‹ Passé et présent (volume 2)Chapitre 8 sur 13 · II · texte numérisé non relu

II

158 PASSE ET PKÉSENT.

jugement uue confiauce assez hautaine, sait tout souffrir et tout dévorer, se sacrifier sans se plaindre, et immoler à sa cause jusqu'à sa renommée; ou plutôt, en pénétrant plus avant , on découvre en lui une pensée secrète qui le soutient et le console au milieu de ses plus sombres ennuis, on voit au fond de son âme luire, comme le rayon d'un jour serein, quelque chose de pur et d'inaltérable, l'espérance; cette noble, cette sublime espérance qui ne peut naître que dans une âme fièrement assurée de sa force et de sa grandeur, pieusement convaincue d'une alliance infaillible entre la justice de sa cause et la justice de Dieu.

Ou se trompe sur \\ ashington : sa contenance est calme, son jugement sévère; il a la passion de l'ordre, l'amour du vrai, le sentiment du possible, nulle illusion, rien qui annonce l'entrainement. On en conclut la froideur de son cime, et l'on exalte sa force morale. Mais la force morale donne le stoïcisme, et non cette ardeur confiante qu'il conservait en dépit du sort. Lisez sa correspondance, si franche, si ingénue, si sensée, vous le verrez malheureux, mais point abattu. Jamais il ne se flatte, il ne désespère jamais. Il est capable de s'emporter comme le jour où il déchargea ses deux pistolets sur ses soldats en fuite * ; mais il est vraiment incapable de désespoir. C'est qu'il sent, comme il le dit lui-même, que l(i voi.v <hi (jcnrc hunuùn rst nvcc lui. (i'est quc, «con\aincu de son bon droit, il ne peut se figurer que les Américains périssent , bien ((ue leur étoile puisse rester encore quelque temps cachée sous un nuage. » C'est qu'il se dit sans

' Ce fut à la retraite de Haerlem. Corrospondance , t. in. Lettre ûii ]irésident du congrès, 1776.

cesse : « La Providence a si sou\ eut pris soin de nous relever, lorsque nous avions perdu toute espérance, que j'ose croire que nous ne succomberons jamais ^ »

Sa confiance fut justifiée, sa cause triompha. Libérateur de son pays, ce titre pouvait suffire à la gloire de son nom ; mais une destinée plus complète lui était réservée; il devait gouverner sa patrie après l'avoir délivrée. Il devait la sauver deux fois.

Rentré dans la retraite après la paix, étranger non indifférent au gouvernement de l'I nion, il le voyait a\ec douleur s'affaiblir et se perdre. Il signalait le mal énergiquement à ses amis. Trois choses qui font la force d'un état lui paraissaient manquer à l'Amérique : une politique, des finances, une armée. Ce sont ces trois choses qu'il souhaitait et réclamait pour elle. C'était demander qu'avant tout on reconstituât le pouvoir fédéral. Tous les hommes éclairés, nous l'avons déjà dit, reconnurent bientôt cette nécessité. Ceux même qui craignaient toute centralisation politique comme une restriction des droits des états et du peuple, ceux qui, soupçonnant toujours un retour des idées et des influences anglaises, formaient dès lors le parti qui s'est appelé républicain ou, plus justement, démocratique, en opposition au parti fédéraliste, ceux-là voulaient alors la constitution; et, quand elle fut faite, ils voulurent pour premier président des Etats-Unis le général Washington.

Gardons-nous de retracer ici son gouvernement. Il faudrait citer M. Guizot, qui le premier l'a jugé. Et pourquoi citer par fragments ce qu'il vaut mieux lire tout entier?

' Lpttro à Bryan Kairfax , t. m. — Lettre à J.-A. AVashiiiiiton , '. m. — Vie de irrn'ii))r//o)i , par M. Sparks. Apppnfliro.

Disons seulement que, mali^ré les luttes, les dissensions, les passions croissantes d'une société démocratique, Washington réussit à rester le chef de l'état, à ne point devenir un chef de parti; c'est le grand problème du gouvernement d'un peuple libre. En montant au pouvoir, il avait réuni dans le même cabinet les deux chefs des opinions belligérantes, Hamilton et Jefferson, donnant ainsi l'exemple de ce goût pour les hommes supérieurs, qui manque parfois aux hommes supérieurs eux-mêmes , de cette impartialité haute et confiante qui n'est jalouse d'aucun mérite , et qui , loin de chercher à isoler, à mutuellement opposer les influences et les talents , les rapproche au contraire, et cherche la force dans leur alliance. Il parvint à les conserver longtemps auprès de lui sans abdiquer dans leurs mains. Avec eux comme sans eux , il sut créer et maintenir pour lui-même une position indépendante. Il assura la liberté de son pays , et il fit sa volonté.

