INTRODUCTION
Il y a peu de noms plus connus et plus populaires que celui du héros de ce livre. On Ta dit avec vérité, Pasquin portait sur son dos les critiques du peuple de Rome, au-delà des Alpes, chez les Bataves, dans le Nord, et, quoique muet, il flagellait hautement l'oppression et le vice, il était la terreur des méchants et, malgré son changement d'habit, qui se renouvelait tous les ans, ce bloc de pierre sans cerveau n'en remplissait pas moins avec énergie les fonctions de censeur public et de correcteur des moeurs romaines!. Depuis cinq
I. Pasquillus dorso qui publica Schemmata portât, Trans Alpes, Batavosque et pigri régna Bootae , Unus flagitii vindex, tacitumque flagellum, Quem propter nitidi timeant peccare Quirites; Et quamvis videor formam variando quotannis,
cents ans il personnifie, avec Marforio, l'opposition à Rome et la satire vive et spirituelle en Europe. Par une réaction naturelle et qui se reproduira dans tous les pays gouvernés despotiquement, c'e.st au milieu d'un peuple esclave que la liberté de la pensée s'est déployée avec le plus d'éclat et de vigueur. Légitime et sainte protestation de l'esprit contre la matière! Rome, comme son Molière antique, avait beau être aux fers, ce qu'il y a de divin en nous échappait à la tyrannie, et là même où le corps fléchissait sous le poids des chaînes, l'âme, colombe insaisissable, ouvrait librement ses ailes d'or!
Ce ne fut pas le hasard, mais un amer et profond sentiment d'ironie qui guida les Romains dans le choix de leurs deux types satiriques ! Faire crier les pierres quand les hommes n'osaient parler, et lapider moralement dans. le présent et l'avenir l'abus de pouvoir, le vice, le crime et l'injustice, voilà le but qu'ils se proposaient et qu'ils atteignirent en prenant pour organes Pasquin et Marforio.
L'origine de ces personnages remonte au quatorzième siècle. — « Quand j'étais enfant^ disait un vieillard de Ferrare, le docte et sage Tibaldeo, vivait à Rome un tailleur assez renommé qu'on appelait maître Pasquin,
Ridiculum pueris et sine mente caput Officium censoris ago, morumque magister.
(Cancelieri, Noti:^ie délie due famose statu?, dette volgarmente di Marforio e di Pasquino.)
Sa boutique était située dans le quartier de Parione. 1' habillait une bonne partie des artisans, et ne craignait pas de draper avec ses garçons, le Pape, les cardinaux, les autres prélats et les seigneurs de la cour apostolique' Ceux-ci méprisaient ses coups de langue et, dans leur dédain pour le peuple, auraient tenu à déshonneur de s'en trouver blessés. Cette tolérance servit d'encouragement. Si quelqu'un osait blâmer la vie ou les actes d'un homme puissant, afin de se dérober aux suites de sa témérité il s'abritait derrière la mauvaise réputation de Pasquin et de ses garçons, et leur attribuait l'épigramme . Peu à peu on prit dans la suite l'habitude de mettre sur le dos de Pasquin tout le mal qu'on disait des ecclésiastiques et des courtisans.
