devant' baillé , ce sera selon les corrections que j'y » ai faites. »
Ces livres en effet méritaient bien d'être conservés à cause des notes précieuses dont il avait chargé les marges. Ceux qui ont donné des éditions de Beaumanoir et de Pierre de Fontaines auraient bien dû travailler sur son exemplaire.
C'est pour se conformer à ces derniers et aymahies désirs du testateur, que Claude Joly, son petitfils, a publié ses Opuscules. Mais on regrette de n'y pas trouver plusieurs compositions qui peut-être se sont perduesdepuis et qui conserveraient certainement aujourd'hui plus d'attrait que la plupart de celles que renferme rin-/i° de 1652. Par exemple le Journal dis mal-
1. On trouve une clause senihlnble duns ie totitament du chancclivr lie Uiospilal.
heurs de Paris du 9 mai 1588 au 9 décembre 1593, et un autre Journal des affaires du temps ^ commencé en 1610 et continué par Loisel jusqu*à sa mort. Joly en promettait des éditions qui n*ont point paru. — ' J'en dirai autant du traité deVOrigine, noblesse, profit et plaisir de l'agriculture, et de sa collection de Proverhes ruraux et vulgaires , anciens et modernes, recueiiiis de ses vieux livres et manuscrits dont Joly parle à la page 48, et qui étaient comme un appendice des régies du vieux droit françois,
Ënfm une vie si pleine devait se terminer. Loisel, sentant sa fin prochaine, sut se disposer à la mort. « Du » 16 au 28 avril 1627 , il .se faisait souvent lire les » Psaumes, qui faisoient sa lecture favorite, et qii*il in- » diquoit lui-même , ayant pris soin de les classer et » disposer dans une tahie qu'il en avoit dressée, » les rangeant sous certains titres qui désigiwient » àqux>i chaque psaume pouvoit servir et s*ap' » piiquer. Il reçut ensuite tous les sacrements en de » grands sentiments de piété, donna sa bénédiction à ses » enfants pendant qu'on lui lisoit quelque chose de la » Passion de Notre-Seigneur,... et il expira si douce- » ment que Ton eut peine à s'en apercevoir. » Loisel avait alors 81 ans.
Claude Joly , à qui j'emprunte ces détails, ajoute les réflexions suivantes : « Je ne doute point que ceux qui » auront lu celte Vie de M. Antoine Loisel ne reconnois- » sent incontinent et ne demeurent d'accord que ce fut un personnage de rare saffisauc^ ^Xàsm^ ^Oci(î»;:^^^^s^
» de vertus. Mais ce que j'y trouve, à mon advis, de » plus considérable , est sa bonté naturelle, qui y reluit » en tant de lieux , et particulièrement dans ce qu'il a n escrit de luy-même avec beaucoup de naïveté et sans » affectation. Car j'y remarque partout des traictssinguliers d'un bon fils, d'un bon père, d'un bon parent et » bon amy, d'un ifon citoyen aimcnit fort sa pa- » trie et sa vide, et d'un bon servyteur du Roy; et » enfin qu'en toutes choses il fut un grand homme de » bien et jaloux du véritable honneur, doué d'une can- » deur et simplicité daus ses mœurs accompagnée de » beaucoup de prudence ; et que surtout il fut fort dévot » envers Dieu , d'une dévotion sincère , sans fard et » sans ostentation... De telle sorte que M. Loisel, cou- » seiller en la grand'chambre , son fils aîné , qui avoit » esté long-temps tesmoin oculaire de la conduite de sa » vie, nous entretenant souvent de ses louanges avec tf telle affection qu'il avoit de la peine à s'en taire, con- » cluoit quelquefois ses discours par ces mots : Qu'il » ne doutait point que son père ne fût un sainct. »
J'en puis dire autant d'un autre vénérable vieillard , non moins digne de mémoire, que la mort m'a ravi le 21 novembre de cette année 18^3% dans un âge plus avancé encore que Loisel, car il avait au delà do 85 ans. Son père, comme le grand-oncle de Loisel, était un trèshabile médecin, et il désira néanmoins que sou fils suivît la carrière du barreau. Docile à cette direction paternelle, le jeune étudiant alla faire son droit à Bourges.