L'œuvre fut difficile; l'inimitié et la défiance suscitèrent plus d'un obstacle ; on put croire par moments qu'il succomberait. 11 n'échappa point à la plus douloureuse et à la plus commune des épreuves du pouvoir, l'injustice de l'opinion. La presse ne lui épargna aucune de ces iniquités calomnieuses auxquelles celui qui veut agir doit s'attendre sans crainte et résister sans colère, et qui ont du moins cet avantage d'imposer aux hommes d'état la double nécessité d'une volonté forte et d'une conviction profonde. Rien ne l'arrêta , et il sut tout vaincre. L'opposition la plus vive avait précédé sa réélection; elle ne put ou n'osa pas en troubler l'unanimité. Kt lorsqu'après avoir «gouverné huit ans comme il a\ai1 huit ans com-

mandé l'armée, déjà vieux et las, il déposa la puissance, on dit qu'il eût été maître de la reprendre encore , et que la nation s'était accoutumée à regarder comme indissoluble l'alliance formée entre la présidence de \\ ashington et la liberté de l'Amérique ; mais il sentait l'heure de la retraite arrivée : l'existence la plus active et la plus animée n'avait jamais affaibli son goût passionné pour la vie domestique, pour les soins de l'agriculture. Son esprit impérieux commençait à trouver difficile de se plier aux ménagements, aux exigences, aux sacrifices inséparables du métier de gouvernement ; sans cesser de tenir fixé sur sa patrie un œil attentif, de suivre avec une sollicitude mêlée de quelque dédain le cours des affaires publiques, il redevint ce qu'il avait été au commencement, un planteur, comme pour réaliser en tout dans sa personne le type exact de la société américaine.

Nous voilà revenu à cette idée que nous croyons avoir justifiée, d'une parfaite harmonie entre Washington et l'Amérique. 11 commence, il sent, il se conduit comme elle. Le développement de ses idées, de son caractère et de sa fortune correspond au développement des mêmes choses dans la nation contemporaine. 11 la représente dans tout ce qu'elle a de plus distiuctif et de meilleur, mais avec cette unité, cette valeur, cet attrait de la supériorité individuelle. Les qualités de tous sont en lui comme elles ne sont chez personne. 11 ressemble à tous , mais il n'a pas d'égal. Il est comme le disait un orateur en annonçant sa mort au sénat, U- premier dans la guerre, le premier dans la paix, le premier dans le eœar île ses eonciinijens. « Tout ce qui est grand, tout ce qui est bon, lui écrivait l'homme qu'il aima le plus, M. de La Fayette, ne

s'était pas jusqu'à présent trouvé réuni dans le même individu. Jamais il n'avait existé d'homme que le soldat, le politique , le patriote et le philosophe pussent également admirer; et jamais révolution ne s'était accomplie ([ui , dans ses motifs , sa conduite et ses conséquences , pût si bien immortaliser son glorieux chef ^ » Telle est la pensée qui a été développée dans cet article.

Terminons par un mot ce que nous avions à dire sur W ashiugton ; il fut heureux ; ou , du moins, si l'on suit l'opinion commune , et que l'on croie le bonheur renfermé dans les conditions médiocres, si le bonheur est un mot inconnu dans le monde de la politique, dans la région du gouvernement, disons que \N ashington fut le plus lieureux des grands hommes.

A présent , que pensera-t-on de notre question : T.es grands hommes sont-ils encore possibles? Si l'on ne trouve d'obstacle à la manifestation de ces natures d'élite que dans les principes et les formes modernes des sociétés , l'exemple de \N ashington a répondu. Sa grandeur est dans le goût du siècle, et la civilisation n'y trouve rien à reprendre.

Mais ce n'est pas de nos principes qu'il s'agit , c'est de nos défauts. Il est de mode aujourd'hui de rechercher tous les défauts des sociétés démocratiques. C'est un texte fertile en commentaires. Dans les pays dévots, on ne se croit éclairé que si l'on parle mal de la religion; dans les sociétés démocratiques , c'est faire preuve d'esprit que d'en médire. Des partis qui se disaient populaires les ont si follement, si indignement flattées, qu'une

' Vie ilr W'aslini'ilnii , |).ir M. Spiiiks. — Mi'nioin'^ du ;;ônôr.il l.îi l'.iyi'llo. t. M.

réaction s'est faite, et qu'on voit naitre chez un grand nombre une certaine disposition à juger la politique du siècle du point de vue du misanthrope.

Ainsi , que ne dit-on pas de la société américaine ? Depuis quelques années , les États-Unis , gouvernement et nation , sont un peu déchus dans l'opinion commune. J)e là peut-être une sérieuse objection contre tout ce qu'on vient de lire. Si nous avons dit vrai , d'où vient que le présent ressemble si mal au passé? Si nous n'avons pas exagéré le bien, pourquoi ce bien n'a-t-il pas duré? Car enfin , non-seulement voilà quarante ans qu'il ne s'est rien produit entre le Maine et la Louisiane, et du Michigan aux Florides, de comparable à \\ ashington et à ses contemporains, non-seulement il n'y a plus de Washington aux Etats-Unis, mais encore à les considérer dans leur situation actuelle, on se prend à douter que des Washington y puissent renaître. Serait-ce qu'il y a, soit dans les opinions de l'époque, soit dans la constitution des sociétés démocratiques , un vice caché qui s'oppose au développement de ce qui est bon et grand, dès que la jalousie populaire en est offensée? Tous ces lieux communs de la politique libérale, srlf-(jivcnnnent, gouvernement du pays par le pays , plus grand bonheur du plus grand nombre, souveraineté du peuple, suffrage universel, sont-ils donc de tristes talismans qui frappent d'impuissance et de nullité les esprits supérieurs , les vertus brillantes, les caractères dominateurs? Enfin, serait-il vrai que les sociétés , enchaînées par les raille formalités , les mille préjugés qui importent à la liberté même , tourmentées par la défiance (jui craint l'usurpation, par l'eii- \\o {jui veille sin* l'égalité; ])réoccupées uniquement du

