‹ Passé et présent (volume 2)Chapitre 9 sur 13 · II · texte numérisé non relu

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elle eût en quelque sorte apporté le passé en dot au présent, l'union durerait encore , et elle aurait réussi à remettre en honneur le peu de vérités politiques dont elle avait conservé le dépôt. Il n'en est aucune qu'elle n'ait compromise.

Prenons pour exemple la plus sainte de toutes, la religion. Malgré certaines doctrines philosophiques, elle demeure au moins comme la forme nécessaire et consacrée des croyances les plus essentielles de l'humanité. \ul esprit élevé ne lui dispute cette inviolabilité historique qui en fait comme une institution perpétuelle. De qui lui refuse la croyance , elle obtient facilement la vénération. Or la contre-révolution se croyait à juste titre des devoirs envers elle. Qu'en voulait-elle faire cependant? Un moyen de gouvernement, un instrument politique, et comme un châtiment de l'esprit du siècle. A l'en croire, Dieu punissait les peuples par les révolutions , et les révolutions par les restaurations. Ainsi le christianisme qui , dans son vaste sein, devrait recevoir toutes les formes politiques, le christianisme, qui, s'il a des préférences p^ur quelque régime, en devrait à celui qui tient le plus de compte de la dignité humaiue , semblait accepter pour mission de reconstruire toutes les usurpations renversées, toutes les inégalités détruites. Lui qui se glorifie de l'abolition de l'esclavage, on le présentait comme incompatible avec l'émancipation des peuples. On paraissait ne le réhabiliter que comme l'ancien régime de la raison et l'auxiliaire du pouvoir absolu. Telle était la religion pour le système de 181.5, quelque chose de péiissable comme un gouvernement et de commode comme un moyen de police. En toutes choses, la restauration a imité ce prince

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de triste mémoire qui, pour ranimer le respect des peuples, allait rouvrir des caveaux funéraires, et qui, rapportant un cadavre du tombeau sur le trône, mettait la couronne sur un front livide, le sceptre dans une main glacée, et croyait ainsi faire revivre la royauté en rendant ses insignes aux restes inanimés d'une femme au cercueil.

Il n'y avait point de chance de convertir la nation. Cette tentative de remettre debout des préjugés abattus pouvait produire des hypocrites , non des croyants. La France se laissa faire, et non persuader. Sa raison résista, et même elle se développa par la résistance. La lutte lui fut bonne, et lui rendit ses forces en les éprouvant. Mais au début, quand la restauration commençait, qu'on se représente la situation d'un esprit élevé et sérieux, mis à l'épreuve du conflit d'idées qu'amenèrent les événements de 1810. N'avait-on pas tout autrement droit alors de se plaindre et de déplorer le désordre des intelligences? Il fallait se défendre contre un double courant d'idées et de passions contraires , résister à deux réactions opposées qui s'appelaient l'une l'autre, et choisir entre elles deux la bonne voie avec discernement et résolution. Pense-t-on qu'il fût alors si doux et si aisé de faire un choix, de dégager la vérité de tout ce que les souvenirs, les ressentiments et les préjugés y mêlaient d'altération, de profiter enfin de l'expérience de tous, sans se laisser aller au scepticisme, fruit le plus ordinaire de l'expérience ?

C'est le tableau des perplexités de cette situation que nous présenterait l'histoire des premiers jours de la jeunesse de M. .louffroy. Nous l'avons dit, il était né dans une famille de mœurs simples et sérieuses : il avait sucé

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avec le lait ces principes de morale et de religion que donnent la leçon et l'exemple d'une bonne mère; mais il avait aussi respiré dans ses montagnes l'air des sentiments patriotiques et des idées de la révolution. Deux surtout de ces idées s'étaient profondément enracinées en lui, l'égalité et la nationalité. C'en était assez pour déterminer irrévocablement le parti auquel il appartiendrait un jour ; d'ici là, pourtant , il fallait sur tout le reste se faire un avis. Dans les écoles publiques, il avait trouvé l'insouciance de la raison , l'indifférence en matière de théories, résultat à peu près immanquable de l'éducation lettrée et régulière , mais superficielle , que l'empire en déclin avait fini par nous donner. M. Jouffroy possédait une qualité, je dirai presque une vertu d'esprit, qui ne lui permettait pas de sui^re le torrent : il ne pouvait être convaincu que par lui-même. 11 aimait mieux ignorer que douter, et douter que croire de léger. Comprendre à peu près , savoir à demi , adhérer de confiance , répéter sur parole , tout cela lui était insupportable et presque impossible. 11 ne se rendait pas aisément aux opinions communes, dùt-il finir par les adopter. 11 n'avait pas besoin de penser autrement que les autres, mais de penser comme eux de son chef et en son propre nom. Ce n'est que sur sa propre autorité qu'il souscrivait au sentiment de tout le monde. On pressent combien il dut avoir à faire lorsque, arrivant à la jeunesse, il ne trouva rien de fixe, rien de convenu, et vit tous les sentiments et toutes les passions aux prises, toutes les croyances et tous les principes en question. Cependant il ne se sentait sur aucun point une conviction réfiéchie , une conviction qui fût son œuvre, rien, sinon que l'absence de conviction était une faiblesse

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et une souffrance. La nécessité de tout savoir, de tout approfondir à la fois, se dressait donc devant lui, impérieuse et pressante. C'était quelque chose conome le doute universel de Descartes , sauf que le doute de Descartes était volontaire et accepté triomphalement, parti pris d'un esprit ferme, confiant, téméraire, qui se donne la mission de détruire le monde intelligihle, parce qu'il se sent la puissance d'en faire un autre. L ne mission analogue venait en partage à M. Jouffroy, mais comme une dure nécessité que lui imposaient fatalement son temps et sa nature, comme un fardeau qui lui tombait sur les épaules. Il devait tout reconstruire dans son esprit, non pour faire un système, il n'y songeait pas alors, non pour opérer une révolution dans les sciences, il n'eut jamais cette ambition, mais seulement pour savoir que penser, pour donner plus de calme à son esprit et dissiper un malaise intérieur, (l'est ainsi qu'il devint philosophe.

Simple écolier, il ne s'était distingué que par les talents littéraires qui s'annoncent dans les collèges; rien ne révélait en lui une autre aptitude. II savait à peine ce que c'était que la philosophie; seulement, ne trouvant rien dans ses études qui répondit aux désirs de sa raison, rien qui résolût cette question immense et vague qu'il se posait incessamment et confusément : que sais-je et que dois-je penser? il apprit un jour qu'il existait une science dont la prétention était justement de répondre à cette question-là. ^'était-ce donc pas ce qu'il cherchait péniblement, ce qui devait lui donner ce qui lui manquait, le guérir enfin et le ranimer? Avant de posséder la science comme un bien, il la salua comme une espérance.

C'était à l'Ecole normale. Ses succès de collège lui

avaient ouvert cette école célèbre, plus puissante encore qu'elle n'est célèbre, et dont l'intluence aura été grande sur notre temps ; institution singulière qu'on aurait peine à croire une œuvre impériale, si ce n'était un fait historique que la volonté de Napoléon fonda ce séminaire ou la puissance de l'esprit de corps devait étroitement s'unir à celle de l'indépendance de la pensée. L'École normale de 1813 ressemblait peu à celle d'aujourd'hui. L'érudition y était faible^ et l'étude de l'antiquité plus littéraire qu'archéologique. Au-dessus des lettres elles-mêmes, il y dominait une préoccupation des choses dont les lettres ne sont que l'expression. L'amour du beau dans les arts d'imagination n'y avait que la seconde place , et l'enthousiasme des idées y prenait le pas sur l'admiration du talent. Au spectacle de la chute du colosse impérial , au bruit des débats retentissants que rouvrit la restauration, ces jeunes âmes s'émurent, et, à défaut de systèmes arrêtés, toutes les sérieuses pensées assaillirent leur cœur. Dans leur propre sein s'engagea la lutte intestine des opinions qui semblaient se disputer le monde, et si tous ne furent pas dès le premier moment rallies dans une croyance immuable , ils le furent du moins dans la persuasion commune qu'il y a une idée en chaque chose, des principes pour tout, ({ue le monde matériel, politique , social , n'existe que pour le monde moral , et que tout sur la terre reconnaît la souveraineté de la pensée. Que ce soit l'éternel honneur de M. Royer-Collard d'avoir implanté au sein de l'élite de la jeunesse française cette généreuse foi du spiritualisme pratique. Sûrement il n'acceptait pas lui-même toutes les opinions ((ui devaient en sortir ; il a. toujours volontairement clos en d'étroites

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limites la liberté native de sa puissante raison; enfin, cet esprit indomptable souftVe malaisément la contradicti(m et la dissidence. Et cependant, lorsqu'il y a près de trente ans, sous les auspices d'un gouvernement défiant , intolcrant par nature , il exerça légalement sur l'enseignement une autorité presque illimitée, il respecta, il protégea dans cette jeunesse qui devait instruire l'autre, et à laquelle il commettait ainsi l'avenir du trône et du pays, l'indépendance intellectuelle , le droit de penser par soi-même et de tout ramener en ce monde sous la loi de la raison en liberté. Je ne connais rien dans sa noble vie d'aussi grand que cela.

M. Jouffroy était tout prêt. Ces premiers dogmes de la croyance qu'il n'avait pas encore, ce rationalisme vague, étaient dans les instincts de son esprit. Cependant tenir la pensée pour la reine du monde, ne reconnaître à la raison de limites que celles de la nature bumaine, professer que rien d'extérieur et de visible n'a un droit absolu sur la liberté de l'intelligence , et que nulle autorité n'est légitime si elle ne justifie de son titre, c'est assurément croire quelque chose; mais ce n'est point repondre à toutes les interrogations du cœur, de l'imagination , de la raison même, et il reste encore après cela bien du n ide dans l'esprit. On est loin de s'être mis à labri des atteintes du doute et<les angoisses de l'incertitude ; on n'est encore qu'au début des épreuves que toute jeunesse sérieuse a de nos jours infailliblement traversées. Lorsqu'on s'est prescrit de ne penser et de ne croire que par soimême, on n'a fait encore qu'augmenter la diflicultc de penser et de croire. Lne phase de scepticisme est donc en ce cas pour chacun la transition inévitable. Ceux (|ui le

nient ne sont pas sincères ou n'ont de leur vie pensé à rien. Ceux qui le dissimulent sont des politiques qui feignent la croyance pour l'imposer ou cachent la vérité dans l'intérêt de la vérité même. C'est une innocente hypocrisie que de prétendre qu'on n'a jamais douté.