« Or, il advint qu'après sa mort, en dépavant pour la réparer la rue de Parione, on dressa contre la boutique du tailleur une statue antique de marbre, mutilée en partie et représentant un gladiateur, qui embarrassait la voie publique. Le peuple la voyant là lui donna le nom de maître Pasquin, et continua à rendre la statue responsable des discours et des écrits dont l'auteur n'aurait pu se nommer sans péril. Bien certain de Timpunité, Pasquin devint dès. lors le censeur historique des Papes (i). »
(i) Non sarà maie, cheio scriva qui appresso una brieve istoria dell' origine e délia natura di Maestro Pasquino clie Antonio Tibaldeo, da Ferrara, il quale fu uomo di reverenda et grande au-
Cette version, donnée par Castelvetro, un des critiques les plus éminents d'Italie, et importée par Ménage en France, a été la pierre angulaire de l'histoire de Pasquin. Elle manque pourtant d'exactitude, et Je m'étonne de trouver en défaut sur ce point la sagacité du rude adversaire d'Annibal Caro. Nous savons d'abord par Andréa Fulvio que la statue, au temps de Tibaldeo, était érigée, non devant la boutique du tailleur, m.ais
torita, per le sue slngolari virtù e par la sua rara dottrina, a suoi di, essendo gia pieno d'anni, soleva racontare. Diceva adunque, che fu in Roma, essendo gia giovinetto, un sartore assai valante di suo mestiere, chiamato per nome maestro Pasquino ; ilqualete. neva bottega in Parione : nella quale egli e i suoi garzoni che molti n'avea, facendo vestimenti a buona parte de artigiani parlavano liberamente, e sicuramente in biasimo de' fatti del Papa et de' cardinali, et degli altri prelati délia Chiesa, e de signori délia corte : délie vilane parole di quali , siccome di persone basse e materiali non era tenuto conto niuno, ne a loro data pena niuna, o mala voglienza portata di cio dalla gente. Anzi se avveniva che alcun per nobilta, o per dottrina, o per altro riguardevole racontasse cosa non ben fatta d'alcun maggiorente, per ischiffare l'odio di colui, che si potesse riputare offeso d'aile parole sue e potesse nuocergli, si faceva scudo délia persona di Maestro Pasquino et de suoi garzoni; nominandogli per autori di simile novella. In tanto che in processo di tempo passo in uzanza commune e quasi in proverbio volgare, l'attribuire a Maestro Pasquino cio que cadeva nell' animo a ciascuna maniera d'uomini di palesare infamia de capi ecclesiastici e secolari délia corte. Ma poscia morto lui, avvenne che lastricandosi e mattonandosi la strada di Parione una statua antica di marmo in parte tronca e spezzata, figurativa d'un gladiatore, la quale era mezza sotterata nella via publica, e col dosso [serviva à caminatori per trapasso, acciochè non si brutassero i piedi nelle stagioni fangose, fu dirizzata in piedi per me a la bottega, che fu di Maestro Pasquino,
sur un piédestal touchant le palais Orsini. Ce palais fut bien reconstruit, vers i5i2, par Antonio San-Gallo ; mais il existait déjà depuis deux cents ans, et rien ne prouve, comme le prétend Fioravanti Martinelli, qu'on ait découvert le torse antique sous la colonnade de la tour bâtie vers la place Navone (ij.
Ce qui me semble plus probable, c'est qu'on trouva Pasquin en creusant les fondements du palais bâti au quatorzième siècle par le préfet de Rome, et que si le peuple lui donna effectivement le nom du tailleur médisant, deux siècles séparent au moins sa résurrection de son baptême.
Après la question d'origine se pose, mais dans des ténèbres bien plus sombres encore, celle d'identité.
Ce torse à demi mutilé était-il dieu^ table ou cuvette?...
L'opinion générale en fait un gladiateur; quelques antiquaires ont cru reconnaître en lui Ménélas; d'autres, le dieu de la guerre; les plus excentriques, un lieutenant d'Alexandre-le-Grand, que, pour trancher la difli-
perciochè giacendo, come faceva prima rendeva il lastricamento, o il mattonamento, meno uguale, et men bello.
Alla quale essendo dal popolo imposto il nome di colui, che quivi vicino soleva dimorare, e dinominandosi Maestro Pasquino, a quella assegnarono, e assegnano i sentimenti délia lor mente, quando vollero e vogliono significar quello, che non si poteva o non si puo, facendosene autori raccontare o scrivere senza évidente pericolo. (Castelvetro, Ragione d'alcune cose, p. 92-93.)
(i) Roma ricercata, p. 54.
cuhé d'un mot^ ils appellent Pasquin, bien que ce compagnon de Clytu s ne se trouve pas dans Quinte-Curce(i). L'attitude du torse, qui indique un combattant achevant un ennemi vaincu, et un autre tronc humain engagé à ses pieds dans le groupe, me semblent démontrer clairement que la statue ne peut représenter en effet qu'un soldat ou un gladiateur.