bien-être des masses , beau nom qui signifie le ménagement collectif (les intérêts particuliers ; dévouées par conséquent à la poursuite des améliorations matérielles et à la garde des droits politiques , doivent tomber dans le pire des nivellements, le nivellement moral? et, par une cruelle déception de notre philosophie , faut-il croire que la liberté moderne rapetisse l'humanité?

Et cette question une fois lancée, le scepticisme , on le prévoit bien, ne s'en tient pas à l'Amérique. Il passe l'Océan et s'attaque à la France.

Mes convictions ne sont pas douteuses. .Te suis passionnément de mon temps et de mon pays. La liberté et l'égalité, aux États-Unis avec la république, en France avec la monarchie ; la liberté et l'égalité sont , à mes yeux , des biens inappréciables et de saintes vérités, ly autres temps et d'autres idées ont produit , je le sais , des choses éclatantes; non eijtiidcm iuvulvo , mhor uutg'is. La France personnifiée sous le dais pompeux du trône de Versailles , ou sous le glorieux pavillon du radeau de Tilsitt, m'inspire peu de regrets, et ne vaut pas, pour moi , la France telle que l.SoO l'a faite. Mais je ne ferme pas les yeux sur ce que tant d'autres voient; nos faiblesses , nos petitesses me touchent , et je ne puis nier au scepticisme politique qu'à un certain degré ses questions ne subsistent. Je ne puis nier qu'il n'y ait quelque raison dans ces doutes in((uiets que font naître et l'aspect des États-Fnis et l'aspect de la France elle-même.

Discuter ces questions dans leur entier , excéderait mes forces. C'est le sujet d'un livre, et ce sera le sujet d'iui beau livre, car c'est de cela que traitera M. de Tocqueville dans la continuation du sien. Mais j'en ai trop dit

pour n'en pas dire davantage, et d'ailleurs assez de gens fuient les questions difficiles et eraiîïnent d'avoir un avis. Les grands événements font les grands hommes, ou du moins les manifestent. l,a guerre seule n'y suffit pas. La bataille de Naseby et celle de Worcester seraient peu de chose pour Crom\vell , s'il n'eût gouverné l'Angleterre ; si Frédéric II n'eut fait que combattre , il ne serait peutêtre dans l'histoire que l'égal du prince Henri ; nous avons parlé de Washington , nous ne parlons pas de >apoléon. Lorsque le monde politique est calme, il faut donc s'attendre à moins de gloire. Ce serait porter dans les affaires réelles une curiosité romanesque, que de vouloir en quelque sorte des grands hommes à tout propos. On n'a pas chaque jour un état à fonder , un gouvernement à créer, une révolution à commencer ou à finir , ou même à détourner au profit d'une idée ou d'une passion. Bien gouverner , voilà ce qu'il faut en tout temps, œuvre en tout temps imposante et difficile, et qui, si elle ne réclame pas toujours toutes les qualités qui font , dans le langage historique , le grand homme , exige toujours l'effort des esprits et des caractères supérieurs. Écartons-le donc, ce mot vague de grand homme. Ne demandons pas à la société de produire incessamment quelque météore qui l'éblouisse. Ne la forçons pas à s'asservir constamment aux caprices d'une ambition de génie. Le peuple a autre chose à faire qu'à pousser des acclamations sur la voie triomphale ; et s'il était vrai que la raison moderne , qu'une intelligence plus sérieuse de l'ordre social eût pour effet de régulariser l'action de ces sublimes égoïstes qui abusent avec éclat de l'humanité , s'ils étaient désormais forcés de se subordonner a ses intérêts.

160 PASSÉ ET PHÉSExNT.

où serait le mal ? où serait la déchéance ? ]N 'est-il pas bon que tous soient soumis à la loi commune du dévouement? On peut douter qu'il eu soit déjà tout à fait ainsi; mais les sociétés marchent évidemment ^ers ce but. Est-ce un signe de leur décadence que de se montrer plus exigeantes dans leurs admirations, que d'élever encore, que d'épurer le type idéal de l'homme politique, que de vouloir le génie dans le vrai et la gloire dans l'ordre? Est-ce rapetisser l'humanité que de rendre plus difficiles les conditions de la grandeur?

Cela dit , voyons les sociétés dans leur existence habituelle , et s'il est vrai qu'elles se passent aujourd'hui, plus aisément qu'à une autre époque, des hommes supérieurs dans le gouvernement.