Récusons donc tous ceux qui se disent indignés du moindre aveu d'un jour de scepticisme. Que la restauration s'en fàchàt, à la bonne heure : elle voulait très-sérieusement changer les conditions d'un âge d'examen; elle s'imaginait supprimer l'incrédulité en l'anathématisant , et des esprits censurés lui semblaient des esprits convertis; elle croyait posséder par privilège la vérité toute faite, et se mettait de la meilleure foi du monde au rang des choses sacrées dont on ne dispute pas. Cette prétention lui a mal tourné, et c'est pour s'être érigé en principe absolu que son principe a péri. La prétention serait non moins malheureuse et beaucoup plus ridicule aujourd'hui, et aucun pouvoir existant n'a de principe à soustraire à l'examen. Mais si le rationalisme s'applique à tout désormais , le doute universel n'est pas pour cela l'état permanent de cette société ; et comme je crois fermement que la \ érité a un droit naturel et divin sur la raison , et que la raison est naturellement et divinement apte à la vérité , je regarde la croyance comme le prix de la réflexion, et je vois la foi au terme de l'examen.

Ces considérations nous éloignent moins qu'il ne semble de la jeunesse de M. .louffroy. Elle a passe par toutes les épreuves; elle a été livrée aux incertitudes inévitables, et sa raison a subi la loi commune, le travail. Le pain spirituel aussi n'est gagné par l'homme qu'à la sueur de son front.

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Les études littéraires ëclaiient l'intelligence , forment le goût, élèvent les sentiments, inspirent l'amour de ce qui est pur et beau ; mais aux esprits méditatifs elles ne suffisent pas. Elles ne nous entretiennent pas nécessairement des principes des choses, et laissent beaucoup a faire à celui qu'un impérieux penchant force à se rendre compte de ce qu'il pense. Des armes défensives lui manquent contre les attaques du scepticisme contemporain. Il peut devenir insouciant et frivole ; du moins quelque chose n'est pas développé en lui , ce qu'on pourrait appeler la conscience de l'esprit. Les études philosophiques seules comblent le vide. Voilà, pour le dire en passant, le motif qui en fait le nécessaire complément de l'éducation des collèges. Elles donnent pour accompagnement à l'amour du beau l'amour de son tuananulc , le vrai. Elles n'ont point pour but de consacrer tous les hommes à la méditation des problèmes spéculatifs : mais elles font plus que leur donner une teinture de ce que la raison humaine, attestée par ses plus dignes organes , a pensé sur les questions qui touchent de plus près l'humanité. La philosophie des écoles a pour principal avantage d'inculquer à la jeunesse que la raison aussi a des devoirs , parce qu'elle a une loi, la vérité. Sans études métaphysiques, on peut assurément déployer de grands talents comme de grandes vertus; mais la raison demeure sans règles. Il manque à l'esprit des principes; c'est une lacune que rien ne remplit, et dont j'ai vu souffrir, jusque dans l'âge mûr, les meilleurs esprits.

M. .louffroy demandait beaucoup à la philosophie. Il espérait d'elle la solution de toutes les questions ensemble, car elles s'agitaient toutes autour de lui. En France,

quand la controverse s'élève, elle est encyclopédique. Il cherchait dans une science qui renaissait alors l'apaisement de toutes les anxiétés du doute et de l'ignorance. Son esprit était exigeant et difficile , son cœur inquiet et troublé , et il invoquait la philosophie au moment où elle se cherchait encore elle-même. Obscures et ambiguës , les réponses de l'oracle ne changèrent point l'état de son âme, état douloureux qu'il a décrit dans quelques pages vraiment éloquentes , que toutes les sortes de fanatismes ont à l'envi défigurées'. Un fragment où il raconte ses débuts dans l'étude de la philosophie , où il retrace avec beaucoup do sagacité et de chaleur ces premières épreuves de la raison , bien connues de quiconque prend au sérieux les idées et s'inquiète de la vérité, a été publié depuis sa mort, et dans cette confession, qui rappelle à la fois saint Augustin et Rousseau , l'esprit de parti a cherché des armes contre lui, contre ses amis, contre l'Université, contre la philosophie. Aveux étranges en effet! révélation monstrueuse ! Quoi ! M. .Touffroy à vingt ans n'avait pas ses croyances arrêtées! M. Cousin presqu'au même Age n'était point parvenu à enseigner une philosophie complète et définitive ! L'École normale était l'asile d'esprits consciencieux et ardents qui cherchaient péniblement la foi et la science ! Knlin il parait prouvé que la philosophie est une initiation laborieuse à la vérité, et qu'elle a comme l'humanité, comme le monde, des problèmes qui accablent et tourmentent l'intelligence! \oi\ii, certes, un beau sujet d'étonnement , et jamais l'indignation ne fut plus légitime!

' De l'Urijdiiisation des srienca philonophiques . seconde partie. — Nouveaux Mélanges philosophiques, p. \\h.

THÉODOIŒ JOUFFHOV. 191

Parlons aux hommes sincères et sérieux. La philosophie n'est point une inspiration soudaine , ce n'est point l'œuvre d'un jour, mais l'acquisition lente de la vérité par la raison. C'est la pensée recherchant sa nature, retrouvant ses lois , raffermissant ses hases et s'élevant par degrés à la possession rédéchie de la science. Or cette science ne suffit qu'à celui qui en a tout à la fois reconnu les fondements et les limites, et qui, sans être plus trouhlé de ses lacunes qu'ébloui de ses lumières, accepte les immuables conditions de l'esprit humain, et n'exagère ni la confiance dans ce qu'il sait, ni la résignation à ce qu'il ignore. Comme l'homme de la grâce, l'homme de la raison a tout ensemble sa dignité et son humilité ; l'union de la connaissance et de l'ignorance est en une certaine mesure le terme nécessaire de la philosophie comme de la religion. Seulement le philosophe s'abaisse sous la \ olonté de Dieu telle que sa propre nature la lui manifeste , et le chrétien sous la volonté de Dieu telle que la lui révèle une autorité extérieure,

La philosophie, pour ^L .louffroy, se personnifia d'abord dans M. Cousin. Bien que l'un et l'autre, aux yeux de la multitude , représentent la même école , et que le premier ait été le disciple du second, des différences éclatantes les séparent. La philosophie, pour M. Jouffroy, semble n'être que l'esprit humain s'étudiant lui-même; pour M. Cousin, le génie de l'humanité étudié dans son histoire.

Opendant l'origine des deux doctrines est commune. Depuis Descartes, la clef de toute science philosophique est la réflexion prise au sens propre et rigoureux , c'està-dire la pensée réfléchie sur la pensée ; c'est ce qu'on

appelle, en langage d'école, le point de vue psychologique , et en psychologie la conscience ou le moi. C'est par ce procédé suivi à la manière des Écossais que M. Royer-Collard , mettant en cause tous les systèmes modernes , pensait leur avoir victorieusement intenté un procès de tendance au scepticisme. Aux hypothèses érigées par quelques-uns en principes, il avait substitué le sens commun, éclairé et légitimé par l'observation rigoureuse des phénomènes de conscience. C'est sur cette base que devait s'élever l'édifice ou modeste ou magnifique de la science. C'est cette première pierre qui devait supporter le Parthénon, soutenir le Capitole, ou rester l'humble borne , appui de la pauvreté souffrante et nue. M. .louffroy médita longtemps assis sur la pierre. Son esprit circonspect s'en tint longtemps à un seul point de la philosophie , et c'était le point de départ. M. Cousin avait bien fortement aussi appuyé sur ce premier point, il est le grand promoteur parmi nous des méthodes psychologiques; mais enfin, le terrain solide une fois trouvé et mesuré , il y posait le pied et s'élançait dans toutes les voies où marche la raison humaine; le flambeau de la critique à la main, il éclairait jusqu'aux nuages voisins des cieux. Son jeune émule au contraire paraissait vouloir s'en tenir au premier pas. Jamais il ne croyait avoir consacré trop d'heures et de soins au principe de la psychologie. Il assouplit donc scrupuleusement son esprit à l'observation de lui-même ; il s'enfonça de plus en plus dans cette méditation du moi , sans cependant s'y perdre jamais , et, toujours fidèle à la méthode expérimentale , il poussa la contemplation très-loin sans tomber dans l'extase ou dans le mvsticismc. C'est un des mérites de

l'esprit moderne et occidental que de savoir, en méditant, éviter cet écueil où se sont brisés l'antiquité et rOrient.

Avec une incomparable patience , M. .Touffroy, pendant de longues années, se contenta de réduire la philosophie à la psychologie , et même à une psychologie plus descriptive encore qu'inductive, et qui servit à témoigner comme à développer en lui la sagacité de l'observateur et le talent de l'exposition. Il apprit à connaître avec profondeur ce qui se passe en nous , et à le rendre avec une lucidité parfaite. L'intimité du moi est comme le séjour mystérieux où l'Arménien de Platon allait chercher des spectacles inconnus qu'il rapportait ensuite à la clarté du jour.

Cette philosophie certaine , mais bornée , pouvait d'abord paraître un peu stérile. Réduite à ne constater que des phénomènes internes, elle pouvait sur le reste ne produire que le doute. Les sceptiques ne sont pas tous des téméraires. Le scepticisme fut souvent le fruit d'une dialectique hardie qui se joue du naturel et du vraisemblable; mais il naît quelquefois chez les modernes d'un excès de prudence ou plutôt de timidité. L'abus des méthodes d'observation y peut conduire un esprit profondément expérimental qui constate et ne conclut pas. Cette excessive réserve fut un des caiactères de la philosophie naissante de M. .Touffroy, et même à une époque plus tardive, lorsque sa doctrine s'était enhardie, elle conserva des traces de scepticisme ', elle se contint en deçà de ses

' Voyoz, dans les piemiris Mt-laiii/cs, lo fingmont intitulé du Sirplii-i.sme, p. 200, et dans lo premier volume du Cours de dmit miluri'l. la neuvième loi:"on : liéfuta'inu du scepiicisme.

