‹ Passage du Coran a l'Evangile, faisant suite aux Soirees de Carthage, et a la Clef du CoranChapitre 20 sur 38 · DIALOGUE XIII · texte numérisé non relu

DIALOGUE XIII

Sujet : La résurrection de Jésus-Christ prouvée par luimême. — Le témoignage des apôtres est à l’abri de tout soupçon. — Réfutation de l’objection : Toute secte a ses martyrs.

Dziri. A'iça s’est-il élevé au ciel immédiatement après sa résurrection?

Prêtre. Non , il a passé quarante jours conversant avec les hommes sur la terre.

Dzini. Pourquoi?

Prêtre. L’Houime-Dieu en sait plus que nous là-dessus; mais un motif qu’il est à notre portée d’apprécier, c’est que pendant ce temps il a confirmé la foi des apôtres, et, dans leur personne, celle des fidèles à venir, par la manifestation du grand fait de la résurrection, preuve irréfragable de sa divinité.

Dziri. Dans cet intervalle de quarante jours, Àïça s’est-il souvent montré aux hommes ?

Prêtre. L’Évangile ne fait expressément mention que de dix apparitions, y compris celle qui fut suivie de son ascension glorieuse au ciel ; mais il donne à entendre que le nombre en est bien

plus considérable. Après avoir signalé les précédentes, l’Évangéliste ajoute :

« Jésus a fait en présence de ses disciples beaucoup d’autres prodiges qui ne sont pas écrits dans ce livre.» (Saint Jean, xx, 3o. ) Et au dernier verset de son Évangile : « Il y a beaucoup d’autres merveilles opérées par Jésus. Si on les rapportait en détail, le monde ne pourrait pas, je crois, contenir les livres qu’il faudrait écrire.»

Secrétaire. Voilà un verset qui a quelque chose de semblable par la pensée et l’expression à celui du Coran : « Les eaux de la mer changées en encre, les arbres des forêts en roseaux, ne suffiraient pas pour écrire la parole de Dieu. »

Dziri. C’est bien un verset du Coran qui va maintenant faire avancer la question : c’est de la cendre des morts jetée sur les vivants.

Prêtre. Un peu plus de ménagement à l’égard de ce jeune homme, ô dziri, serait, il me semble, justice. 11 a remarqué la même figure de pensée et de langage dans les deux livres; son jeune cœur fait naïvement part de son impression. Y a-t-il à le quereller? A l’âge d’Abd-el-Rahman, les fleurs de rhétorique ont plus d’attrait que les règles de la logique.

D’ailleurs, le verset du Coran n’est pas si étranger, tant s’en faut, au fond de la question. Il dit même plus vrai, à l’interpréter par le sens obvie et la valeur des termes, il dit plus vrai, et dit plus à la louange du Messie, que celui de l’Évangile. J.,e monde contiendrait certainement plus de livres qu’on n’en pourrait écrire pour rapporter les faits

PASSAGE DU COKAN

de l’Homme-Dieu; tandis que les eaux de la mer changées en encre, comme les arbres des forêts en roseaux, seraient insuffisants pour écrire tout ce qu’il y aurait à dire sur le Verbe de Dieu; le Verbe comme il est représenté par l’Evangile, bien entendu : hors de là , la parole dont fait mention le verset n’aurait d’autre sens que les préceptes de foi et de morale, qu’on écrit fort bien au fur et à mesure qu’ils sont donnés.

Mais le Verbe de l’Évangile, par qui tout a été fait y sans lequel rien n'a été fait, a imprimé partout et sur tout un indescriptible cachet de science, de sagesse et de puissance : non-seulement les eaux, changées en encre , ne suffiraient pas à décrire les cieux à la voûte immense, sous laquelle se meuvent comme des mondes de lumière et de cristal; la terre en équilibre sur ses fondements, lameraux profonds abîmes, ayant un grain de sable pour digue; leur majesté, leurs richesses, leur harmonie; chaque astre, chaque être avec ses propriétés communes aux individus de la même espèce, et avec ses différences: mais si les eaux étaient en même temps divisées en une infinité de gouttes, chaque goutte serait insuffisante à se décrire soi-même avec ses nuances de différence par rapport aux autres, dans ses mystères, dans ses milliers de petits mondes, dontchacun est divisible à l’infini.