On critique la société américaine. Son gouvernement est sans éclat; la fermeté prévoyante, l'autorité morale, la vraie sagesse parait lui manquer ; les passions populaires éclatent par intervalles , et dominent la justice et les lois; les préjugés publics tolèrent, absolvent, encouragent ces passions. On remarque que les hommes distingués se retirent des affaires, ou s'en voient successivement écartés par la multitude. Le pouvoir ne va plus aux meilleurs. La médiocrité règne, et non-seulement la dignité nationale, mais la morale publique paraît en souffrir. Le peuple en Amérique fait mentir Montesquieu , qui le déclare admirable pour choisir < mx à qui il doii ron- /icnjudijuc partie (le son autorité'. C'est, s'il faut en croire certains juges, que Montesquieu s'est trompé, ou plutôt c'est qu'il a parlé avant de connaître les grandes sociétés purement et complètement démocratiques , phénomène nouveau dont l'apparition était réservée à notre Age. Aux

\\ASIII.\(iT(»X. K.T

Ktats-Lms, la société, en se détériorant, ne lait (jue suivre la loi de sa nature.

Peut-être ce tableau est-il chargé ; et vu de plus près, \v mal semblerait moins grand. Mais tout cela n'est pourtant pas imaginaire. Les causes du fait doivent être nombreuses; quelques-unes sont frappantes. Le principal danger de l'Amérique a toujours résidé dans la faiblesse de l'union fédérale et de l'institution qui la représente. Cette institution s'est- elle fortifiée depuis Washington? Nullement. Tout a marché dans un sens contraire. Depuis près de quarante ans , le parti démocratique possède le pouvoir, et cependant le lien commun doit tenir unies, non plus treize républiques, mais près d'un nombre double; non plus des fractions d'une même nation, mais des nations diverses. Au sein même des anciens états, des immigrations continuelles ont versé des éléments nouveaux. Tous les Américains ne sont plus les descendants de la génération célèbre qui fonda l'indépendance. 11 ne coule plus sans mélange dans leurs veines, le vieux sang de cette race prédestinée à la liberté politique dans l'ancien comme dans le nouveau monde.

Cette nation qui n'est plus la même, est deux fuis plus nombreuse. Or, à mesure que la masse augmente, la démocratie est plus difficile. L'esprit qui doit animer ce grand corps s'en rend plus malaisément maître, et la société, au lieu de s'élever, retombe plus pesamment vers la terre. Toute institution où respire la pensée du suffrage universel n'est supportable que si l'état moral de la nation en compense le danger; c'est à la nation de corriger ses lois. L'Amérique de AN asbington et de l'ianklin le pouvait faire; je ne sais si l'Amérique actuelle en

est capable. Ou conçoit que des institutions qui s'adaptaient sans péril à l'état d'une population rare, homogène, agricole, à de petites cités disséminées sur un immense territoire, peuvent devenir hasardeuses, quand la population s'est amoncelée dans de vastes et riches villes, quand le commerce et l'industrie rivalisent avec l'agriculture, quand le succès rapide des spéculations mercantiles accroît incessamment l'inégalité et l'instabilité des fortunes, quand les prolétaires ont commencé à se répandre partout, sans que les esclaves aient disparu nulle part. Et dans quelles circonstances le peuple des États- Lnis est-il livré aux dangers propres à sa constitution? car toute constitution a les siens; c'est après de longues années de paix et de prospérité, pendant lesquelles le gouvernement a paru facile , trop facile , puisqu'on a pu croire que les choses de ce monde marchaient toutes seules , et que l'impulsion de la volonté populaire remplaçait tout , habileté , savoir, prudence , tout ce qui fait le génie du gouvernement. Le souverain de l'Amérique, comme tous les souverains qui régnent trop aisément , croit un peu à l'infaillibilité du bon plaisir. La révolution avait mis en lumière tout ce que le pays renfermait d'hommes distingués; elle les avait instruits par l'expérience, aguerris par la lutte, illustrés par le succès. Le peuple, et c'est une justice qu'on doit lui rendre, s'est montré reconnaissant et fidèle. Tant qu'il lui est resté un homme révolutionnaire, comme il les appelait, il l'a honoré, il l'a élu, il lui a décerné le pouvoir. Longtemps il a cherché partout la supériorité constatée ou probable. Il l'a cherchée dans l'hérédité eu choisissant M. Adams, et dans la seule gloire qui lui restât en nommant le gé-

