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tient au génie de la nation , prête à nos erreurs même les apparences de la vérité. De là cette influence que l'esprit français a^ toujours exercée sur l'Europe; et lorsque ses conceptions , de tout temps populaires par la forme , le sont devenues encore par le fond, faut -il s'étonner qu'elles se soient propagées avec la rapidité de la flamme, et qu'en un clin d'oeil notre philosophie ait fait le tour du monde? Maintenant qu'elle s'affermit et s'épure, n'aura-t-elle pas le même succès? n'obtiendra-t-elle pas le même empire? Tous les yeux sont encore tournés vers la France; plus d'une nation prête l'oreille, et la France n'a pas tout dit.
Toujours le génie français fut prompt et persuasif. Le dernier siècle lui a donné l'audace et la popularité ; la révolution l'a rendu sérieux et puissant ; notre époque le rend impartial. Il a maintenant éprouvé toutes les fortunes, entendu toutes les causes; il connaît le fort et le faible de toutes les doctrines ; éclairé par la contradiction, il s'élève contre les idées exclusives , se joue des préventions étroites, se plait à concevoir, à expliquer toutes les croyances, fait la part de toutes , ainsi que dans la politique il reconnaît les droits de tous, et semble enfin présider, comme un juge, ce concours dont la vérité est le prix.
Il peut paraître singulier de dire que la France, ce pays si renommé pour les dissensions qui l'agitent, contienne les germes déjà visibles d'une philosophie d'impartialité. La chose est exacte cependant, et même il est véritable que l'existence des partis contribue à ce résultat. Après une lutte terrible, forcés de vivre sur le même sol, ils l'ont été de s'épargner, de se connaître et même,
sans s'accorder ensemble , de se comprendre mutuellement : heureuse nécessité qui a fait faire les plus grands pas au principe de la liberté des opinions. Cependant la controverse n'a pas cessé, les différentes doctrines se sont expliquées les unes aux autres : elles se voyaient de trop près pour rester voilées. Ainsi les questions ont été posées avec plus de netteté, discutées de meilleure foi. De part et d'autre, chacun a été obligé d'aller jusqu'au bout de son opinion; nul n'est resté maître d'en récuser ou d'en pallier les justes conséquences. 11 a fallu voir et montrer tour à tour les choses telles qu'elles étaient, et comme il n'est point de vérité que l'erreur n'altère , point d'erreur qui ne soit mêlée de vérité, les esprits sincères et clairvoyants n'ont pu éviter de saisir le nœud de la question, la source du dissentiment, et par là même le point de conciliation. Car, au fond , les opinions ne se contrarient que par ce qu'elles ont d'exclusif, et la doctrine qui les comprend toutes sans contradiction est nécessairement la vraie. La gloire de le penser était due au parti des hommes nouveaux. Destiné par son principe même à toujours marcher en avant , c'est dans le sein de ce parti éternellement novateur que s'est élevée une critique à la vue perçante et vaste , qui ne se propose pas moins que de pacifier le monde moral et d'établir à jamais en faveur de toutes les croyances la foi suprême dans la liberté. 11 y a dans ce seul mot uue doctrine tout entière.
Elle a trouvé son premier organe dans un recueil déjà célèbre, et qui unit la solidité d'un livre à la rapidité d'action d'un journal '. Mais pour que le temps la déve-
' Le Globe.
loppe, pour que la discussion la complète, il faut qu'elle s'explique et se motive sans cesse, qu'elle se présente sous toutes les formes , qu'elle parle tous les langages. Jamais elle n'aura trop de publicité, car c'est par elle que la France renouvelle ses titres à l'attention de l'Europe.
Nous fuyons les illusions de la vanité nationale. Rien n'est plus sot que le patriotisme dans les choses de l'esprit. Mais si nous considérons chacun des grands peuples qui comptent en Europe , il est difficile de penser que, pour l'influence morale, aucun puisse encore le disputer à la France. On ne peut nommer avec elle que l'Angleterre et l'Allemagne; car, injustement peut-être, l'Italie est toujours négligée; l'Europe n'y pense pas. Quel spectacle nous présentent l'Angleterre et l'Allemagne?