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légitimes conséquences; du moins parut-il encore suspendre son jugement, alors même qu'il le suggéra sous la forme d'une irrésistible induction. C'est le fruit de son opiniâtreté à vouloir retrouver à toutes les vérités philosophiques le caractère primitif de faits de conscience, caractère qu'une sagacité ingénieuse ne parvient pas toujours à leur restituer. L'unité et la sévérité de sa méthode l'obligent à des efforts infinis de pénétration et quelquefois de subtilité pour transformer ainsi toutes nos idées spéculatives , et pour enlever sur tous les points aux naturalistes le privilège de la science expérimentale, en faisant de la méthode de Bacon la clef d'une philosophie qui n'est au fond rien moins que celle de Bacon.

.le ne l'ai point entendu dans sa jeunesse, alors qu'il était répétiteur à l'Ecole normale, ou qu'il enseignait la philosophie au collège Bourbon 181!) ; mais j'ai lu et tous les amis de la science se rappellent son premier ouvrage. C'était une Introduction aux Esquisses île Philosophie morale de Dugald Stewart (1826\ La méthode psychologique y est déjà supérieurement décrite et maniée. Elle est dirigée avec art contre les conclusions excessives de la physiologie appliquée à l'esprit. Pour établir l'existence morale de l'homme, il la montre attestée par des phénomènes non moins certains que tout autre fait d'expérience , bien qu'autrement obser\ ables que les faits de l'histoire naturelle ; et , content de cette première victoire, il s'arrête et semble, après avoir constaté des phénomènes spéciaux, hésiter à leur attribuer un sujet spécial comme eux. L'être spirituel lui parait plutôt une haute probabilité , et il n'en fonde l'existence que sur une démonstration négative, le néant des preuves du ma-

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téi'ialisme. Je sais que c'est déjà plus en dire que tel des pères de l'église; je sais que c'était garder la position prise par Stewart; je sais, enfin, qu'il y avait un peu d'ironie dans ce respect exclusif pour l'observation des phénomènes , ou du moins une condescendance calculée aux prétentions des sciences naturelles. Toutefois , je suis forcé de rappeler que la philosophie a des droits plus étendus , que la raison en elle-même est plus féconde, et j'ajoute qu'il y a loin de ce modeste début aux conclusions rationnelles qu'il saura quelque jour tirer de la psychologie même, lorsque, franchissant les bornes de l'empirisme écossais , il restituera dans la science toutes les vérités sublimes et familières , titres impérissables de la vieille foi du genre humain.

Mais nous ne prétendons pas ici suivre tout le développement de sa philosophie. Contentons-nous d'en dégager les idées fondamentales; peut-être paraitront-elles bien simples, aujourd'hui qu'elles courent le monde, et l'on aura quelque peine à en reconnaître l'originalité. C'est le sort de tous les esprits d'élite : il ne font guère que devancer leur temps, et quand leur temps les a rejoints, eux et lui marchent du même pas. Leurs nouveautés de la veille sont devenues vulgaires, et ils pensent comme tout le monde ce qu'ils ont pensé avant tout le monde, car la pensée est de sa nature universelle, et n'a besoin que d'être comprise pour devenir la propriété du premier venu. Le talent seul ne passe jamais dans le domaine public. Heureux donc ceux qui savent à temps donner à leurs conceptions individuelles l'empreinte du talent qui les date et les conserve ! C'est une injustice peut-être : les vérités sont de plus haute n aleur que l'art tout personnel

de leur prêter de l'éclat ou du charme, le beau n'est que la parure et partant que l'accessoire du vrai ; mais enfin ainsi sont faits les hommes , il faut leur plaiie ou les toucher pour rester dans leur mémoire; ils sont plus sensibles à l'art qui exprime qu'au génie qui invente, et l'éloquence laisse plus de traces que la vérité. ZSon que la vérité périsse, mais elle devient promptement une idée raisonnable, une opinion reçue, enlin un lieu commun, et la multitude s'imagine qu'on a su de tout temps ce qu'elle ne se souvient pas d'avoir appris.

Voici donc quelles étaient les maximes philosophiques de l'école de M. Jouffroy. La première vérité de la science comme la première règle de la méthode , c'est que l'observation de soi par soi ou la conscience attentive est la source de la certitude. Tout système est donc faux ou fragile qui ne se fonde pas sur une connaissance exacte de l'esprit humain par lui-même interrogé. Toute métaphysique séparée de la psychologie est hasardée ou suspecte, conséquemment sans autorité légitime. Cependant comme l'esprit humain ne peut trouver que dans la conscience ce qu'il conçoit de lui-même, jamais ce qu'il en conçoit ne saurait être absolument lictif , essentiellement faux. C'est au moins et nécessairement un fait do conscience, et l'erreur n'est pas de l'admettre, mais de l'admettre seul , et d'en exagérer les conséquences ou de le généraliser à l'exclusion de tout le reste. IJ'ou il résulte que le faux n'est que le partiel, ou qu'il n'y a point d'erreur complète. Tout système est un fragment de la vérité. Or, la condition de la connaissance de la vérité étant l'observation qui n'exclut rien, on ne peut apprécier tous les systèmes qu'en les rapportant à l'observation.

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ni contrôler l'exactitude de l'observation que par la revue de tous les systèmes. Ils doivent contenir tout ce qu'elle constate; elle doit donner tout ce qu'ils renferment. C'est ainsi que les recherches psychologiques éclairent l'histoire de la philosophie , qui les éclaire à sou tour.

De ces deux idées qui se balancent et se répondent , M. Cousin avait saisi Tune comme la plus vaste , et partant celle qui était le mieux à sa mesure. M. Jouffroy sembla préférer l'autre, qui supposait un regard attentif, une vue perçante, toutes les patientes qualités d'un grand observateur. L'un sut tout embrasser, l'autre s'efforça de tout pénétrer, et tous deux contribuèrent puissamment, par des efforts divers , à introduire dans les choses de l'esprit une qualité précieuse et une véritable vertu, l'impartialité; car la science aussi est sœur de la justice.

Mais l'impartialité n'est ni le doute ni l'indifférence. Klle éclaire, sans les refroidir, les nobles esprits, et elle s'allie parfaitement à cette connaissance de la marche gé- Jiérale des choses humaines qui ne permet à aucun de nous l'immobilité. Appliquée aux destinées de l'humanité , la méthode d'observation nous les montre composées des destinées des nations , et celles-ci à leur tour emportent dans leur sein les individus. Les individus ont donc leur part du mouvement universel. Or, ce mouvement, la direction peut nous en échapper quelquefois, mais l'origine en est moins mystérieuse que le but , et elle donne au rôle des individus dans l'action générale les caractères d'une mission. Il n'y a donc point d'indifférence permise, parce qu'il n'y a pas, à parler rigoureusement, d'inaction possible. Cela conduit et oblige en même temps le philosophe à s'enquérir, à se préoccuper de son temps

et de sa patrie. De là , à toutes les époques , le lien nécessaire de la philosophie avec la politique actuelle , et ce lien , par ses principes mêmes, M. Jouffroy ne pouvait ni l'ignorer ni le rompre.

Les hommes marchent sous la loi de leurs idées; ce n'est qu'en seconde ligne que se forment à la suite de ces idées des intérêts et des passions. Ces idées, dans leur développement historique et social, se confondent en une seule ou peuvent se ramener à une seule , celle d'un ordre vrai vers lequel gravite le genre humain. Cet ordre, s'il se réalisait jamais, serait celui d'une justice relativement parfaite, c'est-à-dire qu'il réduirait à ses moindres termes le mal sur la terre , le mal ou tout ce qui dégrade la dignité, restreint la liberté, altère la pureté de l'homme. Cet ordre restera éternellement idéal ; mais c'est vers l'idéal qu'il est toujours permis ou plutôt nécessaire de tendre. Nations et individus marchent à ce but, sans prendre toujours les voies les plus droites, sans toujours avancer d'un pas rapide ou sûr. Tout grand mouvement social est un effort qui suppose une résistance; partout et toujours il y a donc lutte, conflit, sous des formes variées , et lorsque des événements grandioses et caractéristiques signalent une de ces luttes, on l'appelle, dans son développement régulier, du nom de révolution. Toute révolution qui rapproche soit l'humanité, soit une société, du but idéal , est bonne en soi et mérite la fortune. Ainsi doit se juger la révolution française.

On a tout dit sur le mélange du mal au bien dans les révolutions. La nôtre, jugée même en dehors de ses actes, considérée dans ses systèmes, n'échappe pas à la critique. Klle a payé lai'gcment tribut à la faiblesse favorite de

l'esprit humain, c'est-à-dire que des idées exclusives l'ont souvent égarée, et cent fois plus exclusifs que les idées sont encore les sentiments de l'homme. Les sentiments exclusifs engendrent les actions iniques. De là les fautes et les excès de la révolution. A elle aussi devait donc s'appliquer la méthode critique qui servait à juger les doctrines, car les doctrines ne sont que les événements et les révolutions de l'histoire de l'esprit humain. Après vingt-cinq ans, la révision méthodique des systèmes et des actes politiques, sous la condition d'une fidélité inaltérable à la cause qui ne pouvait cesser d'être la bonne , devait épurer et améliorer en quelque sorte la révolution en la rendant plus impartiale. Une connaissance plus complète des éléments sociaux correspondait en politique à un dénombrement plus exact en psychologie des faits intellectuels, et c'est ainsi que la même méthode pouvait agrandir et assurer ensemble la pensée du philosophe et celle du citoyen.

On voit comment cette méthode devait conduire M. .Touffroy en métaphysique à un spiritualisme, en politique à un libéralisme , qui ni l'un ni l'autre n'étaient exclusifs. Si l'on veut appeler cette doctrine du nom prodigué d'fV /'■< tlsmc , entendons par ce mot la restitution dans la science de tous les faits oubliés, de tous les principes omis, et concevons que dans un tel travail l'esprit s'étende et l'àmc se modère sans que la fermeté des convictions et le dévouement à la vérité s'affaiblissent.