N\ ASIIINGIOX. 169

néral Jackson. 11 semble avoir lutte lui-même contre cette tendance au nivellement qui, j'en conviens, subsiste toujours dans les sociétés démocratiques. Mais il a cédé enfin. Ses institutions le poussaient; les événements ne le retenaient pas. Il y a trop longtemps qu'il ne s'est passé en Amérique quelque chose d'assez éclatant pour relever et éclairer les esprits. De grandes circonstances peuvent seules recommander quel([uefois les hommes supérieurs et ranimer dans le peuple cet instinct admirable sur lequel comptait Montesquieu. Si donc la société aux États- Lnis semble en déclin, alarmez-vous pour elle, vous en avez le droit; mais ne la condamnez pas sans retour, et tenez compte de tant de circonstances accidentelles. Quand la leçon des événements n'est pas vive et forte, il faut du temps pour que la sagesse reprenne le dessus. 11 faut que le mal en s'aggravant , la souffrance en se prolongeant dénonce à tous la nécessité du remède. ÎNous ignorons si l'Amérique souffre autant qu'on le dit; quoi qu'il en soit, le remède existe pour elle, non pas infaillible, non pas prochain peut-être, mais il est dans le bon sens de la nation. Les constitutions reposent sur l'idée que Dieu a donnée pour correctif à la liberté de l'homme, la raison, à la liberté nationale, l'expérience. Or, pour l'expérience et la raison, le temps est nécessaire. « 11 est à regretter, je l'avoue, disait Washington, qu'il soit toujours nécessaire aux états démocratiques de sentir avant de pouvoir jj/f/H-, C'est ce qui fait que ces gouverr.ements sont lents. Mais à la fin le peuple revient au vrai '. » Quelle que soit la différence des institutions, la société

' LeUic au général La Fin elle, 1783.

170 PASSÉ ET PllÉSENT.

française n'est pas sans rapports avec la société aineiicaine. Toutes deux sont des sociétés démocratiques, les seules qui occupent un grand pays, qui soient des puissances de premier ordre , et qui soient en même temps soumises à la règle de l'égalité. Seulement, en France, la démocratie n'est pas la forme de l'ordre politique au même degré que de l'ordre social. C'est en ce sens qu'a été dite cette parole fameuse : La démocratie coule, à pleins boicLs, et en la répétant, je tends (jràce à la Providence, comme celui qui la prononçait il y a vingt ans. Ce fait éminent de l'égalité civile suffit pour donner à notre nation, malgré ses antécédents historique^ et ses sou\enirs, malgré sa centralisation et son unité monarchique , plusieurs points de ressemblance avec la république fédérative des Ktats-l nis.

Le temps nous presse, et ce n'est pas le lieu d'instruire le procès de la démocratie française. Assez d'autres se chargent de la tâche inutile de déplorer ^ou^ rage des siècles, et de censurer ce que rien ne peut changer, l'état de la société. Assez d'autres croient signaler leur prévoyance en prenant un ton soucieux des (|u'on parle de l'avenir national. Quant à nous, il nous suflira de tirer une courte leçon de l'exemple de rAméri([ue.

11 y a dans toute société deux mouvements (jui paraissent se combattre. L'un est dnns le sens de l'égalité; il tend à l'abolition des distinctions factices entre les citoyens, à l'amélioration de la condition générale, à la diffusion des avantages et des droits sociaux ; c'est le progrès, du moins on lui donne souNcnt te nom. L'autre est ce mouvement qui résulte de l'inégalité des talents et des positions, qui met à leur rang les supériorités, et qui,

dans tous les emplois de l'activité humaine, élè\e les meilleurs et leur subordonne ceux qui ne les valent pas. L'un ou l'autre de ces deux mouvements est souAent gêné ou ralenti par les institutions; mais tous deux sont dans la nature des choses. Quand l'égalité est la loi d'un pays, le premier de ces mouvements est rapide et général; quand à l'égalité s'unit la liberté politique, il semble que rien ne doive contrarier le second ; le champ est ouvert aux supériorités; rien ne s'oppose à leur essor. Si quelque chose parait conciliable avec les droits des hommes distingués, favorable même à leur avènement, c'est sans doute un ordre de choses fondé sur la concurrence; et, au premier abord, on a peine à deviner comment ils paiu-raient en souffrir. On le dit cependant.

11 est vrai que, selon les temps, les deux tendances se contrarient, et que l'une, plus forte que l'autre, semble l'annuler. Par exemple, de l'égalité des droits civils, de celle même des droits politiques dans certaines limites, la société peut quelquefois conclure l'égalité de tout le reste. 1. amour-propre, la jalousie, la présomption, l'imprévoyance , restent des défauts de notre nature sous toutes les constitutions du monde. Il n'y a pas de loi ni de progrès qui puisse empêcher les hommes de s'estimer plus qu'ils ne valent et d'oublier quelquefois combien les choses sont difficiles et le mérite précieux. Quand ils sont investis d'un certain pouvoir, au moins d'une certaine influence, ils s'imaginent aisément qu'ils en usent à merveille. Qu'une royauté absolue, qu'une aristocratie, que la classe moyenne, que la multitude, gouvernent , elles croiront très -volontiers qu'elles sont merveilleusement douées pour le faire, et qu'elles n'ont besoin de personne.

Klles seront par conséquent fort portées à se passer de ceux qui en savent plus qu'elles; elles se vanteront de suffire à tout. Chacun usurpe quand il peut.

C'est là, non pas l'unique, mais la principale source de l'esprit tant soit peu niveleur dont on accuse les sociétés démocratiques; et quand on dit que tout s'abaisse aujourd'hui, on ne dit qu'une chose, c'est que tout le monde tend à croire qu'il vaut bien tout le monde. Le croire, soit. Mais cela est-il vrai? Non, sans doute, et si cela n'est pas vrai , le fait le prouvera. La société n'est donc pas destinée à s'abaisser éternellement ; elle s'arrêtera sur la pente, et remontera par la force des choses.

