‹ Pasquino et MarforioChapitre 14 sur 103 · GENIUS · texte numérisé non relu

GENIUS

Quin potius vide, ne tu non attuleris clavem quam opportet.

l'ange.

Ni moi, si lu veux que nous restions deliors.

JULES II

Ah! ma bile s'échauffe, je vais frapper. Holàî holà! qu'on ouvre vite cette porte !... Qu'est ceci ? personne ! Je pense que le portier fait le sourd parce qu'il est ivre!...

l'ange, à part.

Cet homme là mesure tout le monde à son aune!

SAINT PIERRE, au dedans.

Il est heureux que nous ayons des portes de diamant ; sans cela ce nouveau venu les eût brisées, sur ma parole! C'est à coup sûr quelque géant ou quelque renverseur de villes. Dieu éternel! quelle mauvaise odeur! Gardons-nous d'ouvrir maintenant et jetons avant un coup d'œil à travers la grille du guichet. Qui es-tu? que veux-tu de moi?...

JULES II

Que tu m'ouvres et promptement! Si tu avais fait ton devoir tu serais déjà venu à ma rencontre avec toute la pompe des cieux.

SAINT PIERRE

Ta parole me semble impérieuse! Mais voyons, qui es-tu d'abord?

JULES II

Comme s'il ne le voyait pas !

SAINT PIERRE

Je vois un spectacle nouveau, pour ne pas dire monstrueux,

JULES II

Eh! si tu n'étais pas aveugle, tu aurais probablement reconnu cette clef. Mettons que tu ignores la valeur de mon bâton doré. Tu as des yeux, n'est-ce pas? et tu peux bien voir cette triple couronne et ce manteau éblouissant de pierreries (i).

SAINT PIERRE

Je crois reconnaître en effet cette clef d'argent, quoiqu'elle soit seule et bien différente de celle que le Christ, ce vrai pasteur de l'Eglise, me remit autrefois. Mais comment, je te le demande, pourrais-je reconnaître cette superbe couronne dont nul tyran barbare n'aurait osé ceindre son front?... J'admire peu également ce splendide manteau; car ni Tor ni les pierreries n'ont un grand prix aux yeux de ceux habitués comme moi à fouler la terre pieds nus. Mais qu'est ceci ? Sur ta clef et sur ta couronne je vois le stigmate de cet infâme scélérat,

(i) At ne plane cœcus es, agnoscis clavem hanc si quercum aureum ignoras. Et vides triplicem coronam, undique geinmis et auro iucentem pallani.

Simon ie magicien, qui porta jadis mon prénom et que je confondis avec l'aide du Clirist !

JULES II

Trêve de plaisanterie, si tu me connais ! ou si tu ne me connais pas, sache que je suis Jules le Ligurien. Or, à moins qu'on ne t'ait point appris à lire^ tu dois voir ce que signifient ces deux lettres P. M.

SAINT PIERRE

Elles signifient, je présume. Peste Majeure.

l\\.NGE, viant.

Ahl ah! ahl comme ce bienheureux devin a touché le but !

JULES II

Elles signifient aussi Pontife Maxime.

SAINT PIERRE

Très-grand?.., comme Mercure trimégiste! Tu ne le serais chez nous que si tu étais très-bon, c'est-à-dire saint.

JULES n.

S'il ne s'agit que d'être qualifié de la sorte pour entrer ici, tu as grand tort de me faire attendre : car on ne t'appelle simplement que saint, et jamais personne ne

m'aborda sur la terre sans me donner le nom de Très- Saint (i). Il y a plus de six mille bulles...

l'ange.

De savon.

JULES II

Dans lesquelles je ne m'appelle point seulement le Très-Saint, mais la Sainteté même, avec l'approbation des hommes les plus saints du monde.

SAINT PIERRE

Va demander l'entrée du ciel à ces adulateurs qui te nommaient Très-Saint. Quant à moi, je me soucie moins de ce que tu crois être que de ce que tu fus en

JULES II

Tu m'irrites, saint Pierre, et si je pouvais te vaincre je n'envierais ni ta sainteté ni ta félicité.

SAINT PIERRE

Voilà bien l'exclamation d'un saint! J'ai beau te regarder, Pontife; je ne trouve en toi que les signes de l'impiété. Que veut dire ce cortège immense et nouveau devant notre porte? Comment, tu oses te présenter ici à

(i) Me nuUus unquam vocari nisi sanctissimum ; extant sex millia bullarum...

la têtede vingt mille hommes! et quels hommes ! il n'y en a pas un seul portant figure de chrétien. C'est l'écume et la lie de la terre qui empeste le salpêtre et la poudre! Pour toi, j'ai beau te regarder. Je ne te trouve pas un seul trait des apôtres. Est-ce que leur successeur devrait porter ces habits de satrape et nous arriver avec des mains dégouttantes de sang ? Voyez ce regard farouche, cet air menaçant^ ce front dilaté par l'orgueil, ces sourcils chargés d'arrogance! Voyez ce corps usé et corrompu par les plaisirs abominables, et qui fléchit sous les excès bien plus que sous le poids des maux et de l'âge.

l'ange.

Comme il Ta peint au naturel !

SAINT PIERRE

Tu fronces le sourcil en vain : je n'ai pas peur de tes menaces. Vous verrez que ce sera cet exécrable païen de Jules-César qui sort des enfers pour me voir.

JULES II

Ma de si!

SAINT PIERRE

Que dit-il ?...

l'ange.

Il est en colère! Tout cardinal qui ne fuyait pas à

ce mot goûtait du bâton du Très-Saint surtout après dîner.

SAINT PIERRE

Toi qui me parais le connaître, dis-moi quel est cet homme et ce que tu es en même temps (i)?

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