‹ Passage du Coran a l'Evangile, faisant suite aux Soirees de Carthage, et a la Clef du CoranChapitre 6 sur 38 · SI · texte numérisé non relu

SI

Dziri. O Imam de ton pays! trouverai-je des paroles pour t’exprimer mon admiration et tna reconnaissance? Nous étions dans un calme plat. Grâce à ta manœuvre, le vent gonfle les voiles; déjà le navire s’ébranle; ou bien : tuas décomposé l’horloge; tu as montré la place et les fonctions de chaque ressort : rien de mieux polir donner une idée de l’ensemble.

Ton langage m’a réconcilié avec une partie du Coran par considération pour l’Évangile; mais seulement aussi avec une partie de l’Évangile par considération pour le Coran : la société de trois dieux et la divinité d’Aiça, que vous prétendez trouver dans votre livre, ne seront jamais les dogmes du fils de mon père. Le Coran me paraît toujours raisonnable sur ce point.

PASSAGE DG CORAN

Prêtre. Tes objections me plaisent, ô dziri.

Mais c’est pour la dernière fois qu’elles sortent de ta bouche. Nul d’entre les Musulmans présents et à venir n’aurait garde de les reproduire , s’ils étaient , comme tu vas l’être, témoins de la réponse, et étaient doués de ta franchise.

La société de trois dieux a été un dogme arabe, mais n’est nullement un dogme chrétien. Le muphti et lecadi peuvent Là-dessus détromper leur honorable collègue. Mis en demeure par leurs seigneuries de m’expliquer sur ce point, je le fis avec franchise (i). L’hommage du silence et de l’approbation fut leur réponse. Si maintenant ils ont quelque doute à proposer, quelque nouvelle instance à faire, qu’ils se joignent à leur collègue; que le dziri développe et renforce ses objections: avec le secours de Dieu , je suis prêt à les détruire. En attendant qu’elles arrivent, j’avance sans ombre d’hésitation. Dans le Coran, qui vous paraît., dites-vous, raisonnable sur ce point, vous ne trouverez pas un seul verset qui combatte la Trinité prise dans le sens chrétien ; vous pourriez en trouver plus d’un qui la confirment. Pour la divinité de Jésus, le Coran, loin de fournir une seule objection sérieuse, suffirait , à défaut d’autres livres, pour établir ce dogme.

Dziri. Par la tcte de tous les prophètes, supposé qu’il en existe , si le babas prouve ce qu’il a avancé, je me fais chrétien. — Moi aussi, — moi aussi, dit chacun des interlocuteurs.

(i) Voir les Soirées de Carthage , Vil' et VIII* dialogue.

a l’évangile.

Prêtre. S'il plaît à Dieu serait bien placé dans votre bouche , Messieurs : en matière de foi , si l’homme peut convaincre, à Dieu seul il appartient de persuader. J’attends vos objections.

§ II

Dziri. Elles se présentent en foule. J’ouvre le Coran, et à la sourate F Histoire , je lis : « Invite les hommes au culte de Dieu , et ne sois pas du nombre des idolâtres. N’invoque pas d’autres dieux que Dieu; il n’y en a pas d’autres que lui. Tout périra, excepté la force de Dieu. » A la sourate l’Abeille : « N’adorez pas deux dieux , car Dieu est unique. » Ces versets font honneur à l’auteur.

Prêtre. Je reconnais avec le dziri la justesse des passages qu’il vient de citer. Tous les Chrétiens seraient unanimes dans le même sentiment d’approbation. Ces versets , loin de renfermer une objection contre nous, sont en parfait accord avec nos dogmes.

Sf.crétaire. Passe pour le second verset, ri adorez pas deux dieux , puisque vous en adorez trois. Mais comme le premier condamne en général la pluralité des dieux, les vôtres y sont nécessairement compris.

Prêtre. En vérité , j’approuve ces versets. Us ne renferment rien de contraire à ma foi.

Dziri. Bien, bien. En voici de plus directs et plus explicites: «Ne dites pas trois; cessez de le faire, il vous sera plus avantageux : car Dieu est

un.» (Sourate les Femmes), « Infidèle celui qui dit : Dieu est un troisième de trois. «(Sourate la Table.)

