‹ Passage du Coran a l'Evangile, faisant suite aux Soirees de Carthage, et a la Clef du CoranChapitre 7 sur 38 · DIALOGUE V · texte numérisé non relu

DIALOGUE V

Sojbt : Divinité de Jésus-Christ prouvée par le Coran.

Prêtre. Ce sera sans délai. Si le dziri voulait bien consulter sa logique, il verrait que, sur ce point même, ma tâche est déjà remplie.

Dziri. Je ne vois dans ma logique qu’une chose, c’est que le babas veut me faire tirer une conséquence sans m’avoir posé les prémisses.

Prêtre. Seigneurie, ne nous fâchons pas: notre logique ne s’en trouvera que mieux. Que le dziri me permette de lui poser deux questions : Sa Seigneurie se rappelle-t-dle l’explication donnée par les docteurs sur le mot parole de Dieu?

Dziri. Parfaitement. Ils disent que, dans le sens théologique, c’est le Yerbe éternel inhérent à l’essence de Dieu.

Prêtre. Sa Seigneurie reconnaît-elle ce verset du Coran : « Le Messie Jésus, fils de Marie, est l’apôtre de Dieu et son Verbe , qu’il jeta dans le sein de la mère? » Et cet autre : « Les anges di-

rent : Dieu t’annonce son Verbe. II se nommera le Messie, Jésus , fils de Marie ? »

Dziri. Ces versets me sont familiers. Le premier appartient à la sourate les Femmes ; le second, à la sourate Famille d l/nran.

Prêtre. Voilà bien deux prémisses, il me semble. La conséquence qu’elles attendent, ne peut être que celle-ci : Donc Aïça est éternel, inhérent à l’essence divine; en d’autres termes, Dieu. J’en appelle au jugement du dziri: la conséquence estelle logique?

Dziri. Je ne puis le nier.

Prêtre. Vous, Messieurs, qu’en pensez-vous?

Muphti. Je ne saurais rien répliquer.

Càdi. Eu public, je me tairais par prudence; ici, j’approuve par franchise.

Prêtre. Messieurs, ma tâche est donc remplie. Dieu, si vous n’y mettez obstacle, fera le reste.

§ II

Secrétaire. Le petit ne compte pour rien. II a néanmoins des observations à faire.

Prêtre. Le secrétaire fait partie de la conférence; il vient d’être interpellé comme les autres. Ce n’est pas seulement son droit de parler, mais son devoir.

Secrétaire. Si Aïça est appelé dans le Coran Parole de Dieu, Esprit de Dieu , c’est par figure; il est appelé Parole de Dieu, parce que Dieu l’a créé par sa parole dans le sein de Marie. Il dit : Sois , et Aïça fut.

Prêtre. A ce compte , c’est Adam qui aurait dû être appelé, le premier, Parole de Dieu. Je me trompe: avant Adam, c’eût dû être le soleil, la lune, les étoiles; en un mot, tous les premiers individus de chaque espèce dans les trois règnes de la nature. Pour chacune de ces créatures, Dieu n’eut qu’à dire: Sois, et elle fut.

Secrétaire. On veut dire qu’Aïça n’a pas été engendré comme les autres hommes, mais créé par la vertu de la parole de Dieu , et qu’à ce titre il porte le nom de Parole.

Prêtre. Même objection, même réponse. Je dois charitablement avertir le secrétaire de prendre garde au ridicule qui s’attache à son langage. D’après son raisonnement , les premiers pères des animaux les plus immondes pouvaient ou devaient être appelés parole de Dieu. Je réclame un peu plus de respect pour le bon sens.

Secrétaire. Je ne fais que répéter le langage des Musulmans.

Prêtre. Je ne fais, dans cette question, que répéter le langage du Coran. Dans les versets précités, faites-y bien attention , le Coran ne dit pas : Aïça s’appelle Parole de Dieu, mais Aïça est la parole de Dieu déposée dans le sein de Marie. Le Coran dit aussi, remarquez-le bien : Dieu t’annonce son Verbe, qui se nommera Aïça. C’est le Verbe qui porte le nom d’Aïça. Il subsiste donc dans sa personne.

