L ANGE
Je suis l'ange gardien de Jules.
SAINT PIERRE
Son mauvais ange^ tu veux dire.
JULES II
Voyons! assez de raillerie! Veux-tu ouvrir? ou faut-il enfoncer la porte? J'ai assez de bras pour cela.
SAINT PIERRE
Oui, assez de bras criminels; mais il est besoin d'autres armes pour forcer cette porte.
Plus de paroles! Situ n'obéis promptement je vais te lancer ces foudres de l'excommunication avec lesquelles j'ai fait fléchir toutes les têtes couronnées. Voici la bulle déjà prête.
(i) Proinde die mihi qui es?
GEMUS.
Jam maïrnus illc Julii Genius.
SAINT PIEKRE.
Qu'entends-tu dire, Je te prie, par ces mots qui ne tombèrent jamais des lèvres du Christ, de foudres, bulles et ampoules?...
JULES n.
Tu le sauras si tu résistes.
SAINT PIERRE
Si tu eflfrayas quelqu'un de cette fumée sur la terre, elle ne sert de rien ici ; les bonnes œuvres seules font tirer nos verrous.
JULES II
Alors, ouvre-moi,
SAINT PIERRE
Vaine supplication, si tu ne médis tes mérites.
JULES II
Quels mérites?
SAINT PIERRE
As-tu étudié longuement la doctrine des saints?
JULES H
Pas une minute : tout mon temps était pris par la guerre.
SAINT PIERRE
As-tu fait des miracles?...
JULES II
Tu demandes des niaiseries.
Tu priais au moins chaque jour ?...
JULES II
Allons ! il se moque de moi !
SAINT PIERRE
Tu mortifiais ton corps par le jeûne, les veilles, les macérations...
l'ange.
Va! tu perds ton temps, Pierre; il ne sait ce que tu veux dire!...
SAINT PIERRE
Voilà, selon moi, les vertus qu'on doit exiger d'un Pontife. Je n'en connais pas d'autres : s'il en possède de plus apostoliques, eh bien ! qu'il les énumère lui-même.
JULES II
Bien que ce soit chose honteuse pour ce Jules que personne n'a pu vaincre de céder à Pierre, qui ne fut
qu'un pêcheur et un mendiant, cependant, afin de te montrer à quel personnage tu manquais de respect, écoute ce peu de paroles : Je suis né, prince en Ligurie et non pas juif comme toi, dont je rougis d'avoir mené la barque.
l'ange.
En la secouant rudement et la guidant à l'opposite du Paradis vers lequel tendit toujours Pierre. ,
JULES II
J'étais fils de la sœur de Sixte, aussi Pontife souverain. Sa faveur et mon industrie commencèrent par m'enrichir des trésors de l'Église et finirent par m'élever au rang de cardinal. J'essuyai ensuite plus d'une tempête et fus travaillé par une foule de maladies. Mais dans l'exil, sur le lit de douleur, à deux doigts même du tombeau, je conservai, ardente et inébranlable, l'ambition du Pontificat. Une femme avait suffi pour troubler ton faible cœur, une femme me donna seule l'espoir et le courage. « Raidis-toi contre les obstacles, Jules, et persévère, m'avait-elle dit à l'oreille, le triple diadème ceindra un jour ton front, tu seras le roi des rois et le seigneur des seigneurs. » Sa prédiction s'accomplit, grâce aux Finançais qui m'avaient donné l'exclusion, grâce surtout au magique pouvoir de l'or que je n'épargnai pas.
SAINT PIERRE
Que me conte-t-il ?
JULES II
C'est ainsi que je montai au trône papal,
l'ange Et Dieu sait comment il s'y gouverna !
JULES II
En créant une foule d'offices nouveaux pour remplir les coffres du fisc, en vendant les évêchés qui me rapportaient six à sept mille ducats par année, en altérant les monnaies; puis je conquis Bologne, je fis plier les Vénitiens et m'emparai de Ferrare; ces Français redoutés de tout l'univers, je les expulsai d'Italie; j'allais attaquer les Espagnols, mais le temps me manqua. Le médecin juif qui prolongeait mes jours depuis longtemps ne put me conduire plus loin, et je mourus, laissant, malgré mes dépenses de guerre, mes profusions et l'or jeté à pleines mains aux architectes, plus de cinq cent mille ducats, et tout ce que j'ai fait, je l'ai accompli seul et uniquement par mon énergie et ma force de volonté. Ce n'est point du nom de mon père que je pouvais m'aider, il me fut inconnu ; ni de ma figure, je ressemblais à un spectre; ni de ma science, je méprisai toujours l'étude; ni de ma popularité, j'étais en horreur à la chrétienté; ni de ma clémence, car je me montrai inflexible; et cependant mes hauts faits et mes grandes actions devraient me mettre au rang des dieux.
SAINT PIERRE
Si je n'ai rien compris à tes discours, conquérant invincible, la faute en est assurément à mon inexpérience. En attendant que je m'instruise, dis-moi quels sont ces jeunes gens au teint blanc et aux longs cheveux?...
JULES II
Des amis de cœur.