Que serait-ce donc s’il fallait décrire le Verbe, source de la sagesse au plus haut des cieux, dont les voies sont les commandements éternels (i); le

i) Ecclêsiaslc , 1,5.

A L’ÉVANGILK.

Verbe qui , la création et le gouvernement de l’univers n’étant qu’un jeu d’enfant pour sa puissance, a trouvé plus digne de sa sagesse et de son amour de placer ses délices à habiter parmi les enfants des hommes (i), et est descendu, selon l’Evangile et le Coran, dans le sein d’une vierge, sans quitter le sein de son Père ; ne cessant pas d’être lu splendeur de. sa gloire et le caractère de sa substance , pendant qu’il prend la forme d’un esclave , mais d’un esclave devant qui tout genou fléchit , dans le ciel, sur la terre et dans les enfers ; le Verbe qui possède le secret de donner assez de vertu à une goutte de sang pour sauver par miséricorde ce qu’il devait détruire par justice, en satisfaisant les droits imprescriptibles de la justice; qui, après avoir ruiné, parla pénitence et la mort, l’empire du péché et de la mort sa stipendiaire, a élevé et placé son humanité triomphante au sein de la majesté souveraine, au haut des cieux !

Non, Messieurs, il n’y a pas d’autre moyen de célébrer dignement la parole ou Verbe de Dieu, d’exprimer d’une manière approchante les hommages qui lui sont dus, que la plus humble adoration et l’amour le plus tendre envers l’Homme- Dieu. Voilà ce qui explique et justifie le verset du Coran : Si les eaux de la tuer étaient changées en encre, etc.

Cadi. C’est bien ce que j’avais en vue hier au

(i) Ludens in orbe terra r uni, et dcliciæ meæ essecum (iliiH Ixmiiiiuni.

PASSAGE DO CORAN

soir en citant ce fécond verset au dziri pour secouer son doute, et lui faire entrevoir dans le lointain la lumière qui venait à sa rencontre (i).

Dziri. J'attendais, Messieurs, que vous eussiez fini. J’ai à faire encore une question au babas : Aïça s’est-il montré à beaucoup de personnes à la fois!'

Prêtre. Quelquefois à quelques-unes, quelquefois à un grand nombre; une fois entre autres à cinq cents.

Dziri. On ne peut pas supposer que cinq cents individus se soient entendus pour mentir. Mais peut-être ces personnes se sont-elles trompées : comme le Maître leur avait promis de ressusciter, leur imagination a pu se représenter comme une réalité un fantôme, ou prendre quelque autre personne pour Aïça.

Prêtre. La première supposition serait moins étrange que la dernière ; j’aimerais encore mieux supposer une réunion de cinq cents menteurs que de cinq cents visionnaires.

Secrétaire. Si par malheur j’avais fait une bévue aussi robuste, mon maître m’aurait écrasé sous une avalanche de qualifications les unes plus humiliantes que les autres. Moi, par respect, je me tais.

Prêtre. Je ne dirai pas la bévue, mais la boulette est gracieuse en effet. Par excès de con-

(ij Voir Clef du Coran, p. 17g.

K L’ÉVANGILE

Ui

descendance néanmoins, je veux admettre que le fait supposé soit dans l’ordre des choses possibles; eh bien! dans le cas actuel l’objection du dziri se trouve réfutée d’avance : Jésus n’apparaissait pas aux hommes comme un fantôme, mais, pour prévenir tout subterfuge, il exigeait qu’on touchât sa personne, qu’on posât les mains sur ses cicatrices.

Voici le récit de l’Évangile : « C’était le soir du dimanche (jour de la résurrection); les disciples se trouvaient réunis dans un lieu dont les portes étaient fermées, à cause de la crainte inspirée par les Juifs. Jésus, malgré la fermeture des portes, parut au milieu d’eux, et leur dit : Que la paix soit avec vous! C’est moi, ne craignez pas. Il leur reprocha leur incrédulité, leur dureté de cœur, de ce qu’ils n’avaient pas cru ceux qui leur avaient annoncé l’avoir vu ressuscité. » C’était, Messieurs, sa cinquième apparition dans ce même jour.