Libre la première, toujours sans modèle, longtemps sans rivale, l'Angleterre s'est isolée dans le monde moral comme dans l'ordre politique. Sous quelque rapport qu'on la considère , on peut dire que c'est toujours une île : penkns divisos. De là l'originalité qui la distingue et que la civilisation n'efface pas. Mais à quelques égards cette originalité même lui a nul. Rarement l'Angleterre a su se faire entendre des nations étrangères ; peut-être dans sou orgueil dira-t-elle qu'elle l'a dédaigné, mais en le disant , elle attesterait ce qui manque généralement à son génie : il n'est point communlcatif. Aussi son influence a-t-elle été moindre qu'on n'aurait dû l'attendre du grand nombre d'esprits supérieurs qui l'ont illustrée, et surtout de l'aNance que les événements lui avalent donnée sur le reste du monde, l'eu jalouse de propager ses idées,
elle n'en a point le talent ; et depuis si longtemps qu'une continuation inouïe de prospérité et de tranquillité intérieures l'ont mise hors de pair entre toutes les puissances de l'Europe , elle l'étonné plus qu'elle ne la domine; elle la néglige et ne la comprend même pas. Livrée à une perfectibifité lente , ainsi qu'elle a négligé de mettre ses lumières en commun avec les autres peuples , elle n'a su ni s'intéresser ni s'associer à leurs progrès. C'est de cette manière que, supérieure encore à tout notre continent par les institutions , par les Idées pratiques de gouvernement et d'administration , elle est restée en arrière de quelques nations dans la carrière des idées générales. ]Ne sachant s'éclairer que de ses propres clartés et se nourrir que de ses propres fruits , elle a manqué d'acquérir tout ce que les sociétés gagnent par l'échange des connaissances et par la communauté des biens de l'esprit. Il n'a pas moins fallu que l'action bienfaisante de la liberté, que l'énergie puissante de sa nature pour qu'elle ne payât point cher un tel isolement, et continuât sous tant de points de vue de rivaliser à elle seule et par ses propres forces avec l'univers dont elle se sépare. Elle a tout fait chez elle, et si elle a peu servi l'humanité, l'humanité l'a peu servie. D'après cela ou concevra aisément que l'étendue ne saurait être la qualité éminente du génie anglais : on peut ajouter que, privilégié comme un premier-né par la civilisation moderne, ce peuple s'est accoutumé à jouir paisiblement de ses avantages, et qu'ainsi que toutes les supériorités trop peu contestées , l'Angleterre s'est engourdie dans sa grandeur. Ses institutions seules l'animent, toute sa vie est dans sa liberté. Aussi, hors du cercle de ses affaires , se montre- t-elle sans ac-
tivité et quelquefois sans intelligence. Elle se consume en réformes partielles , en perfectionnements de détail , en combinaisons d'utilité, et abandonne la recherche désintéressée du vrai. Spectacle étrange ! il semble voir un aigle qui, les ailes ployées, bâtit, répare, embellit son aire et néglige de reprendre sou vol vers la région du soleil.
L'Allemagne est au milieu de l'Europe comme une université savante. Elle se montre possédée de cet amour consciencieux de l'étude et de la méditation qui ne se développe que dans la solitude et dans le silence ; mais sous le poids de la science , on dirait que sa raison s'affaisse; elle perd la puissance de s'attacher à la substance même des choses, en s'ahimant dans le détail de leur histoire. A force de penser, sa philosophie rêve ; sans but prochain , sans application probable , elle s'égare paisiblement dans ses propres conceptions, et s'absorbe eu elle-même comme les sectes contemplatives. Peu lui importe d'être entendue ni d'être obéie. Au rebours de l'Angleterre, l'Allemagne est trop désintéressée. Ce désintéressement, qui néglige le monde réel, engendre un véritable quiétisme scientifique, et pourtant près du devoir de chercher la vérité est le de^oir de la propager. Peu soucieux des conséquences, peu inquiet des difficultés, le génie germanique est une sorte d'idéalisme pratique, plus novateur que réformateur, qui se plaît à découvrir, qui jouit d'apprendre, et pour qui la réalité est, comme le corps pour l'àmc , une guenille auprès de la science. Ce monde n'est à ses yeux ([u'une occasion d'étudier; l'Allemand le fait poser devant lui, comme si 1" homme n'était autre chose qu'un témoin de l'oixïre universel.
C'est oublier qu'ainsi que l'éteruelle raison lui départit l'intelligence, l'éternelle puissance lui imposa l'action. La science, même comme science, perd quelque chose à demeurer purement spéculative. Hypothétique dans ses données, hasardée dans ses conclusions, elle s'élève, mais elle se limite; sous le prétexte d'atteindre à la vérité pure, elle se dégage de la plus grande des difficultés, celle d'embrasser les choses dans leur ensemble, et de saisir l'alliance intime et compliquée des principes et des faits. Le génie allemand est un architecte qui fait toujours des plans et qui ne construira jamais d'édifice.
