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et s'il eu eût fallu croire certains esprits, que tout changement alarme, que toute nouveauté scandalise, les révolutions les plus désirables pour l'humanité eussent été funestes aux sciences et aux arts ; la France et tous les pays qui obtiennent ou espèrent la liberté n'auraient amélioré leur condition qu'aux dépens de leurs plus nobles plaisirs, de leur plus douce gloire; comme si, pour s'être consacré à la défense ou à la conquête de droits sacrés, on cessait d'être sensible au charme du beau et du vrai, et que la civilisation, en pénétrant dans les lois, donnât le signal d'un retour de barbarie dans les lettres. Si l'alternative eût été inévitable , c'est pour les lois qu'il fallait opter. S'il était vrai que les travaux de l'esprit fassent incompatibles avec l'activité patriotique, il faudrait sacrifier stoïquement les travaux de l'esprit. Ceux qui nous imposaient ce pénible choix , ceux qui présageaient à l'empire des lettres un si triste avenir, les croyaient apparemment opposées aux mâles sentiments et aux occupations sérieuses que réclame l'établissement ou le maintien de la liberté; ils ne voyaient sans doute dans les livres que le divertissement d'une nation oisive et le luxe d'une élégante civilisation. A le prendre ainsi, il serait juste, et pour toute âme généreuse il serait aisé d'en faire l'abandon , et de régénérer la république, au risque d'imiter Platon et d'en bannir les poètes. Qui pourrait regretter d'échanger le frivole passe-temps des gens de goût contre le bien du peuple? Mais, hâtons-nous de le remarquer, où serait l'harmonie du monde moral, où serait cet accord tant de fois obser\é entre le beau et le bon , si l'esprit humain devait souffrir de ses propres 1)ienfaits, et voir ses travaux Jes plus chéris languir sans
honneur chez les peuples qu'il a lui-même affranchis en les éclairant? Comment concevoir que la philosophie doive être plus négligée du jour qu'elle s'est introduite dans le gouvernement ; que les sciences soient forcées de suspendre leurs progrès, alors qu'un mouvement général pousse en avant les intelligences et les industries; que le flamheau des lettres pâlisse ou s'éteigne nécessairement aux regards d'un peuple plus instruit, plus fier, et dont la constitution a pour but secret d'assurer le pouvoir au talent; qu'enfin les arts ne puissent conserver leur empire parce qu'une révolution s'est faite qui a relevé la patrie aux yeux des citoyens, et rallumé le foyer des émotions populaires?
On ne sait si ces craintes étaient désintéressées , mais elles étaient vaines, et le temps les a bientôt démenties. Peu d'années se sont écoulées , et l'expérience venge la liberté de soupçons caloratiieux. Peu d'années se son écoulées , et sans que le besoin des améliorations légales se' soit affaibli , sans que cette nation se montre moins préoccupée de ses affaires, moins attentive aux choses de gouvernement, toutes les études, toutes les recherches, tous les genres de composition ont paru se relever. On peut toujours contester le succès, mais on ne saurait méconnaître l'effort; on ne saurait nier que la pensée humaine ne soit en. travail. La nature seule donne les hommes supérieurs, la société n'est responsable que des dispositions avec lesquelles elle les accueille ou les attend, et de la carrière qu'elle leur ouvre. Et certes on ne peut déjà plus dire que ce soit le public qui manque au talent. Le mouvement intellectuel, que ces dernières années ont vu renaître, s'accroît et s'étend chaque joui', et il n'est
plus possible d'en prévoir le terme. Tandis que les sciences naturelles, fidèles à l'impulsion puissante qu'elles reçurent il y a près d'un demi-siècle, continuent de se distinguer par un besoin d'investigation, par un mélange de patience et de sagacité qui leur tient lieu du génie, les sciences morales remontent au rang qui leur est dû* et rentrent dans leur domaine trop longtemps abandonné. Une critique libre et féconde a pris naissance, qui renouvelle tout ce qu'elle touche. C'est elle qui , délivrant la philpsophie du joug d'un empirisme étroit, lui rend son droit de préséance sur toutes les connaissances humaines. C'est elle qui force la politique à remettre ses théories à l'épreuve , à les vérifier au contrôle de la morale. C'est elle qui reconstruit la science de la législation, soit qu'elle la guide dans la recherche de ses principes éternels, soit qu'elle l'éclairé dans l'étude neuve et difficile de son histoire. C'est elle qui, changeant le point de vue de l'histoire proprement dite, fa ramenée à l'examen de l'état successif de la société , et par l'alliance de l'érudition avec l'imagination, l'a relevée presqu'au niveau des créations originales. Il serait oiseux de parcourir tous les genres , il suffit de reconnaître que , soit dans les lettres , soit dans les arts, partout enfin, un esprit de tentative et de perfectionnement se manifeste, qui s'efforce de rajeunir les formes du beau , de retrouver les sources du vrai , et qui , même à travers des nuages encore obscurs , fait poindre l'aurore d'une nouvelle poésie.