Quant à sa valeur comme œuvre d'art, elle est trèsgrande, au dire du cavalier Bernino, qui le mettait pour la beauté et la perfection des formes sur la même ligne que le Laocoon. Un étranger lui ayant demandé un jour quelle était la plus belle statue de Rome: Celle de Pasquin, répondit-il, ce qui faillit lui attirer une méchante affaire, car l'autre crut qu'il se moquait de lui (2).
(ij Vogliono altri, che questa sia la statua di un capitano famoso di Alessandro Magno, cosi detto e che pero ritenga anco il suo nome di Pasquino. (Andréa Fulvio , Antichità di Roma, p. 3i5.)
(2) Si confermalostessogiùdizio del Bernini da Filippo Baldinucci, il quale narra che diceva che il Laocoonte e'I Pasquino neir antico aveano in se tutto il buono dell'arte, perche vi si scorgeva imitato tutto il piu perfetto délia natura senza atîettazione deir arte.
(\ita del cav. Giov. Lorenzo Bernino. — Firenze, 1780, p. 72.)
Fu primo (il Bernino) che mostrasse quella in moltissimo crédite in Roma. Racontasi che essendogli una volta stato domandatodaun oltramontano quai fosse la più"bella statua di questa città, e respondendo che è Pasquino, il forestière che si credè burlato, fu per venire con lui a cimento.
(Id. etCancelieri, p. 24.)
La biographie de Marforio prête moins à la conjecture,, et il est un peu plus facile de dégager son individualité.
Tout auprès de l'ancien Tullianum, a dit l'auteur des Recherches sur Rome {i), gisait dans les ruines la statue de Marforio ; statue représentant, selon quelques savants, le dieu des boulangers ou Jupiter Pistor (panetier). Ceux, comme Fioravanti, qui partageaient cette opinion, s'appuyaient sur certains emblèmes assez semblables à des pains qu'on voit encore sculptés autour du socle. Andréa Fulvio, considérant que cette statue à longue barbe et couchée figure évidemment un fleuve, soutenait qu',elle symbolise la Nera, rivière des environs de Rome, et que son nom même l'indique : Nar Fluviiis (2). D'accord en partie avec Fulvio, le Marliano prétend de son côté que Marforio est cette statue du Rhin que le Domitien de bronze foulait aux pieds de son cheval en mémoire de la conquête germanique (3).
Le vrai de toutes ces assertions, c'est que le marbre représente un fleuve, et que lorsqu'il fut déterré avec la
(i) Fioravanti Martinelli, p. 80-81.
(2) Laquale statua è chiamata Marforius essendo gasto il vocabolo et Iramutata N la prima lettera in M, secundo la mia opinione, mi pare cheei si debba chiamare A'ar Fltiviiis, overo Sar-
fori, e questo fiume Nar non e lontano da Roma. (Andréa Fulvioc opère citato, p. i56.)
(3) Antè carcerem Tullianum jacet veluti in scopulo niarmoreum ingens simulacrum Rheni fluminis ejus, ut existims. oju,u crinem ungula equi Domitiani premebat. (Cap. III, lib. v.)
grande vasque en granit qui sert d'abreuvoir aux bestiaux dans le Campo-Vaccino et que le peuple appelle sa tasse, on le nomma Marforio, parce qu'il était sous les décombres de l'ancien forum de Mars, Martis forum, par corruption Marsfori (i).
Pasquin ne fut pas plus tôt campé sur son piédestal à l'angle du palais Orsini, que les Cajpo Rioni ou chefs de quartier profitèrent de sa situation au centre, de la ville et dans le passage le plus fréquenté pour le livrer aux afficheurs. On commença par coller à ses pieds les avis et règlements municipaux, puis l'autorité ecclésiastique y placarda ses bans pieux, ses bulles, ses indulgences, ce qui donna l'idée aux mécontents d'y afïîcher furtivement, la nuit, leurs protestations et leurs satires.
A peine admise pour Pasquin la fiction qui le personnifiait s'étendit à Marforio. Le peuple en fit son cousin, son ami intime et son interlocuteur, et ces deux statues mutilées, douloureux, mais éloquents symboles de la Liberté et de Rome, parlèrent, se répondirent, et, dans leurs dialogues immortels, flétrirent à jamais le mal et l'arbitraire.