« Les apôtres, dans le trouble et la consternation, se figuraient voir un fantôme. Jésus leur dit : Pourquoi vous troublez-vous, et quelles pensées s’élèvent dans vos âmes? F oyez rues pieds et mes mains ; c’est moi-même. Palpez et voyez : un esprit n’a ni chair ni os, comme vous me voyez avoir l’un et l’autre. »

Après ces paroles, Jésus leur montra ses mains, ses pieds et son côté. Comme les disciples hésitaient encore, bien que transportés de joie et d’admiration, il leur dit : Avez-vous ici quelque chose à manger? Ils lui offrirent un morceau de poisson rôti et un rayon de miel. Jésus en mangea devant

eux et leur donna le reste. Il leur dit de nouveau: Que la paix soit avec vous!... et il disparut.

«Un des apôtres, Thomas, surnommé Didyme, ne se trouvait pas avec ses collègues quand Jésus leur apparut. À son retour, les autres disciples lui dirent : Nous avons vu le Seigneur. Thomas leur répondit : Si je ne vois la marque des clous dans ses mains; si je ne mets mon doigt dans le trou des clous, et ma main dans le trou de son côté, je ne croirai pas. »

« Huit jours après, les disciples se trouvaient de nouveau réunis dans le même lieu, et Thomas avec eux. Quoique les portes fussent fermées, Jésus entra, et, paraissant au milieu d’eux, leur dit : Que la paix soit avec vous ! S’adressant ensuite à Thomas, il lui dit : Mets ici ton doigt. Considère mes mains. Approche aussi ta main, et la mets dans mon côté. Ne sois pas incrédule, mais fidèle. Thomas répondit, et dit: Mon Seigneur et mon Dieu. Jésus lui dit : Tu as cru, Thomas, parce que tu m’as vu. Heureux ceux qui croient sans avoir vu ! »

§ III

Secrétaire. Ce sont les apôtres eux- mêmes qui ont écrit ces choses; ils ont dit ce qu’ils ont voulu.

Cam. Les apôtres ont écrit tout l’Évangile.

D’après ton raisonnement, ô mon fils, tout l’Évangile devrait être révoqué en doute. Les apôtres, selon le Coran même, que tu révères, étaient de

a l’évangile. 1-43

saints personnages, incapables de mentir. L’Évangile, d’après le Coran, est le livre de la lumière.

Prêtre. Oui, oui, Messieurs, ce sont les apôtres et des disciples qui ont écrit ces témoignages de la résurrection du Messie. Mais quand ils ne seraient pas retracés dans l’Évangile , ils n’en demeureraient pas moins incontestables ni moins évidents, même pour les ignorants, les sourds et les aveugles ; ces témoignages sont à la portée de quiconque peut ou entendre ou voir.

Dziri. Bonne fortune pour le secrétaire. C’est à lui d’en profiter; s’il ne guérit de ses infirmités, ou qu’il n’use de corne et de collyre , il n’a d’autre parti à prendre que de devenir sourd-muet.

Prêtre. Les témoignages de la résurrection du Messie sont écrits en caractères de sang sur les rochers, le marbre, le bronze, dans les diverses contrées du monde.

Dziri. Comment? comment?

Prêtre. Les apôtres , après avoir reçu de Jésus, au moment où il allait monter au ciel, l’ordre mentionné dans vos récits : 4 liez , enseignez toutes les nations, les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit ; ordre suivi de celui-ci : Vous serez mes témoins dans Jérusalem , dans toute la Judée et toute la Samarie, jusque s aux extrémités de la terre, confirmés par la vertu de l’Esprit-Saint, sont partis en se dispersant aux quatre coins du monde, sans autre arme que la croix, sans autre richesse qu’une mauvaise tunique et une paire de sandales , sans autre prestige que celui de leur ignorance bien connue; mais accompagnés de la

coopération de Dieu confirmant leur parole par des miracles.