Soyons reconnaissants, nous ne serons que justes. 11 y a deux choses dont on ne peut dire trop de bien, c'est la paix et la liberté. JNous leur devons l'avenir qui s'annonce; loin que l'esprit humain ait rien à craindre de leur
influence, on peut dire que jusqu'à un certain point elles lui sont nécessaires : ses intérêts, quoi qu'on en prétende, ne sont pas contraires à ceux de l'humanité. Lorsque la paix intérieure est troublée, lorsque la force règne et que les passions les plus violentes, les intérêts les plus âpres, sont aux prises, la gloire n'appartient qu'aux vertus fortes et au talent de l'action. A de telles époques, l'intelligence de l'homme peut beaucoup faire en peu de temps pour l'humanité, et quelquefois une seule journée improvise un changement qu'un siècle de repos eût à peine accompli. Tout sert, ou du moins tout peut servir au progrès du bien , et la Providence se plaît à cacher sous la diversité des moyens l'unité du but. Mais il n'en est pas moins vrai que dans la mêlée des discordes civiles, la raison ne peut se recueillir assez pour pénétrer plus avant dans la connaissance de la vérité, ni le génie se plonger avec calme dans ces méditations puissantes qui produisent les merveilles des arts d'imitation. C'est bien alors que la politique nuit aux sciences et aux lettres. La passion, la nécessité, l'éyénement, déterminent presque toutes les vues de l'esprit. Elles peuvent être justes, mais elles sont étroites. L'àme est enlevée à la recherche désintéressée des principes, à la paisible contemplation du beau, par l'ambition d'agir, par le dévouement à la cause, par le désir de la victoire ou du salut.
Là où la liberté manque , le mal est autre, et souvent il est sans compensation. Non-seulement la raison peut y perdre hardiesse et franchise, non-seulement le poids de l'autorité retient son essor, mais l'habitude de la contrainte finit par lui en ôter le sentiment. Les esprits s'humilient comme naturellement, on les délivrerait de
l'oppression qu'ils resteraient timides. Ceux mêmes qui sont capables de se soustraire à la contagion d'une déférence universelle , marchent moins droit et moins ferme vers la vérité. L'ambition d'influer sur les destinées de la société est en effet un utile aiguillon , et le spectacle de son libre développement éclaire et agrandit l'esprit. S'il demeure trop étranger au monde réel, sa vue est moins sûre et moins étendue. Le pouvoir est la pierre de touche des opinions : ce n'est que dans les paj s librement constitués qu'elles peuvent se juger, parce que là seulement elles sont essayées. Là seulement l'esprit n'est point traité en roi fainéant; la pensée du petit nombre pénètre dans les masses, et, sous le nom d'opinion publique, rentre dans le gouvernement. Presque toujours, en l'absence de la liberté politique , la philosophie manque tour à tour de hardiesse et de sagesse; elle se soumet avec modestie, ou elle rêve à l'aventure ; après avoir reculé devant le préjugé, elle se jette dans les systèmes, et, pour s'être trop longtemps assujettie à de simples convenances, elle finit par bouleverser le monde.