Mais, en attendant, dira-t-on, elle peut se perdre, elle peut s'éclairer trop tard. Eh bien! éclairez-la tout de suite , et rappelez-lui en toute occasion que la liberté politique est le gouvernement des meilleurs au jugement de la raison publique. "N ous surtout, vous qui gémissez sur la tendance actuelle de la société , vous qui tremblez pour son avenir, ne soyez pas les premiers à l'entretenir dans ses erreurs. Cessez de l'exhorter exclusivement à tout sacrifier au goût du bien-être, à l'amour d'une imprévoyante tranquillité. >'e lui prêchez pas incessamment l'indifférence aux grandes choses , l'oubli des nobles pensées , la morale des intérêts, le matérialisme politique. Ne lui répétez plus que le talent, la fierté , la dignité du caractère , sont des superfiuités dangereuses. Gardez -vous surtout de lui enseigner que la sagesse, la profonde sagesse en ce monde, se réduise à je ne sais quel mélange de patience et de ruse, de pratique des hommes et de mépris des idées , qui use tout pour réussir un temps, et compromet la raison même en l'humiliant au rang du savon-faire.

Reconnaissez enfin les doctrines ignobles que vous avez laissées paisiblement s'accréditer, et au lieu de crier à l'envahissement de la démocratie, demandez-vous si l'exemple de votre misérable prudence n'a pas été le plus triste et le plus efficace des encouragements aux idées de nivellement.

La France a plus besoin que jamais qu'on lui parle un noble langage. Les grands hommes sont un don du ciel. Les Washington ne viennent qu'à l'heure qui leur est marquée; mais leur exemple est une leçon perpétuelle; mais les vérités qu'il consacre, les pensées qu'il suggère, les sentiments qu'il inspire , sont de tous les temps. Rappelez-les sans cesse , et forcez à se relever vers de glorieuses images les yeux trop souvent baissés des mortels. Accoutumez leur esprit à concevoir grandement la mission de commander. Suscitez en eux cet orgueil qui sied aux citoyens d'un état hbre , aux amis ardents de l'égalité, de n'aimer a être gouvernés que par ceux qui sont dignes du gouvernement. On dit que la démocratie est trop difficile; elle est trop commode au contraire, et se contente à trop bon marché. Si la France a un tort aujourd'hui, c'est peut-être celui de ne pas placer assez haut l'honneur de la guider, c'est d'ignorer qu'il n'y a rien de si élevé dans son sein qui ne soit encore au-dessous de cette mission-là.

Voilà ce que révèlent à tous les peuples toutes les actions des hommes dignes de l'histoire; voilà l'enseignement qui sort à chaque page de la correspondance de Washington; voilà ce que, dans le plus remarquable peut-être de ses écrits, M. Guizot vient de montrer avec toute la gravité et tout l'éclat de son talent. 11 est plus

utile de travailler ainsi à relever les esprits, à ramener les justes prétentions et les nobles espérances de Thumanité, que d'aller prêcher à tous la résignation au médiocre, l'amour de l'utile, le culte du succès, sous prétexte d'assurer l'ordre et d'affermir le pouvoir. Aujourd'hui que l'empire de toutes les conventions est écroulé , aujourd'hui que les hommes ont entrepris de n'être gouvernés que par la raison , la vérité est le seul souverain de ce monde, et les intelligences supérieures doivent êti-e les ministres de la vérité.

THEODORE JOUFFROV

( Rerup des J)i'\i r-Mumh'!' , 1 8 i 4. )

Il s'est écoulé plus de deux ans depuis que nous avons perdu >r. .louftVoy. Loin de s'être effacée, sa mémoire a grandi, et son nom est cité cluique jour avec plus de respect; il devient une autorité, llien là ne doit surprendre; c'était l'infaillible , mais unique consolation que le temps réservait à ses amis. Dès le jour ou il leur fut enlevé , les regrets de tous prouvèrent bien que c'était un coup d'éclat que la mort venait de frapper. Chose heureuse et remarquable, un homme qui n'avait guère parcouru que la moitié de sa carrière, qui, par la nature de ses études, la modestie de sa vie, la réserve de son caractère, n'appelait point l'attention si partagée du public, avait obtenu pourtant la réputation solide et brillante dont il était (ligne. Dans un temps où il se fait tant de bruit qu'il semble impossible qu'un nom soit entendu , s'il n'est répété par les mille porte-voix de la publicité, un pliilosoplie silencieux avait atteint la renommée, donnant ainsi un utile exemple à ceux qui prennent tant de peine pour contrefaire la gloire et réaliser l'oubli, comm.e à ceux ([ui se plaignent des juL^ements de la multitude et ne croient pas qu'une société tumultueusement démocratique puisse

176 PASSK ET PRÉSENT.

être juste. Jamais, au contraire, il ne fut aussi bon qu'aujourd'hui d'être un homme démérite; peut-être même le métier est-il devenu trop facile.