Peut-être la France ne pourra-t-eiïe jamais le disputer à l'Allemagne pour la profondeur, pour la subtilité, ni lui ravir le trésor de l'érudition; peut-être ne doit-elle jamais égaler le bon sens inventif, l'habileté pratique qui distingue les Anglais, non plus que cette fraîcheur d'imagination que le ciel du nord semble éterniser, comme il entretient la verdure des prés et des bois. Mais par combien d'autres qualités se dédommage cet esprit nouveau dont tout à l'heure nous. annoncions la naissance et décrivions les caractères ! Qui le surpassera pour la justesse et l'étendue? Puissant par l'universalité, il ne se renferme dans aucun point de vue; il se déplace avec une souplesse merveilleuse, il se transporte dans tous les temps, dans tous les lieux, s'identifie avec toutes les opinions ; il sait tout comprendre et tout juger : c'est la raison même.
On pressent le grand rôle que doit jouer un semblable esprit dans la politique, la philosophie, la législation et généralement les sciences. Il est plus difficile d'apprécier l'influence qu'il peut exercer sur les lettres et sur tous les
arts d'imitation : évidemment il y pénétrera d'abord par la critique, et, en effet, nous lui devons déjà la seule critique qui ait su concevoir les besoins et les droits de l'imagination. On doit déjà même se représenter comment, à force de raison et d'impartialité, cette critique peut pour le talent tenir lieu de l'inspiration. Comme elle n'exclut rien, comme elle aperçoit tout,- elle peut conduire au beau par l'examen , et ramener par la réflexion à l'originalité. Aussi bien, dans un siècle raisonneur tel que le nôtre , lorsque tout est divulgué et que les mystères ont fait place aux questions , cette innocence naïve du génie qui s'ignore lui-même et qui crée par instinct est, j'en ai peur, une chimère qu'il faut renvoyer à l'âge d'or de la littérature ; et peut-être la raison , à qui rien n'est interdit, reste-t-elle en droit de révéler ati génie ses propres secrets, de remplir l'œuvre de la nature, de tout refaire enfin, même la poésie.
La poésie, l'éloquence, l'imagination, le talent dans un art quelconque, demeureront toujours des dons individuels. La renommée qui les récompense ne saurait être le prix qu'espèrent les écrivains qui s'associent pour la publication d'un recueil périodique. La recherche de la vérité et la propagation de ce qu'ils croient la vérité , tel est leur principal et même leur unique but. Heureux s'ils contribuent à répandre des idées fécondes, à provoquer les esprits créateurs, à multiplier et à resserrer les liens intellectuels entre lès hommes, entre les classes de la société, entre les nations civilisées! Heureux si leur ouvrage rértéchit fidèlement l'esprit de leur siècle et de leur pays, et s'il sert à en étendre le renom et l'influence ! Heureux enfin si la critique réussit dans leurs
mains à rallier les intelligences, à les satisfaire, à les exciter, et, loin de semer le doute et le découragement, devient la source de la conviction! Il semble qu'ils atteindront plus sûrement ce but, s'ils s'occupent moins des personnes que des choses, et s'ils ne prétendent pas traiter tous les sujets , juger tous les écrits , mais ceux-là surtout qui se rattachent immédiatement à quelque idée générale, et dont l'examen donne naissance à l'étude d'une question. C'est dans cet esprit que la Meoiie française a été conçue. .Nous ne pouvons répondre que de notre intention : l'avenir jugera le reste.
{Revue françam, 1828.)
C'est une grande épreuve pour les opinions et poui- les consciences que la liberté. Il est naturel qu'elles se sentent surprises et même alarmées de se voir subitement livrées aux chances de la concurrence , aux périls de la discussion, et la raison la plus sage peut quelquefois être troublée par le bruit du grand débat que, sur toutes les questions essentielles, la restauration a ouvert parmi nous. On peut même être tenté de regarder comme un désordre ce qui sera l'ordre nouveau des sociétés, et comme un moment de crise le début d'une situation durable. Nous n'entreprendrons pas pour aujourd'hui de prouver que cet état de choses est le seul légitime, le seul conforme , autant que nous en pouvons juger, aux vues de cette Providence qui, laissant l'homme libre sur la foi de sa raison , livra te monde à ses disputes. II nous suffit d'examiner les faits seuls , et de rechercher ce qu'il y a de vrai, ce qu'il y a de faux dans ces effrayantes descriptions d'une société livrée à l'anarchie des opinions; car telle est l'expression usitée pour caractériser la société française; elle a fait même si grande fortune, qu'on la répète de toutes parts avec des intentions bien diverses. Si
les disciples de MM. de ÎNîaistre et de La Mennais l'ont mise les premiers au monde , nous avons vu , non sans surprise, les adeptes de Saint-Simon et d'Owen la leur emprunter et la prodiguer à leur tour. Tandis que les auteurs du Mémorial cathol'uiïie présentent la théocratie comme la seule digue qui puisse contenir le torrent , les rédacteurs d'un recueil qui a cessé de paraître, mais dont l'esprit n'est pas éteint, le Prochictenr, n'attendent le retour de l'ordre que d'un système social qui ferait de l'humanité un grand couvent polytechnique gouverné par l'Académie des sciences. De ces deux doctrines, l'une est plus redoutable, l'autre est plus bizarre; mais aucune assurément ne s'emparera des esprits au point de posséder ce monde. Cependant , comme toutes deux peuvent être soutenues avec conviction, comme toutes deux sont assez fausses pour se montrer aisément exclusives , assez étroites pour paraître facilement conséquentes, l'une et l'autre méritent quelque examen, et les recueils ainsi que les ouvrages destinés à les propager, nous ont toujours paru dignes d'une curiosité que, par malheur, le public ne daigne point partager. Mais, avant de soumettre à l'analyse le remède que veut opposer à la maladie du siècle l'absolutisme théologique ou industriel, il faut constater, décrire, reconnaître le mal; peut-être est-il plus avancé qu'on ne l'imagine. Avant tout, est-il réel, et en quoi consiste-t-il? Cette question , bien éclaircie, faciliterait de beaucoup la solution de toutes celles qui en dépendent. Ce sera notre travail de ce jour. Commençons par l'exposé de la cause; une autre fois peut-être donnerons-nous les conclusions.