C'est au lecteur à décider si la doctrine, dont nous venons de retracer brièvement les procédés et les résultats, n'a point peu à peu, et sous des formes diverses, pénétré dans les esprits, modifié les opinions, influé sur les évé-

nements , et contribué même à déterminer le caractère de la révolution de 1830. Assurément ceux qui ont, comme M. .louffroy, concouru avec éclat à la constituer et à la propager, n'ont paint confiné leur action dans l'intérieur des écoles. Les traces de leur passage se voient partout sur le sol où nous marchons.

Le jour vint ou cette philosophie sortit de l'ombre des classes. A partir de 1.S20, l'opposition libérale se rajeunit et se fortifia. Des hommes nouveaux, venant la joindre, lui composèrent cette réserve d'ardentes recrues qui devait faire plus tard la force de l'ai-mée du gouvernement de 1830. C'est l'époque où l'intérêt de nos communes idées , je devrais dire de notre commune cause , me rapprocha de M. .louffroy. L'histoire de la formation des divers groupes d'écrivains qui renouvelèrent alors la presse militante serait intéressante à raconter ; une réserve que l'on comprendra ne me permet que de l'esquisser.

La restauration a eu du malheur ; elle succédait à un ;;ouvernemeiit qui avait abusé de la guerre et du pouvoir : elle apportait la paix et la liberté, excellentes conditions pour se faire bien venir d'un pays et demeurer populaire ; mais elle sacrifia ce double avantage au désir insensé de faire de sou avènement le triomphe d'un parti. Llle tenait à honneur de punir la France en la contrariant ; elle gâta la paix en froissant le patriotisme , et la liberté en la donnant à regret. Ainsi, de gaieté de cœur, elle jeta les deux plus beaux joyaux de sa couronne au Ilot des révolutions.

Klle a\ ait l'air de se chercher des ennemis. Klle en avait de tout faits dans les partisans obstinés des gouvernements déchus; mais ceux-là, elle pouvait les gagner en

THK(il)r)KI-: JOUFFRUV. 201

iR- les outrageant pas, une bonne conduite les devait ramener. Elle y eût échoué, que le temps seul , en éclaircissant leurs rangs, aurait rendu leur hostilité moins redoutable. D'ailleurs les mécontentements partiels ne prévalent jamais contre les intérêts généraux et permanents, quand ceux-ci sont satisfaits. La restauration n'a pas voulu, et sa chute a pu se prédire dés qu'on a vu ses ennemis de fondation grossis ou remplacés par les générations même élevées à son ombre. Dans toutes les classes, dans toutes les professions, de nouveaux adversaires se rencontrèrent en foule, nulle part plus nombreux et plus formidables que parmi les hommes voués à ce qu'on pourrait appeler le métier de l'intelligence. Après les tentatives plus ou moins malheureuses du carbonarisme , la scène s'ouvrit surtout à ceux qui, sans antécédents obligatoires, sans engagements de situation, se jetèrent par choix dans les hasards d'une guerre raisonnée contre le pouvoir. La presse devint leur instrument presque unique; la légalité, leur arme et leur abri. >ous tous, qui avons milité dans ces guerres, ne l'oublions jamais, la presse, quoi que nous soyons, la presse nous a faits ce que nous sommes.

Bien que le drapeau fût le même , il y avait plusieurs pelotons dans larmée. Quelques-uns de nous, d'abord obscurs, inconnus, venus de loin, devaient tout à euxmêmes. Aucune tradition de famille, aucune situation notoire ne les avait prédestinés à l'opposition active; ils en étaient, parce qu'ils l'avaient voulu, et puisant leur mission dans leur instinct , leur puissance dans leur nature , le temps en avait fait des écrivains politiques. Ele- >és loin de Paris, ils s'étaient rapidement acclimatés dans ce monde nouveau, en conser\ant quelque chose de

rénei'gie dune éducation rude, sans mollesse et sans distraction. Ils avaient respiré leurs opinions avec l'air vital, et, profondément imbus des sentiments de la France, ils étaient capables de les juger en les éprouvant, et parlà même de les mieux servir et de les régler. C'étaient , par leurs passions, les représentants naturels de cette démocratie impétueuse qui s'était tant égarée, mais par la droiture de leur intelligence ils pouvaient en devenir les modérateurs et presque les maîtres. Contenir l'opinion libérale en la propageant, l'éclairer en la flattant, acquérir à force de sympathie avec le pays le droit de résister à ses emportements, de redresser ses erreurs par le courage de la vérité, telle était leur puissance et leur but. Esprits étendus, mais positifs, ardents, mais pratiques, suppléant à l'imagination inventive par l'élévation des facultés usuelles à leur plus haute puissance, la politique et l'histoire étaient, de toutes les choses intellectuelles, celles qui leur allaient le mieux. A cette époque, où comme à nous tous Texpérience leur manquait, ils devaient beaucoup ignorer des personnes et des choses; leurs vues pouvaient être étroites encore que sensées , et ils avaient à redouter cet emportement logique auquel résistent peu les esprits fermes et convaincus. Mais un bon sens supérieur maîtrisait tout en eux, et les systèmes, et les passions, tandis que leurs instincts, sincèrement nationaux, les rendaient propres à prendre de l'ascendant sur les masses. Si l'étude et la méditation n'avaient pas encore suffisamment agrandi leurs idées, il était certain que les faits exerceraient toujours un empire décisif sur des intelligences si justes et si vigoureuses. Jamais rien de la réalité ne leur devait échapper. Us avaient à cœur

THÉODORE JOUFFHOV. 203

d'achever l'œuvre effective commencée par nos piTcs. En eux se devait personnifier quelque jour la révolution , éclairée et non affaiblie par le temps, ayant conservé toutes ses passions et gagné toute sa sagesse.

Ce n'était pas dans les brillantes et mobiles écoles de Varis qu'ils s'étaient formés. Les véritables élèves de ces écoles, ceux qui en continuaient la féconde impulsion, étaient de jeunes hommes dont la science et l'étude avaient assoupli et développé l'esprit, nourri d'abord des croyances et des idées populaires. Déjà les mécomptes de la politique, et l'on pourrait dire de la philosophie révolutionnaire, la curiosité naturelle à des gens lassés des banalités d'une littérature usée, les loisirs laborieux de la paix, l'excitation générale produite par les luttes de principes que la restauration provoquait follement, avaient enfanté un certain nombre d'esprits critiques, mais graves et enthousiastes, élevés et difficiles, tout à fait propres a renouveler les goûts et les idées. Après des études approfondies et variées, familiarisés avec l'examen de tous les systèmes sur le vrai et de tous les genres de beau, ces hommes à tendances spéculatives avaient comparé toutes les doctrines à toutes les réalités, et, trouvant peu d'accord, ils étaient naturellement amenés à se refaire des principes sur chaque chose. Leur prétention était de sortir de toutes les routines, et d'ouvrir l'œil et l'oreille aux idées neuves, sans piédilection de parti pris, sans engouement systématique. Politique, littérature, beauxarts, mœurs même, tout les intéressait à la fois, et en tout ils cherchaient la pensée profonde que le vulgaire méconnait. La nouveauté les séduisait trop peut-être, mais il leur semblait que les re\ers nombreux de la cause

du siècle attestaient de telles erreurs, que c'était le servir que l'éclairer sur lui-même et rajeunir ses idées. D'ailleurs ils prétendaient bien ne rien omettre, ne rien supprimer, et retrouver des raisons inconnues m.éme pour les vérités communes. Plus épris du rationnel que du pratique, ils pouvaient manquer quelquefois de l'art, sinon d'exciter les intelligences, du moins d'échauffer les âmes, et ils semblaient plus faits pour agir sur l'esprit humain que sur l'esprit des hommes. Il y avait en eux ce qui fonde une école plutôt que ce qui forme un parti.

On reconnaissait dans cette partie de la presse opposante l'influence de la philosophie que nous avons décrite, comme dans l'autre partie les traditions améliorées de la révolution française. J)es deux côtés étaient de nobles esprits, dont les efforts ont diversement , mais peut-être également, contribué à la formation de la pensée publique. Pour compléter le dénombrement, je devrais citer encore des écrivains qui vinrent d'un nouveau point de l'horizon et s'entendirent avec les uns et les autres. Dans une région sociale différente, des hommes du même âge, appartenant pour le plus grand nombre Sux classes élevées par la révolution et l'empire aux fonctions publiciues , avaient su se défendre des pièges et des séductions du pouvoir, et, pénétrés des idées et des sentiments contemporains, sacrifier à leurs convictions de faciles avantages. Ils apportaient à la cause plus de connaissance de la scène politique et des acteurs , et comme une expérience anticipée. iMoins populaires que les uns, moins originaux que les autres , ils ne pouvaient exercer le même ascendant, ils pouvaient rendre autant de services. >ul n'avait aussi librement (|u'eu\ choisi sa direction, nul ne se rendait

THEODORE JOUFFROV. 205

mieux compte de son choix. Leur patriotisme moins communicatif n'était ni moins pur ni moins fidèle , et une absolue liberté d'esprit leur donnait une clairvoyante impartialité. C'étaient toutefois des combattants redoutables, car ils avaient vu de près l'ennemi, le connaissaient bien, et l'attaquaient sans colère comme des soldats volontaires qui guerroient par honneur et par goût. Enfants de Paris pour la plupart , ils avaient ce qui est si puissant à Paris, l'arme de la conversation, et ils servaient par elle au moins autant que par leur plume la cause qu'ils avaient embrassée.

.le raconte ce que j'ai vu. De ces trois classes d'écrivains, la première arriva exclusivement par la presse périodique ; la seconde , venue presque tout entière de l'I niversité, passa de l'enseignement à la presse et de l'étude à la controverse. A. la tète de l'une, le lecteur aura déjà placé M. Thiers ; au premier rang de l'autre, on devinera qu'il faut mettre M. .fouffroy.

.le me rappelle encore les jours ou je les rencontrai l'un et l'autre , non pas ensemble , ils ne furent jamais rapprochés, et ceux avec qui je venais formaient comme un intermédiaire entre les deux. Des sentiers divers nous avaient conduits sur le même terrain, et nous travaillions en commun au triomphe des principes dont il nous semblait que la défense devait un jour nous donner le pouvoir en héritage. « >ous sommes la jeune garde , » me disait M. Thiers en 1823.