J. ChftrhS'An^ré Dupin, m à Clamccy, le 20 juin 1758.
dans la même \ilJe où Loisel avait reçu les leçons du grand Cujas, et il prêta son serment d'avocat au Parlement de Paris. Les premières années de sa carrière d'homme s'écoulèrent dans de douces études, de paisibles travaux, de jnodestes fonctions d'administrateur et de juge... Mais bientôt une révolution puissante éclata, brillante à son aurore , trop vite assombrie par le jeu terrible des factions ! L'année 1793, pendant laquelle il fut emprisonné , ne rappelle que trop celle de la Saint- Barthélcmy , fatale journée où tant d'hommes illustres périrent, où Cujas et Pithou faillirent être massacrés *. Gomme Loisel, mon père paya son tribut aux affaires publiques; et il revenait à sa profession quand le malheur des temps ne lui permettait pas de servir son pays autrement. Ainsi que le compatriote de Beaumanoir, il eut une nombreuse et honorable clientèle , et se vit en possession de la confiante générale. Trois fois il eut l'honneur de représenter ses concitoyens dans les assemblées politiques. Il ne tenait qu'à lui de siéger dans la première cour du royaume au même titre que Loisel avait siégé dans la Chambre de Justice de Gulenne. Mais de même que P. Pithou avait préféré à la place qu'on lui offrait dans le Parlement de Paris Je modeste emploi de bailli de Tonnerre, qui le rapprochait de la ville de Troyes, avec la même modestie le jurisconsulte nive^niste refusa la place d'avocat-général à la Cour de Cassation, dont il conserva seulement le brevet de nomina-
1. Parum abjuit qum hœc plebecula me conjoderet , écrivais Cujas à Loisel. Plipire-le-Masson, Vie de Cujas. — Voyet ci-dessus la Vie de P. Pithoa.
tion * comme un titre d'honneur pour sa famille , et il préféra revenir dans sa ville natale pour y exercer les simples fonctions du ministère public près d*un tribunal de première instance.
Charitable et bienfaisant comme Loisel , désintéressé pour lui-même, soigneux de Téducation de ses enfants, OD a pu dire aussi de lui qu*il était if on flts, hon père, éon parent, éan ami, if on citoyen, aimant fort sa patrie et' sa tniie; et après que ce témoignage lui a été rendu sur sa tombe ^ en présence de toute une population dont l'affluence donnait à ces manifestations tout l'appareil d'un jugement solennel, je puis aussi en toute vérité dire de lui comme on Ta dit de celui à qui je le compare , qu'en toutes choses ii fut un grand homm^ de 6ien,jaioux du véritahie honneur, doué d'une candeur et sim,piicité dans ses mœurs accompagnée de éeaucoup de prudence; et que surtout ii fut fort dévot envers Dieu, d'une dévotion sincère, sans fard et sans ostentation.
Ainsi que Loisel , il sut de longue main et pendant plusieurs années se préparer à la mort, retiré des affaires, et se complaisant dans la lecture des livres saints. Durant le cours de sa dernière maladie , sa haute raison ne fléchit pas un seul instant ; au milieu de vives douleurs il conserva la sérénité de son caractère, discourant gravement sur sa fin prochaine , appelant par deux fois la
1. L'arrêlé de nomiiiaiion est du 12 frimaire an vu. Lanibredits était alors ministre de la justice.
2. VÉcho de la Nièvre da 28 novembre 1843 conlit^it le rtcil de ce qui s'est passé à .ses obsècincs.
bénédiction de Dieu sur ses enfants , hélas ! loin de lui en ce moment suprême I — El enfui, avec une présence d'esprit et une force que la religion seule peut inspirer à ses élus, il donna pour ainsi dire à son âme le signal du départ, en prononçant lentement et avec une pieuse résignation ces dernières paroles : Egredere^ a/iiirna christiana, de hoc muiulo.,,, et il expira.
Je puis donc aussi dire comme le fils du bon et vertueux Loisel :
« Je ne doute pas que mon père ne soit un saint. »
m MEMORIA iETERNA ERIT JUSTUS.