Les lettres semblent plus heureuses. De grands exemples indiquent qu'elles dépendent moins des institutions. Bien d'autres causes en effet que la liberté publique contribuent à les rendre brillantes ; mais aucune de ces causes ne supplée à ce que la liberté publique ajoute à leur éclat. On les a vues prospérer , malgré le pouvoir absolu qui semblait les protéger : c'est la plante qui peut lleuiir à l'ombre, mais dont le soleil eût doublé la beauté. Dans la littérature des siècles ou des pays despotiques, un œil sévère apercevra toujours que le despotisme l'a touchée. 11 est de nobles sentiments , de généreuses idées qu'on y
cherchera en vain , et qui cependant passionnent et consacrent le talent. Là, les (jrands sujets sont défendus % la raison se ménage, l'émotion se contient, l'imagination même se surveille et craint de se livrer. Les plus grands génies ont des petitesses ; il y a dans les meilleurs écrits des pages qui font pitié. L'éloquence n'est, la plupart du temps, que l'art de flatter avec dignité. Gracieux dans la poésie , auguste dans la chaire , le mensonge dépare les productions des esprits les plus simples et les plus mâles. Ceux enfin qu'une heureuse destinée, qu'un caractère fier ou insouciant préserve de la servitude, n'osent dire tout ce qu'ils pensent, se gardent de penser à tout, et se privent de beaucoup de belles choses qui seraient dangereuses ou inutiles. Ils n'écrivent que pour eux-mêmes, et n'ont plus aucun souci de l'humanité; savent-ils seulement qu'elle existe? L'opinion n'étant point consultée, le public n'étant compté pour rien, à vrai dire, il n'existe ni opinion ni public. La littérature est dédiée à la cour, au grand monde, aux beaux esprits ; rarement nationale, jamais populaire, elle ressemble au gouvernement.
Les exemples s'offi'ent d'eux-mêmes. Si l'Angleterre a longtemps été mise à la tête des nations pensantes , si même elle a possédé longtemps le privilège des véritables lumières, nul doute qu'elle n'ait dû cet avantage à ses bonnes institutions. Plus tôt libre, elle a été plus tôt éclairée , et sa littérature a presque constamment porté une empreinte nationale. L'Allemagne s'est autrement signalée. Point de pays où la pensée ait été plus active. (^)uelle place dans l'ordre intellectuel est au-dessus de celle
' La Bruyért'.
de l'Allemagne? D'où vient cependant qu'elle est loin d'avoir servi l'humanité autant qu'elle l'honore, et que son influence est restée si inférieure au mérite de ses travaux? D'où vient qu'il manque à ses doctrines cet ascendant, cette vertu positive, cette évidence saisissante, qui seules s'emparent de l'esprit des masses? N'en pourraiton pas accuser son indifférence politique? Et tant d'indépendance intellectuelle ne laisserait-elle pas désirer quelque peu de liberté?
La France enfin nous fournit le plus frappant des exemples, et nous ne craindrons pas de le citer, bien qu'il nous soit le plus connu. Loin de nous toute idée de récriminer contre le passé ! La gloire du xvii^ siècle est grande , et les flatteries académiques, les hommages du préjugé n'ont pu réussir encore à la ternir. Mais parmi tant d'excellents écrits qu'il nous a laissés , et qui feront à jamais l'admiration et les délices des hommes de goût, en est-il beaucoup, eu est-il un seul où le lecteur sévère ne reconnaisse la marque de ce que le grand Arnauld appelait le génie du temps , et qui était de ne point savoir lésisler? Dans les meilleurs écrivains on retrouve une réserve d'examen, une crainte respectueuse des questions délicates, une complaisance volontaire pour les grandeurs du monde, souvent une complète ignorance des conditions et des droits de la société, souvent le contraste étrange d'une grande force et d'une grande timidité d'esprit. On souffre quelquefois de voir de si puissantes intelligences, de si beaux talents se consumer sans fruit , ne travailler que pour la gloire, et se contenter de plaire aux hommes (ju'ils auraient pu si bien servir. Les facultés sont immenses, et l'œuvre est petite.