C'était à l'occasion d'une entreprise qui nous réunit. l n recueil périodique s'était fondé, un moment remarqué, oublié aujourd'hui, /c.v 'ialilvtics: nnivcrsclLs. Il disparut bientôt, brisé par les difficultés légales qui alors entrail. 18

vaient la presse. Chacun se reprit à chercher de sou côté des chances de succès, des occasions de travail. M. Thiers et M. Mignet rentrèrent dans la voie où ils trouvèrent plus tard à créer le National. Pour nous , nous fûmes bientôt ralliés autour d'une œuvre qui a laissé quelque souvenir : je veux parler du Globe , recueil périodique que M. Dubois et M. Leroux fondèrent vers la fin de 1824.

Je rappelle ce fait parce qu'il fixa décidément M. Jouffroy dans les rangs de la presse militante, L'École normale dominait le GIoIjc à son origine ; le nom de M. Dubois ne peut laisser à cet égard aucun doute. A cette direction appartenaient MM. Damiron, Trognon, Patin, Farcy, etc., et se rattachèrent M. Ampère, M.Lerminier, M. Magnin, et un peu plus tard M. Sainte-Beuve. Venus d'ailleurs, M>L Duvergier de Hauranne, Duchatel, Vitet, d'autres encore, tempérèrent ce que cet esprit pouNait avoir d'exclusif, par une diversité nécessaire d'études et de goûts. Nous formâmes ainsi un faisceau de critiques qui , je le puis dire sans témérité , exerça dans la philosophie, la littérature et la politique, une véritable influence pendant les cinq dernières années de la restauration.

M. Jouffroy primait parmi nous. 11 y avait en lui quelque chose de doux et d'imposant qui nous captivait. Sa raison n'était pas froide , mais calme , et nous nous sentions plus assurés encore de nos convictions quand elles passaient par sa bouche. Il avait là deux fidèles amis à qui son souvenir reste à jamais présent, M. Dubois, (jui prétait à nos opinions la verve d'un talent passionné et l'autorité d'une ferme loyauté, M. Damiron, auteur d'é-

crits bien précieux, le plus sage de nous tous, le seul sage peut-être, puisqu'il n'a pas cessé d'être heureux, puisqu'il n'a pas cessé de vouer à la science toute son ambition. M. Jouffroy était philosophe par l'esprit et par les mœurs ; mais son âme était loin d'avoir atteint cette stoïque insensibilité à laquelle aspire, dit-on, la philosophie. Elle recelait une ardeur contenue qui a pu répandre quelques souffrances dans sa vie, mais qui animait d'une manière heureuse la gravité de son talent. On peut en juger encore par ses écrits. II semble ne s'y attacher qu'à se rendre raisonnable , c'est son travail évident ; toujours il procède par l'observation rigoureuse des faits, jamais il ne trouve assez d'appuis à sa pensée ; mais sous les formes sévères de sa méthode se cache ou plutôt se trahit une imagination qui reproduit vivement, si elle ne crée pas. Cette imagination le sert et parfois le séduit en se cachant de hii avec plus de soin encore que ne faisait, dit-on , celle de Malebranche. Ce qui se montre dans ses écrits se retrouvait dans sa nature, et il était plus ému des choses que ne le laissait voir la noble tranquillité de sa figure et de son attitude.

On peut relire les fragments qu'il a écrits pour /f (}lol>e. Les plus importants ont été recueillis. La raison s'y montre partout sans doute , mais une raison ardente et persuasive , et les idées générales n'y servent qu'à voiler une forte polémique. On sent en le lisant qu'un adversaire puissant est là, et que la vérité est en péril. L'état général des esprits à cette époque était le sujet inépuisable de nos articles. C'est le fait que nous considérions sous tous ses points de vue, fait puissant qui contenait tous les autres , centre de toutes nos recherches , et que nos con-

stants efforts avaient pour l)ut de caractériser et d'établir, comme le plus fort obstacle aux vues de la restauratioji et la plus forte objection à ses doctrines ; car, malgré la sagacité de ses plus illustres défenseurs , elle avait constamment méconnu , elle mettait son orgueil à méconnaître la réalité et la profondeur de la révolution dans les idées. Elle voulait tout attribuer aux: passions indi\iduelles, aux illusions duu moment, et se représenter comme un mal passager une rénovation sociale. De là l'espoir insensé de tout réparer à sa guise , et de là aussi la vanité de ses efforts. Cetait donc lui répondre et l'intimider peut-être que de lui montrer sans cesse la grandeur des résultats accomplis comme supérieure à toute tentative de réaction. La discussion des principes , si goûtée et si brillante au début de la révolution, devait être en ce sens modifiée et complétée, quand nous approchions de son terme , par l'observation et la description des faits. On sent combien cela devait convenir a l'esprit de M. Jouffroy. J)ans la politique, il retrouvait ainsi sa philosophie , et pouvait appliquer aux questions du jour la même méthode qu'aax recherches des lois éternelles de l'esprit humain. C'est ce qui donne tant de solidité à sa polémique. Lorsqu'il raisonne, il semble raconter; l'observation se mêle partout a la déduction ; les idées les plus neuves prennent l'air de simples notions de sens commun, et la conviction est irrésistible sans paraître passionnée ' .

La cause qu'il défendait si bien triompha un jour, et la révolution de l.s3() lit en un moment des idées contes-

' Voyez surtout , dans les premiers Mélaiiyes, les articles intitulés: t'oinmeiil Ui (/o'/mcï fniitscnl et la Sorboiiiie et les P/ii7o.mv;»/im.

rHK<H)(»HK .1(»UFFR(»V. -209

tées les idées reçues, de l'offensive la defensi\e, de l'opposition le pouvoir, /.e Globe disparut , sa mission était finie ; M. Jouffroy , libre comme la France , revint a l'enseignement, et ne tarda pas a entrer dans la politique active.

Suivons-le , mais rapidement , dans cette double carrière.

Dans l'une, nous retrouvons la philosophie proprement dite. M. .louffroy remonte dans sa chaire, avec un esprit plus mûr , avec des doctrines mieux arrêtées , plus complètes ; à son enseignement définitif correspond la publication de ses plus importants écrits. Les douze dernières années de sa vie sont les plus fécondes , et pour analyser ses tra\au\ il faudrait exposer toute une philosophie. Il est trop tard, et cet article ne se prolonge que trop. Quelques mots seulement sur l'ensemble et le caractère de sa doctrine.

Le fondement de tout est, comme on sait, la psychologie. Il y a un esprit humain ; il se connaît par la conscience et dans la conscience. Ses opérations , ses facultés , ses lois, sont des faits ; la psychologie, et par suite la philosophie tout entière, est une science de faits, et il n'existe d'autres sciences que des sciences de faits. Seulement , tous les faits ne sont pas semblables , et toutes les sciences ne sont pas les mêmes , parce que tous les faits ne sont pas de même nature ; mais toutes reposent sur l'observation. L'observation diffère dans son procédé, suivant la nature des faits. De la, diversité de méthode et de certitude; mais la méthode est également sûre, la certitude également entière, qu'il s'agisse des faits internes ou des l'iiits externes. La psychologie n'est pas la physiologie,

rs.

elle en est profondément distincte, elle s'appuie sur des bases mieux connues et procède par des inductions moins contestables. Tous ces points, que M. Jouffroy a cent fois traités, ne l'ont jamais été peut-être avec plus de clarté et de force que dans un de ses derniers écrits qu'il composa pour l'Académie des sciences morales et politiques * .

iMais la psychologie serait fausse , si elle se bornait à constater des opérations et à en conclure des facultés. Il nait de ces opérations et de ces facultés des inductions constantes, universelles, qui sont des faits aussi, des faits de 1 esprit humain, et qui tout à la fois se livrent à l'observation , satisfont la raison , et forcent son assentiment. Les démêler, les constater, les mettre dans tout leur jour, c'est établir indirectement, mais solidement, les grandes vérités qui en découlent , et la même méthode sert à connaître et l'esprit humain, et ce que l'esprit humain connaît , et ce qui est. La psychologie n'est donc pas réduite à retracer ce qui nous semble. Elle donne , à la suite des faits primitifs de conscience, elle y rattache, elle y enchaîne des conclusions qui vont au delà du cercle de la pensée et se réalisent en dehors de nous. La philosophie écossaise, qui commence bien, s'arrête en chemin. Elle ne connaît pas toute la fécondité de l'esprit humain , elle ne connaît pas toutes les ressources de la raison et la certitude de ses conceptions. Les vérités, pour avoir débuté par être des idées, n'en sont pas moins des vérités, c'est-à-dire les objets et les types des idées '.

' Mémoire sur la légitimilé de la di.sliiirlion de la psyrhnlojk' cl de In jihysiolnriie. — Nouvfaiu' Mélanges, p. 'ÎSS.

- Préfoco (le la traduction de Reid, tome i des Œiivrci complètes.

THÉODURE JOUFFROY. 21 \

Pourtant les sciences philosophiques, bien qu'appuyées sur de fermes ibndements , n'ont pas su toujours les découvrir, et quelquefois les ont sapés elles-mêmes. Elles n'ont pas établi irréfragablement l'autorité de leur méthode, elles n'ont pas rigoureusement déterminé l'existence et la nature de leur objet, elles n'ont pas exactement tracé leurs limites, et tour à tour elles ont empiété sur d'autres sciences ou se sont laissé envahir par d'autres sciences. Elles sont donc mal faites et mal ordonnées, elles ne sont pas organisées. Il y a eu de grands travaux philosophiques, surtout de grands philosophes; il n'y a pas peut-être de philosophie '.

Cependant l'histoire de la philosophie doit être étudiée, non-seulement parce qu'elle est curieuse, intéressante, brillante même, mais parce qu elle est le tableau de l'humanité recherchant la vérité. Or, les hommes pensent , même lorsqu'ils se trompent; leurs idées sont nécessairement des faits intellectuels ; à ce titre, elles ne peuvent jamais être fausses. Il y a toujours du vrai dans le faux et de la raison dans l'erreur. Seulement, toute la vérité n'est nulle part; la raison n'est jamais toute la raison. On ne peut s'approcher de la vérité, de la raison, qu'en reunissant, qu'en combinant tout ce qu'à différentes époques l'esprit humain a su apercevoir et constater ; et ce n'est que des fragments de vérité épars dans toutes les philosophies qu'on peut constituer enfin la philosophie ".