SAINT PIERRE
Et ces êtres au front noir et cicatrisé?...
JULES II
Les soldats de la Sainte-Église^ ceux qui sont morts en combattant contre les Bolonais, les Vénitiens , les Ravennates, et auxquels j'ai promis le ciel par mes bulles.
SAINT PIERRE
Bon ! bon ! je les reconnais maintenant : ce sont les mêmes qui voulaient forcer la porte un peu avant ton arrivée et qui montraient si bruyamment ces parchemins aux sceaux de plomb.
Et tu ne les as pas admis?.,.
SAINT PIERRE
Non, certes, et pas un n'entrera. Le Christ m'a bien
recommandé de repousser les gens qui se présentent avec du plomb et de ne recevoir que ceux qui vêtirent leurs frères nus, qui rassasièrent les affamés, qui donnèrent à boire aux altérés, qui visitèrent les captifs et recueillirent les pèlerins.
JULES II
Tu te feras excommunier.
SAINT PIERRE
Est-ce pour cela que lu es armé?
JULES II
Ne sais-tu donc pas que le Souverain-Pontife a dans les mains deux glaives ?
SAINT PIERRE
Non ! Quand j'étais chez les vivants je n'en connaissais qu'un, qui est la parole de Dieu.
JULES II
Allons! Toreille de Malchus te donne un démenti !
SAINT PIERRE
Je l'avoue, mais je combattais pour le Christ (i), mon
(l) PETRUS.
Memini et agnosco, sed tune pro magistro Christo pugnabam, non pro me, pro vitâ Domini non pro nummis aut ditione scculari.
Seigneur, pour la vie de mon Maître et non pour de l'or ou des terres. Je n'étais alors que simple apôtre et non Pontife; le Saint-Esprit ne m'avait point illuminé, et la main du divin Maître m'arrêta pourtant et me fit remettre l'épée dans le fourreau.
JULES II
Nous entendons autrement l'office de Vicaire du Christ.
SAINT PIERRE
Je le vois, et ce qui m'étonne, c'est qu'on trouve toujours des hommes pour exercer cette dignité. De mon temps riionneur de la prêtrise et du diaconat était peu recherché.
JULES II
Je le crois bien : les évéchés n'avaient alors ni cens ni rentes : des fatigues, des jeûnes, des veilles, des prédicationSj souvent le martyre; tels étaient les seuls avantages du Pontificat. Il donne aujourdUiui le pouvoir et le trône : que ne ferait-on pas pour y parvenir?
SAINT PIERRE
Est-ce l'ambition de régner qui te poussa contre Bologne? ou cette ville était-elle rebelle à l'Eglise?...
JULES II
Non ! il ne s'agissait point de cela.
J.e gouvernement des Bentivoglio lui pesait peut-être?
JULES II
Au contraire^ Bologne florissait et avait atteint sous leurs lois un degré de prospérité inouïe.
SAINT PIERRE
Je comprends; ils avaient sans doute usurpé le pouvoir.
JULES II
Mais non : la soumission des peuples était tout à fait volontaire.
SAINT PIERRE
Alors ils ne voulurent pas combattre pour leurs princes.
JULES II
Loin de là ils les défendirent avec acharnement et m'opposèrent une résistance désespérée.
SAINT PIERRE
Pour quel motif leur déclaras-tu donc la guerre?
JULES II
Parce que des riches tributs de ces populations il ne
tombait presque rien dans l'arche de la Papauté. Or, je m'en appropriai la totalité quand j'eus vaincu les Bentivoglio. Quel triomphe, saint Pierre! Si tu m'avais vu entrer à Bologne avec une pompe impériale, tu mépriserais les ovations des Scipions et des Césars fi), puis mon nom brilla sur les trophées, mes victoires furent gravées sur le marbre, et ma statue de bronze s'éleva, menaçant du glaive Bologne et la Romagne.
SAINT PIERRE
Et les Vénitiens, que t'avaient-ils fait?...
JULES II
Ils avaient eu l'audace d'usurper une partie de ton patrimoine !
SAINT PIERRE
De mon patrimoine?... Que parles-tu de patrimoine, à moi qui abandonnai tout pour suivre le Christ et vivre avec lui pauvre et nu I...
JULES II
Ce sont des villes appartenant au Saint-Siège de Rome qu'il a plu aux Saints-Pères de qualifier de ce nom.
(i) Spectasse quam regali triumpho Bononiam sim ingressus fortasse contemnes omnes ovationes atque Scipionum triumphos.
s VINT PIERRK.
Ainsi vous me déshonorez pour faire un lucre infâme !
JULES II
Tu veux plaisanter. Avec quoi aurais-je payé mes soldats?
SAINT PIERHE.
Et au duc de Ferrare, que lui reprochais-tu?
Son ingratitude. Mon prédécesseur Alexandre, autre Vicaire très-illustre du Christ, lui avait donné sa fille avec une fort riche dot, et, oublieux de ce bienfait, il osait me blâmer parce que je vendais les évéchés et que j'aimais ces jeunes gens aux cheveux longs.
SAINT PIERRE
Qu'entends-je ? les Souverains-Pontifes ont des femmes et des enfants (i) !...