INTKODUCTlOiN DE LA REVUE FRANÇAISE. 9
Le temps marcha : une longue paix intérieure , les livres anglais, le mouvement propre de la littérature, l'esprit de société, qui souvent en France a tenu lieu de l'espi'it public, donnèrent naissance à une philosophie frondeuse qui ébranla bientôt l'ordre établi , sans pourtant prétendre à le changer. Ce ne fut plus le spectacle du siècle précédent. Les questions s'agrandirent , l'esprit s'enhardit, la raison ne craignit plus de se mesurer contre aucune difficulté ni contre aucune puissance. Si quelque chose doit étonner, c'est la légèreté avec laquelle on se lança dans cette nouvelle voie; les forces ne semblaient pas toujours au niveau de ce qu'elles tentaient, et l'entreprise était de bien grave conséquence pour une société si frivole. Comme tout se faisait alors par les livres et la conversation, les opinions conservaient toujours quelque chose de trop spéculatif ou de trop peu réfléchi. Comme les institutions n'étaient pas susceptibles de perfectionnement, les opinions tenaient plus de la satire que de la critique. Enfin, comme l'ordre établi ne pouvait ni satisfaire, ni occuper l'activité des esprits, les succès de la vanité et les émotions des sens devenaient l'unique ressource d'une société lasse de désœuvrement. Ainsi disparaissaient le respect des mœurs, la gravité de l'esprit, toute ambition virile, tout besoin d'avoir sagement raison. Les bienfaits de la philosophie du dernier siècle sont immenses ; mais toujours elle resta, pour ainsi dire, trop littéraire, parce qu'il lui était interdit de toucher aux réalités sociales, de se traduire en lois positives, de se vérifier enfin et de s'épurer par l'expérience politique. La liberté rend sérieux, parce (ju'clle donne à chacun une mission , et la sagesse nous vient avec la responsabilité.
Voilà comme la réyolution devint nécessaire. Mais ce n'est pas dans ses premiers jours qu'elle dut porter remède à tous les maux qui l'avaient fait éclater ; il fallait que la crise précédât la guérison. Les guerres civiles peuvent développer de beaux caractères, provoquer de belles actions ; elles peuvent même donner aux nations une secousse utile pour l'avenir, mais elles ne contribuent pas immédiatement aux développements de l'esprit bumain. Tant qu'elles durent, la passion absorbe; et lorsqu'elles iinissent, la lassitude est si grande que les hommes n'aspirent plus qu'au repos. C'est la génération suivante qui recueillera le fruit de leurs efforts, et continuera leur ouvrage.
Le moment est venu. II a manqué aux vingt premières années de la révolution, d'abord la paix, et presque toujours la liberté. JNous avons la paix et la liberté commence. Cette passion du neuf et du mieux qui anima la révolution , ne nous a pas tellement abandonnés que nous soyons d'humeur à laisser la force gouverner nos affaires , la tradition dicter nos croyances , la coutume régler nos actions; mais le fanatisme réformateur qui enflammait nos pères s'est modéré , et nous marchons dans la route où ils se précipitaient. Teu à peu le sentiment de la justice domine les haines, écarte les vengeances, tempère l'orgueil de la force. Assurément nos divisions ne sont pas effacées, et peut-être cst-il à souhaiter qu'elles ne le soient jamais. Elles entretiennent dans chacun la vigilance sur soi-même, le besoin d'agir, le désir de bien faire ; mais elles ne vont plus jusqu'à nous entraîner dans la voie des représailles et de la tyrannie. Kous sommes divisés enfin, mais nous sommes en paix.
Tous nos droits ne sont pas reconnus, encore moins garantis. Une législation imparfaite et incohérente seconde mal des institutions à peine ébauchées, assises sur des bases mouvantes. Mais le pouvoir absolu est contenu par la conscience de sa faiblesse et par la résistance de l'opinion. On a pu défigurer, troncjuer, fausser les meilleures institutions ; on n'en a point brisé le ressort , et elles ont réagi puissamment contre les mains qui les outrageaient. Une politique corruptrice a pu faire un moment fléchjr le caractère national ; après un peu de temps, il s'est vengé en se relevant. Enfin il manque trop encore aux lois, au bonheur, à la dignité de la nation, pour qu'elle n'ambitionne pas un meilleur avenir ; mais répétons-le avec orgueil , car c'est à la France que la France le doit, nous possédons les commencements de la liberté.