' De t'Orgaiiisalion des sciences philosophiques. — A'oi/iean.r J/elanges, p. 1-221 .

-' De l'Histoire de la pliilosophie. — Premiers Méhiiiyes, p. ■2i\. — Qiiverlure du cours d'hi>:loire de la philosophie aiirie)nie. — Nouveau./. .^ fêla liges, p. 349.

Jamais cepeudant la philosophie ne résoudra toutes les questions. 11 y a dans la nature humaine un indomptable inconnu, dans la destinée humaine un impénétrable mystère, L'o])jet de la religion existe aussi réellement que celui d'aucune science; mais il n'est pas susceptible de la connaissance parfaite. Les croyances primitives, qui sont comme la substance de la religion, se démontrent par l'étude de l'esprit humain aussi invinciblement que tout autre fait scientifique , et la religion qui les consacre et les transmet sans les altérer est essentiellement >ràie.

C'est par la même méthode qu'on peut réussir à juger tous les systèmes ou sur le juste ou sur le beau. ï/d science du juste ou celle du droit naturel ne peut a\oii' de fondement solide , si elle ne repose sur une idée rationnelle donnée par une analyse rigoureuse de l'esprit humain. La science du beau ou l'esthétique a besoin de s'appuyer sur une démonstration semblable ; eu cette matière , comme en morale , tous les systèmes sont conciliables, pourvu qu'on les subordonne tous à celui qui prend au fond même de l'âme l'idée du juste ou du beau, comme une notion nécessaire * .

C'est dans le détail qu'il faut étudier une telle philosophie; dans le détail éclate tout ce qu'elle peut avoir d'ingénieux , de saisissant, d'original. Le texte seul des ou- \ rages de iM. Jouffroy peut faire admirer la clarté de son exposition, la simplicité de sa manière, le style sain, Jiaturel, animé, et par intervalles éloquent, dans lequel il sait rendre sa pensée. Qui veut le connaître le lise.

' Leçons jiréliminaiies du cours de morale. — PreniiiTS Mélaïuien . |>. 383. — Cours de droit nulurel. — Cours d eslhvli'jue.

JUKODOHK .lOlFl-KOV. ii;j

Ouant à nous, nous renonçons a t'ssa\er ici un jugenoent délinitif. .Nous avons loué hardiment; s'il fallait juger, nous serions plus timide. >ous ne pouvons dire que la |)hilosophie de M. .Touffroy nous satisfasse complètement. Quoiqu'il ait su donner a ses principes une fécondité inespérée, il nous parait cependant être resté eu deçà des vérités certaines, et il n'a pas égalé le connu au connaissable. En vain s'est-il efforcé d'exclure, ou plutôt •de restreindre le doute, inséparable des connaissances d'un être borné tel que l'homme, il laisse encore au doute une part plus grande qu'il ne faut, et sa défiance envers la philosophie nous parait excessive. Nous croyons la science mieux faite et plus avancée qu'il ne dit. Mais ce sont là des idées qu'on ne peut motiver en passant, il ne s'agirait pas de moins que de discuter les plus grandes questions de la science. Bornons-nous à dire que, comme les Ecossais ses maîtres, mais avec plus d'étendue, de l'orce et de profondeur que ses maîtres, M. Jouffroy nous paraît avoir établi une excellente philosophie d'introduction , et que toutes les fois que dans l'avenir on re- \iendra aux questions préliminaires de la science, surtout à l'examen des fondements, des procèdes et de l'objet de la psychologie, son nom se présentera naturellement; il sera cité comme une autorité tant que l'histoire de la philosophie restera dans la mémoire des hommes.

l n dernier mot encore. Cette philosophie est- elle un sacrilège? Question étrange à poser et dont M. Jouffroy, dans ses derniers jours, n'eût certes pas prévu le retour; mais depuis un temps, les ennemis de la science ne sont pas devenus moins ridicules, seulement ils sont devenvs

plus hai'dis. Aucune réponse ne leur est due; une apologie serait peu digne d"une pure et noble mémoire. Je ne sais qu'une chose, c'est que leurs déclamations se réduisent à trois ou quatre propositions que voici. — La philosophie n'est que vanité et faiblesse : elle a pour origine l'orgueil humain et les passions terrestres. — Le doute est le résultat le plus clair de toute philosophie. — L'éclectisme est une méthode mortelle a toute croyance et a toute religion. — Et je sais aussi qu'on lit dans saint Grégoire de >aziauze : « Rien de plus fort que la philosophie ; rien n'est invincible comme elle '. » On lit dans saint Clément d'Alexandrie : « Jl est visible que l'ancienne science hellénique est avec la philosophie même venue de Dieu aux hommes -. » On lit dans saint Cyrille d'Alexandrie : « Le principe de la connaissance est l'inquisition, et la racine de l'intelligence des choses qu'on ne sait pas est le doute ■. » On lit enlln dans le même saint Clément : (.< J'appelle philosophie, non celle des stoïciens, ni celle de Platon, ni celle d'Epicure, ni celle d'Aristote; mais tout ce qui a ete 'dit d'excellent par chaque secte, tout ce qui enseigne la justice avec une science pieuse: c'est ce tout, cet ensemble éclectique que j'appelle philosophie. La philosophie introduit donc et prépare a l'avance ceux que le Christ achevé-. »

' Orat. XXVI. p. 48t; tome i de l'édition des bénédictins de Saint- Maur.

' Stromat., liv. i. p. 287: édition de Paris. 1641.

^ L'inquisition, lizr,^; le doute, i:«ira«^<r.;;deux mots qui ont servi à désigner les sceptiques, appelés quelquefois zététiques et aporétiques. — S. Cyrill. Alex. op. Comm. in Johan. ev., lib. ii, cap. iv; p. 180; t. IV de l'édition de Paris, 1638.

' Stromat., liv i, p. 288, 292.

Voilà de l'ancien christianisme; mais peut-être n'est-il pas du goût du nouveau.

« La même loi de la raison, dit M. Jouffroy, qui, en s'appliquant tour à tour à l'individu, à la société ou à l'espèce , fait concevoir à l'homme que les individus, les sociétés et l'espèce sont ici-bas pour une fin , en s'appliquant à l'univers au sein duquel l'humanité n'est qu'un phénomène, lui fait concevoir aussi que cet univers en a une, et comme la partie ne saurait être contradictoire au tout, que la fin de l'humanité doit concourir à cette fin totale, n'en être qu'un élément et par conséquent avoir en elle sa raison et son explication dernière. Ainsi , par un mouvement irrésistible, la pensée s'élève de l'ordre individuel à l'ordre social, de l'ordre social à l'ordre humain, et de l'ordre humain à l'ordre universel. Là seulement elle peut s'arrêter, parce que là seulement elle rencontre le dernier mot de l'énigme qui la tourmente , la dernière raison des phénomènes dont elle cherche le sens. Mais je me trompe, messieurs, elle va plus loin encore , et elle doit le faire. L'ordre universel lui-même n'est qu'une loi, loi suprême, il est vrai, qui résume toutes les autres et qui contient la raison dernière de tous les phénomènes , mais qui dans l'ordre ontologique n'est encore qu'un fait et présuppose un être intelligent qui l'ait conçue, et par conséquent réalisée. En d'autres termes, l'ordre universel suppose l'ouvrier universel dont il est tout à la fois la pensée et l'œuvre. L'intelligence humaine va donc jusqu'à Dieu , et là elle se repose , parce que là enfin elle trouve la source de ce fleuve immense que l'inflexible logique des principes qui la gouverne l'oblige de remonter. Dieu trouvé, l'aspect de l'univers change,

l'ordre devient la providence, et les mille rameaux de la loi universelle deviennent les mille résolutions de la volonté et la sat;esse divine. L'âme humaine échappe avec joie à l'empire de l'intlexible fatalité, et se range avec bonheur sous celui de la sagesse et de la bonté de Dieu. Les rapports paternels du Créateur à la créature succèdent auv rapports sévères de la loi et du sujet, et la question suprême et dernière qui était de savoir quel rôle joue la destinée de l'espèce humaine dans la destinée totale de l'univers, revêtant des formes plus consolantes, devient celle de savoir quels sont les desseins de Dieu , c'est-à-dire d'un être souverainement sage et bon , sur l'homme, c'est-à-dire sur un être faible par son pouvoir, mais semblable à lui et supérieur à tout le reste par le don de l'intelligence *. »

La politique n'a jamais été la première pensée de M. .Touffroy, non qu'il fût indifférent aux grands intérêts de la société; c'eût été l'être aux intérêts de la justice et de la vérité , et rien ne serait moins philosophique. 11 aimait la France, et il s'inquiétait du rôle de son pays dans le monde. La révolution lui était chère, la recherche des moyens d'en concilier les principes avec la sùretc et l'influence de notre nation au milieu des nations européennes le préoccupait ^ iveraent ; les affaires étrangères avaient pour lui l'attrait ([u'elles offrent presque toujours aux esprits philosophi([ues. Peut-être est-ce que, par l'étendue même de la sphère dans laquelle elles se meuvent, elles rappellent davantage la généralité des problèmes familiers à la philosophie.

' Méthode pour réioulre ^• i'ro>i;,n- ■!,■ i„ ,^•,^■,,,■ ;,,'..i.< ..,,- Premiers JWn»»3e« . p. VfJi.

THÉODORE JOUFFROV. 217

M. Jouffroy était appelé naturellement à siéger dans la chambre élective, et le rang qu'il occupait parmi ceux de son âge le désignait au suffrage de ses concitoyens. Il fut nommé député en juillet 1831, aux seules élections qui se soient effectuées sous le ministère de M. Casimir Perler. 11 entra dans la chambre avec l'intention si naturelle aux nobles esprits , mais que je n'ai jamais vu un homme raisonnable suivre jusqu'au bout, d'y garder une indépendance absolue. Ce dessein était peut-être d'une exécution moins difficile pour lui que pour un autre; il vivait assez solitaire, les petites passions lui étaient étrangères, les petites questions indifférentes. Généralisateur par penchant et par métier, il ne s'abaissait pas aisément aux conditions des affaires courantes, aux exigences momentanées des associations parlementaires. Il acceptait, il entendait à peine les considérations particulières qui, à toutes les époques , presque à toutes les séances , déterminent dans les assemblées la conduite des partis. Il n'entrait pas aisément dans les pensées des autres; son intelligence ne recueillait en quelque sorte que ce qu'elle avait semé. Il put donc , un temps du moins , traverser avec assez d'indifférence les luttes passionnées des premières années de sa vie publique.