Ils sont à l’œuvre, prêchant jusque sur les toits la mort et la résurrection du Messie Sauveur des hommes. On veut leur imposer silence. — Nous ne pouvons nous empêcher de dire ce que nous avons vu et entendu, voilà toute leur première réponse. — On insiste au nom de César ou d'autres autorités fie la terre. — Il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes : seconde réponse. On leur intime silence, sous peine de mort; et tous, à l’exception de trois que la main de l’homme n’a pu abattre , scellent leur témoignage de leur sang, le laissant écrit sur la hache du bourreau, sous les fondements, sur les colonnes et aux frontispices des basiliques, qui ont été élevées sur le théâtre de leur martyre ou ailleurs, pour perpétuer le témoignage : sidi Simon-Pierre, à Rome; sidi Jacques, fils de Zébédée, et sidi Jacques, fils d’Alphée, à Jérusalem; sidi André, à Patras en Grèce} sidi Mathias, en Colchide dans l’Asie Mineure; sidi Barthélemy, en Arménie; sidi Jude Thaddée, à béryte; sidi Simon, en Perse; sidi Thomas, à Calamine dans l'Inde; sidi Marc, disciple, à Alexandrie. Tels sont, Messieurs, nos témoins.

Secrétaire. Moi aussi je dirai: Il vaut mieux obéir à mes convictions qu’à mon maître. Et je fais observer au babas : ce n’eût pas été la première fois ni la dernière qu’on aurait vu mourir pour l’erreur ouïe mensonge. Chaque secte a ses martyrs; toutes cependant ne peuvent, être vraies.

Prêtre. Voilà ce qui me plaît. Je te fais mon

A L’ÉVANGILE

compliment, ô sicli Abil-el-Rahman ! Mais je te fais observer, moi aussi, qu’autre chose est mourir pour une idée, autre chose pour attester un fait. On voit tous les jours des cœurs généreux mourir pour une idée, une doctrine qu’on croit vraie, bien que par le fait elle se trouve fausse; mais vit-on jamais un faux témoin mourir pour attester d’avoir vu ce qu’il n’avait pas vu, surtout pour l’attester en faveur d’un mort ?

Secrétaire. Mais les apôtres mouraient bien pour une idée ; ils étaient croyants avant tout.

Prêtre. Ils étaient témoins avant tout. Sans doute, la vérité de la doctrine du Ressuscité, doctrine à laquelle ils tenaient du fond de leurs entrailles, était inséparable du fait de la résurrection. Mais la doctrine ne venait qu’en second : elle était objet de la foi ; le fait en était le motif. Les apôtres n’étaient croyants que parce qu’ils avaient été témoins.

Dzjri. Jusqu’à quelle époque a duré le témoignage par les témoins oculaires de la résurrection d’Aiça?

Prêtre. Le dernier de ces témoins, qui scelle son témoignage par son sang, c’est sidi Simon, fils de Cléophas, évêque de Jérusalem, où il avait succédé à sidi Jacques, fils d’Alphée : c’était un vieillard de cent vingt ans; il avait occupé le siège quarante ans. Son martyre eut lieu l’an 107 de l’ére chrétienne, soixante-quatorze ans après la résurrection île l’Homme-Dieu.

Secrétaire. Simon de Jérusalem est donc l’A-

boutoufiel (i) des chrétiens, nom de celui des amis qui a survécu le plus longtemps au Prophète. Il est mort cent ans après l’hégire. Le bon vieillard Simon a dû laisser beaucoup de hadiths (récits traditionnels).

Dziri. La réflexion du secrétaire harmonise avec la question comme une crotte de chamelle sur un plat de couscoussou.

Prêtre. Si vous bannissez l’urbanité de chez vous, Messieurs, où voulez-vous qu’elle se réfugie ? Ne nous occupons maintenant que d’un hadith qui tient lieu de tous : la résurrection du Messie.

Muphti. Les apôtres n’ont-ils pas confirmé leur témoignage par des miracles ?

Prêtre. Les sceller chacun de son sang, ce sont bien des miracles, je pense. Comme je ne vois rien de plus grand de la part de la nature humaine, qui certainement n’est capable de cet effort suprême sans le secours divin , je me suis abstenu de signaler aucun autre prodige.

(i) Voir la Clef du. Coran, pag. *7.

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