Prêtre. Ces versets ne renferment aucune objection contre nous. Je l’ai prouvé, avant mon voyage en France, au muphli et au cadi. S’ils ne se souviennent plus de ma réponse, je la répéterai. Si, après mûre réflexion, ils l’ont trouvée défectueuse, je la renforcerai.

Muphtt. La réponse du babas reste gravée dans ma mémoire.

Cadi. Dans la mienne aussi. Mais nous avons trouvé quelque chose de mieux dans nos commentateurs. Ils s’expriment ainsi : « Ne dites pas trois, c’est-à-dire Dieu , le Messie et Marie. » Paroles de Beidaoui : « Ne dites pas trois. Ils disent : Aiça est Dieu , Dieu est Dieu , sa mère est Dieu : Mohammed-ben-Abd-Allah. » Cette explication du premier verset donne celle du second. Dieu troisième de trois.

Djelal-Eddin (Sciouti) et Mahommed-Abd-el- Ilalim donnent la même interprétation, et ajoutent, le premier : Que telle était la croyance (F une secte de chrétiens. Le second : Que. cette secte a disparu depuis longtemps.

Prêtre. Vous avez tous entendu, Messieurs.

Ne l’oubliez donc pas : toutes les objections que vous pouvez puiser contre la Trinité, s’adressent à une secte contemporaine de Mahomet, secte qui a disparu depuis longtemps ; ou aux Arabes, qui adoraient comme principales divinités Allât, Aloza et Ménat. Les Chrétiens ne commettent pas l’injustice d’étendre aux Arabes d’aujourd’hui le re-

a l’évangile. 39

proche dirigé contre les adorateurs de ces trois divinités femelles. Soyez assez justes pour ne pas comprendre les Chrétiens orthodoxes dans le reproche adressé à la secte des Mariamites.

§ III

Dziri. Il est cependant bien avéré que les Chrétiens d’aujourd’hui disent trois ou trinité de dieux , au lieu de se borner à dire unité.

Prêtre. Les Chrétiens ne disent pas trinité de dieux; ils disent unité de Dieu. Mais comme les Musulmans disent quatre-vingt-dix-neuf dans un sens, et un dans un autre, les Chrétiens disent trois dans un sens, et un dans un autre. En cela les Chrétiens parlent comme le Coran et l’Évangile: d’après le Coran, comme d’apres l’Évangile, en Dieu sont la Parole et l’Esprit.

Qu’est-ce que la parole de Dieu , Messieurs ? D’après le commun enseignement de vos docteurs, parmi lesquels vous aimez à m’entendre prononcer le nom d’Elgazali, le mot peut être pris dans deux sens : dans le premier, ce sont les paroles que nous lisons dans les livres révélés, que notre langue répète, que conserve notre mémoire. Dans l’autre sens, c’est le Verbe éternel , incréé, inhérent à Tessence de Dieu (i). Dire que le Verbe est In-

(1) Kaümou ’llalii âzalinun kadîmoun kaïmouu bidAtihi (Elgazali, Symbole de la foi). Aüahou kallama Mouça bikalâinihi ’lladi hnua bidAtihi (Abd-Allah-ben-Abizéidel-Kirouani, Règle de foi). ICalâmou ’llahi taili kadîmoun kaïmoun bidâtihi (Saad-cd-Din-et-Taftazani, Commentaire sim- les Règles de foi d'Ennesfia).

lièrent à l’essence divine, ou dire qu’il est, non un dieu, mais Dieu, c’est une et même chose. Comme l’Esprit de Dieu ne peut être d’une nature inférieure à son Verbe, il participe à la même essence; à plus forte raison, le Principe. Aussi le Principe, le Verbe et l’Esprit sont-ils trois rôles distincts que nous reconnaissons en Dieu unique. Cette croyance est, ainsi que nous venons de le voir, fondée sur le Coran comme sur l’Evangile.

Si, à l’exemple des Arabes modernes, vous étiez tentés d’appliquer les objections du Coran à la Trinité de l’Évangile, ce serait à vous, Messieurs, plutôt qu’à moi, de les résoudre.

Dziri. Pourquoi ? Nous ne sommes pas encore chrétiens.

Prêtre. Le Verbe et l’Esprit sont de Yessence de Dieu, tout est dit : voilà le Coran placé en même ligne que l’Évangile sur le terrain de l’objection. Tais-toi donc, Arabe téméraire, si tu ne veux faire de ton livre un scorpion qui se darde la tête avec la queue.