Cette rare estime qu'il avait obtenue, M. Jouffroy la devait sans doute à lui-même; mais les regrets excités par sa perte tenaient encore à des causes générales ; il appartenait à la génération qui règne maintenant, et qui, à peu d'exceptions près, s'est emparée de l'opinion et de l'influence. Parmi les hommes éminents qui la guident , c'est un des premiers qui aient disparu de la scène , et cette génération s'est sentie atteinte avec lui. Il était de ceux qui ont contribué à former cet ensemble d'idées et de sentiments qui dominent aujourd'hui là où les idées et les sentiments peuvent encore quelque chose. C'est un des auteurs du présent qu'en lui le présent a perdu , et , pour emprunter une expression de Voltaire, c'est un des innîires à peiïser de notre temps.

On ne peut en effet le bien juger si on l'isole. Comme tous les hommes supérieurs , il eut son originalité ; mais il se ressentit profondément des circonstances au sein desquelles il s'était formé. On n'échappe point à l'influence des événements , et l'on nait dans un milieu social que l'àme réfléchit , comme la mer reflète les couleurs du ciel. -M. Jouffroy eut l'esprit de son temps, et il réagit sur l'esprit de son temps. Il faudrait donc , pour le complètement connaître, l'étudier seul, c'est-à-dire dans ses ouvrages, puis le considérer parmi ses contemporains ou dans ses rapports avec le monde où il a vécu. 11 y a toujours des liens intimes entre la vie d'un philosophe et son système , entre sa philosophie et le génie de son époque.

La philosophie a cessé d'être le nom d'une science uni-

THKOUORE JOUFFROY. 177

verselle. Elle n'oblige plus à connaître tout ce qui se peut connaître , omne sciUlf , comme disait l'école; mais il est certain encore, et il demeurera éternellement certain que, remontant sans cesse aux sources de la connaissance, elle touche à toutes les sciences par leurs principes, et domine en particulier les sciences morales, qu'elle pourrait dans ses jours d'orgueil appeler ses conséquences. Non que des conséquences de cet ordre ne forment par ellesmêmes des sciences dont l'importance et la difficulté réclament au besoin toutes les forces d'une intelligence éminente. L'esprit humain peu s'enfermer dans une partie de son domaine et s'y montrer sublime. Sa grandeur ne se mesure pas à celle du théâtre qu'il a choisi ; il y a plus de gloire à gouverner Athènes que la Scythie tout entière. Mais si l'on considère les sciences morales dans leur liaison nécessaire, on ne peut méconnaître que toutes dépendent logiquement de celle qui s'enquiert des principes du vrai, du juste et du beau, et que celles-là surtout qui traitent de l'intelligence et de la volonté de l'homme relèvent de la philosophie.

A cet enchaînement logique , notre siècle a ajouté le fait d'une influence positive et réciproque. En faisant tomber les barrières de la tradition , il a permis à la philosophie de produire ses conséquences naturelles. La raison libre a dû sortir son plein et entier effet, et il est maintenant peu de choses qui se touchent dans la théorie sans se modifier entre elles dans la pratique. L'intellectuel est devenu le réel, et l'homme fait le monde à l'image de sa pensée. Qui donc voudrait aujourd'hui avoir des opinions spéculatives pour les laisser isolées et stériles dans son esprit, comme l'alsèbre ou le sanscrit ?

Quel homme sérieux voudrait d'une philosophie qui no se lierait point à la religion , à la morale, à la politique, à la théorie des arts ? Il n'y a plus de métaphysique de pure curiosité, et celui qui s'est élevé jusqu'aux principes prétend aujourd'hui redescendre aux applications et projeter la lumière du flambeau intérieur sur les routes où l'entraîne sa destinée : heureux s'il parvient à établir une constante harmonie entre les idées de sa raison et les règles de sa conduite. Pour les individus comme pour la société , le grand effort est en effet de mettre d'accoi-d la science et la réalité, et c'est à cela que tendent nos révolutions.

Cette précieuse unité, l'ambition de tout noble cœur, Al. .louffroy travailla constamment à l'établir en luimême , et il y parvint autant que le lui permirent et la brièveté de sa vie et les agitations de son àme. Jamais il ne sépara la philosophie de ses nobles et utiles corollaires. Cet esprit méditatif et recueilli s'enferma souvent dans une question spéciale et parut se détacher du reste du monde ; mais il ne prononça jamais de vœux irrévocables , et revint sans cesse à ces généralités pratiques ((ui , mieux encore que de pures idées , constituent les opinions réelles d'un homme ou d'une époque. Ce ne serait donc pas le faire connaître tout entier que d'exposer ses recherches sur la perception ou l'induction, que d'essayer une analyse, même complète, de ses idées sur l'objet et le rang de la psychologie , que de rédiger un extrait raisonné de tousses écrits. C'est l'affaire de l'historien de la philosophie; nous aimerions mieux tracer l'histoire du philosophe, non pas une biographie cependant, les éléments n'en sont pas dans nos mains, mais

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un tableau successif du développement de ses opinions. A. rintëiét d'un tel récit, ([uand il s'agit d'un homme distingué, se joindrait l'intérêt plus vif encore qui s'attache a la formation de l'esprit général d'une époque dont M. Jouffroy fut un des plus dignes représentants.