Leur bouche de marbre fut à Rome, pour les droits et la dignité de l'homme si indignement foulés aux pieds de tant de mauvais Papes, ce qu'était la bouche
(i) Fu chiamato Marforio perche il luogo dove stava si diceva Martis forum... (Flora vanti Marùnelli, Roma ricercata, p. 80.)
de fer de Venise pour le despotisme. Grâce à eux nous pouvons enfin connaître l'opinion de cette malheureuse ville, qui, pour expier douze siècles de gloire et de triomphes, eût cinq cents ans sur les lèvres la main du sbire ou celle du bourreau.
Cette dure servitude et la longue série de crimes et de scandales qui ont souillé le Vatican et fait frémir tant de fois saint Pierre et saint Paul dans leurs sépulcres, expliquent bien la virulence et Tàcreté des paroles qu'on prête souvent à Pasquin et à Marforio. Pour concevoir la colère, l'indignation qui éclatent et débordent en flots amers de quelques-unes de leurs satires- et de leurs épigrammes, il faut se rappeler que Rome, courbée sous un joug de fer, n'avait pas même un jour comme Tesclave, mais un seul instant dans la nuit pour la vengeance, et que le coutelas du carnéfice aurait coupé la main et Tinquisition brûlé le corps du téméraire qui osait coller en courant sur le marbre les pièces qu'on va lire*.
La plupart de ces pièces sont anonymes. Il eût été trop dangereux de s'en dire Fauteur; mais au souffle puissant qui les anime, à la verve dont elles sura-
I. La répression étak atroce cl digne des Néron et des Caligula.En i5o2, un Vénitien avait traduit du grec une épigramme contre le Pape et son fils; il fut étranglé. Tous ceux qu'on accusait du même crime étaient jetés dans le Tibre une pierre au cou. {Corpus historicum medii œvi, p. 21 35.) En i5ôb, on les pendait et l'Inquisition brûlait leurs corps.
boudent, à cette finesse d'ironie piquante, mordante et railleuse à la fois, on reconnaît le vieil esprit et le génie de Rome. D'illustres auxiliaires, au seizième siècle surtout, se sont joints aux fils du Capitole. Baptiste le Mantouan, L. Bigi , Jean de Hongrie, Sannazar, Arioste, Marula, Ange Politien et Huiten, le rude jouteur, soufflèrent tour à tour Pasquin. Ils furent admirablement secondés par Curione, l'exilé* piémontais', dont je trouvai en 1847 avec tant de plaisir les ouvrages à Bàle.
Cinq ans plus tard, les recherches exigées pour mon histoire de Rome me ramenaient aux bords du Tibre, et un hasard ^sez étrange me logeait vis-à-vis de Pasquin. En revoyant le vieux satirique, le projet déjà conçu en Allemagne de recueillir ce qui a paru sous son nom, s'empara plus vivement de mon imagination. Bientôt il me fut impossible de songera autre chose, et je n'eus repos de jour ni de nuit que lorsque je fus parvenu à rassembler les pièces du présent volume.
Les voici maintenant traduites avec fidélité, sauf trois ou quatre que j'ai cru devoir laisser sous leur voile latin. Si elles projettent une lumière vive et violente quelquefois sur la vie intime et le règne des Pontifes romains, le lecteur est averti, c'est une histoire écri-te par des opprimés; mais une histoire si féconde en crimes et en scandales que la passion la plus ardente ne pouvait pas exagérer. Le grand et sévère sentiment chrétien qui
respire du reste dans beaucoup de ces pasquinades, et les distingue si éminemment de toutes les œuvres du même genre, ne laisse aucun doute sur le caractère de leurs auteurs. Des ecclésiastiques pieux, convaincus et indignés de la prostitution de l'Église de Dieu, pouvaient seuls brandir le fouet de la satire avec cette énergie contre les marchands du temple et accomplir ces paroles de l'Ecriture :
Et lapides clamabimt eos in die judicii.