De ces versets il résulte que le Verbe de Dieu a revêtu la nature humaine dans le sein de Marie; que le Verbe ainsi revêtu de la nature humaine

A l’évangile.

s’appelle Jeçoua , que nous traduisons régulièrement par Jésus, que vous traduisez arbitrairement par Aïça; qu’Aïça, en tant que formé du pur sang de Marie, est homme; et en tant que Verbe de Dieu, est Dieu. Voilà ce que je trouve sans sortir du Coran. Je vous le demande encore, Messieurs, la conclusion est-elle forcée ?

Cadi. Elle est très-naturelle.

Muphti. A moins de faire violence au texte , c’est la seule raisonnable.

Dziri. Je me sens porté à adorer ce que je méprisais.

Prêtre. Ne vous pressez pas. Autant il faut être circonspect dans le mépris , autant et plus il faut l’ètre dans l’adoration.

Secrétaire. Une autre objection se présente.

J>e Verbe inhérent à l’essence de Dieu est immense. C’est lui donner des limites que de le supposer claquemuré dans le sein d’une créature (i).

Prêtre. Au moment où le secrétaire parle, sa parole est entendue par les honorables membres de cette réunion en même temps que par moi.

Ce n’est pas seulement le même son qui frappe nos oreilles , mais la même pensée qui pénètre dans nos esprits. Cette pensée ne cesse pas néanmoins pour cela d’exister dans l’esprit du secrétaire. Le même phénomène se passerait chez tous les habitants de l’univers, si le secrétaire pouvait se faire entendre de chacun comme de nous.

(i) Si le lecteur était tenté de penser que c’est attribuer trop de métaphysique aux Arabes, il peut tenir pour certain que l’objection a été faite à l’auteur par un bédouin.

Dziri. Et s’ils avaient la patience de l’écouter.

Prêtre. Parlons sérieusement, etsans nous écarter des règles de la charité. J’achève la réponse : Puisque la parole ou la pensée de l’homme est virtuellement capable d’occuper tous les esprits en même temps, et qu’il ne lui manque à cet effet que le moyen de communication , c’est parce que le Verbe de Dieu est immense, qu’il peut, sans se limiter ni se restreindre, séjourner dans le sein d’une créature.

Les interlocuteurs. Il n’y a rien à répliquer. (Mafich clam. )

§ III

Dziri. Après les passages que nous venons de voir et les paroles des docteurs , il est étonnant que les disciples du Coran aient toujours refusé de reconnaître la divinité d’Aïça.

Prêtre. Je m’aperçois, Messieurs, que, malgré votre vaste érudition, un fait important vous a échappé. En remontant vos annales à trois cents ans environ, vous verrez qu’à Constantinople, centre de l’orthodoxie, sous les yeux de l’Émir-el- Moumenin, professeurs, élèves qui fréquentaient leurs cours, presque tout ce qu’il y avait d’hommes instruits , reconnaissait la divinité d’Aïca. Ces hommes d’élite prenaient le nom de Capmessihi , mot turc qui signifie ami du bon Messie.

Dziri. Qui fait mention des capmessihi?

Prêtre. Parmi vos auteurs, Ahmet-Effendi ; parmi les nôtres, Michel Fabure, homme véri-

a l’évangile. 41 )

dique et très-verse clans la connaissance des mœurs d’Orient, où il avait passé dix-huit ans; il parle comme témoin oculaire.

Cadi. Il est difficile à croire que les capmessihi aient fait profession publique de leur foi : les premiers n’auraient pas manqué de payer de leur tète une telle infraction à la règle générale ; les autres, intimidés, auraient gardé leur opinion pour eux , sans la professer au dehors.

Prêtre. Le cadi connaît bien les Musulmans.

C’est qu’en effet les capmessihi eurent leurs martyrs. Vous pouvez lire dans Ahmed-Effendi, qu’un célèbre Ouléma, Cabiz-Effendi, sur le bruit de sa doctrine, fut traduit devant le divan, où il exposa et défendit sa croyance en homme de conviction et de talent. Les oïdemas ne surent que répliquer, mais ils ne laissèrent pas que de le condamner à mort.