§ iv.

Dziri. Quand on n’adore qu’un Dieu, à quoi bon faire en lui cette distinction de rôles : Principe, Verbe, Esprit? C’est pour le moins une superfétation de langage, qui n’enrichit de rien l’intelligence ni n’intéresse en rien la morale.

Prêtre. Dieu n’enseigne pas des choses inutiles. Le cadi ne tardera pas, s’il plaît à Dieu, de reconnaître la sagesse de cet enseignement. Il ren-

A l’évangile.

ferme la plus belle règle de morale , le plus beau modèle de conduite pour l’individu et pour la société.

Tout le monde convient de la sagesse de cette maxime, que pour bien faire une chose, trois conditions sont nécessaires : pouvoir, savoir et vouloir. Pouvoir, analogue au Principe ; savoir , analogue au Verbe; vouloir, analogue à l’Esprit. Les actions, tant au physique qu’au moral, approchent de la perfection ou s’en éloignent dans la mesure que ces trois conditions se trouvent réunies dans l’agent , ou lui font défaut.

Les œuvres de Dieu sont parfaites, parce que les trois conditions sont en lui élevées au suprême degré. L’enfance est nulle , parce qu’elle ne peut, ni ne sait, ni ne veut. La jeunesse est incapable : bien que douée de force, elle manque de connaissances et de volonté. La vieillesse est impuissante, parce qu’elle n’a pour elle que le savoir et la volonté. De là le proverbe : Si jeunesse savait, et vieillesse pouvait! L’âge mûr est capable de grandes choses, parce qu’il lui est donné de pouvoir, de savoir et de vouloir. C’est l’âge où l’homme, cr»é à l’image de Dieu, se rapproche le plus de son type par le cachet empreint aux œuvres qui sortent de ses mains.

Au point de vue de la morale, vouloir ce qu’on ne sait ou l’on ne peut, c’est témérité. Négliger d’apprendre ce qu’on doit, ou d’exécuter ce qu’on doit et l’on peut, c’est péché d’omission. Mal faire ou prévariquer, ce n’est autre chose que faire ou vouloir l’opposé de la sagesse et de la volonté su-

prêmes, ce qui est la négation de notre prototype: car le mal n’est rien ; ou s’il est quelque chose , c’est la négation de l’être.

Si vous voulez appliquer la même règle à l’ordre social, l’histoire est là pour justifier l’application. Un peuple grandit et conserve le rang où il s’est placé, par le développement des forces matérielles sans doute; mais bien plus, par sa sagesse, et par l’énergie de la volonté. Qui ne connaît que l’épée, périt par l’épée. Elle n’est conservatrice qu’à la condition d’avoir la justice pour fourreau, pour garde, la sagesse. Si , parvenue à l’apogée de sa prospérité ou de sa puissance, cette nation décline ou tombe, c’est, pour l’ordinaire, manque de sagesse , affaiblissement ou perversité de volonté. Sur cela est fondé le proverbe : Qu’il est plus aisé de vaincre, que d’user de la victoire , plus facile de conquérir, que d’assurer les fruits de la conquête.

Dziri. Je reconnais notre histoire.

Prêtre. Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté ! cette parole, proclamée par un ange et sortie du sein de la Trinité, a pour condition préalable : Gloire à Dieu au plus haut des deux! L’âme créée à l’image de Dieu , à ce titre douée de la triple facidtéde penser, de vouloir et d’agir, est un miroir où se réfléchit la trinité divine, dont les rayons se reflètent jusque sur les actes humains. Mais pour produire ces heureux résultats , la glace doit conserver son poli , placée dans un milieu diaphane, à l’abri du souffle ternissant des passions.

A L’ÉVANGILE

Dziri. Louange à Dieu! un grand scandale est levé à mes yeux, un grand préjugé, ôté de ma tête. Votre dogme renferme beaucoup de philosophie; il dit plus à lui seul que les quatre-vingt-dix-neuf noms de Dieu. J’ai blâmé par ignorance, je respecterai par sagesse.

La promesse du babas était complexe. La première moitié est heureusement remplie ; je l’attends à la seconde, la divinité d’Aïca.

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