Cet esprit, habitué à tout tenir de lui-même, était par cette raison lent à se modifier. M. Jouffroy resta donc d'abord dans une sorte d'isolement. Toujours bienveillant et de bon conseil pour ses amis, il ne les suivait point et se tenait à distance. Il aimait leurs succès, il ne leur refusait ni les encouragements ni les éloges; mais sa sympathie n'allait pas plus loin. Il demeurait sur le rivage, regardant tristement les Ilots agités, toujours prêt à soun. 19

tenir d'une parole amie ceux qui luttaient contre l'orage, à tendre une main secourable à ceux qui , regagnant la terre, venaient se reposer sur la plage auprès de lui.

Mais le temps fléchit tout , et les esprits indépendants sont ceux qu'il est le plus lent à dompter. Le temps ne lit jamais de M. Jouffroy un député ambitieusement actif, cependant il le rapprocha de plus en plus des hommes politiques et l'unit à eux par des liens plus étroits. A mesure que nos discussions se pacifièrent , sa voix tranquille put se mieux faire entendre ; elle réussit toujours à se faire religieusement écouter. Il parlait doucement , gravement, sans prétendre à l'effet, disant avec simplicité des choses originales, avec noblesse des choses sensées, quelquefois de belles choses qu'il rencontrait et ne cherchait pas. Il fut un des premiers à proclamer à la tribune une vérité peu comprise et qui put paraître au premier moment un lieu commun de philosophie éclectique : c'est que dans les diverses nuances du parti constitutionnel tout le monde est au fond du même avis, et qu'il n'y a pas sur les choses essentielles de dissidence sérieuse dans l'immense majorité de la chambre. .Te me rappelle encore l'effet un peu singulier que produisit cette déclaration à une époque où la nouveauté la rendait paradoxale, et je ne doute pas qu'elle ne le paraisse encore aux Machiavels des salons conservateurs. II est remarquable que M, .fouffroy ait des premiers vu et développé cette idée avant qu'elle dût être bien compiise, et que depuis qu'elle a pu devenir une règle de politique pratique, il ait paru (juelquefois découragé de sa propre pensée et accessible à d'autres conseils.

Je ne dirai que ces mots du dissentiment qui a pu nous

THÉODORE JOUFFROV. ïli)

séparer dans quelques circonstances des deux deinièi es années de sa vie. Sur une grande question qui intéresse le monde, la question d'Orient, il avait eu uqe pensée heureuse, si les circonstances eussent souffert qu'elle fût praticable, celle d'un concert européen (1839;. 11 avait cru conciliable le maintien d'un accord unanime avec le succès de la politique française : cet espoir fut déçu par l'événement, il imputa aux hommes ce qui , je crois, tenait à la nature des choses, et réprouva toute politique qui n'avait pas réalisé sa pensée. Kien ne s'explique mieux que cette persistance d'un esprit sévèrement méthodique qui s'est fait un principe et qui en veut les conséquences. Mais la politique des faits ne se déduit pas comme un système. M. .louffroy le savait bien. (Cependant ses convictions , fortement méditées , souffraient peu la contradiction, même celle des événements; il s'attrista, et, las de débats stériles à ses yeux, de dissidences vaines, il condescendit à la politique exclusive qui l'avait jusquelà trouvé froid et même dédaigneux. L'âge venait, et il commençait à se glisser dans son âme ce que les années nous apportent tôt ou tard, un peu de lassitude des choses de la terre, ^'est-ce pas ainsi que nous disons devenir sages en vieillissant?

La position de M. .Touffroy a toujours été élevée dans la chambre. Elle s'était créée sans effort; c'était l'œuvre naturelle de son mérite, et comme un simple effet de sa présence. Il était respecté; sa haute valeur était reconnue même des moins capables de le comprendre. Dès qu'on le sut atteint d'un mal menaçant, lorsqu'on put entrevoir les périls d'une santé toujours fragile, la sollicitude commune répondit à l'anxiété de ses amis, et, quand vint le

jour fatal , tout ce monde, si absorbé dans les futiles intérêts du présent , trouva un moment pour regretter un homme qui ne les servait pas, et dont la vie n'était utile qu'à la science et à la vérité.

^I. Jouffroy avait une figure calme et régulière qui annonçait l'attention pénétrante et l'élévation de l'esprit. Sa taille était grande , ses manières distinguées et simples; sa bienveillance sans abandon accueillait et ne prévenait pas. Il unissait à la dignité la sérénité, si du moins on en devait croire son front et son accent , et sans doute il déroba toujours son âme aux émotions éphémères qui troublent la \ie, aux épanchements fugitifs qui les aggravent en les exp:-imant. Cependant un œil clairvoyant découvrait sous ce calme apparent une sensibilité facile à blesser et la trace de souffrances qu'il n'avouait pas. Il pouvait se résigner à être inconnu, mais non méconnu , et les attaques injustes , même les contradictions vives , trouvaient le faible de son cœur. Peut-être manquait-il de philosophie avec les hommes , puisqu'il leur avait laissé le pouvoir de lui faire du mal. Comme on sentait dans ses graves écrits un feu caché d'imagination, sous le calme inaltérable de son attitude on devinait une vivacité d'impressions qui put coûter quelque chose à son bonheur, et rien à sa dignité. De tendres amis ont seuls pu savoir dans quelle mesure se compensaient en lui la sensibilité qui trouble l'âme et la raison qui l'apaise. Veut-être sa destinée ne fut-elle pas aussi heureuse qu'elle fut tranquille. Dieu seul assiste à la vie intérieure de l'âme. La paix du cœur n'est souvent que la douleur ignorée.

Qu\ pourrait cependant ne pas cn\ier le partage de

TIlÉODOKh: JdlFFROV. 221

M. .louffrox ? Il a vécu pur, di^ne, honoré; il a connu les affections intimes, le bonheur de la famille. Ses talents et son caractère l'auraient dans tous les temps distingué parmi les meilleurs. Les circonstances ou il a vécu ont rehaussé sa valeur; il a traversé un temps instructif, où , s'il n'a guère été permis de faire de grandes choses , il a été facile d'en apprendre, d'en concevoir, d'en propager d'excellentes. Il n'a failli à aucun de ces devoirs. Il s'était formé à cette école de la disgrâce où les esprits se fortifient, où les caractères s'ennoblissent. L'opposition dans une bonne cause est le meilleur des apprentissages; qui ne l'a point traversé s'en ressentira toujours. >,ous avons eu le bonheur d'être pendant longues années eu lutte légitime contre un pouvoir assez fort pour résister, non pour opprimer; condamnés par là à une excellente discipline, nous avons pu nous façonner a tous les devoirs de la vraie liberté. Pour la jeunesse d'alors, la vérité était tout , le calcul peu de chose ; la préoccupation d'un avancement personnel, cette idée fixe qu'on inspire avec tant de soin à la jeunesse bien élevée , était alors une chimère inconnue. La crainte pusillanime d'être appelé téméraire pour avoir bravé un préjugé, ou niais pour s'être fié à une idée , était un sentiment qu'on n'eût point compris. On n'avait pas découvert alors que la tranquillité publique fût tout l'ordre moral des sociétés. J'ignore ce que l'avenir réserve aux nouvelles générations. Puissent-elles ne regretter jamais de n'avoir point passé par les utiles épreuves qui nous ont été imposées! 11 leur sera plus difficile de s'élever à ces scrupules de la raison qui, dans les siècles de discussion , sont un appui nécessaire à ceux de la conscience. L'industrialisme ((ui au-

iîî PASSE ET PRESENT,

jourd'hui s'applique à tout, qui règne jusque dans la Nie politique et dans la vie littéraire , ne peut guère trouver de contre-poids que la foi dans les idées. La probité privée est d'un secours médiocre, les intérêts personnels s'accordent trop souvent avec les vertus domestiques. Une politique qui ne s'appuierait que sur ces vertus-là peut aisément se corrompre et s'avilir. Le jour où , pour gouverner un pays, on n'en appellerait qu'aux sentiments qui font le bon père de famille, c'en serait fait de la dignité nationale , car c'est aussi une des formes de la décadence que l'honnêteté dans la bassesse. Pour moi, je ne puis penser sans reconnaissance envers l'arbitre de nos destinées que j'ai vu d'autres temps et entendu d'autres leçons. Peut-être est-ce un préjugé de l'âge, mais il me semble que notre dignité à tous se mesure sur notre fidélité a ces souvenirs, et à proportion que l'expérience, cette conseillère tant vantée , détache les hommes de ce qu'ils nomment des illusions, je crois les voir s'affaisser; Dieu sait où cela les mené. Que d'autres soient heureux ainsi, j'y consens; mais qu'ils nous laissent nous obstiner dans la pensée que nous ne nous sommes pas trompés quinze ans. Schiller dit quelque part que l'homme fait doit porter respect aux rêves de sa jeunesse : la première marque de respect qu'on leur doi\e donner, c'est de ne pas dire qu'ils soient des rêves.

{Revue de^ Deux-Mumks, 1844.]

Parmi les hommes qui ont soutenu la cause de la philosophie du dernier siècle à ses derniers jours, aucun n'a laissé peut-être une mémoire plus justement honorée que celle de Cabanis. Ses vertus aimables, le charme de scn amitié, de son commerce , de son entretien, ont pénétré d'un de ces souvenirs qui ne passent point le cœur des hommes déjà rares qui l'ont connu. Son caractère élevé, la pureté de sa vie, sa fidélité généreuse à ses opinions, l'indépendance de son àmc, ont laissé de lui une haute idée aux hommes, rares aussi, qui estiment de telles qualités à leur véritable prix. Quant à la supériorité de son esprit et de ses talents, les monuments subsistent, et ses ouvrages, plus loués pourtant que cites et plus cites encore que lus, comptent parmi les livres dont la postérité doit savoir le nom.