Le grand sultan, Soliman I er , indigné d’un jugement qui n’était fondé sur rien, révoqua la sentence, et renvoya l'affaire au tribunal du grand muphti et du grand cadi. Cabiz-Effendi se montra aussi inébranlable en présence de ces autorités suprêmes, que devant les simples oulémas. Il déclare qu’il veut vivre et mourir dans une croyance que sa raison et sa conscience lui désignent comme seule fondée.

Esclaves des préjugés, comme si la suprême raison consistait à faire tomber la tête au mépris de la justice, au gré de l’aveugle cruauté, le muphti et le cadi réitèrent l’arrêt de mort. Ce jugement étant sans appel ne put être révo-

£)ü PASSAGE Oll COIiAN

que par le souverain. Cabiz-Effendi fut étranglé dans le sérail même. Ce fait s’est passé dans le courant du mois de safer, 933 de l’hégire.

Dziri. Celui-là a rendu un témoignage non équivoque à Âïça.

Prêtre. Aïça lui rendra à son tour un témoignage éclatant au jour dernier.

Mdphti. Il n’y a que huit ans que j’étais à Constantinople : il n’y est pas fait plus mention des capmessihi que s’ils n’avaient jamais existé.

Cadi. Il n’est point étonnant qu’il n’y en ait pas aujourd’hui : depuis plus d’un siècle, les grands de Constantinople ne s’occupent guère plus du Coran que de l’Évangile.

Muphti. Ce que dit le Cadi n’est pas sans quelque fondement. Je me rappelle à ce sujet un de ces mots qui caractérisent une nation , un siècle : Demandez à quelqu’un de Constantinople qui a perdu sa place ou est en' retraite, ce qu’il fait , il vous répond : Je lis le Coran ( Koran khotian), pour dire qu’il s’occupe de la chose à laquelle on ne fait attention que lorsqu’on n’a plus rien à faire.

Prêtre. Cette conduite, indépendamment d’autres causes, peut se rattacher au progrès des capmessihi : ces hommes d’élite, en perfectionnant la doctrine et la morale, ont jeté du discrédit sur la foi du vulgaire. Ceux qui sont doués d’intelligence, et à Constantinople ils sont nombreux , retenus par la crainte ou trop amis des plaisirs de la terre, manquant, d’un côté , d’énergie pour s'adonner à l’étude de la haute philosophie, et à la pratique de la saine morale de l’Évangile ;

A l’ÉVANüILE.

ayant, de l’autre, trop de lumières pour s’en tenir à la vieille foi, s’endorment dans l’indifférence.

Tels sont ces nuages stériles que parfois vous voyez, après un beau jour d’automne, stationner immobiles le long des vallées, manquant d'un levier pour s’élancer dans les airs, et trop subtils pour de nouveau se confondre avec les eaux stagnantes d’où ils se sont dégagés.

Muphti. Est-il bien vraisemblable qu’une des causes de cette indifférence soit celle que le babas nous signale?

Prêtre. Messieurs, voici un fait qui vient à l’appui de ce que j’ai avancé , comme l’on dit, sous bénéfice d’inventaire : il n’y a pas longtemps, un célèbre personnage de Constantinople, se trouvant dans une réunion de personnes de haut rang, fit, dans le laisser aller de la conversation, cet aveu remarquable : Je crois connaître à fond le Coran et l’Évangile ; j’ai examiné les différentes religions qui couvrent le globe; ma conviction est que, si la vérité est sur la terre, elle se trouve dans l’Église de Rome. Mais, nous Musulmans, nous sommes trop habitués à certains accommodements du Coran pour pouvoir adopter une manière de vivre si différente de la nôtre.

Secrétaire. Kafer! (L'infidèle!)

Muphti. Quel est le nom de ce personnage?

Prêtre. Je ne pourrais le dire sans commettre une indiscrétion.

Mupirri. Dieu commande k discrétion aux hommes; le babas veut la pratique même à l’égard des étrangers.

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