JULES II
Non, ils n'ont pas de femmes; mais pourquoi n'au-
(l) PETRUS.
Quid audio: Uxores ac liberos habent summi pontilices!
JULIUS
Suas quidem uxores non habent, liberos autem habent, quid monstri est cum sintviri et non eunuchi ?,..
raient-ils pas des enfants , puisqu'ils sont hommes comme les autres?
SAINT PIERRE
L'Eglise assemblée en concile aurait dû corriger cette peste et extirper ce mal.
JULES II
Elle n'en a pas le droit. Pour aucun crime on ne peut déposer un Souverain-Pontife.
Pour l'homicide cependant?...
JULES II
Non,
SAINT PIERRE
Pour la fornication?
JULES II
Non, pas même pour Tinceste !
SAINT PIERRE
Pour simonie et impiété ?
JULES II
Non plus.
SAINT PIERRE
Pour crime de blasphème ?
JULES II
Non, te dis-Je. Quand il aurait commis six cents forfaits des plus graves et des plus exécrables, le Pontife Romain est sacré sur sa chaire .
SAINT PIERRE
Voilà un étrange privilège et tout à fait nouveau pour moi ! Fais-moi le plaisir de me dire qui a établi ces belles lois ?
Qui? le Pape lui-même, source de toute légalité. Le Pape qui peut abrogera son gré, étendre, interpréter et restreindre les lois et les règles humaines.
SAINT PIERRE
C'est un pouvoir commode : ainsi tout est permis pour sauver la majesté du Pontificat, même aux dépens de la république chrétienne I
JULES II
Assurément !
SAINT PIERRE
Et tu crois tout cela licite ?...
JLLES II.
Oui, quand le Pontife l'approuve.
SAINT PIERRE
Christ t'aurait condamné et le Concile aussi, je pense...
JULES II
Le Concile ! tu frémirais d'horreur si tu savais ce qu''il se proposait.
SAINT piei;ke.
Eh quoi ?...
JULES II
D'indignation j'en tremble encore. Ces scélérats voulaient ramener notre Eglise si tiorissante et si opulente aux jours de sa misère et de ses frugales venus. Ils voulaient que nos cardinaux, puissants et riches comme des princes, redevinssent les humbles et pauvres diacres d'autrefois; qu'on dépouillât les évêques de leurs palais, de leur luxe et de leurs carrosses, et qu'on mît sur le trône papal, non le plus riche, mais le plus digne î
SAINT PIERRE
Ces scélérats parlaient comme celui dont tu te dis le Vicaire. Mais quels sont les ennemis que tu voulais chasser d'Italie?
JULKS II.
Les barbares !
SAINT PIERRE
Qu'appelles-tu ainsi ? des monstres (i) ?.,.
JULES II
Des hommes !
SAINT PIERRE
Alors ils n'étaient pas chrétiens ?
JULES II
Très-chrétiens, je le jure; mais qu'importe !
SAINT PIERRE
Pourquoi les nommer barbares ?
JULES II
C'est un nom que nous donnons^ nous autres Italiens, aux étrangers.
(l) PETRUS.
Cujusmodi belluifi sunt isti quos vocas barbares.'
JUL, us.
Homines su m.
Pt^TRUS.
Hoiniiies igitur et non christiani'r
JULIUS
\'.t clu'istiani, sed quid hoc ad rcni pcrtinet'
SAINT PIERRE
Le Christ cependant est mort pour tous les hommes ! Sa croix les a rendus égaux,
JULES II
Il ft'est pas mort pour les Français qui méprisent nos foudres et se rient de nos bulles. Les Espagnols, à la bonne heure : ils nous adorent à genoux; aussi nous leur envoyons des vases dorés, des glaives bénits, des bulles, et ils nous renvoient en échange des soldats et de l'or.
SAINT PIERRE
Ton royaume est de Satan et non du Christ, Qui se fait le Vicaire de mon Maître doit se préoccuper surtout de suivre son exemple,
JULES II
Rien ne peut lui être plus doux que de voir grandir son Église.
Comme l'Église se compose de tous les chrétiens, tu la détruis au contraire en soufflant guerres et discordes.
JULES II
Que parles-tu de peuples chrétiens? Nous n'appe-
— fcll —
Ions, nous, l'Église, que les basiliques, les prêtres, et principalement la cour de Rome et moi qui suis le chet souverain de cette Église (i).
SAINT PIERRE
Par exemple ! c'est le Christ qui en est le chef et nous ne sommes que ses ministres, à moins qu'il ne lui soit poussé une seconde tête. Mais d'où TÉglise a-t-elle tiré toutes ces richesses ?...
JULES II
Tu viens enfin à la question. Bien pauvre en effet autrefois, l'Église maintenant est opulente et magnifique.
SAINT PIERRE
Et comment a-t-elle acquis tous ces trésors ? par l'ardeur de sa foi (2) ?...
JULES II
Tu recommences tes plaisanteries.
(i) Nos Ecclesiam vocamus sacras œdes, sacerdotes et prascipuè Curiam romanam. Me in primis qui caput sum Eccîesiœ.