Il était né vers la fin du dernier siècle; il avait été élevé dans les croyances chrétiennes et dans les sentiments patriotiques, dont l'union trop rare se retrouve encore au sein des modestes populations de quelques-unes de nos provinces frontières. Aussi les montagnes de la Franche-Comté lui sont-elles toujours restées chères comme le herceau de son enfance, et comme l'asile ou il s'était formé au pieux amour du devoir et de la liberté. L'esprit de sa patrie et de sa famille l'animait encore tout entier lorsqu'il vint à Paris pour entrer à l'KcoIe normale.

C'était vers la lin de l'empire (l8i:i). Quel temps pour le premier éveil d'une noble intelligence!

On se plaint amèrement de l'état des esprits. La critique gémissante est à la mode , et s'il en fallait croire la société actuelle sur la valeur de ses œuvres et de ses idées, la tristesse devrait le disputer à l'effroi, une grave maladie morale aurait atteint le monde. Mais quoi! ces lamentations sont-elles si neuves ((u'elles doivent beaucoup nous troubler? n'est-ce pas la redite éternelle de ce que nous entendions , il y a quel([uc n ingt ans? Il est vrai, d'autres bouches alors parlaient ainsi , et ce langage était plus rece\able de la part des adversaires que nous avions à combattre. Déplorer le présent conxcnait de tout point aux représentants du passé, tcmporis acdi mais lorsque aujourd'hui nous nous prenons à les imiter

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et que nous eutoimous le chant funèbre sur le dépérissement des croyances, l'anarchie des intelligences et toutes les calamités à la mode, ne risquons-nous pas d'avoir bien mauvaise grâce et de rappeler les Gracques se plaignant de la sédition? Tout n'est pas bien aujourd'hui assurément; qui voudrait pourtant changer de siècle? Le plus grand mal est peut-être dans ce découragement qu'on étale, dans ce scepticisme dont on se vante. Au fond, le monde est moins incrédule qu'il ne dit.

Mais quand l'on se montre si sévère pour le temps présent, qu'aurait-on dit il y a trente ans? Qu'était-ce <[ue l'état des esprits aux derniers jours de l'empire, avant la restauration? Que pensait-on alors? Et qui s'avisait de penser? Et que pouvait-on croire? Quelle grande idée ne passait pas alors pour une chimère? On était revenu de toutes choses, de la gloire comme de la liberté. La politique ne connaissait plus de principes; la révolution avait cessé d'être en honneur, mais ses résultats matériels n'étant pas contestés, elle ne se plaignait pas. La morale se réduisait graduellement à la pratique des vertus utiles ; ou l'appréciait comme une condition d'ordre, non comme uue source de dignité. I.a religion, admise à titre de nécessité politique, se voyait interdire la controverse, l'enthousiasme, le prosélytisme. Il paraissait aussi inutile de la discuter qu'iiicanvenant de la défendre. Une littérature sans inspiration attestait la froideur des esprits, et, par-dessus tout, un besoin de repos, trop motivé par les événements, mais aveugle et pusillanime, subjuguait, éuer>a.t les p'.us nobles cœurs. Déçue dans toutes ses espérances, lasse de ses aNcntureuses tentatives, la raison était comme hum li e.

La restauration vint, et ce ne fut pas sa faute si elle n'augmenta point le mal. Elle se croyait elle-même un démenti donné à toutes les croyances de la fm du wiii" siècle. Elle se présentait comme une leçon pour les peuples , comme une victoire sur les idées modernes. Ce qu'elle trouvait de moins offensant à signifier à son temps, c'est qu'elle le guérirait de ses illusions, et le rendrait sage en lui contestant toutes ses découvertes, en lui supprimant toutes ses créations. Pour se ressaisir de la société française , elle lui faisait incessamment son procès. iNous avons été élevés à nous entendre relire tous les jours notre acte d'accusation, et nos prétendus maîtres ne nous enjoignaient que de cesser d'être nous-mêmes. Il fallait, pour leur plaire, tuer en nous, non pas Ir xneil homme, comme disent les théologiens, mais l'homme nouveau.

Des préjugés peuvent être utiles, ils peuvent même être vrais; mais une fois détruits, les vouloir rétablir à titre de préjugés, c'est une entreprise insensée. On ne refait pas de main d'homme l'œuvre du temps. Ou ne peut ramener les esprits à des vérités méconnues ou délaissées qu'en rajeunissant leur forme, qu'en les délivrant de cette rouille du passé qui les cache et les ronge. L'or d'une médaille fruste peut être fin et pur, la médaille même est précieuse comme monument; cependant elle ne peut plus servir à rien, et il la faut refrapper si l'on veut en faire de la monnaie.

La restauration ne connut jamais ni sa force ni sa faiblesse. Sa force aurait été de se fier au présent, sa faiblesse était de s'en tenir au passé. Si en épousant le pays elle eût adopté ses intérêts et ses sentiments, si, forte de la situation que lui créaient les souvenirs de l'histoire,

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