Cette situation unique explique le mouvement général qui semble , depuis ces dernières années , imprimé parmi nous dans tous les sens à l'activité humaine. Nous voici parvenus à quelque distance de la crise violente de la révolution. La société a pu en recueillir directement les bienl'aits dans la vie civile; aucune réaction n'a interrompu ni retardé l'établissement de l'égalité. Dans la politique, le bien s'est plus fait attendre; il n'y a pas quinze ans que l'on est revenu, et même avec défiance, aux doctrines modernes de gouvernement. Enfin c'est presque d'hier que l'esprit de liberté et de progrès a reparu dans le monde de la pensée. Ainsi le bon principe de la révolution a triomphé immédiatement dans l'ordre social, plus lentement dans l'ordre politique, plus tardivement encore dans l'ordre intellectuel. Nous avons >u le
f2 PASSÉ ET PRÉSENT.
temps, en effet, où ses doctrines étaient peut-être encore plus décriées que ses œuvres : l'esprit humain devait être le dernier à hériter de la part de biens qu'elle lui a léguée; car c'est pour lui que ces biens étaient le moins purs , que le bon grain était le plus mêlé d'ivraie. L'ordre social peut être améUoré, les bonnes institutions peuvent être fondées par la passion, par la violence, et, jusqu'à un certain point, par l'injustice : il n'en çgt pas de même de la vérité ; elle souffre longtemps des erreurs et des sophismes auxquels elle a prêté son nom. Pour dominer les esprits , elle a besoin de légitimer son empire ; il faut qu'elle se justifie de toute imputation, qu'elle triomphe de tous les doutes, et sa chaste innocence ne doit pas même être soupçonnée. Or, trop souvent les événements la calomnient. Les révolutions ne se raisonnent pas, la nécessité et le péril emportent, la conscience s'oubhe et l'esprit s'égare. Rappelons-nous ces circonstances entraînantes ou terribles dont le seul récit nous passionne encore : fruit c'tait juste alors; et maintenant rien n'est juste que la justice, rien n'est vrai que la vérité. Des disgrâces longtemps regardées comme impossibles, des défections éclatantes, des objections imprévues ont forcé le parti de la liberté à s'examiner lui-même, à revoir ses doctrines pour les purifier. Le triomphe de ses adversaires lui a donné le temps de se reconnaître ; nous avons imité ces combattants qui profitent d'une trêve pour réparer leurs armes. Ainsi les opinions nouvelles se sont à la fois modifiées et étendues. Les principes ont été de nouveau posés et suivis jusque dans de nouvelles conséquences. Lorsqu'on n'a pas cessé de penser les mêmes choses, on les a pensées pour de meilleures
raisons, et l'on s'est appliqué à résoudre les difficultés, au lieu de les emporter de haute lutte. Ce n'est plus un temps d'action ; l'activité intellectuelle en a su profiter. Elle s'ouvre de nouvelles routes, elle se distribue plus également. Quelque temps l'esprit humain sembla n'avoir d'autre affaire que la politique, le voilà qui moins exclusif diversifie ses tentatives et multiplie ses succès. Il cesse de tout attendre des institutions; il cherche la liberté par le travail , il la cherche par la littérature et dans la littérature, et délivrant celle-ci de l'oppression des règles artificielles, il lui rend un service analogue à celui que la révolution avait rendu à l'industrie. Dans la philosophie, dans les sciences, il secoue le joug de l'esprit de système qui y joue le rôle que remplit ailleurs l'esprit de privilège ; il dégage les arts des entraves que leur imposait la loi d'une servile imitation à laquelle en politique correspond la toutepuissance de l'usage; enfin partout il se montre le même, rompant les fers, abattant les barrières, et, sur les débris des fausses conventions, promulguant des lois. Car, pour le talent comme pour la société , les lois ne sont pas essentiellement les exemples ni les traditions du passé; elles sont l'expression du beau, du vrai, du juste; et le juste, le beau, le vrai ne se trouvent que par la raison et la liberté.
Dans tous les temps, les idées françaises ont été éminemment communicables. C'est par les seules forces de la société , et dans son sein même , que chez nous tous les progrès se sont accomplis ; la sociabilité a dû donner aux ■ opinions je ne sais quoi de saisissable et d'usuel , et notre langue avec sa clarté célèbre les traduit sous l'expression la plus nette et la plus vive. Une certaine justesse, qui