Il était digne de ^^. Peisse de nous retracer la vie de ce sage d'un temps bien différent du nôtre, et de porter un jugement delinitif sur le plus célèbre de ses ouvrages. M. J'eisse, qui semble ne nous donner qu'à regret de trop courts écrits, mais qui n'en donne que d'excellents, n'est

étranger à aucuue partie de la science de l'homme , et son esprit, profondément philosophique, est familiarisé avec les recherches du naturaliste comme avec les méditations du métaphysicien. C'est donc en toute confiance que le public doit recevoir de ses mains une vie de Cabanis et un exposé général de sa doctrine, servant d'introduction au Traite (les rapports du phijshpie et iki moral que le nouvel éditeur éclaircit , complète ou rectifie par des notes importantes, et par les lumières d'une meilleure psychologie et d'une physiologie plus avancée. A la suite de ce Traité fameux, il a placé cette Lt'ttre stir les causes premières que Cabanis avait laissée inédite, mais qui, imprimée déjà une première fois, est aujourd'hui le complément indispensable de sa doctrine, et qui la rachète de ses plus fâcheuses conséquences en rendant témoignage de l'étendue d'un esprit supérieur à ses ouvrages. Enfin, cette édition, préférable à toutes celles qui l'ont précédée, nous parait l'expression complète et finale de ce qu'on peut appeler la philosophie de Cabanis.

\vant de la discuter encore une fois à l'aide des savants conseils de M. Peisse, qu'il nous soit permis de dire un mot du philosophe. ]Nous ne voulons point raconter sa vie, nous ne pourrions que répéter son biographe ou l'affaiblir, et refaire ou transcrire une notice qui mérite d'être lue tout entière et comme elle est ; mais nous avons à cœur de louer l'homme qu'elle nous fait connaître, un de ces hommes d'élite que l'ingratitude du temps présent voudrait quelquefois oublier, un de ces hommes en qui s'est personnifiée, sous les traits les plus respectables, la pensée de nos pères et de nos maîtres. Cabanis avait été présenté à Voltaire par Turgot; il avait

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serré la main mourante et fermé les yeux de Mirabeau, reeu les adieux suprêmes des f!;irondins proscrits, illustré l'Institut à sa naissance, présidé à la fondation de notre célèbre École de médecine de Paris, et il a rendu le dernier soupir entre Laromi^uière et Tracy. Qui mieux que lui, qui plus fidèlement pourrait, dans l'ordre intellectuel , nous représenter la révolution? Quelle vie a dû plus fidèlement que la sienne réfléchir dans son cours tous les événemeots et toutes les idées de cette grande époque? Aussi demeura-t-il reliiiieusement dévoué dans sa conduite et dans la science à l'esprit de son temps; il en acheva , et , bien Tnieux , il en pratiqua la philosophie.

(Cabanis était un pur libéral. Quoiqu'il soit mort sénateur, il n'aimait point l'empire. Il accueillit avec froideur ses brillantes prémices, et s'il le jugea un moment utile, il ne le crut jamais nécessaire. 11 faut le compter dans ce petit nombre d'esprits libres et persévérants qui n'accordèrent jamais que la réorganisation sociale eût besoin d'une dictature même glorieuse , et que la révolution ne possédât pas dans ses propres principes et dans ses propres forces tout ce qu'il fallait pour se sauver, sans recourir à l'onéreuse protection d'une habileté toute-puissante. Jugea-t-il bien alors une question que la France, après tout, a décidée autrement que lui? Ce n'est pas le lieu de prononcer; mais il est toujours à propos d'honorer ces nobles intelligences dont les con^ictions opiniâtres résistèrent à la pression du malheur, aux mécomptes des événements, aux séductions même de la gloire et du génie. Dans un temps où tant d'esprits distingués d'ailleurs, troublés et comme abaissés par des épreuves moins rudes et de médiocres difficultés, remettent en question .les

iHi IWSSE ET PRESENT.

croyances de cinquante années et se rendent aux tentations d'une vulgaire prudence, on se sent touché d'un respect profond pour les hommes qui, au commencement de ce siècle , sans autre engagement avec la révolution que l'honneur de leurs principes, n'ont jamais désespéré d'elle, et qui, dominant des réactions irrélléchies, ont confié le triomphe de leur cause à un avenir qu'ils sa- ^aient bien que leurs yeux ne verraient pas.

Tel fut Cabanis, et dans le portrait fidèle que nous retrace M. Peisse, nous reconnaissons parfaitement ce noble caractère qui unissait à la dignité la bienveillance , qui tempérait l'inflexibilité des convictions par une douceur captivante, heureux mélange de qualités exquises qui inspirait à l'excellent Andrieux l'idée inattendue de le nommer à côté de Fénelon * .

Il nous convient de parler ainsi de l'homme, et de protester encore une fois de notre invariable attachement à la cause qu'il servit, quand en étudiant de nouveau son principal ouvrage nous allons accuser encore une fois les graves différences qui s'élèvent entre lui et nous. Dans la sphère de la métaphysique, nous nous séparons de Cabanis et des siens, on le sait, et cependant nous faisons profession d'être au nombre des obscurs continuateurs de la philosophie qui donna au monde la révolution française. Jaloux d'assurer à cette philosophie une autorité

' c'est dans la séance de l'Institut du 21 décembre IS08, qu' Andrieux lut les vers suivants :

Un jour, j'aime à nourrir cette douce pensée , Les mortels bienfaisants revivront réunis, Avec les Fénelon, avec les Cabanis.

plus grande en l'appuyant sur des principes plus élevés et plus certains, nous essayons de la l'aire profiter de ce que le temps, l'expérience et la relie xion nous peuvent avoir appris; mais nous savons que nous venons d'elle, et aucune des puérilités comme aucun des calculs du moment ne nous déciderait à renier notre origine. Il y a deux manières , en effet , de se séparer d'une doctrine antérieure, la réaction et le progrès. >ous détestons toutes les réactions, mais nous ambitionnons le progrès , fruit des années peut-être plus que du génie. Il nous semble que nos devanciers , s'ils revivaient , seraient avec nous , comme nous nous persuadons que, si le sort nous eût fait leurs contemporains, nous aurions été avec eux.

Ces précautions étaient nécessaires peut-être dans un moment où rien n'est moins tentant que de paraître , même en passant , dans les rangs des ennemis d'une philosophie quelconque. Je sais bien que ces sortes de gens n'en veulent plus guère à celle de Cabanis, qu'on peut la critiquer sans les rencontrer à côté de soi , et que même de pieux défenseurs des causes saintes semblent (juelquefois regretter le temps où elle dominait sans débat , et couvrir d'une amnistie les systèmes qui indignaient Joseph de Maistre; mais il faut peu s'attacher à ces variations, à ces artiiicesde la polémique. Au fond, ce n'est point à tel ou à tel système qu'on en veut , c'est à la philosophie même , c'est-à-dire à la raison libre. On la cherche là où on la voit active et puisïante, et délaissant les positions par elle abandonnées , on réserve toutes les attaques pour les points nouveaux où elle a planté son étendard. L'objet permanent d'une itjimitié intéressée, n'est-ce pas cette vraie puissance spirituelle qui sous des

formes diverses a , depuis le moyen âge , affranchi le monde , et préparé ou fondé l'état nouveau des sociétés humaines ?

Que ceci soit dit une bonne fois , et revenons à Cabanis , pour examiner les principes de sa philosophie.

On sait que c'était en France , au xviii'^ siècle, une maxime reçue , un axiome , un dogme que cette proposition : tontes les idées viennent des sens. Le mot d'ir/tv.« désignait tout ce que pense l'humanité, et les sens étaient le nom de la sensibilité. La proposition signifiait donc que la sensibilité ei>t l'origine de la pensée , ou que la pensée est la sensation transformée. Or la sensation , la sensibilité, les sens, tout cela n'existe qu'à la condition d'un appareil matériel qui est l'organisme. L'organisation ou le corps organisé, c'est le physique. Certains phénomènes de l'organisation donnent ou paraissent donner ces affections ou modifications intérieures qui s'appellent sensations. Or la sensation et tous ses dérivés , idées ou facultés , c'est le moral ; et comme la sensation ne va pas sans l'organisme , le moral ne va pas sans le physique : il y a des rapports entre le moral et le physique. Telle est, dans la doctrine de ce temps, l'expression exacte de ce fait d'expérience continuelle que l'homme ^it et pense dans un système organique, qui n'est pas essentiellement la pensée ni la vie, ce que le vulgaire exprime en disant hardiment qu'il a un corps et une âme.

La nature humaine ne parait donc pas rigoureusement simple. L'homme n'est pas un, disait Hippocrate; il est double, disait saint Paul. Kn (|Uoi consiste cette duplicité? Est-elle substantielle, c'est-à-dire l'homme est-il

l'union de deux substances? Kst-elle seulement phénoménale, c'est-a-dire une seule substance présente-t-elle deux ordres de phénomènes qui se répondent entre eux , sans pouvoir se réduire les uns aux autres? {Question profonde, quoique sainement résolue par la croyance universelle ; question difficile , quoique peu douteuse , mais qui, pour la logique et l'expérience, est postérieure à cette autre question : Quels sont les rapports du physique et du moral , ou des phénomènes d'un ordre avec les phénomènes d'un autre? Et c'est, à vrai dire, cette seconde question qu'annonce le titre de l'ouvrage de Cabanis , si bien qu'il aurait, à la rigueur, pu la résoudre sans s'expliquer sur la première. Mais il faut avouer que la question des rapports du physique et du moral ne saurait être indifférente au point de savoir ce que c'est essentiellement que le moral , ce que c'est en soi que le physique. Aussi , en étudiant spécialement les rapports , Cabanis n'a-t-il eu garde de s'interdire toute vue ultérieure, et de se refuser à toute recherche , ou du moins â toute conjecture touchant la valeur et la portée de cette duplicité exprimée par le mot de rapports: car, si les rapports sont tels que les manifestations du moral aient toujours les organes pour cause immédiate , n'est-il pas tentant de conclure que le moral , étant l'effet du physique , est de même nature , d'après cette loi de l'expérience que l'effet est homogène à sa cause?

L'affirmative sur cette question est assurément l'idée constante , bien que rarement explicite , de l'ouvrage de Cabanis , et cette idée est le fond de la doctrine qu'on est convenu de nommer le matéiialisme, nom qui d'ailleurs n'est pas toujours exact , car parmi les partisans un

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