De tout temps les hommes ont considéré de deux ma-
nières l'époque où ils vivaient. Tantôt frappés uniquement des erreurs, des fautes , des crimes même dont ils étaient témoins, ils ont tourné des regards d'envie et de regret vers le passé auquel leur imagination a prêté la sagesse et les vertus qui leur manquaient ; se condamnant eux-mêmes comme une génération déchue, ils ont prédit à leurs fils une corruption plus grande que la leur, et laissé à l'avenir le soin de réhabiliter leur siècle en s' accusant. Tantôt initiés par l'histoire à la connaissance des préjugés et des torts du passé, ils se sont enorgueillis d'en avoir répudié l'héritage : préoccupés de leurs travaux , prévenus de leurs idées, ils ont tourné en dérision les traditions de leur pays et les souvenirs de la vieillesse. Il semblait que la raison ne datât que de leur époque, et ils auraient dit volontiers de la vérité qu'ils l'avaient Aiie naître. Par un rapprochement singulier, ces deux dispositions si opposées ne sont pas exclusives l'une de l'autre; chacun en s' observant peut retrouver en lui-même le double germe du besoin d'adorer la sagesse et les vertus antiques, et du penchant à s'enthousiasmer pour les idées et les mœurs nouvelles.
Cependant il semble qu'aujourd'hui tout le monde ait pris décidément parti pour ou contre le passé. Depuis un temps qui déjà remonte assez haut , une sorte de réforme s'est opérée dans les esprits. Juges sévères et curieux, ils ont sommé toutes les croyances de rendre compte d'ellesmêmes, et manjué du nom de préjugé toutes celles qui n'ont pu se justifier par des raisons modernes. Le siècle, aux yeux de ceux qui l'aiment, semble appelé à tout renouveler: ils le louent avec orgueil, ils l'attendent avec espérance.
Depuis un temps plus voisin de nous, au contraire, quelques hommes sont entrés en défiance des lumières et des tentatives contemporaines. Uniquement touchés des revers ou des fautes des novateurs, ils ont vu dans toute nouveauté un péril et un désordre ; ils ont appelé corruption ce que les autres nomment perfectionnement ; ils n'ont aperçu qu'une maladie d'esprit, qu'une dépravation d'imagination dans ce hesoin de changement, qui semhle ailleurs l'heureux présage des grandes destinées de l'humanité. Inquiets ou irrités des efforts de la société pour une amélioration apparente , ils la rappellent à ses origines, ils la repoussent vers le passé, dont les institutions et les opinions leur paraissent à la fois les seules possibles et les seules raisonnables, parce qu'elles ont existé. A les entendre, la société ne saurait ^ ivre que par les croyances qui ont péri, et il n'y a de durable que ce qui n'est plus. Si quelquefois ils participent au mouvement général, c'est à regret et comme par obéissance; lorsque le fleuve les emporte loin du bord, ils tournent les yeux, ils étendent les bras vers ce qu'ils ont quitté, ripœ nltnioris amore.
De telles divisions n'éclatent qu'à ces époques critiques où la société va changer d'état , où , longtemps ébranlée, elle balance encore à se rasseoir. Alors seulement les hommes peuvent , les uns étouffer cet intérêt, ce respect naturel pour l'antiquité , et qui n'est que l'esprit de famille de la race humaine , les autres comprimer ce goût pour tout ce qui est de notre âge, cet enthousiasme pour tout ce qui peut nous signaler entre les générations, enfin cet attrayant besoin de perfectionnement qui atteste assez que l'homme vaut mieux qu'il ne semble , et qu'il a des sentiments au-dessus de sa condition. De part et d'autre,